‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 4)Chapitre 68 sur 150 · SCÈNE n · texte numérisé non relu

SCÈNE n

M.^ DE CHAVANNES, AMÉDÉE

AMÉDÉE

Il me tardait, madame, d'apprendre de vos nouvelles ei de savoir si vous n'étiez pas bien fatiguée de vos succès d'hier.

M"^^ DE CHAVANNES

Mes succès I vous êtes bien bon !

AMÉDÉE

Au fait, vous devez y être habituée, et c'est mon étonnement seul qui aurait droit de paraître extraordinaire... mais d'abord, je ne m'attendais pas à vous rencontrer; vous m'aviez annoncé que vous ne sortiriez pas ; et quand j'ai vu une espèce de mouvement dans le bal, quand j'ai vu tous les yeux se tourner du môme côté et que je vous ai reconnue, jugez de mon bonheur, qu'augmentait encore la surprise... dès ce moment je n'ai plus été seul, et le bal m'a paru charmant.

M™e DE CHAVANNES.

C'est qu'en effet il était fort brillant... il y avait de trèsjolies femmes.

AMÉDÉE, la regardant.

Oui, madî^me...

VP^ DE CHAVANNES.

De jeunes femmes.

AMÉDÉE, la regardant tonjonn.

C'est ce que je me disais I

LA grând'mère 197

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»!"• DB GHAVANNES.

Et puis je vous dois des remerciments ; vous avez fait danser ma petite-fille 1

AMÉDÉE

Qui était accablée d'invitations ; et c'est à vous sans doute que j'ai dû un tour de faveur... dont j'ai senti tout Iç prix... car nous n'avons fait que causer de vous... j'admirais comme elle cette estime générale et profonde qui vous environnait!... Je conçois que par des talents supérieurs ou par le rang dont il brille, un homme puisse produire dans le monde un pareil effet... mais une femme! cela supppose chez elle tant de vertus, un mérite si constant et si bien apprécié...

M"® DE CHAVANNES

Mon cher Amédée, je n'aime pas la flatterie.

AMÉDÉE

Aussi n'en est-ce pas une!... et si je vous racontais tout ce que j'ai entendu, toutes les observations que j'ai faites...

M"® DE GHAVANNES.

En vérité... vous avez eu le temps et le loisir d'observer ! tant mieux! voilà déjà qui me rassure pour vous.

AMÉDÉE

En quoi donc?

C'est une amélioration dans votre état... car un cœur bien épris vous laisse insensible et distrait au milieu du monde, ne vous permet de rien voir, de rien remarquer.

AMÉDÉE

Àh ! madame 1 ne me rappelez pas de pareils souvenirs ; vous m'aviez promis de les oublier, et si vous saviez combien je suis malheureux de cette confidence... surtout depuis hier soir...

M°*® DE CHAVANNES

El pourquoi?

AMEDEE

Que voulez-vous? ayant de bonne heure perdu tous mes parents, jeté à bord d*un vaisseau, au milieu de marins, mes camarades, il fallait bien, sous peine de m*exposer à leurs railleries... prendre un peu de leurs manières, de leurs mœurs qui ne sympathisaient pas trop avec les miennes... mais n'importe, je l'ai fait... je m'y suis habitué, je ne connaissais plus d'autre société ni d'autres plaisirs ; mais hier, transporté tout à coup dans ce monde élégant, distingué et poli, me retrouvant au milieu de la bonne compagnie, il me semblait rentrer chez moi ; et comme un exilé qui revient, je regardais, j'admirais... j'étais heureux I ce bon ton, ces bonnes manières, ce charme qui ne se donne point, mais qui naît de lui-même et qui se gagne parfois... je retrouvais toul cela en vous écoutant.

M°^« DE CHAVANNES

Vous étiez disposé à voir tout en beau I

Et par un rapprochement bien singulier, hier, pendant cette conversation qui faisait oublier les heures, je songeais en moi-même à ce que me disait autrefois mon père quand il me parlait...

M"*' DE CHAVANNES, vivement.

De qui donc?

AMÉDÉE

D'une femme, d'un ange, dont il nous traçait un portrait si gracieux et si séduisant que je ne pouvais y croire!... C'est en vous voyant qu'il m'a paru possible, et que je l'ai compris l

M^^ DE CHAVANNES, avec émotion.

Ah 1 il vous a parlé d'une femme... qu'il vous a nommée...

AMÉDÉE

Jamais!...

LA grand'mère 199

lime DE CHAVANNES.

Mais il vous en parlait?

AMÉDÉB.

Très-souvent!... devant moi et devant ma mère qui lui devait son bonheur, son mariage, et tous les deux la bénissaient... Mais ce n'est pas d'elle qu'il s'agit, c'est de vous! Et àpce bal, quand se pressaient autour de votre fauteuil tous ces hommes que distinguaient ou leurs titres ou leur mérite, et que je les voyais honorés d'un sourire ou fiers d'un regard que vous laissiez tomber sur eux... je me disais : Quel rêve! quel, avenir de bonheur!... si un pareil guide était donné à ma jeunesse! S'il m'était permis, comme aune divinité protectrice, de lui vouer un culte assidu et un attachement éternel!...

M™® DE CHAVANNES

Enfant que vous êtes!., quelle folie est la vôtre, et combien je vous punirais si j'acceptais ce dévouement sans bornes que vous m'offrez 1

AMEDÉE.

Jamais! car il y a là un cœur prêt à vous obéir et qui serait trop heureux d'exécuter vos ordres.

M™® DE CHAVANNES

Je n'en ai point à vous donner ! heureusement pour vous... car il en est qui, peut-être, vous embarrasseraient beaucoup !...

AMÉDÉE

Aucun, madame, aucun! parlez, exigez!... quels qu'ils puissent être, je serai prêt à ious les sacrifices.

M™® DE CHAVANNES, avec intention.

Il en est que l'amitié la plus vraie n'a pas le droit d'exiger... mais qu'elle ne peut s'empêcher de désirer ardemment.

AMEDEE, vivement.

Et ce désir seul est une loi pour moi...

M"^ DB GHAVANNES.

Prenez garde! prenez garde 1... réfléchissez auparavant... n^écoutez pas, selon votre coutume, le premier mouvement qui toujours vous entraîne I et qu'une résolution sage et sensée ne soit pas exécutée par vous comme le serait nne folie 1

AMÉDÉE

Mais c'est la raison elle-même que votre voix vient enfin de me faire entendre, c'est la raison qui depuis longtemps me conseillait de rompre des liens dont je rougissais, dont j'étais honteux et qui faisaient mon malheur... mais que voulez-vous? on s'habitue à être malheureux, on se façonne à ce joug comme à tout autre... et pour le briser... il faut de la force, du courage.., c'est là ce qui me manquait... et vous me l'avez donné... que ne ferais-je point pour acquérir votre estime, pour être digne d^ vous... car vous m'avez promis...

M"« DE CHAVANNES

Bien peu de chose... aussi j'espère mieux encore pour vous et pour votre bonheur... ce soin-là du moins me regarde désormais... car je crois vous avoir dit que mon amitié n'oubliait rien et tenait compte de tout ce qu'on faisait pour elle!

(Amédée baise la main de VH^ de Ghavannes et sort au moment oii

entre Adine qu'il salae.)

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