‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 93 sur 176 · ZOÉ, EDMOND, AGATHE · texte numérisé non relu

ZOÉ, EDMOND, AGATHE

ZOÉ

Arrivez donc, monsieur le vainqueur ; arrivez ! vous allez trouver ici des camarades de pension qui s'occupaient de vous !

EDMOND, troublé.

Ah! que vous êtes bonne!... je ne m'attendais pas au plaisir de rencontrer mademoiselle de Miremont... et sachant rintérél que vous daignez me porter, je venais vous apprendre un succès que vous connaissez déjà.

ZOÉ

C'est égal ! c'est bien à vous, et je vous remercie de venir recevoir mes compliments.

AGATHE

Et moi, monsieur, je suis bien lieureuse de vous exprimer ma reconnaissance ; car hier, en présence de mon père et de ma beUe-mère, quand vous êtes accouru à l'hôtel m'annoncer cette bonne nouvelle, j'ai dû vous paraître bien indifférente ou bien ingrate ?

EDMOND

Non, mademoiselle.

AGATHE

A peine si je vous ai parlé.

C'est vrai... mais en me voyant vous m'avez tendu la main comme autrefois à la pension.

ZOÉ

Oui, je m'en souviens; cela voulait dire : « Bonjour, Edmond, bonjour, notre frère I » et nous vous le disons encore.

deux femmes lui tendent chacune la main qu'il serre dans les

siennes.)

âi4 COMÉDIES — DRAMES

EDMOND

Ah ! quels souvenirs vous me rappelez ! Hier, au moment où je gagnais votre procès...

AGATHE

Dites le nôtre !

EDMOND

C'est à ma pauvre sœur... c'est à elle que je pensais tout d'abord!... (aux deux femmes.) c'était encore penser à voas, puisque dans mon souvenir vous êtes inséparables, et je me disais : « Qne n'est-elle témoin de mon bonheur et de ma joie, elle qui tant de fois avait partagé mes chagrins ! > Vais non, je suis seul au monde, j'ai tout perdu; je n'ai plus de sœur.

AGATHE

Ah ! que c'est mal à vous ! vous en avez encore, vous le savez bien. Croyez-vous donc que nous oublions ainsi nos serments et nos amitiés d'enfance ?

Tout à l'heure encore nous nous occupions de vous et de votre avenir.

EDMOND

Mon avenir I il est bien triste ! Orphelin et presque sans fortune...

ZOÉ

On n'a pas besoin de fortune quand on a du talent.

EDMOND

Eh ! qui vous dit que j'en ai?

AGATHE

Nous ! qui vous connaissons, nous qui avons confiance en vous. Je vous l'ai prouvé ; d'autres feront comme moi.

ZOÉ

Patience et courage, et vous parviendrez.

AGATHE

Vous verrez peu à peu s'augmenter votre clientèle, votre réputation, votre fortune...

ZOÉ

Et VOS amis!... Tout le monde alors voudra être votre ami.

AGATHE

Mais vous vous rappellerez que nous Tétions avant tous.

Ah ! tout me paraît possible quand je vous entends!... il y a dans Tamitié des femmes, dans la vôtre, un charme si enivrant et si persuasif qu'il ferait tout croire (Regardant Agathe.) et tout oublier !... mais quand vous n'êtes plus là, quand je regarde autour de moi, je ne vois plus qu'obstacles et entraves que je ne puis vaincre et qui semblent se multiplier sous mes pas. En vain, fuyant les plaisirs de mon âge et consacrant tous mes instants à l'étude, je passe mes jours et mes nuits dans des travaux assidus ; rien ne me vient en aide, rien ne peut me faire sortir de mon obscurité, pas même les succès que j'obtiens, qui passent inaperçus et me laissent plus inconnu qu'auparavant! II semble qu'il y ait comme une barrière invisible et éternelle qui me ferme tous les passages. On dirait d'un mauvais génie qui sans cesse éloigne ou détourne le but et me dit : « Tu mourras sans Tatteindre ! »

ZOB.

Quelle idée !

AGATHE

Hier, déjà, vous voyez bien que vous avez eu un beau triomphe. Des personnes qui étaient à l'audience m'ont dit qu'on avait été ému et entraîné ; que, plusieurs fois même, on avait applaudi.

ZOÉ

Le premier pas est fait.

246 COMÉDIES — DRAICES

AGATHE

Il faut continuer.

Je ne peux pas forcer les clients à venir à moi.

AGATHE

Si vraiment ! en appelant sur vous l'attention publique, en mettant de côté cette vaine timidité et cette modestie de dupe qui vous arrêtent.

ZOÉ

Elle a raison.

EDMOND

Et moi, mes jeunes amies, je ne vous comprends pas.

AGATHE

En ce moment, par exemple, il y a un député à nommer à Saint-Denis.

EDMOND, étonné.

Que dites-vous?

ZOÉ

C'est vrai, mon mari me l'a appris ce matin !

AGATHE

Le peu de propriétés que vous possédez est situé dans ce pays-là ; il faut vous mettre sur les rangs*

EDMOND

Moi I grand Dieu ! y peasez-vous?«.. jamais!

AGATHE

Et pourquoi pas ?

Une pareille ambition demande de si grands talents !

ZOÉ

Tous n'avez donc jamais été à la Chambre ?

EDMOND

Si, vraiment ; mais auprès des électeurs quels seraient mes titres?

AGATHE

Avocat!

ZOÉ

Les avocats arrivent tous !... vous ferez comme eux.

AGATHE

Le succès d'hier doit vous mettre en évidence...

ZOÉ

Faire parler de vous avec éloge... Il faut profiter de Toc-

CasiOn... (Apercevant un domestique qui sort de chez M. de Montlucar et

apporte des journaux.) Voici justement Ics joumaux d'aujourd'hui... nous allons jouir de votre triomphe ; lisez-nous, lisez

vite Paudience d'hier..: (Vojant Edmond qui tremble en déployant le

journal.) Vous tremblez d'émotion ?

EDMOND

C'est vrai.

Est-il enfant !

AGATHE, è Edmond, qui parcourt le journal.

Eh bien! monsieur, eh bien !... cela vous donne- t-il courage î. . . ôtes-vous content ?

EDMOND, tombant dans un fauteuil.

Ah ! c'est indigne.

ZOÉ et AGATHE.

Qu'avez-vous donc ?

EDMOND

C'est fait de moi; ce dernier coup m'accable; mon plaidoyer tronqué, défiguré... le contraire de ce que j'ai dit; et dans les endroits qui ont produit le plus d'effet... ceux où Ont éclaté des applaudissements... on a mis entre deux pa-

renthèses... «Murmures dans l'auditoire. » (oonnaat le journal à Zoé.) Tenez... tenez... voyez plutôt!

ZOÉ, regardant.

G^est vrai. (Usant à demi-Toix à Agathe.) « Lacauses'est défen- « due par elle-même : point de logique, point de verve, point a de mouvements oratoires ; et chacun se demandait en sor- « tant comment on n'avait pas confié cette affaire au jeune (( Oscar Rigaut, dont Téloquence chaleureuse convenait bien « mieux au sujet. »

AGATHE, prenant le joarnal.

Quand je vous le disais!... j'ai beau redoubler d*efforts, tout conspire contre moi... Impossible d'arriver jamais... c^est fini; j'y renonce.

ZOÉ

Et pourquoi donc vous décourager ? N'y a-t-il pas d'autres voix qui s'élèveront pour rendre téqrioignage à la vérité? Ceux qui étaient là à l'audience savent que vous avez bien plaidé.

EDMOND

Combien étaient-ils ? deux ou trois cents personnes peutêtre!... et cette feuille-là s'adresse à quinze ou seize mille abonnés!... et demain, dans les salons de lecture, dans tous les lieux publics, deux cent mille lecteurs seront persuadés et répéteront que je suis un avocat sans instruction, sans talent, incapable de défendre les intérêts qui me sont confiés !

ZOE.

y pensez-vous?

EDMOND, reprenant le journal qn^il parcourt.

C'est écrit... c'est imprimé!... Du moins votre mari est mieux traité... Je vois là un pompeux éloge de son dernier ouvrage!... (Lisant.) « Qu'est-ce quele génie..,? N'est-ce pas

« l'étincelle électrique qu'on ne peut saisir, bien qja'elle para coure l'immensité!... »

ZOÉ, étonnée.

Ah ! mon Dieu !

« C'est la réflexion que tout le monde fera en lisant le der- « nier ouvrage de M. le comte de Montlucar. »

ZOE, à part, regardant da cAté de la table oîi était le brouillon écrit dt

la main de son mari.

Ah ! Je comprends maintenant.

EDMOND

Un pareil éloge !... Il est bien heureux!.,, cela ne m'arriverait pas, à moi...

ZOÉ

Peut-être!... si vous le vouliez!...

AGATHE

Oui, sans doute; car une fois député, il faudra bien qu'on vous entende et qu'on vous rende justice !

ZOÉ

A la tribune, on parle de haut.

EDMOND

Je vous remercie toutes les deux de votre amitié, de vos consolations, de vos conseils... mais mon parti est pris... Je ne me sens ni la force ni le courage de parcourir une pareille carrière ; encore des intrigues à combattre et à déjouer... Jamais je ne m'abaisserai jusque-là!

AGATHE

Et vous resterez toujours tel que vous êtes!...

ZOÉ

Et vous mourrez ignoré ! . . .

EDMOND, arec désetpoir.

Oui, oui... je mourrai bientôt, je Tespère; plût au ciel que cela fût déjà fait !

AGATHE, faisant un moaremmit ren lu.

Edmond!...

UN DOMESTIQUE, annonçant.

La voiture de mademoiselle.

AGATHE, faisant signe d'attendre.

C'est bien !.#. (Elle ra prendre son châle, pendant que Zoé prend son chapeau, qui est plus loin sur un autre meuble. S'approchant d'Edmond, à demi-voix et d'un tonsuppUant.) VouS ne VOulez doUC paS BOUS

écouter... et être député?

EDMOND

A quoi bon?

AGATHE

 beaucoup de choses ! (Tout en arrangeant son châle et sans

regarcier Edmond.) Mon père disait hier qu'il ne serait pas du tout éloigné de donner sa fille à un député!...

EDMOND

Ociel!

AGATHE, se retournant rers Zoé et prenant le chapeau qu'elle lui apporte.

Merci, merci de ta peine... Adieu, ma chère Zoé, adieu!

(Elle sort yiyement, et Zoé la reconduit jusqu'à la porte du fond, pendant qu'Edmond est resté sur le derant du théâtre» immobile de surprise.)

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