SCÈNE III
ZOE, AGATHE, assise près de la table.
ZOÉ
Eh bien ! ma chère Agathe, voilà comme il est toujours !... Autrefois, quand il n'avait pas de mérite, il était fort ai-
mable ; mais depuis qu'il a eu l'idde de se faire homme de
talent... il est ennuyeux à périr... (prenant une chaise eti'asseyant
près d'Agathe.) Encoro, s'il avait pris un autre genre... il y en a tant!... mais il s'est lancé dans T obscur et le profond... C'est à s'y perdre... et quand je veux le comprendre, je suis sûre d'avoir une migraine... mais une vraie !
AGATHE
Hélas! ma pauvre Zoé... c'est comme chez nous!... Tu sais comme autrefois l'on s'y amusait... quels jolis bals !... comme nous dansions dans le salon de mon père ! . .. maiatenant, on ne peut plus s'y retourner ; il est encombré de grands hommes... Je ne conçois pas que la France en produise autant et que l'admiration publique puisse y suffire !
ZOK, riant.
En vérité !
AGATHE
Sans compter ceux que je ne vois pas!... car des qu'il est question de quelqu'un de leur connaissance, c'est toujours : « Notre grand poète, notre grand acteur, notre grande tragédienne. » Je ne sais pas comment cela se fait, ils sont tous grands ! Et moi je regrette notre jeunesse et le séjour de la pension, où. tout le monde était petit.
Ce qui revenait absolument au même.
AGATHE
C'était là le bon temps!
ZOÉ
Quand nous jouions au cerceau ou à la corde I
AGATHE
Comme nous nous aimions ! comme nous étions heureuses! Et notre chère Adèle, pauvre fille que nous ayons perdue si jeune !... Mais alors toutes lès trois nous étions inséparables! ce qui appartenait à l'une appartenait aux autres.
ZOÉ, souriant.
Aussi, M. Edmond de Varennes, son frère...
AGATHE
Était presque le nôtre.
ZOÉ
Tous les jours, à la pension, il venait voir sa sœur.
AGATHE
Et nous aussi, puisque nous ne nous quittions pas !
ZOÉ
Maintenant c'est bien différent... Ce pauvre Edmond est avocat... Il passe sa vie au palais. Je le vois bien peu.
AGATHE
Et moi, jamais... Il déplaît à Césarine, ma belle-mère, et mon père ne fait bon accueil qu'aux personnes qui plaisent à sa femme.
ZOÉ
Cest inconcevable qu'on se laisse mener à ce point- là !
AGATHE
U ne croit pas du fout être mené. Il a au contraire une volonté... une volonté très-prononcée... (souriant.) mais c'est celle de sa femme.
ZOÉ
Comment un pareil mariage a-t-il pu se faire ? voilà ce qu^e je n*ai jamais compris !
AGATHE
Ëh ! mon Dieu ! par ma faute !... C'est moi qui en suis la cause !... A notre pension, où, sans fortune, et un peu plus âgée que nous, Césarine avait été reçue comme sous-maîtresse, elle me protégeait, elle me favorisait
ZOÉ
Je crois bien, tu étais la plus riche, ce qui faisait crier à l'injustice. Je me rappelle encore un prix de sagesse que tu as obtenu, et que je méritais,. •
Crois-tu?... Moi j'élaîs sensible â son affection, à son amilié, à ses soins ; j'ea (triais à mon pare -, el quand il venait au parloir, j'iîtais toujours accompagnée de CËsarinc, qui était pour lui tout aimable, toute gracieuse, et pleine de petites attentions dont elle, seule possède le secret. Aussi, -lOv vacances, quand je lui proposai de l'emmener au chiteau de mon père... elle se hâta d'accepter, et M. de Miremont en fiitenclianté... Elle faisait sa partie de piquet ou d'échecs, et, plus forte que lui, elle se laissait toujours gagner, en affectant un dépit el une colère qui enchantaient le vainqueur... elle lui lisait les journaux; elle lui servait de secrétaire... elle écoutait le récit de toutes les places qu'il avait eues sous le Directoire et le Consulat, avec une admiration qui souvent allait jusqu'aux larmes ; enfin, c'était un système d'amabilité et de coquetterie que jt ne songeais pas il ni'espliquer, mais qui lui réussit tellement bien, qu'au bout de trois mois, quand il fallut retourner à la pension, mademoiselle Césanne Rigaut, dont les parents sont marchands de bois à Villeneuve-sur-Yoone, épousait, àSaint-Thomas^l'Aquin, H. de Hiremont, pair de France ; et je m'aperçus seulement alors qu'auprès de notre ancienne sous-mallresse je ne serais jamais qu'une écoliûre.
ZOÉ, H hnat.
tette Césarine est donc bien adroite!...
AGATHE, » lavant auiii.
Elle?... Elle a l'instinct et le génie de l'intrigue I c'est inné chez elle ; c'est une vocation décidée, et maintenant elle intrigue encore pour sa Emilie, pour les siens, qu'elle voudrait faire sortir de l'obscurité. Elle a rendu son mari acquéreur-actionnaire d'un de nos premiers journaux , crédii immense, influence irrésistible qu'il ne soupçonne mi-mc pas, et dont elle seule profile. Aussi il Tait bon èlrc prolégr par elle ; on arrive à tout !
ZOÉ
Je comprends alors le dévouement de mon mari et l'invitation de ce matin.
AGATHE
Mais malheur à ses ennemis ! ... Elle les écrase, les réduit à rien, ou les empoche de parvenir... Tu sais ce procès que j'avais pour le bien de ma mère... je voulais prendre pour avocat Edmond de Varennes, notre ami d'enfance : ma belle- ^ mère ne voulait pas I...
ZOÉ
Et pourquoi donc?...
AGATHE
' Elle ne peut pas souffrir ce pauvre Edmond ; elle le déteste, elle l'a pris en haine, et ne perd pas une occasion de lui nuire.
ZOÉ
Cela m'étonne; car à la pension, notre sous-maitrcsse, mademoiselle Césarine Rigaut, trouvait M. Edmond fort aimable... on disait môme dans les dortoirs qu'elle avait un faible pour lui... -
AGATHE, Tirement.
Quelle idée I... Ce n'est pas vrai.
ZOÉ
On se trompe à la pension comme ailleurs.
AGATHE
En voilà bien la preuve, car elle avait persuadé à mon père que, dans mon intérêt même, on ne pouvait confier à un jeune homme une affaire aussi importante ; et sais-tu qui elle voulait en charger?
ZOÉ
Non vraiment 1...
AGATHE
M. Oscar Rigaut... Un imbécile !...
zoà.
(^e D'est pas l'avis de mon mari, qui le voit beaucoup.
Oui ; mais moi je l'entends tous les jours... et Césarine le
protège.
ZOÉ
Pourquoi cela t
AGATHE
D'abord parée que c'est son cousin, et puis... (Mjiiéridi»- Deni.) il fait partie d'uae secte qui lui est dévouée, qui lui obi^it, qui suit en tout son impulsion ou ses ordres ; car Césarine, grâce au journal dont son mari est propriétaire, esl devenue une puissance autour de laquelle se groupent toutes les coteries parlementaires, littéraires et autres; elle est l'dme et presque la présidente d'une société Jeune-France, que, depuis quelque temps, je vois chez elle : jeunes horaoïes de tous les rangs et de tous les états, portant la tête et la voix hautes.. . apprentis grands iiommes, gloires Bumuméraires, illustrations à venir, qui ne feraient rien séparément, mais qui s'unissent pour être quelque ch.ose, et s'entassent pour s'élever.
UN DOMESTIQUÉ, ■mumeint.
Monsieur Edmond de Varennes.
AGATHE
H vient sans doute l'annoncer le gain de mon procès.
ZOÉ
n Ta donc gagné ?...
AGATHE
Eh ! oui vraiment ! gagné hier, et complètement.