‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 4)Chapitre 87 sur 150 · SCENE n · texte numérisé non relu

SCENE n

JAPHET, pnis TMOTHÉE.

JAPHET

Ahl je suis fou d*aimer cette jeune personnel... Moi, aspirer à la main d'une fille titrée... moi, dont la réputation a commencé d'hier... moi, qui suis sans fortune... et plus encore, sans parents... sans famille... en^emt obscur et délaissé... à qui on n'a pas même daigné jeter un nom... Eh bienl ce nom je ne le devrai qu'à moi, à moi seul... Je m'en ferai un plus honorable... plus noble, peut-être, que celui qu'on m'a refusé I

TIMOTHÉE, oaTrant la porte do fond.

Ah ! il est seul I

JAPHET

Timothéel... Que viens-tu faire?

TIMOTHÉE

Je viens... je viens t'embrasser... Je n'y tenais pas... voilà trois jours que je ne t'ai vu.

JAPHET

Et ton magasin?... et le marchand chez lequel je t'ai placé?...

TIMOTHÉE

n peut se passer de moi, ce matin... Il a une vingtaine de commis... il en a plus que de pratiques... 'Et moi, je n'ai qu'un ami... qu'un frère... toute ma famiUe, c'est toi... Dès que nous sommes séparés, je n'ai plus de gaieté... plus de plaisir... je tourne au spleen... je suis malade... Mais je t'ai vu... ça va mieux!

> JAPHET 251

JAPHET

Mon pauvre Timothée, crois qu'il m'a fallu aussi toute ma raison... pour prendre un parti semblable...

TIMOTHÉE

Oui, je sais bien comme toi que, chacun de notre côté, nous devons travailler... qu'il faut se faire un état... Quand on n'a ni fortune... ni parents... Pauvres petits malheureux... exposés tous les deux, le môme jour... il y a vingt-quatre ou vinglrcinq ans, aux Enfants-Trouvés... frères de hasard et de rencontre...

JAPHET, lui tendant la main.

Depuis... frères de cœur et d'amitié...

TIMOTHÉE

C'est là que nous nous sommes vus pour la première fois... Moi, Timothée, avec une assez piteuse mine et de misérables haillons... Mon camarade Japhet, avec un beau fourreau de soie, et un visage rayonnant de. prince... Moi, fils de quelque porte-balle de la Cité... toi, enfant de quelque lord qui, partant pour les Indes ou l'Amérique, n'avait pas eu le temps de te chercher un gouverneur.

JAPHET

Tais- toi... tais-toi!...

TIMOTHEE

Non, morbleu!... je suis fier de toi... je te respecte... je t'honore... et quand je parle de mon ami Japhet, je suis toujours tenté de dire : Milord 1

JAPHET, souriant.

Allons donc I

TIMOTHÉE

Ce sera ainsi... tu le verras!... Tu es d'une noble famille... c'est certain... c^est positif!... Quand nos vêtements ne seraient pas là pour nous servir d'indices... nos inclinations seules prouveraient assez la différence de nos conditions... Chez ce vieux curé irlandais, qui nous avait retirés

tous deux de Fhospice pour nous faire enfants de chœur... j'étais toujours à courir, à me quereller, à boxer... et toi, à étudier dans ses livres... Et, comme c'était un savant... il t'a pris en affection... il t'a donné de l'éducation... moi, il ne me donnait jamais que des commissions, des ouvrages dans la maison... Ça m'allait... ça me convenait... du zèle... de l'activité... du dévouement... voilà ma partie... Des talents, du mérite... voilà la tienne... Aussi, pendant que je ne faisais rien... toi, tu acquérais de la science pour nous deux! de la réputation pour nous deux... de l'argent pour nous deux... Oui... oui, je te dois tout... je ne vis que par toi... et je ne peux pas m'acquitter...

JAPHET

Allons donc!... est-ce que de ton côté, tu ne fais pas ce que tu peux?...

TUIOTHÉE.

Oui... mais je ne peux rien... je ne peux pas travailler assis dans un bureau... face à face avec des livres qui ont l'air de me narguer, et qui me mettraient en fureur... tu as voulu me placer dans l'étude d'un notaire et d'un procureur... j'y serais mort... avant de comprendre... Tu l'as vu, je dépérissais déjà...

JAPHET

Aussi, je t*en ai retiré...

TIMOTHEE

Pour me placer chez ce banquier, ton client... encore des livres... de maudits livres... et en partie double... encore... Ah 1 avec ceux-là, goddam... j'ai cru que nous nous fâcherions, et que leurs damnés chiffres me rendraient fou... sans compter que je faisais à chaque instant, et quoique honnête homme, des erreurs de millions et de milliards... que la Banque d'Angleterre elle-même en était stupéfaite, et que notre caissier, qui ne s'y retrouvait plus, a été obligé de me mettre à la porte pour rétablir l'ordre dans la maison...

JAPHET ' 253

A la bonne heure... mais chez le marchand de soieries où tu es maintenant ; pour auner du quinze-seize, il ne faut pas de génie...

TIUOTHEE.

Non, mais il faut de la patience... et je n*en ai pas !... 11 faut rester dans un comptoir... et j'aime le grand air... Ahl si j'avais osé !... sans t'en rien dire, je me serais fait soldat... je ne suis bon qu*à cela...

JAPHET

Je ne le veux pas... Texposer aux fatigues... aux dangers...

TIUOTHEE. •

Et pis encore... A te quitter... à ne plus te voir... toi qui es ma famille et ma patrie ! Ça serait pour moi comme le mal du pays... je n'y. résisterais pas... Et dernièrement, cependant... ça a bien manqué m'arriver...

JAPHET, souriant.

Oui... au bord de la Tamise, où tu regardais couler Teau au lieu d'être à ton magasin.

TIMOTHÉE, virement.

J'y allais 1... par le plus long... Mais il y avait ce jour-là, sur le port, une presse de matelots... des coups, des querelles... une affaire dont je ne t'ai rien dit... parce que tu m'aurais grondé...

JAPHET

Et dont cependant... j'ai su quelque chose... Mais n'en parlons plus... Il se fait tard... maître Gibson, ton marchand, va t'attendre.

TIMOTHÉE, arec embarras et se grattant «è*breille.

Non..^ j'ai idée qu'il ne m'attend pas!...

JAPHET

Pourquoi donc ? -' '

ScuK. *. ŒaTres complètes. Ir« Série — 4>"« Vol. — 45

TIMOTHÉE

Je t'en prie... Japhet... ne te fâche pas... mais il n'y a pas moyen que j'y retourae... je ne peux pas y vivre... Os sont là une vingtaine de commis avec qui je me suis battu ce matin... moi seul... contre eux tous...

JAPHET

Est-il possible?...

TIMOTHÉE

L'un d'eux avait fait quelques plaisanteries sur les bâtards... Ça nous touche... ça nous regarde...

JAPHET

Eh bien !... est-ce que ça n'est pas vrai?

TIMOTHÉE, TiTement.

Non!... ce n'est pas vrai !... Pour toi, du moins... qui es fils d'un duc et pair... Pour moi... c'est différent... ça m'est égal...

JAPHET

Alors, si cela ne te fait rien, pourquoi te fâcher?...

Parce que... parce que... j'avais d'anciens comptes à régler avec eux... Et puis, que veux-tu ? j'étais heureux de trouver une occasion de sortir du commerce...

JAPHET

Et que veux-tu faire, malheureux ?

TIMOTHÉE

Me livrer à une entreprise que j'ai conçue, et qai me semble bien plus profitable. Il ne sera pas dit que moi qui te dois tout... je ne t'aurai jamais servi à rienl... Tu as beau plaider et commencer à te faire connaître... le peu que tu gagnes... je le dépense... Il faut trop de temps pour que le talent devienne de la fortune... Et moi, je fen veux une... tout de suite... Je te veux de la naissance, des bon-

JAPHET 255

neurs, des titres... Tu en as... tu dois en avoir, il ne s*agit que de les retrouver... et je m'en charge.

J4PHET.

Y penses-tu ?

TIUOTUÉE.

Je ne pense qu'à cela... c'est mon idée fixe...

JAPHET

Eh I je ne le sais que trop ! et depuis longtemps déjà, je m'en suis aperçu... C'est devenu chez toi une monomanie... Nous ne rencontrons pas un lord ou une grande dame, que tu ne trouves tout de suite, entre eux et moi, quelques traits de ressemblance... un air de famille... Et vingt fois cette conviction, que tu te formes, a donné lieu aux méprises et aux désappointements les plus désagréables... car, dans tout ce que tu imagines, il n'y a jamais apparence de vérité...

Jamais!... voilà comme tu exagères toujours... Tout à l'heure, par exemple, au moment où je montais l'escalier... cette dame qui sortait de chez to...

JAPHET, riant.

Lady Suntherland ? ma chente.

TIMOTHÉE

C'est frappant...

JAPHET

C'est absurde... Une dame pieuse... une dévote I...

TIMOTHEE, se grattant l'oreille.

U est de fait que si c'est une dévote!... pourtant... ça s'est vu... enfin, elle ou une autre, je retrouverai ton illustre famille... ton noble père. Ni les courses, ni les démarches, ni les peines... rien ne me coûtera... Et maintenant que me voilà maître de mon temps, et libre comme l'air, je ne veux pas d'autre occupation... d'autre état...

JAPHET

Que de courir à la recherche d'un père...

TIMOTHÉB.

Oui, sans doute...

JAPUET.

Qui n'existe pas...

TIMOTUÉE.

Qui existe... J'ai de l'espoir... j'ai des preuves... des commencements de preuve... des renseignements... des indices...

JAPUET, allant s'asseoir à la table à gauche.

Encore quelque folie... et puis, tu ne t'en aperçois pas, Timothée, avec cette habitude que tu as prise d'être toujours aux aguets, d'écouter, d'épier, d'interroger... tu deviens remuant, intrigant, et bavard surtout!...

TiaTOTHÉE.

C'est ça, tu me grondes... j'ai tous les déiauts... on a toujours tort quand on ne réussit pas... mais le succès me donnera raison !... Tiens, voici d'abord une annonce que j'ai fait insérer dans ce journal.

JAPUET.

Une annonce. . qu'est-ce que je te disais!... cela a-t-il le sens commun?...

TIHOTHÉE, prenant sur la table un livre qu'il va replacer dans la bibliothèque qui est an fond.

Lis toujours, à la troisième colonne.

JAPUET, lisant haut.

(( Le docteur Irving, qui a trouvé un remède infaillible « contre l'hydrophobie, doit en faire incessamment l'épreuve « devant l'Académie royale de médecine. Il ne lui manque qu'un ft sujet. Il offre à la personne qui voudra bien lui on servir, « deux cents guinées, la garantissant contre tout danger. S'att dresser, pour les autres conditions, à M. Schoon, àpoliii-

Page 1