‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 162 sur 176 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

M. DE ROUYRAY, essi. « droite et réVant ; DHENNEBON,

paraissant à la porte du fond, et se disputant avec le domestique.

LE DOMESTIQUE, empêchant Dhennebon d'entrer.

M. de Rouvray n'y est pas !... il n'est pas chez lui.

DHENiNEBON.

Mais je l'aperçois.

LE DOMESTIQUE

C'est égal... monsieur ne reçoit pas.

M. DE ROUVRAY, se retournant.

Qu'est-ce donc?... Eh! mon ami Dhennebon!... de si grand matin !

(il fait un signe au domestique qui se retire.) DHENNEBON.

A la bonne heure au moins !... Que diable te prend-il de faire ainsi défendre ta porte?... et qu'y a-t-il donc de nouveau?

M. DE ROUVRAT.

Bien des événements depuis hier, et j'ai eu raison d'aller à notre réunion de députés... il s'y est passé de grandes choses.

DHENNEBON, d'un air étonné.

Ah !... bah!...

M. DE ROUVRAY

Il y a des pourparlers, des concessions... des arrange ments; nous faisons nos conditions... c'est tout naturel!... On fait un pas vers nous... nous en faisons deux, et il se peut très-bien qu'aujourd'hui je sois ministre.

DHENNEBON.

Toi ! (Montrant la porte qu'on lui refusait.) C'est donC ça que tU

commençais déjà...

M. DE ROUVRAY, sans l'écouter, et avec joie.

Oui, mon ami, ministre !

Et comment cela s'arrange- t-il avec ta position et tes opinions !

M. DE ROUVRAY

Très-ais6ment^.. Par ma naissance et ma fortune, je suis d'une certaine nuance de la Chambre... par mes principes, je suis d'une autre tout à fait opposée... mais les extrêmes se touchent, et les deux nuances n'en font qu'une et sont, dans ce moment, occupées à se fondre dans une troisième... voilà comment, de nuance en nuance, on change de couleur, sans que personne s'en aperçoive.

DHENNEBON.

Je comprends... Qu'est-ce que tu serais là-dedans?

M. DE ROUVRAY

Presque rien... pour commencer, j'irais au commerce ou à l'instruction publique.

DHENNEBON.

Il me semble que tu n'es guère savant.

M. DE ROUVRAY

Une occasion pour le devenir!... ce n'est pas là ce qui m'inquiète... ce sont les ennemis, les pamphlets, les attaques

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de tout genre... Je ne sais pas comment ils ont eu vent de notre combinaison, mais avant qu'elle soit formée... on l'abîme déjà ; et, si cela prend cette tournure, il faudra y renoncer : car je ne sais trop comment concilier ma puissance et ma popularité...

Encore des nuances... qu'il s'agit de fondre! .. et tu feras comme hier avec Clorinde et Amanda ; tu dîneras avec l'une, et tu souperas...

M. DE ROUVRAY, arec humeur.

Laisse-moi donc tranquille ! il s'agit bien de.cela aujourd'hui!... quand je ne sais quel parti prendre... quand j'ai la fièvre, d'inquiétude et de tourment !

DHENNEBON.

Tu n'es pas le seul ! et c'est aussi ce qui m'amène chez toi de grand matin !

M. DE ROUVRAY

Qu'y a-t-il donc?

DHENNEBON.

Imagine-toi qu'hier, à Passy... où je suis arrivé à la fin du dîner....

M. DE ROUVRAY, étonné.

Gomment ! tu y es donc allé?...

DHENNEBON.

Certainement ! (Arec fierté.) mais de moi-môme !

M. DE ROUVRAY

Quelle faiblesse!

DHENNEBON.

Gela te va bien ! toi qui m'as abandonné !

Enfin ! qu'y a-t-il ?

DHENNEBON.

Un événement affreux !... qu'on nous a raconté au dessert :

un employé des finances venait d'ôtre victime d'un accident sur notre chemin de fer 1

M. DE ROUVRAY

Quelqu'un que tu connais?

DHENNEBON.

Pas le moins du monde !

M. DE ROUVRAY

Eh bien, alors, qu'est-ce que cela te fait?

DHENNEBON.

Ça me fait!... que cela fera baisser nos actions!... tout le monde le disait!

M. DE ROUVRAY

Laisse donc !

DHENNEBON.

Cela m'a troublé à un point î... d'autant que je n'osais rien demander, parce que ma femme était Jà!... mais moi qui dors si bien d'ordinaire, * je n'ai pas fermé l'œil de la nuit!... moi qui ne pense jamais à rien le matin, qu'à mon déjeuner et à mon bureau, je suis sorti de chez moi sans rien prendre, et sans rien dire à ma femme; je me suis arrêté au café Torloni...

Pour déjeuner?

DHENNEBON.

Non... pour écouter!... pour interroger... pour savoir des nouvelles... Mon ami, elles sont désastreuses ! ils prédisent tous pour aujourd'hui une baisse effroyable !

M. DE ROUVRAY

Nous verrons bien !

DHENNEBON.

Mais non!... je ne veux pas le voir! il y va de ma fortune ! je tiens à la conserver, et j'ai écrit à ton neveu de vendre aujourd'hui môme si ça baissait.

M. DE ROUVRAY

Mais au contraire.:, il ne faut vendre que quand ça monte!

DHENNEBON.

Que veux-tu! je n*y entends rien.

M. DE ROUVRAY

Allons I... allons !... calme-toi !... cela me regarde encore plus que toi I reste ici à déjeuner ; nous passerons ensemble à la Bourse, à deux heures.

DHENNEBON.

Je n'irai donc pas encore à mon bureau !... c'est le second jour.

Puisque ça t'ennuie tant! puisque ça t'est insupportable, à ce que tu me disais !

DHENNEBON.

C'est vrai ; mais quand je n'y suis pas, il me manque quelque chose... les matinées n'en finissent pas... je ne sais que faire. C'est comme quand ma femme n'est pas là ; ma femme et mon bureau, je ne peux pas m'en passer ; ma femme surtout... Si tu savais combien cela me tourmente d'avoir acheté ces actions sans sa permission! non... sans son consentement... Si c'était elle qui l'eût fait... cela me serait égal... elle ne pourrait pas me gronder ; aussi lu sens bien qu'il ne faut pas qu'elle soupçonne...

M. DE ROUVRAY

Sois donc tranquille... tu as peur de tout.

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