SCÈNE PREMIERE
^me DE CHA VANNES, coiffée en cheveux et vêtue d'une robe blanche
du matin» très-élégante, BRESSON.
BRESSON, avec humeur. -
Enfin ce matin on peut vous parler, car hier soir à ce bal il y avait cercle autour de vous !
M""® DE CHA VANNES
Gela vous fâche !
BRESSON. '
Certainement 1 impossible de vous aborder 1 c'est tout au plus si Ton pouvait, de loin, apercevoir votre toilette que tout le monde trouvait charmante.
yF^ DE CHA VANNES.
Vraiment!
BRESSON, avec humeur.
Et oii je n'ai trouvé, moi, rien de remarquable!
M™« DE GHAVANNES.
C'est précisément ce qu'il fallait et vous ne pouviez me faire un compliment plus adroit ! car, dans cette toilette qui m'a coûté une demi-heure de méditation, il y avait tout un
problème à résoudre, une juste limite à saisir, une transition entre le passé et le présent..,
BRESSON
Tant de choses dans un habillement de femme ! (Regardant son négligé da matin. ) Et dans celui-ci, que je trouve très-bien, y a-t-il aussi quelque idée profonde?
M"*® DE CHA VANNES, souriant.
Peut-être... n'est-ce pas sans dessein que j'ai tâché ce matin de cacher quelques années , et de faire oublier mes cheveux blancs ; mais vous autres hommes vous ne voyez rien I...
BRESSON
Vous croyez ça!... eh bien! j'ai fait hier des observations dont, en ami, je dois vous faire part ! vous n'y prenez pas garde ! ce n'est plus de Pamabilité ! c'est de la coquetterie ! Vous n'étiez pas ainsi autrefois, vous n'aviez pas ce désir de plaire, ce besoin d'hommages!... et vous devez être satisfaite, ils ne vous ont pas manqué ! ce jeune homme est resté là presque toute la soirée... toute la nuit, derrière votre chaise !
M™e DE CHAVANNES,
Je dois convenir qu'il a été rempli de soins et d'attentions '
BRESSON
Je crois bien ! au lieu de danser le galop, il a préféré causer avec vous !
M"*« DE CHAVANNES
S'il aime mieux les paroles que la musique...
BRESSON
Enfin, madame, c'est se compromettre.
M"« DE CHAVANNES
Oui, si je n'avais été aimable qu'avec lui... mais.il me semble qu'avec tout le monde, à commencer par le ministre...
BBESSON.
Parbleu... si vous croyez que cela m'ait fait plaisir...
M°*« DE CHAYANNES.
De quoi alors vous plaignez-vous, et d'où viennent vos alarmes? ma réputation est faite... il n'y a pas de danger...
BRESSON
Pas de danger pour vous, certainement... mais il peut y en avoir pour d'autres, pour ce jeune homme.
M"« DE CHAYANNES.
Quelle idée 1
BEESSON.
Se voir accueilli et distingué par une femme que tout le monde entoure d'hommages et d'adorations, il y a de quoi séduire, tourner une jeune tête... de meilleures que la sienne n'y résisteraient pas, j'ai bien vu l'effet que cela produisait sur lui.
M"® DE CHAYANNES.
Vous vous êtes abusé !
BRESSON
Je suis sûr de ce que j'ai dit.
M"® DE CHAYANNES.
Et quelle preuve?
BRESSON
Âhl il vous faut des preuves... eh bien! il m'a fait ses confidences, car je l'ai connu beaucoup, ce jeune homme.
M"^ DE CHAYANNES.
Oui, je le sais... au Brésil.
BRESSON
Où je l'ai reçu autrefois à votre recommandation; je l'aimais, je l'ai toujours trouvé très-bien, trèsKSonvenable jusqu'à hier soir... il est venu à moi les yeux brillants et anim^... cl^'est-ce pas, général, elle est charmante? quelle gr&ce,
quel esprit, et quel éclat I » Et moi, sans vouloir le contredire je cherchais à modérer son enthousiasme.
M^^ DE GHAVANNES, avec reproche.
Et pourquoi donc, s'il vous plaît?
BRESSON, embarrassé.
Parce que... parce qu'il parlait trop hautl... « De toutes les femmes qui sont ici, disait-il, c'est celle que je préfère ; et je ne suis pas le seul, car tout à l'heure, devant moi, on est venu l'inviter... »
M™« DE GHAVANNES.
C'est vrai! un danseur égaré qui se trompait!
BRESSON
a Et elle est si bonne, ajoutait-il, je lui dois tant de recon* naissance... tenez, général, je voudrais me battre pour elle, comprenez-vous?... d Je comprenais très-bien ! On est venu dans ce moment lui proposer de jouer... ah! bien oui, il était trop occupé, lia refusé!... mais le côté perdant s'adressait toujours à lui : «( Amédée, cinq napoléons, dix, quinze... b Il avait de l'or plein sa poche, et pariait sans compter... il vous regardait toujours! Enfin un étourdi, un extravagant qui, cédant à l'influence du premier mouvement, agit d'abord, réfléchit après ; et il n'en faut pas davantage, j'espère, pour vous prouver...
M°^ DE GHAVANNES, sonnant.
Que VOUS êtes bien maladroit, mon cher ami; car enfin, sans le vouloir, vous me le rendez intéressant ce jeune homme.
Moi!...
Sans doute!
BRESSON
M°^ DE GHAVANNES.
BRESSON
Si ce n'est que celai... attendez... j*en ai appris bien
a'autres en causant ce matin avec Didier, mon agent de change, et son camarade de collège ; c'est par les camarades de collège que Ton connaît la jeunesse... (En confidence.) Notre ami Âmédée a une passion I...
M°^« DE CHAVANNES
Je le sais!
BRESSON
Qu'il avait faite à Bordeaux et qu'il a retrouvée à Paris, une grisette qui le trompe et qui joue les grands sentiment^ pour se faire épouser... car il a une très-belle fortune, ce garçon-là, dont il peut disposer et qui ne durera pas longtemps du train dont il y va.
M™« DE CHAVANNES
En vérité!...
BRESSON
Il prête à tous ses amis, c'est-à-dire à tout le monde; et de peur qu'il ne lui arrive de mauvaises idées ou qu'il ne tombe en mauvaises mains, vous devriez me seconder dans mes anciens projets ; j'avais pensé à ma fille Paméla dont je ne sais que faire... une fille à marier 1
M™® DE CHAVANNES, » part.
Bt lui aussi!... (Haut.) Ëst-elle jolie?
BRESSON
Oui, si on regarde sa dot qui est superbe... du reste, celte chère enfant, elle a une épaule un peu... ce n'est pas sa faute, ni la mienne... car enfin je ne suis pas beau, mais je suis droit, je suis bien fait; mais, maintenant qu'on redresse la taille... c'est moins que rien , et pour peu que vous m'aidiez de votre influence.,.
M°*® DE CHAVANNES, souriant.
Je le voudrais... mais je dois vous avouer franchement que j'ai sur lui d'autres vues.
BRESSON
Et lesquelles?...
M"« DE CHAVANNES
Je ne peux pas encore les dire...
BRESSON
El pourquoi donc?
UN DOMESTIQUE, annonçant.
M. Amédée.
BRESSON
Coiriment, déjà I... avant midi, j'espère que vous ne le recevrez pas.
Si vraiment!... qu'il entre.
BRESSON
Est-ce que par hasard vous l'attendiez ?
M°^« DE CHAVANNES
Non... mais j'étais sûre qu'il viendrait! (a Bresgon qui fait un mouTenient d'impatience.) Bientôt, mon cher ami, je n'aurai plus de secret pour vous... Vous aurai-je à dîner?...
BRESSON
J'allais VOUS le demander.
M"»» DE CHAVANNES
Et VOUS faites bien!,. •
BRESSON
Me permettez-vous de vous amener Paméla?
M"« DE CHAVANNES
Je vous en prie en grâce... (a part.) Nous gagnerons cent pour cent à son voisinage ! .
BRESSON
Vous êtes trop bonne ! . ..
AMÉDÉE, entrant.
Madame... Général !...
Je voas salue, monsieur.
(il salue brasquement Amédée, et sort par le tond.)