‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 4)Chapitre 42 sur 150 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

LUCIEN, qui est entré lentement et d'un air sombre, RAYMOND.

Eh bien I tu voulais me parler ce matin avant mon départ... j'ai moi-môme à causer avec toi... Eh! mon Dieu! quel air sombre et menaçant!... qu'as- tu donc?

LUCIEN

Ce que j'ai... tu mêle demandes?... ils disent tous, (Montrant la porte à droite.) et d'ici tu pcux les entendre, que tu t'es joué de moi... que tu m'as trompé... abusé...

RAYMOND, riant avec ironie.

En vérité !

LUCIEN

Que tu as voulu me rendre la fable de tous... m'avilir... et qu'alors je dois t'en demander compte et me battre avec toi... voilà ce qu'ils disent!

RAYMOND

A merveille! on a toujours le temps de se battre... on n'a pas toujours celui de parler raison... et puisque nous sommes seuls, expliquons-nous. Qu'as-tu à me reprocher? je ne sais rien 1 je n'ai vu encore que Cécile, qui, elle-même, ignore sur quelles preuves, sur quels témoignages on la condamne; j'aurais pu demander... interroger... les nouvelles ne m'auraient pas manqué... mais tronquées, dénaturées, et surtout amplifiées et embellies. . . Je n'ai voulu entendre que toi, qui te dis l'offensé, et j'ai promis d'avance à Cécile, qui est dans les larmes, à madame de Savenay, qui voulait partir, qu'aujourd'hui même, ce soir, à ce dîner où j'ai invité toute la ville de Dieppe, je prouverais clairement, hautement, que Cécile est innocente et pure ; que ceux qui l'attaquent sont infâmes, et ceux qui les croient absurdes !... à

eommencer par toi... Accuse-la, maintenant... je suis prêt à la défendre I...

LUCIEN

Ce n*est pas moi qui l'accuse... c'est cette rumeur soudaine et générale qui s'élève contre elle ! c'est la voix publique...

RAYMOND

Qu'est-ce que c'est que la voix publique? où commencet-elle? oà finit-elle ?... et pour la composer, combien faut-il de clameurs et de sots réunis?... des bruits ne sont pas des preuves... il m'en faut d'autces... il me faut des faits...

LUCIEN, arec embarras.

Eh bien... on dit... on prétend...

RAYMOND

Des faits!...

LUCIEN, baissant la Toiz.

Eh bien... on lui donne des amants... on lui en donne plusieurs...

RAYMOND, froidement.

Quels sont-ils?...

LUCIEN

Toi, d'abord.

RAYMOND, avec un contentement ironique.

A la bonne heure... voilà une calomnie qui ne procède point par détour... et par faux-fuyant... une calomnie franche et nette... comme je les aime... Examinons-la !... Je ne te dirai pas que Cécile est la fille de mon bienfaiteur, de mon second père... de celui à qui je dois tout... qu'il me l'a confiée à son lit de mort... que je l'ai élevée comme mon enfant... et qu'on ne déshonore pas son enfant!... ce serait peut-être une raison pour toi... ce n'en est pas une pour la calomnie qui s'accommode à merveille d'ingratitude et d'inceste... et qui tient d'avance pour vraisemblable tout ce qui

est infâme ; mais je te donnerai des arguments plas positifs... je te parlerai de calculs... d*inlérôts... des miens... et cette fois, peut-être, on pourra me croire. Si j'avais aimé Cécile... si j'en avais été aimé... pourquoi ne pas Tépouser?... non-seulement elle est jeune, elle est belle... mais elle est riche... par mes soins, par mes efforts, par les trésors que j*ai disputés autrefois et arrachés pour elle à Tindemnité... Elle est riche!... et je n*ai rien!... tu le sais, toi !... tu en as les preuves... (Avec orgueil.) Oui, quoi qu'ils aient pu dire, je suis honnête homme... et grâce au ciel, je n'ai rien. . . et au lieu de m'assurer un avenir légitime et honorable, en épousant celle que j'aime et dont je suis aimé, j'aurais préféré sa honte à ma fortune... j'en aurais fait, comme vous dites, ma maîtresse... au lieu d'en faire ma femme 1... pourquoi?... pour déshonorer exprès la fille de mon bienfaiteur?... pour être infâme à plaisir!...

LUCIEN

Non, non... cela n'est pas !

RAYMOND

Voilà ce qu'ils proclament, cependant !... et tu as pu les croire ?.. et j'ai voulu, disais-tu, t'avilir et te tromper en te faisant épouser une jeune fille que tu aimais, que tu m'avais supplié de t'accorder, que tu étais trop heureux d'obtenir, pour qui se présentaient chaque jour de nombreux partis... et je les ai éloignés... je t'ai choisi... parce que je te savais un honnête homme... et que je voulais le bonheur de ma pupille, de Cécile qui me chérit... comme un ami... comme un frère... entends-tu bien... car moi, l'on ne peut m'aimer autrement... Mais si vos calomnies eussent été fondées, si malgré mes rides précoces et mes cheveux blanchis avant l'âge, il eût été possible, comme vous le disiez, que je fusse aimé de cette jeune fille... ^ets-toi bien dans l'idée que je ne l'eusse cédée ni à toi, ni à aucun autre, car j'aurais trouvé en elle la compagne que j'avais rêvée, la consolation de mes chagrins, le bonheur de ma vie eûlière... et loin de

LA calomnie: 118

renoncera un pareil trésor... je te l'aurais disputé au prix de mon sang, au prix même de noire amitié 1... et cependant je te l'ai donnée à toi... qui pour récompense me soupçonnes etm*accuses!... à toi, qui, loin de me défendre, m'attaques et me défies ; à toi enfin, qui, avant de m*entendre, voulais d*abord te battre avec moi 1... (Geste de Lucien.) Rassuretoi... j'ai tout dit... et maintenant, si tu le veux... nous pouvons finir par là I...

LUCIEN

Non, non... tout est faux et absurde... pour toi... du moins... que je crois... que je révère... mais les autres!...

RAYMOND

Eh bien ! pourquoi n'en serait-il pas de môme des autres?... pourquoi n'y aurait-il pas mensonge sur eux comme sur moi?...

LUCIEN

C'est impossible... pourquoi une insistance... uneanimosité pareilles?... Qui peut en vouloir à cette jeune fille?

RAYMOND

Voilà le grand mot !...

LUCIEN

Qui donc a intérêt à la calomnier ?

Personne... et cela n'empêche pas I... la calomnie est la seule chose qu'ici-bas on fasse gratis et sans intérêt!... Il y a dans le cœur humain un instinct malin et malfaisant qui porte notre croyance au mal plutôt qu'au bien... De là, dans le monde, celle espèce d'aide, d'appui, d'assistance tacite et mutuelle, que l'on prête de soi-même au développement et à la propagation d'un mensonge !... De cette façon, la calomnie est partout... et le calomniateur nulle part ; nulle part on ne trouve un traître de mélodrame, assez maladroit pour affirmer hautement une imposture réelle et positive, dont un soufflet ou dont les tribunaux feraient justice... Ja-

114 COMÉDIES -— . DRÂMBS

mais, dans la société, on ne dit la chose qui n*est pas... mais on la dit autrement qu'elle est... on la dit de manière à la dénaturer, à l'altérer dans son intention, à la changer dans ses détails... la malignité fait le reste... Et grâce à rignorance, à la sottise et aux causeries de salon, la vérité la plus limpide et la plus claire, se trouve imperceptiblement passée à Tétat complet de mensonge!...

LUCIEN

Je conçois cela pour des étrangers... mais des parents?...

RAYMOND

Cela n'y fait rien.

LUCIEN

Ton beau- frère... par exemple... M. de Guibert?

Il appartient à la majorité de la société... c'est un sot !...

LUCIEN

Mais ta sœur... Herminie?...

RAYMOND

Autre majorité... celle des étourdies et des coquettes... 3Iisère et vanité que tout cela!... Les vrais coupables ne sont pas nos ennemis qui nous attaquent... c'est leur état... ils le font en conscience!... ceux qui ne font pas le leur, ce sont nos amis qui ne nous défendent pas... qui cèdent, qui nous abandonnent... c'est madame de Savenay, qui voulait partir et que j'ai retenue... c'est toi qui repousses Cécile et qui l'accables!...

LUCIEN

Moi! j'ai gardé le silence...

RAYMOND

Ah ! voilà nos amis !... ils se taisent!... c'est là leur seul courage!... ils se taisent au milieu des clameurs... et morbleu! c'est quand mugit la tempête qu'il faut élever la voix! Us entendront la mienne... car le bruit ne m'effraie pas...

et quand on attaque mes amis... entends-tu bien... je ne recule pas... je reste près d'eux ! devant eux 1... et si tu veux suivre mon exemple...

LUCIEN

Peux-tu en douter?...

RAYMOND

Je vais te dire ce que nous devons faire.

D'abord, ne pas nous battre!...

RAYMOND

C'est convenu I... la réputation de Cécile n'y eût pas résisté... et un duel eût été pour elle le coup de la mort... ensuite... la meilleure manière de vaincre la calomnie est de remontera sa source... Eh bien! essayons I... remontons tous les deux à Torigine de tous ces bruits... Par qui ces premières rumeurs te sont-elles parvenues?... cherche... rappelle-toi...

LUCIEN

Que sais-je?... c'était hier... ici... dans ce salon!... (En ce

moment, BeUean,. Tenant de la porte du fond, se dirige yers la porte à gauche, portant un plateau sur lequel est un thé complet. 11 pose un instant le plateau sur la table à gauche, remet en ordre les cuiUers et lestasses, et sort. — Lucien, au moment oîi Belleau est entré.) TlCnS...

Belleau, le garçon de bains... qui le premier...

RAYMOND

Cela ne m'étonne pas... ça devait partir d'aussi bas!... Eh bien! cette opinion publique dont tu parlais... en voici un fragment... un honorable fragment...

LUCIEN, à demi-voix et entre ses dents.

Un misérable...

RAYMOND, de même.

Que lu méprises quand il est seul... et devant qui tu fin-

clines quand ils sont plusieurs... Après?... quel autre encore?...

LUCIEN

Eh mais!... tout le monde !

RAYMOND, avec impatience.

Qui enfin?...

Page 1