‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 46 sur 176 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

WALPOLE, NEUBOROUG.

WALPOLE, la regardant sortir.

Âh ! tu es bien heureux... .je n'ai pas de fille... moi 1

NEUBOROUG.

Ne vas-tu pas me l'envier !

WALPOLE» lai serrant les mains.

Non... non... dans ce moment j'éprouve trop de joie pour rien envier à personne... Ta vue seule a réveillé en moi tant de souvenirs!... je me sens rajeunir et me crois revenu à nos premières années, à ce temps de nos études où nous étions si heureux !

NEUBOBOUG, riant.

Et si pauvres !

WALPOLE

C'était là le bon temps!... Et nos travaux littéraires!...

NEUBOROUG.

Et tes premiers succès !...

WÀLPOLE.

Quand, ^ce à toi, et dans ce bourg de CastlerRising, où tu étais né, je fus nommé à la Chambre des communes ; quand, jeune homme obscur et inconnu, j'arrivai à cette tribune où les ministres d'alors m'honoraient à peine d*aa regard I... Et mon premier discours, te le rappelles-tu?

NBUB0R0U6.

Parbleu !... j'y étais, et, excepté moi, personne n'écoutait ; c'était un bruit... des conversations... des éclats de rire au banc des ministres...

WALPOLE

Mais bientôt ma voix sut se faire entendre I ils m'écoutèrent alors... Dès le premier jour, je ne sais quel instinct secret me disait : Cette place qu'ils occupent est à toi, elle t'appartient I..^ ils le l'ont ravie, va la reprendre ; et déjà je m'en approchais ; déjà, secrétaire d'État et trésorier de la marine, j'allais y atteindre... quand la main qui me soutenait se retire, quand le duc de Marlborough, sur qui je m'appuyais, se laisse renverser ; et moi, livré à mes ennemis, accusé, condamné par la Chambre des communes, chassé de son sein... Ah ! ce fut dans ma vie une cruelle épreuve que celle-là, Williams ; car tout m'abandonnait, personne n'osait me défendre, excepté un seul écrivain, que l'on prétendait m'étre vendu, et que je ne connaissais même pas... qui jamais n'est venu me demander sa récompense.

NEUBOROUG, lui prenant la main.

Il l'a reçue aujourd'hui, puisqu'il retrouve un ami I

WALPOLE

Il serait possible... toi, Williams ! Ah ! j'aurais dû deviner mon généreux défenseur à cette éloquence si naturelle et si vraie, à cette bonhomie railleuse, si naïve en apparence, mais au fond si redoutable; j'aurais dû reconnaître ton style.

l'ambitieux 127

Non, mais mon amitié, cette amitié qui venait à toi dans le malheur; car alors, mon pauvre Robert, dans la Tour de Londres où ils t'avaient jeté, dans les cachots, sous les verrous, à quoi pensais-tu ?

WALPOLE

A être ministre !... à renverser à mon tour Oxfort et Bolingbroke I Peu m'importaient les dangers, les supplices, la mort même... pourvu que je parvinsse au pouvoir! ne fùl-ce que pour un jour, un seul jour... y arriver était ma première pensée...

Et la seconde ?

Y rester I

WALPOLE

l^UBOROUG.

Et tu en es venu à bout?...

WALPOLE

Oui ; mais que la lutte fut longue et terrible I qu'il a fallu se raidir et se courber pour déraciner ce ministère tory qui semblait inébranlable !... Il ne fallut pas moins que la mort de la reine Anne, que Tavénement d^ la maison de Hanovre, que la faveur de George I«'...

NEUBOROUG.

Faveur qui a continué encore sous George II, et qui depuis vingt ans ne t*a pas quitté...

WALPOLE

Mais, depuis vingt ans, sais-tu ce que j'ai fait pour la conserver ? Sais-tu qu'étranger à tous les plaisirs, à toutes les passions qui charment les hommes, mes jours et mes nuits se passaient dans des travaux assidus? sais-tu que je ne donnais pas, qu'une fièvre continuelle m'agitait?... et pourquoi?... pour veiller sans cesse à l'honneur et aux intérêts ^^ ce pays qui m'étaient confiés, pour lui assurer le repos

128 COMÉDIES — DHAMES

dont j*étais privé, et enfin, s*il faut le dire, pour amasser et maintenir sur ma tète ces honneurs, ces dignités, ce pouvoir qui me semblaient alors si désirables... et que maintenant j*ai pris en haine et en mépris.

NEUBOROUG.

Que dis-tu?

WALPOLE

Je ne suis plus le même ; je suis bien changé...

NEUBOROUG.

Le crois-tu ?

WALPOLE, lui serrant la maia.

Je suis guéri, je te le jure !

NEUBOROUG.

Si toutefois on guérit jamais de Tambition.

WALPOLE

Oui, quand elle est satisfaite, quand elle n*a plus rien à désirer, et voilà où j'en suis : ce pouvoir qu'on ne me disputait plus a cessé d'avoir des charmes, je n'en ai plus senti que le poids et la fatigue ; mes forces me trahissent et je succombe sous le faix.

NEUBOROUG.

Est-il possible 1

WALPOLE

Oui, mon ami, un mal que je ne puis définir use en moi les sources de la vie, je souffre et veux guérir... aussi je ne me suis pas adressé aux médecins de la cour et à ceux du roi... je suis venu te trouver.

Et tu as bien fait... ; L'emmenant rers la droite o&ils s'asscjront.)

J'en sais plus qu'eux. Ne t'effraye pas, ce ne sera rien, je te sauverai... si tu veux m'y aider, car je connais ton mal... Y a-t-il longtemps que tu en as ressenti les premières atteintes?...

l'ambitikux 129

WALPOLE

Il y a quelques années; c*était un jour... en plein parlement, à la suite de mes discussions avec Stanhope; j'éprouvai, là, une contraction. nerveuse^ aiguë, horrible...

NEUBOROUG.

Qui se renouvelle souvent?...

WALPOLE

Vingt fois par jour ! quand je donne mes audiences, quand je suis au conseil, quand je parcours des pétitions et quand je lis les journaux.

NEUBOROUG.

Je le crois bien, voilà ce qui te lue, voilà la cause de ton mal auquel je peux encore porter remède; mais il n'y a pas de temps à perdre, il faut se hâter... et si tu veux en croire les conseils de ton médecin, de ton ami, il faut un repos absolu, il faut te retirer des affaires.

WALPOLE, rivement.

Eh! que dis-tu?

NEUBOROUG.

Dès demain... dès aujourd'hui!... il faut ne plus être ministre.

WALPOLE

Ah ! mon ami, c'est tout ce que je veux, tout ce que je demande, le calme, la retraite ; c'est là l'objet de tous mes désirs, et déjà deux fois j'ai supplié le roi d'accepter ma démission.

NEUBOROUG.

Eh bien ?

WALPOLE

Malheureusement je sais bien qu'il ne peut pas y consentir... il a trop besoin de moi; je lui suis nécessaire, indispensable... dans ce moment surtout; car, vois-tu bien, Williams, outre les discussions et les intrigues des Chambres,

130 GOMÉDIBS *- DRAMES

j'ai encore celles de la cour... notre roi George est jeune, ardent, impétueux, et, quoique marié à une femme charmante qu'il respecte et qu'il aime...

NfiUBOBOUG.

U l'abandonne...

WALPOLË.

Non, il ne l'abandonne pas... mais il en aime d'autres. Dans ce moment j'ignore laquelle; et pour la première fois il est discret, il m'en fait un mystère ; mais il est amoureux, je le devine... j'en suis sûr. Et, avec son caractère futile et léger, ne pouvant s'occuper une demi-heure de suite d'affaires sérieuses, il est trop heureux que je le délivre de ce soin, que je sois là à la chaîne, que je me lue pour lui... Moi à qui le repos est si nécessaire ! moi qui serais si heareux de me retirer dans ma campagne de Strawberry-Hill, dans celte délicieuse retraite que vont admirer tous les voyageurs, et que' visite tout le monde... excepté son maître! C'est là, près de ses eaux jaillissantes et sous l'ombrage de ses beaux arbres, qu'il me serait si doux de me livrer, comme autrefois, aux arts, à l'étude, à l'amitié... car ce temps-là est le seul où j'aie vécu, et, je le sens maintenant, j'étais né pour la vie intérieure et paisible.

NEUBOROUG.

Eh bien, alors, pourquoi l'avoir quittée?

(lis se lèrent.) WALPOLE.

Pourquoi ? parce que malgré soi on se laisse entraîner. Tous les hommes sont ainsi, toi comme les autres...

NEUBOBOUG.

Moi!

WALPOLE

Toi... tout le premier, si tu avais vu de près le pouvoir, si tu avais goûté de ses séductions, si tu connaissais cette vie d'émotions qui use, mais qui enivre...

l'ambitieux 131

Je me dirais : Cette ivresse-là, comme toutes les autres, ne laisse après elle que le malaise et le dégoût. Je me dirais : Vos décorations et vos plaques de diamants ne sont que des jouets d'enfant ; vos titres et vos honneurs, une vaine fumée...

WALPOLB.

Tu dirais tout cela, et tu ferais comme nous.

Jamais, et je te répéterai encore...

WALPOLE

£t moi, je te dirai comme ce poète français que nous aimions tant :

Eh ! mon ami, tire-moi de danger; Tu feras, après, ta harangue.

NEUBOROUG.

Tu as raison. Et puisque décidément tu ne peux, dans ce moment, féloigner de la cour, je te prescrirai un régime... et des soins qui ne pourront pas encore guérir le mal, mais qui du moins en arrêteront les progrès : de la distraction, de l'exercice, de la fatigue physique qui délasse de la fatigue morale... et puis, de la sobriété ^... plus de ces grands dtners qu'on appelle ministériels!... mais de ces repas d'artistes... ou de savants; de ces repas sanitaires où Von a faim en sortant de table... viens souvent souper chez moi, comme aujourd'hui...

WALPOLE, lai serrant la main.

Je te le promets, à condition que tu viendras demain passer la journée à Windsor, où j'habite.

NEUBOROUG.

Y penses-tu? On dit que la cour y est en ce moment I

132 COMÉDIBS — DRAMES

WALPOLE

Qu'importe 1 cela ne m'empêche pas d'y avoir mon logement et d'y recevoir mes amis.

A la bonne heure !... et pour le reste, je t'écrirai une ordonnance... qui ne sera pas une ordonnance royale: aussi tu auras la bonté de ne pas l'interpréter à ta manière, de ne pas t'en écarter et de la suivre à la lettre.

WALPOLE

Sois tranquille 1

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