‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 95 sur 176 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

M. DE MONTLUCAB, qui sort de la porte à gauche et s'arance ea rèr-ant ; EDMOND, qui reste au fond du théâtre.

M. DE MONTLUCAR, à part.

Certainement on peut être député et conserver sa couleur... on est de Toppositidn... cela n'en vaut que mieux... on obtient bien plus !... Mais dans ma position je ne peux pas me proposer ; il faut qu'on me fasse violence, c'est indispensable... et Bernardet n'a pas assez l'air d'en comprendre la nécessité.

EDMOND, de même.

Abordons-le.

M. DE MONTLUCAR, sèchement en apercevant Edmond.

Ah! c'est VOUS, monsieur Edmond; vous venez, je pense pour voir madame de Montlucar?

EDMOND

Non, monsieur, c'est pour vous que je viens.

M. DE MONTLUCAR, de même.

Et qu'est-ce qui me procure de si bon matin riionncur de votre visite?

EDMOND

Une importante affaire... Il y a à Saint-Denis un député à

nommer...

M. DE MONTLUCAR, froidement.

C'est ce qu'on dit... car je me môle peu de politique.

EDMOND

Je paye dans ce pays quelques impositions.

M. DE MONTLUCAR, d'un air aimable.

J'entends, vous êtes électeur, et vous venez me trouver...

EDMOND

C'est tout naturel... votre influence, votre grand nom, vos grands biens...

M. DE MONTLUCAR, toujours d'un air aimable.

Vous êtes trop bon... Vous m'êtes envoyé, je le vois, par ces messieurs vos collègues...

EDMOND

Qui donc?

M. DE MONTLUCAR.

Quelques électeurs de l'arrondissement...

EDMOND

Non, monsieur, je viens de moi-même.

^^•—^^•^^I^Ê^^^-^mm I I ■ Il . . . - — -

M. DE MOXTLUCAR, d'an air affectueux et lui prenant la main.

Je VOUS en remercie encore plus, et je ne puis vous dire, mon cher Edmond, à quel point je suis sensible à votre démarche... quoiqu'elle me gène et me contrarie beaucoup; non pas que plusieurs de mes amis ne m'aient déjà presque violenté à ce sujet... Mais vous comprenez vous-même ma position : je ne suis plus un homme politique, je suis un homme de lettres... comme tel, je me suis fait une indépendance, des opinions, et je dirai même quelque gloire... que je ne voudrais pas compromettre à la tribune.

EDMOND, avec étonaernent.

(Comment cela?

M. DE MONTLUCAR, viremeat.

Cela vous étonne ; mais c'est ainsi, et, loin de vous savoir gré de l'honneur que vous me faites, je serais tenté de vous en vouloir... car il m'est pénible de vous reftiser... Et d'un autre côté, moi qui étais tranquille chez moi, qui ne m'attendais à rien... qui me croyais à l'abri de toutes les tentatives de ce genre... vous venez me mettre dans la position la plus délicate et la plus cruelle... (D'uae toîx faible et comme prêt à céJer.) Car en Vérité... je ne peux pas être député...

EDMOND, vivement.

Rassurez-vous et ne m'en veuillez pas... ce n'est pas là ce que je venais vous proposer...

M. DE MONTLUCAR.

Hein!... que dites-vous?

EDMOND

Je vous comprends très-bien... et c'est pour un autre que je venais vous parler...

M. DE MONTLUCAR, cherchant A se remefre et affectant un air jojeoz. ,

A la bonne heure!... je respire... vous me rendez matran- (luillité... Et cet autre, quel est-il?

EDMOND

C'est moi !

M. DE HONTLUCAR, avec surprise.

Vous!... (Avec un air de supérioriié.) Certainement, mon cher, je vous accorderais mon suffrage avec grand plaisir, car c'est là, je pense, ce que vous venez me demander... mais on connaît mon opinion et la vôtre... nos principes ne sont pas les mômes...

EDMOND

Ils vous auraient permis cependant de recevoir ma voix...

M. DE MONTLUCAR.

Mais non de vous donner la mienne... Cela me ferait du * tort dans mon parti et auprès de mes amis politiques... j^aurais Tair de changer de nuance, ce que je ne ferai jamais. Hier encore, vous avez plaidé pour mademoiselle de Miremont qui tient à la nouvelle noblesse, la noblesse de l'empire, et vous avez gagné un procès contre une des plus anciennes familles de France ! une grande dame du faubourg Saint-Germain...

EDMOND

Si la grande dame avait tort. . .

M. DE MONTLUCAR.

Ce n*est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui...

EDMOND

Si j'ai pu dans cette cause montrer quelque talent...

M. DE MONTLUCAR.

Je ne mets pas cela en doute, mais, je vous l'avoue, je viens de lire l'article du journal qui rend compte de votre plaidoyer... et franchement je vous conseille, comme votre ami... de ne pas vous mettre sur les rangs en ce moment... L'opinion ne vous serait pas favorable !

EDMOND, cherchant o modérer sa colère.

Vous croyez?... Mais la vôtre, à vous, monsieur, votre

ÎUH COMÉDIES ^^ DRAMES

Opinion ne se règle pas sur celle du journal... vous en avez une à vous, qui vous appartient...

M. DE MONTLUCAR.

Certainement !

EDMOND

Vous n'êtes pas obligé d'attendre qu'on vous apporte chaque matin votre conscience de la journée...

M. DE MONTLUGAR.

Monsieur!...

EDMOND

Eh bien ! vous avez eu recours à moi, vous êtes venu me trouver pour une importante affaire qui n'était ni sans périls, ni sans difficultés, qui demandait des soins, des travaux... quelque mérite peut-être... J'ai réussi... réussi sous vos yeux... Et le jour où j'ai gagné votre procès... vous me serriez les mains... vous m'embrassiez! J'avais du talent alors!... Eh bien! j'en appelle aujourd'hui, non à votre reconnaissance, vous m'avez donné de l'or, vous croyez m'avoir payé ; mais j'en appelle à votre conscience, à voire honneur... ce jour-là m'auriez-vous donné votre voix?,., répondez, répondez !

M. DE MONTLUGAR, troublé.

Eh bien!... oui!...

EDMOND

Et vous me la refusez aujourd'hui... parce que votre journal ne vous le permet pas !... vous, monsieur, qui savez que je l'ai méritée, qui me l'avouez, qui en convenez avec moi!...

M. DE MONTLUGAR, arec embarras.

Certainement... je sais, mon cher ami, que vous n'êtes pas sans mérite, et je le dirai tout haut... je le crierai toujours... entre nous!... mais il y a des situations qu'il faut comprendre, et si vous étiez à ma place, vous seriez aussi embarrassé que moi... Ce journal est de mes amis... il me veut

du bien... Je n'ai jamais rien fait pour cela... mais, à tort ou à raison, il m'a toujours bien traité... et je n'irai pas me mettre en opposition avec lui ! protéger hautement les gens qu'il attaque... pour m'exposer moi-même à être attaqué... moi qui ne suis pour rien là-dedans, moi qui, par ma position, suis libre et indépendant !

EDMOND

Indépendant!... et vous tremblez devant un article de journal!.,. Indépendant!!... et vous n'avez pas même le courage d'être de votre opinion!

M. DE MONTLUCAR, fièremenU

Monsieur!... j'ai du moins une règle de conduite que je vais vous dire et dont je ne m'écarterai pas... c'est de n'être d'aucune intrigue, d'aucune coterie, d'arriver par moi-même et non par les autres, de n'aller solliciter les suffrages de personne, et surtout de ne point vouloir contraindre les gens à me donner leur voix quand ils me la refusent.

EDMOND, ayec colère.

Monsieur!...

(m. de Montlucar salae Edmond et rentre dans l'appartement à gauche.)

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