SCENE PREMIERE
DUFOUR et LADOUCEUR, causant ensemble, en burant une boutaille de bière; MALAGÂ, servant tout le monde. Dufour en habit et culotte noirs y gilet blanc et chapeau gris.
LA DOUCEUR
Garçon I... Eh bien! garçon, pensez donc à nous ! voilà une demi-heure que nous demandons un journal... malâgâ.
Voilà... messieurs...
LADOUCEUR
C'est que j'ai entendu dire qu'il y avait une pièce nouvelle... au théâtre, ici près... (Lisant.) Eh bien* il me donne les Petites  f fiches.,. un iourn^l dont je ne peux pas souffrir la couleur...
DUFOUR
Qu'importe?... Comme je vous le disais, mon voisin, II. — VI. 12
pourquoi changer ainsi d'idée et rompre ce mariage?... car ! enfm, nos enfants s'aimaient...
LADOUCEUR
Oui ; mais votre fils n'est pas un gendre convenable pour un marchand confiseur qui s'établit et qui a besoin de capitaux.
DUFOUR
Eh bien ! mon cher Ladouceur... c'est ce qui vous trompe.
AIR : Tout le long, le long de la rivière.
Mon fils n'a rien; pourtant je croi Qu'il peut vous être utile.
LADOUCEUR
En quoi ?
Est-ce en contant fleurette aux femmes ?
DUFOUR
C'est bien ! il saura vendre aux dames.
LADOUCEUR
En griffonnant de doux billets ?
DUFOUR
Sans doute... on en fait des cornets.
LADOUCEUR
Et puis des vers... et des fadeurs exquises.
DUFOUR
Ils serviront pour faire des devises, Ils pourront servir pour vos devises.
Et puis d'ailleurs, en vendant mon fonds de boutique, je ferai quelque argent.
LADOUCEUR
De l'argent... de l'argent... A Paris, voyez-vous, ce n'esi pas avec de l'argent qu'on a de la fortune... c'est avec la vogue... Mais, vous et voire fils, vous n'avez point de connaissances, point de crédit...
LUOUMB NOIR 207
DCPOUR.
Eh bien! vous êtes dans Terreur... D'abord, je pense, comme vous, qu'on n'obtient rien que par les recommandations et les protections... J'ai passé ma vie à courir après, aussi j'ai réussi!... J*ai, dans ce moment, un protecteur, et un protecteur très-puissant, avec qui j'ai fait connaissance hier, en prenant un petit verre. (Appelant MaUga.) Dites-moi, mon ami, vous connaissez ce monsieur avec qui j'ai parlé hier près du poêle, pendant une demi-heure ?
MALAGA
Ah ! ce monsieur en noir?... Ma foi, non... Il ne vient dans mon café que depuis deux jours... et voilà au moins une vingtaine de personnes qui le demandent. (D'an air cnrieux.) Mais vous, qufavez causé avec lui... vous savez qui il est... d'où il vient... et ce qu'il fait...
DUFOUR
Pas précisément... Ce n'est pas qu'à sa conversation... je n'aie reconnu aisément un homme qui... à moins que ce ne soit un... ou peut-être encore... parce qu'on ne peut pas dire précisément... Mais, en tout cas, c'est un homme fort extraordinaire...
LADOCCEUR.
Ah I c'est un homme...
DUFOUR
Fort extraordinaire, fort extraordinaire... Ce n'est pas parce qu'il m'honore de sa protection... parce que, entre géùs de mérite... on sait s'apprécier... Mais il sait tout... il connaît tout... Je ne sais même point s'il n'est pas un peu sorcier... Enfin hier, je lui parlais, comme à tout le monde, de mon commerce de fourreur qui ne va pas, et de mes affaires qui vont mal... Je citais, parmi mes débiteurs, M. le comte de Saint-Edme, un grand seigneur à qui j'avais vendu sur parole une fourrure de martre superbe, a Ah ! « ah ! M. de Saint-Edme, » me dit notre homme... notre monsieur noir... « je vous conseille de vous faire payer
a aujourd'hui... car il mourra demain... » Moi, qui n'aime pas à me presser... j'arrive tout bonnement, ce matin, à l'hôtel de M. le comte...
MALAGA
Eh bien?...
DUFOUR
Ëh bien ! mon ami... voilà qui est admirable ! ma créance était perdue...
MALAGA
Gomment, il était...
Comme vous dites.,, L*Homme Noir ne l'a pas manqué...
MALAGA
n faut donc que ce soit un homme bien terrible... Car nous avions hier deux élégants, deux jeunes gens du bon ton... qui criaient tout haut au milieu du café...
AIR : Votre pavillon m'enchante. {Monsieur GtUUaume.)
Ils parlaient do bals, de fêtes.
Ils parlaient de leurs chevaux ; Ils parlaient de leurs conquêtes Et de leurs exploits nouveaux,
Blond', brune et coetera ; Et leurs langues indiscrètes
Compromettaient jusqu'à Des dames de l'Opéra.
\ Lorsqu'un d'eux se retourne... et dit à son camarade :
o Ah! mon Dieu... vois-tu ce monsieur qui nous écoute? — a Qui donc? — Là... l'Homme Noir. » Crac I... l'un a pris sa cravache, l'autre son chapeau, et tous deux sont disparus...
DUFOUR
C'est vrai, j'y étais...
DEUX ou TROIS HABITUES, s'approchant.
Ah! vous y étiez...
l'homme* noir 209
Oui, j'y étais, et c'est drôle ; car j'ai causé avec lui, sans qu'il m'en arrivât rien !... Au contraire, même... vous saurez que, me retirant du commerce... et ayant de la famille... car j'ai deux garçons, dont l'un ne fait rien... et l'autre est amoureux... ce qui revient positivement au même... je sollicitais pour le moins employé... pour l'amoureux, une place à la caisse de Poissy.
LADOUGEUR.
Vous l'avez obtenue?...
DUFOUR
Bah! depuis six mois... je n'ai pas seulement pu rencontrer le chef du bureau, ni avoir ma première audience... Je m'en plaignais hier... lorsque l'Homme Noir m'a dit : « Pré- « sentez-vous demain à deux heures moins un quart, rue « du Gros-Chenet, n<» 25 ; montrez ce papier... f> qu'il m'a griffonné sur le poêle... « et je vous réponds que vous aurez « audience. » Ça n'a pas manqué, et j'ai été reçu !... par le garçon de bureau, il est vrai!... Mais j'ai été reçu... il fallait voir comme!... En une minute, j'ai été plus avancé que je ne l'aurais été en six mois. . . J'ai appris qu'il n'y avait pas une seule place vacante... et que je perdrais mon temps...
MALA6A
Âu faitk.. c'est toujours ça...
DUFOUR
Je crois bien... Aussi, depuis qu'on m'arefusé, j'ai beaucoup d'espoir... et j'attende ici mon protecteur pour le remercier, et lâcher d'obtenir la continuation des mêmes faveurs...
LADOUGEUR.
Parbleu!... si vous n'avez pas d'autre appui...
Oh ! c'est que vous ne connaissez pas quel homme ce peut être...