SCENE PREMIERE
NEDBOROUG, MARGDERITE.
NBCBonOUG, Buii pria d'une lob1« 1 gsucbi du iptctatsiir.
La maudite ville que la ville de Londres pour les gens qni travaillent, pour les médecins qui n'aiment pas le bruit 1 Ferme celle croisée.
UlRGUERlTB, fermant la tniiie,
Oai, mon père. C'est au bout du fanbourg, sur la grande place que se tiennent les hustings.
NBVBOROUG.
Aussi, c'est un tapage!...
le voudrais bien savoir qui sera nommé dépulé.
NKUBORODG.
Qu'est-ce que cela te fait î
MARGUERITE
Rien! ... mais on tient à avoir des nouvelles.
NEUBOROUG.
Nous n'en manquerons pas ! En Angleterre, vois-tu bien, les médecins sont toujours très- occupés au moment des élections, et il nous arrivera, d'ici à ce soir, quelques côtes enfoncées ou quelques têtes cassées.
MARGUERITE
Ah ! mon Dieu !
NEUBOROUG.
La liberté des suffrages!... (Luî montrant une chaise près de loi.)
Viens te remettre là, à côté de moi.
MARGUERITE, montrant un livre qui est sur la table.
Pour vous lire vos nouvelles épreuves?
NEUBOROUG.
Non, non... Tu cherches à détourner la conversation que nous avions commencée, et moi je tiens à la reprendre. Pourquoi ne veux-tu pas pour mari de sir Thomas Kinston, notre cousin?
MARGUERITE
Parce qu'il est bien jeune... qu'il n'a pas de place, pas d'état.
NEUBOROUG.
Il est avocat !
Bien discret, car il ne parle jamais.
NEUBOROUG, avec embarras.
n ne parle jamais... au palais, c'est vrai; mais il parle ailleurs, il parle beaucoup ; il est de Popposition.
MARGUERITE
Ce n'est pas le moyen d'avoir des places.
l'ambitieux 105
NEUBOROUG.
Quelquefois... Mais enfin, s'il en avait une, s'il avait quelques milliers de livres sterling à t'offrir, qu'est-ce que tu dirais ?
MARGUERITE
Je dirais que j'aime mieux rester fille.
NEUBOROUG.
Maintenant ?
MARGUERITE
Toujours! Qu'y a-l-il là d'effrayant? Quel mari m'offrirait le bonheur que je trouve auprès de vous ? Jamais de chagrins, d'inquiétudes... Vous seul ici en avez, et c'est toujours pour moi ; et puis, il n'y a pas au monde de père ni meilleur, ni plus obéissant... Vous faites tout ce que je veux I
(lU se lèrent.) NEUBOROUG.
Pas toujours... et je ne puis m'habituer à cette idée que lu as de rester fille !... Toi une vieille fille !... J'ai si souvent rêvé à ton mariage qui m'occupe sans cesse, à ce gendre que je n'ai pas encore trouvé et que j'aime déjà, à mes petits-enfants à qui je serais si heureux d'obéir aussi... sans te faire de tort cependant... Et puis, Marguerite, à ton âge, on ne réfléchit guère, et tu n'as jamais pensé que nous n'étions pas riches, que même nous sommes pauvres !
MARGUERITE
Et en quoi donc? Que nous manque-t-il dans noire ménage? qu'avons-nous à désirer?
NEUBOROUG. '
Pour moi, je n'ai pas d'ambition, tu le sais bien ; mais j'en ai pour toi. Tous ceux avec qui j'ai été élevé, tous mes camarades de l'université de Cambridge, ont fait fortune dans le monde ; ce sont maintenant de riches négociants, des lords, des généraux, des ministres ; moi, je -suis resté médecin dans la petite ville où était né mon père ; j'ai vieilli
106 GOMÉDiIES — DRAMES
an milieu de ses habitants, ne leur servant pas à grand'chose, si ce n'esta les faire vivre le pins longtemps possible, jusqu^au moment où tu es devenue grande» où il a fallu s'oc- CE^er de ton éducation; alors, et depuis cinq ans, je suis venu m'établir à Londres, dans ce quartier retiré où je me suis fait une petite clientèle... dans les étages élevés : des ouvriers, des étudiants, de pauvres officiers... des braves gens qui ont été mes malades et qui sont restés mes amis... car, vois-tu, le cinquième étage, ça aime bien, mais ça paye mal ; ce qui fait, mon enfant, que pour t'amasser une dot, il a fallu recourir à ma plume et composer, de temps en temps, quelques brochures politiques qui, Dieu merci I se vendent assez bien : mais si d*un jour à l'autre j'allais rejoindre ta pauvre mère, si je venais à mourir...
IIARGUERITE, lui mettant la main sur la bonclie.
Ah!... voilà ce à quoi je n'avais jamais pensé. (D*no air féché.) Et pourquoi me dites-vous cela ?
Marguerite I
MARGUERITE, plearant.
C'est la première fois que vous me faites du chagrin, et jamais je ne vous ai vu si méchant... songer à mourir maintenant!...
NEUBOROUG, oherehant à l'apaiBer.
Eh bien!... Non... non, ne me gronde pas... je ne mourrai pas!...
MARGUERITE
A la bonne heure !... Qu'est-ce que c'est donc que des idées pareilles?
NEUBOROUG.
C'est ta faute aussi 1... Malgré moi je me laisse aller par fois à la tristesse...
BIARGUBRITE.
Quand donc?
l'ambitieux 107
N5UB0R0UG.
Quand je te vois triste. Tu l'étais dernièrement, et je me disais : Qui peut la tourmenter ? ce n'est pas moi ; il y a donc quelque secret qu'elle me cache, quelque peine de coeur?
MARGUERITE
Moi!...
Dame! à ton âge, ce serait tout naturel!... tu ferais bien d'en avoir, mon enfant, tu aurais raison ; mais, dans ce cas-là, il faudrait me le dire... car je ne pourrais pas le deviner.
MARGUERITE
Oh ! certainement, je vous le dirais, si cela venait, et si j'étais bien sûre... mais vraiment, mon père, je ne crois pas.
NEUBOROUG.
Je me suis donc trompé ?
MARGUERITE
Sans doute.
NEUBOROUG, froidement.
Tu ne m'étonnes pas : nous autres médecins, cela nous arrive souvent. Ainsi, pour ce pauvre Thomas Kinston, le résultat de notre conférence est que...
MARGUERITE, d'un air caressant.
Il ne faut plus y penser.
NEUBOROUG, arec bonhomie.
A la bonne heure 1 n'y pensons plus. Et qu'est-ce que je lui dirai en le refusant?...
MARGUERITE
Tout ce que vous voudrez,
un domestique qai apporte, sur un plateau, tout oe qu'il faut pour
le thé.)
NEUBOROUG.
h vois que Ià4essu3 tu ne me contraries pas... Si au moins
1()8 GOlfÉDIlSS — DRAMES
j'avais pu adoucir mon refus par quelque bonne nouvelle, si j'avais assez de crédit pour Taider à obtenir cette place qn'il sollicite...
MARGUERITE, approchant la table à ganche et faisant le thé.
Si vous le vouliez, cela vous serait bien facile...
NEUBOROUG.
Gomment cela?
MARGUERITE
Un seul mot de vous à votre ancien camarade de collège» à Robert Walpole.
NEUBOROUG.
Au premier ministre ? Jamais I
MARGUERITE, s'assejant auprès de la table.
Et pourquoi donc? Votre père, le docteur Neuboroug, n*at-il pas été son précepteur? N'avez-vous pas été élevés ensemble à Cambridge ? N'étiez-vous pas amis intimés ?
NEUBOROUG, grasseyant de l'antre côté de la table.
Oui, autrefois... lorsque lui, simple étudiant en théologie, et moi étudiant en médecine, nous faisions bourse conunune ; mais depuis...
MARGUERITE
Depuis?... Quelle injustice! Vous n'habitiez pas alors la capitale, vous étiez loin de lui, et cependant, dans les commencements de son élévation, il vous écrivait bien souvent.
Je ne dis pas non; mais il me semble à moi que ma plume ne restait pas oisive... et le seul écrit qui s'éleva alors pour le défendre, ces lettres qu'ils ont attribuées depuis à Con grève et à Addisson, ces Lettres Irlandaises dont personne, pas même Walpole, n'a jamais connu l'auteur, de qui étaientelles? De moi !... Car alors, en butte à la rage de tous les partis, tout le monde l'attaquait ; et il luttait seul, en homme de mérite et de cœur, en grand homme... il Tétait alors; je
l'ambitieux i09
prns en convenir, il était malheureux, on pouvait Taimer ! Mais, quand il a vu ses ennemis renversés, quand il s*est vu maître du pouvoir, ou plutôt, souverain absolu des trois royaumes... a-t-il trouvé un souvenir pour son vieux camarade?... ne m*a-t-il pas oublié depuis longtemps, moi qui ne voulais de lui ni place, ni honneurs, ni pensions... moi qui ne demandais rien au ministre... rien que mon ami !... et le ministre me Ta enlevé : voilà ce que je ne lui pardonnerai jamais.
MARGUERITE
Oui... il y a, de sa part, de la négligence, de Toubli peutêtre!... Mais n'y a-t-il pas aussi un peu de votre faute?... Depuis cinq ans que vous êtes à Londres, pourquoi n*avez-vou$ pas fait auprès de lui la moindre démarche?
NEUBOROL'G.
Pourquoi?... parce qu'il est riche et que je suis pauvre!
parce qu'il est grand seigneur et que je ne suis rien...
C'était à lui de faire les premiers pas, c'était à lui de venir à
moi... à sa place, du moins, je n'y aurais pas manqué ;
j'aurais quitté mon palais, je serais accouru, à pied, chez
mon ami, pour lui tendre la main et l'embrasser ; cela
aurait mieux valu que de me faire nommer médecin du
roil... Mais Walpole maintenant ne comprendrait plus
cela; car voiS-tu, mon enfant, Walpole est un ambitieux, et
rambiiion dessèche le cœur. Ainsi, ne m'en parle plus, el
restons comme nous sommes ; je ne lui demanderai jamais
rien, il ne le mérite pas... Prenons le thé, il doit être fait.
MARGUERITE
Vous pouvez avoir raison!... mais il y a peut-être auprès ^e lui des gens qui le valent, qui sont dignes de votre amitié, Bt je suis bien sûre que si vous vous adressiez à lord Henri Shorier, son neveu...
NBUBOROUG, prenant le thé.
Celui-là... c'est différent... c'est un brave jeune homme^ ^ û'esl pas un ingrat.
ScBiiB. — OEarres complètes. Ir« Série. — 3™« Vol. — 7
MARGUERITE, d« même.
Oh ! non, et si vous l'entendiez parler de vos talents et des soins que vous lui avez prodigués...
NEUBOROUG.
Un beau mérite I... Un coup de feu, une jambe fracassée, tous mes confrères l'auraient guéri, encore mieux et plus promptement que moi. Mais ce qu'il n'aurait peut-être pas trouvé chez eux, c'aurait été une garde-malade aussi jolie... et surtout aussi attentive...
MARGUERITE
Le moyen de ne pas s'intéresser à ce pauvre jeune homme qui souffrait tant et qui avait tant de courage?... Mais comme j'ai eu peur ce jour où, à cinq heures du matin, on frappait à notre porte ! — Mamzelle, mamzelle... deux officiers qui se sont battifs hors de la ville et sous les murs de votre jardin! En voilà un qu'on apporte... Et je vois lord Henri tout pâle et tout sanglant...
NEUBOROUG.
Que veux-tu?... ces diables de jeunes gens sont tous de même... Je ne l'ai jamais interrogé sur la cause de ce combat... mais j'ai facilement deviné que quelque intrigue, quelque amourette...
MARGUERITE
Des intrigues, des amourettes... quelle indignité I Lord Henri, des amourettes ! il en est incapable, j'en suis bien sûre, car il m'a tout raconté, et quoique ce soit un secret...
NEUBOROUG.
En vérité, il t'aurait confié...
BIARGUBRITE.
Pourquoi pas?... Vous lui aviez bien défendu de marclier mais non pas de parler; et, pendant trois mois qu*il est resté ici...
NEUBOROUG.
Vous avez eu le temps de causer...
l'ambitieux m
Tous les jours... U faut bien tâcher de distraire un malade.
NEUBOROUG.
C'est juste : dans notre vieille Angleterre, nous sommes moins défiants que nos voisins du continent, et nous laissons à nos jeunes filles une liberté dont elles n*abusent jamais.
MARGUERITE
Soyez tranquille ! Et si vous saviez combien il y a en lui de franchise et de loyauté, comme il est simple et modeste pour un grand seigneur, comme il chérit son pays et surtout comme il aime son oncle!... car c'est pour lui qu'il s'est battu... oui, mon père : il était dans le Northumberland, où il avait un conunandement supérieur, lorsqu'il lit, dans les papiers publics, qu'au sortir d'une séance du parlement, un colonel... lord un tel... je ne sais plus les noms, avait insulté le premier ministre Robert Walpole, un vieillard. Il part, sans rien dire, sans prévenir son oncle... il arrive de grand matin chez le lord en question, et lui dit d'un ton ferme : Monsieur... enfin je ne sais pas ce qu'il lui dit ; mais c'était très-bien ; et la preuve, c'est qu'ils se sont battus, c'est que lord Henri a été blessé, qu'il n'a parlé de ce duel à personne, parce que, si on l'avait su, le roi aurait destitué son adversaire, et que celui-ci, touché de tant de générosité, a été trouver le ministre et lui a fait des excuses. Voilà la vérité ; et on vient dire après cela qu'il a des intrigues, des amourettes ! (se levoint.) Mon Dieu, mon papa, je né vous accuse pas, vous l'avez dit sans intention... mais d'autres peuvent le répéter; voilà comment les mauvais bruits se répandent, et comment on calomnie toujours les jeunes gens !
NEUBOROUG, se levant aussi.
Réparation d'honneur I Mais tais-toi; n'entends-tu pas un carrosse qui s'arrête à notre porte ?...
MARGUERITE
C'est lui I... c'est lord Henri I
NGUBOAOUG.
Qui te Ta dit?...
MARGUERITE
Ce n'est pas difficile à deviner... Nous n*avons pas tant de clients à voiture ; il est le seul. Allons, mon père, n'ayez p&s peur, demandez-lui hardiment une place pour sir Thomas, notre cousin, afin que, comme Walpole, il soit beureui et ne pense plus à moi.
NEUBOROUG.
J'ai déjà essayé... mais dès qu'il s'agit de solliciter, j'ai un air si gauche !... Il serait plus convenable peut-être que cela vint de toi.
MARGUERITE
Vous croyez?...
NBUBOROUG.
C'est-à-dire,. •
MARGUERITE
Bien volontiers... moi, ça ne me coûte rien... Le voici!