‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 4)Chapitre 4 sur 150 · LUCIEN, CÉCILE, M.^ DE SAVENAY, HERMINIE · texte numérisé non relu

LUCIEN, CÉCILE, M.^ DE SAVENAY, HERMINIE

M"« DE SAVENAT.

Y pensez-vous, Cécile? prendre ainsi la parole et vous mettre en scène devant des étrangers... des... bourgeois !..•

CÉCILE

Tai eu tort, ma cousine, puisque vous me désapprouvez... et que M. Lucien me semble de votre avis... par son silence... du moins.

LUCIEN

Non, mademoiselle... je conçois votre indignation... et moimôme je la partageais en entendant outrager ainsi un camarade de collège, un ami d'enfance à qui je dois mon bonheur... car c'est à lui que je dois mon mariage. Mais ce mariage, auquel il veut assister, doit être célébré sans bruit et sans éclat... d'abord à cause de la santé de madame la marquise... et puis le ministre, qui ne peut s'absenter de Paris que pour vingt-quatre heures, désirait arriver ici sans être connu... et, dans cette petite ville, où la curiosité s'éveille d'un rien... je crains que la scène de tout à l'heure...

HERMINIE

Oh ! vous d'abord, vous craignez tout ! le moindre bruit vous effraie... le moindre propos vous arrête... sans cesse aux aguets pour interroger la rumeur publique, vous vous laissez guider par elle; et avant de faire une démarche, une visite, un pas, avant de saluer quelqu'un, vous regardez autour de vous, et vous vous demandez : Qu'est-ce qu'on va dire?

LUCIEN

J'en conviens... et devant vous, Cécile, devant vous que j'aime... j'avouerai hautement ce besoin d'estime, cette crainte des jugements du monde...

CECILE

Qui est d'un honnête homme.

HERMINIE

Ou d'un poltron.., car enfin vous êtes l'ami et le camarade de mon frère, vous pensez comme lui au fond du cœur... oui, monsieur, par inclination vous êtes ministériel... mais la peur de Topinion vous empêche d'être... de la vôtre; et à la Chambre... vous votez contre nous de crainte des journaux et des épigrammes... qui vous empêchent de dormir !... Bien plus... ici même, quoique épris et amoureux autant que peut l'être un député, vous avez été un an à avouer votre amour.., et pourquoi?... parce que mademoiselle Cécile de Mornas est la cousine de madame la marquise de Savenay , d'un sang noble et légitimiste... et parce que vous vous répétez sans cesse : Que dira le monde?... que dira mon journal?.., que dira l'extrême gauche? Enfin pour être heureux et pour épouser celle que vous aimez, vous avez été obligé de demander permission...

LUCIEN, avec fierté.

A qui, s'il vous plaît?...

HERMINIE

A la révolution de Juillet... qui y consent... ou qui du moins ferme les yeux... à condition que vous redoublerez,contre son tuteur, contrôle ministre, vos attaques...

LUCIEN

Dites mes conseils, les conseils d'un frère ; et s'il les suivait plus souvent, s'il bravait moins l'opinion publique, que je respecte ,il ne serait pas en butte aux outrages et aux calomnies dont on l'abreuve chaque jour.

HERMINIE

Et qui n'ont pas le sens commun...

M°^® DE SAVENAY, d'un ton graye.

Peut-être... madame... peut-être I...

CÉCILE

Qaoi I ma cousine, vous pourriez croire?...

HERMINIE, à part.

Je déteste les marquises I

M°*« DE SAVENAY

Permettez, permettez... il ne faut pas faire si légèrement le procès à Topinion publique... non pas que je me sois donné la peine d*examiner ici jusqu'à quel point ses attaques peuvent être fondées... car, nous autres, nous nous occupons fort peu de vos affaires actuelles ; et dans mon château de Savenay, en Normandie... où je passe la moitié de Tannée, nous ne discutons pas...

HERMINIE

Que faites-vous donc, madame?

M°*® DE SAVENAY

Nous attendons!... Mais enfm, il y a un vieux proverbe, bien peuple, bien trivial, en qui j'ai la bourgeoisie d'avoir confiance : c'est qu'il n'y a pas de feu sans fumée... et dans ' ce que dit le monde... quelque absurde que ce soit... il y a toujours au fond quelque chose de vrai... toujours I

CÉCILE

Quoil ma cousine, vous n'admettez pas que la calomnie...

M"*® DE SAVENAY

Non, ma chère, la calomnie n'existe pas... je n'y crois pas... passe pour de la médisance... et si elle ose élever la voix, c'est qu'on lui on donne sujet... car dans la haute société... on n'mvente pas... on raconte...

HERMINIE, avec ÎDtontion.

Il est alors des gens de qui on raconte beaucoup.

M°^« DE SAVENAY, ayec hauteur.

Vous en connaissez, madame?...

HERMINIE, la regardant*

De trèa-proches...

12 GOMéDIBS — DRAMES

M"* DE SAVENAT.

Dans votre famille, sans doute... et sans aller plus loin, votre crédit sur votre frère... et cet emprunt que votre mari vient d'obtenir, suffiraient pour justifier une partie des reproches qu'on adresse au ministre.

HERMINIB, arec ironie*

Vous croyez?

LUCIEN, Tivement.

J'en étais sûr !... je le lui ai dit... et malgré mes instances... malgré mes prières... il a cédé à vos sollicitations...

HERMINIE

Ah! c'est vous, monsieur, qui vous opposiez...

Avais- je tort? vous voyez ce que produit une telle faveur... les bruits injurieux qu'elle fait courir, et les cris de rage que poussent déjà vos ennemis I...

HERMINIE

Je n'ai jamais prétendu leur être agréable, au contraire... et j'espère bien que mon mari n'en restera pas là... qu'il ira plus haut!...

LUCIEN, avec chaleur.

Quoi! VOUS oseriez plus encore... et le pays, et la presse, et le monde... que ne dira-t-on pas?

HERMINIE

C'est juste !... c'est votre phrase... je l'attendais.

LUCIEN

Et qu'y répondez- vous?...

HERMINIE, gaiement.

Que je compte sur votre mariage... pour faire diversion... et pour occuper le monde!... Il aura lieu de s'étonner et de causer de nouveau, en voyant d'un côté tant d'empressement et d'ardeur... (Montrant Cécile.) de l'autre, tant de calme et de réserve... et il trouvera sans doute piquant de vous

voir plus tard rencontrer dans votre ménage l'opposition

que vous aimez tant à la Chambre... (Apercevant une femme de

chambre qui entre.] Pardou, monsieur, pardon, mesdames... on nous annonce que nos appartements sont prêts... et je vais m'occuper de ma toilette, pour recevoir mon frère et mon mari.

(Elle leur fait la réTérence et sort.)

Page 1