‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 43 sur 176 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

MARGUERITE, HENRI, NBUBOROUG.

NEUBOROUG.

Déjà!... Il n'a pas été trop longtemps à monter...

HENRI

Grâce à vous, mon cher docteur, qui m'avez remis sur pied...

Cela va donc bien?

HENRI

A merveille ! et demain au bal de la cour, où la reine Caroline vient de m'inviter. . j'espère bien danser.

l'ambitieux i13

MARGUERITE

C'est Irès-impradent.

HENRI

Ce que j'en ferai n'est pas pour moi, miss Marguerite, je n'y tiens pas ; mais c'est pour faire honneur à votre père, à qui je dois tant et qui est un terrible homme ; car avec lui on ne sait jamais comment s'acquitter... Aussi, nion cher docteur, je viens à tout hasard, et sans savoir si cela vous fera grand plaisir, vous annoncer des nouvelles que l'on vient de m'apprendre : votre jeune cousin l'avocat, sir Thomas Kinston, quoique peu partisan du ministère, à ce qu'on dit, vient d'être nommé, près de la cour de justice, premier conseiller du roi.

NEUBOROUG.

Il serait possible I

MARGUERITE

C'est à vous que nous le devons.

HENRI, souriant.

Du tout...

Si vraiment : vous m'avez deviné...

MARGUERITE

Oui, milord ; cette place qui nous est. si généreusement accordée, je m'étais chargée de vous la demander...

HENRI

Vraiment?

MARGUERITE

J'allais vous présenter ma pétition.

HENRI, souriant.

^ors, miss Marguerite, c'est une pétition que vous me ^evez ; car celle-là ne compte pas, ou plutôt vous n'aurez bientôt plus besoin de mon crédit... voilà votre père sur la route des honneurs.

NKOBORpUG.

Que voulez-vous dire ?

HENRI

Que j'ai eu de la peine à arriver jusqu'ici, tant était grande la foule qui entoure les hustings; et, de tous les côtés, dans ce faubourg, j'entendais retentir le nom du docteur Neuboroug.

NEUBOROUG.

Moi... qui n'y songe môme pas...

MARGUERITE, à Henri.

Taisez-vous donc I

Quoi!... qu'y a-t-il? qu'est-ce que cela signifie?

MARGUERITE

Que d'autres y songent pour vous!... que mon cousin sir Thomas Rinston et ses amis de l'opposition avaient depuis longtemps le désir de vous porter à la Chambre des communes... et moi je leur disais : N'en parlez pas à mon père, car il refusera,

NEUBOROUG.

Certainement I

MARGUERITE

Et il paraît alors qu'en votre nom, et sans vous en prévenir...

NEUBOROUG.

Quelle folie!... aller me choisir... pour m'opposer au candidat ministériel... moi qui n'ai aucune chance...

MARGUERITE

C'est ce qui vous trompe ; tous les pauvres gens de ce quartier sont vos clients, vous les traitez gratis...

HENRI

Et ils vous payent par leurs votes... Jamais élection ne fui

l'ambitieux 115

plus naturelle et plus juste I... Mais je ne savais pas, docteur, que vous fussiez médecin de Topposition.

MARGUERITE, d'un ton de reproche.

Du tout; médecin du ministère... vous le savez l)ien.

NBUBOROUG, arec dencenr.

Médecin de tout le monde, mes amis ; la médecine est comme la religion... elle n'est d'aucune opinion... elle est du parti de ceux qui disent : Je souffre I... C'est à ceux-là seulement que je me dois ; et, quelque flatteurs que soient les suffrages de mes concitoyens, quand môme ils se réuniraient sur moi, ce que je ne crois pas...

MARGUERITE

Vous refuseriez?

NEUBOROUG.

Sans hésiter. Me crois-tu assez ennemi de mon repos et de mon bonheur pour accepter de pareilles fonctions î Dans mon état de docteur, je suis estimé, considéré... je ne m'en tire pas trop mal... A la Chambre, ce ne serait plus cela. Il faut qu'un député ait du talent, de l'esprit argent comptant.

MARGUERITE

Bah!... souvent la Chambre fait crédit!

NEUBOROUG.

Et moi je n'en veux pas ! Docteur, je peux impunément ^Ire l'ami de tout le monde ; député, il faudra me prononcer, prendre une couleur politique, et tous les gens qui crient : Liberté de conscience ! tomberont sur moi, dès que je ne serai plus de leur avis ; bafoué par eux, tourné en ridicule, je n'aurai plus ni mérite, ni probité ; je n'aurai plus même de talent comme médecin ! Et en revanche, qu'y aurai-je ?^né? d'ôtre appelé : L'honorable membre... moi que ^ï^gt journaux déshonoreront chaque jour!... Et pendant <ltte je serai à la Chambre, que deviendront mes malades ? ^e deviendra ma fille?... qui songera à sa dot, et qu'y au- 'He ajouté? la gloire d'avoir représenté un faubourg de

116 GOIfÉDIBS -* DRAMES

Londres I... Votre serviteur !... La gloire est une beUe chose... le bonheur vaut mieux, et je reste chez moi 1

HENRI, fonrianU

Vous parlez là, mon cher docteur, comme un publidste fort original, que je lisais ce matin, et qui, sous le voile de Tanonyme, fait grand bruit en ce moment. Fauteur des Lettres Irlandaises^ qui, depuis un an, a reparu dans la carrière politique. •

MARGUERITE, viTement.

Vraiment?

HENRI

L*ouvrage le plus remarquable que Ton ait publié depuis longtemps, et dans lequel, sous Tair simple et bonhomme d'un fermier irlandais, Fauteur se moque fort spirituellement de toutes les opinions ; mais lui n*en a aucune ! il se tient comme vous à distance I il se fait gloire de n'être rien!... Si tout le monde parlait ainsi, mon cher docteur, que deviendrait le pays?... qui réclamerait ses droits? qui défendrait sa liberté?...

NEUBOROUG.

Craignez-vous que les places ne restent vacantes? el croyez-vous qu'il manquera jamais d^ambitieux ? Demandez à votre oncle... demandez à Walpole !

MARGUERITE, roulant le faire taire.

Mon père !

HENRI, arec fierté.

Walpole 1 quelles que soient les calomnies auxquelles il est en butte, Walpole a, depuis trente ans, bien servi FAngleterre... Je ne défends pas ici un parent que je regarde comme mon second père, je ne parle pas de Fhomme privé, il me serait trop facile de prouver les vertus qui honorent sa vie intérieure ; mais je parle de Fhomme d'État, du ministre. N'a-t-il pas, sous deux règnes, et d'une main inébranlable tenu le gouvernail, maintenu les partis, comprimé les fac-

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tions ? Et si vous ne lui tenez aucun compte de la paix dont nous jouissons depuis vingt ans, de Findustrie qu'il a ranimée, de nos pavillons qui flottent sur toutes les mers, de la dette nationale qu'il a éteinte... vous conviendrez du moins, vous, qui tout à Fheure trembliez à Fidée seule de nos orages parlementaires, qu'il y a quelque courage à ne reculer devant aucun danger, aucune haine, à braver Tinjure et la calomnie, et à se dire, en pensant au jour de la justice : Tattendrai I

NEUBOROUG.

C'est-à-dire que son impopularité, que la haine qu'on lui porte, que les reproches qu'on lui adresse, tout cela est un mérite de plus à vos yeux, et que, quoi qu'il fasse, tous le défendez d'avance...

HENRI

Je n'ai pas dit cela I Hier encore, et ce n'est pas la pro- ' mière fois, j'ai parlé contre lui à la Chambre des lords, j'ai voté contre son bill.

MARGUERITE

Vous I parler contre Walpole !

HENRI

Contre lui... contre le monde entier, si ma conscience et mon opinion me le conseillent.

Me suis-je donc trompé! Et quel est votre parti? ôtes-vous whig ou tory?... êtes-vous pour le peuple ou pour la cour?

HENRI

Je suis pour l'Angleterre ; je suis de ceux qui disent : La patrie avant tout ! Dans un gouvernement tel que le nôtre, il n'est pas donné à tout le monde, je le sais, de briller à la tribune ou de se distinguer par ses écrits ; mais tout le monde peut être bon citoyen et en remplir les devoirs. C'est ^ ce seul mérite que se borne mon ambition. Je ne courtise m la puissance royale, ni la faveur populaire ; fidèle à ma

patrie et à ses lois que j'ai jurées, je les défendrai contre quiconque voudrait y porter atteinte; et que l'outrage vienne d'en-haut ou d*en-bas, qu*il parte du palais Saint- James ou des faubourgs de Londres, que celui qui veut nous opprimer se nomme roi ou se nomme peuple, je me lève contre lui ; car, avant tout, mon pays et sa liberté !

NEUBOROUG.

Touchez là ! je suis désormais de votre parti...

HENRI

Et alors, vous acceptez?...

NEUBOROUG.

Non... non, pour d'autres raisons encore... car, sur ce terrain-là, voyez-vous, il faudrait se retrouver en présence de Walpole, et, ami ou ennemi... je ne veux plus le voir... • je l'ai juré I

Il est moins fier que vous... L'autre jour, en lui demandant cette place pour sir Thomas Kinston... il a bien fallu lui dire que c'était votre cousin... et, à votre nom, il a tressailli comme un homme qui sort d'tm long sommeil... « Mon vieux camarade Neuboroug, s'est-il écrié... il vient d'arriver, il est à Londres ? — Oui, mon oncle, depuis cinq ans. — Pas possible !... Je sais bien, a-t-il ajoutt^, qu'il y est venu à peu près à cette époque-là... à telles enseignes, qu'il y avait alors une place vacante... » En achevant ces mots, il sonne vivement son secrétaire : « Ne vous ai-je pas désigné, il y a longtemps, comme recteur à l'université d'Oxford, Williams Neuboroug, mon ami d'enfance ? — Oui, milord ; votre intention était en effet... mais la place a été donnée à votre ennemi mortel lord Stanhope... » A ce mot, Walpole a rougi... ses nerfs se sont contractés... et, me prenant la main, il m'a dit à voix basse et d'un air honteux : « C'est vrai, je me le rappelle maintenant... J'avais alors besoin, pour faire passer un bill, de cinq ou six voix à la Chambre... Stanhope est

l'ambitieux 119

"venu ce jour-là... me les a offertes à ce prix... je ne pensais <]u*à mon bill, je n'ai plus pensé à Neuboroug ; et depuis, je Tavoue, tant d'événements se sont succédé, que celui-là est tout à fait sorti de ma mémoire..; »

NEUBOROUG.

Croyez donc à Tamitié d'un ministre I Pour cinq voix sacrifier un ami I... Mais pour dix il le ferait pendre I

HENRI

Attendez... je n*ai pas fini !... Je lui ai raconté alors ce que je lui avais caché jusque-là, sur mon duel, ma blessure, les soins que vous m'avez prodigués... Il était ému, des lar- 'Oies roulaient dans ses yeux...

Il a pleuré, lui, Robert Walpole ?...

MARGUERITE

Puisque milord le dit I

HENRI

Et quand je lui ai parlé de vos talents... il s'est écrié : c Gela ne m'étonne pas... Sais-tu que, sous son air modeste, Neuboroug est le médecin, le plus instruit de l'Angleterre, que c'est le seul au monde en qui j'aurais une aveugle confiance 1... »

MARGUERITE, avec joie.

Le ministre a dit cela !...

NEUBOROUG, arec ironie.

U est bien bon I...

HENRI

Puis il s'est promené d'un air agité... U est revenu à moi, m'a pris les mains, et m'a dit : « Mon ancien ami doit m'en vouloir... N'importe I Henri, arrange cela... amène-le-moi... je veux le voir... il faut que je le voie... »

MARGUBRITB.

Est-il possible !•..

120 GOMÉDIKS — DRAMES

HENRI

Et VOUS ne voudrez pas me faire échouer dans ma négociation ?

Si vraiment 1

MARGUERITE, arec crainte .

Vous n'irez pas ?

NEUBOROUG.

Plutôt mourir ! Croit-il qu'un mot de lui suffise pour tout réparer?... Savez-vous à quelle époque remonte sa dernière lettre?... à dix ans I Oui, milord, pendant dix ans on oublie un ami ; les grandeurs qui vous enivrent ne vous laissent > pas le temps de lui donner un souvenir ; et puis un beau jour, le hasard, une idée, un caprice, le ramènent à vous, el il faut qu*on revienne à lui ? Non, morbleu I Mon amitié perdue ne se rend pas ainsi ; elle n'obéit pas à une ordonnance ministérielle ; et, parce que, dans son administration vénale, rien ne résiste à ses séductions, espère-t-il aussi me gagner comme les autres? Il se trompe !... Je ne me laisse pas séduire, moi I... je ne suis pas du parlement ; je sois libre, je suis mon maître ; j'ai le droit de repousser un ingrat, et je le verrais à mes pieds que mon cœur et mes bras se fermeraient pour lui...

MARGUERITE

Ah ! mon père, ne dites pas cela !

NEUBOROUG.

Je le dis... et je le jure!

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