SCENE IL Les mêmes; ERNëST
ERNEST, entrant en colère et parlant à la cantonade.
Eh bien ! messieurs... peu m'importe... J'aime mieux qu'on ne joue pas la pièce... Non... je n'y changerai rien... et je rétablirai même.., tout ce que j'ai eu la faiblesse de retrancher... Garçon, une plume et de l'encre...
(U se met à écrire à une table.) DUFOUR) à Ladouceur qui salue.
Quel est donc ce monsieur qui est si fort en colère?...
LADOUCEUR
Comment, vous ne le connaissez pas?... C'est M. Ernest de Plainville... le fils d'un de vos administrateurs...
DUPOUR.
Comment, de mes administrateurs ?
LADOUCEUR
Eh! oui... le fils d'un administrateur de la caisse de Poissy...
DUFOUR, saluant aussi Ernest qui ne le voit pas.
Diable! c'est différent.,.
LADOUCEUR
Vous sentez bien que cette recommandation-là en vaudrait bien une autre... C'est un jeune homme très comme il faut, qui, au jour de l'an, achète toujours au magasin... pour vingt-cinq loui^ de marrons glacés... Il a de la fortune; mais il voudrait se faire un nom.
AIR : Contonlons-nous d'une simple boutcilio.
II est auteur, et pour mieux se produire, Il sollicite une place, je croi.
l'homme noir i211
DUFOUR
C'est étonnant! comment, pour bien écrire, A-t-on besoin d'occuper un emploi?
LADOUCEUR
C'est de nos jours une mode établie ; C'est de rigueur, puisqu'à présent, hélas !
Les grands seigneurs sont de l'Académie, Et que souvent les auteurs n'en sont pas.
J'ai même entendu dire que M. Ernest allait incessam ment donner une pièce nouvelle...
DUFOUR
C'est peut-être celle de ce soif... Si vous lui demandiez des billets ? C'est d'autant plus essentiel, qu'on dit qu'ils viennent d'augmenter le prix des places, et qu'ils prennent...
LÂDOUCEUR.
Oui, mais ça n'a pas pu prendre.
DUFOUR
C'est toujours un moyen de nous faire faire connaissance... Et puis un billet d'auteur, c'est honorable... et ça ne coûte rien...
LA.D0UCEUR.
Au fait, vous avez raison... (s'approchant d'Ernest.) J'ai l'honneur de saluer monsieur Ernest...
ERNEST
Ah! c'est vous, mon cher Ladouceur?... Je vous baise les mains...
LÂDOUCEUR.
Non pas... C'est moi qui viens vous offrir le secours des miennes, et si vous avez quelques places de trop...
ERNEST
Pas du tout, on ne donne pas la pièce... Prenez- vous-cn à mes acteurs, à mademoiselle Paméla, surtout à mon jeune premier.
AIR du vaudeville de L'Homme vert.
Ahl c'est un talent infaillible Et qu'on ne saurait trop louer; Par malheur, il est impossible Que jamais il puisse jouer :
Sablant le punch et le Champagne, 'A Paris il est alité, Et se refait à sa campagne Quand il est en bonne sanlé.
LADOUCEUR
Bahl... vous allez arranger cela à la répétition...
CRNESt.
Non, certes, je n'irai pas... je le jure bien!... Je ne peux pas y aller, d'ailleurs... car elle est indiquée à midi, el je dois avoir à cette heure-là une audience du ministre... Je l'ai sollicitée, du moins... Mais qui sait si je l'obtiendrai? car aujourd'hui rien ne me réussit...
DUFOUR, bas à Ladouoeur.
Dites donc!... offrez-lui ma protection... à charge de revanche!...
LADOUCEUR
Comment, votre protection 1...
DUFOUR
C'est-à-dire celle de mon i;omme...
LADOUCEUR
Allons, vous vous moquez de moi... J'ai bien autre chose en tête, et je cours à mes affaires... Vous m'avez peut-être fait manquer une fourniture... Votre serviteur, monsieur Ernest... Jusqu'au revoir, mon voisin...
(Il sort.)
l'homme noik !213