SCÈNE XI
BELLEPROSE, DUHOCQDET.
DUHOCQUET, habillé en patriarche des premiers temps, rube de couleur foncée, sandales ; il tient sa barbe i la main. — A Id cantonade.)
C'est affreux, c'est abominable... ne laissez plus entrer les billets donnés.
BELLEPROSE.
Qu'y a-l-il donc?...
DUHOCQUET.
Tu es un joli garçon... tu as donc distribué des billets à toute la ville?.., La salle est pleine... comble... et il n'y a pas cinquante francs de recette...
BELLEPROSE.
Ce n'est pas un mal... il faut presque qu'une première représentation se passe en famille... entre amis... on regagne cela le lendemain...
Et mes créanciers qui comptent là-dessus...
BELLEPROSE.
Et les miens donc!... je suis sûr que M. Redingott, mon brave tailleur, est là à son poste, prêt à en découdre...
DUHOCQUET.
Ah ! mon garçon, si nous pouvions réussir... je t'avoue que je compte sur l'ouvrage.
184 GOMÉDIBS «- VAUDEVILLES
BELLEPROSB.
Parbleu!... et moi donc... je l'aurais fait jouer à Paris, s'il y avait eu un troisième Théâtre-Français... mais je ne tiens pas à aller si haut... La gloire est de tous les pays... même à Caudebecl... Que faut-il au véritable homme de lettres, à Thomme modeste et philosophe?... des succès... de rindépendance, des articles de journaux, des pensions... avec cela il méprise tout le reste... voilà comme je pense, moi... tant pis pour ceux qui ont de Tambition...
DUHOCQUET.
Ah çàl l'heure s'avance... et je ne vois personne. (Appelant.) L'Éveillé !... L'Éveillé !... il me semble que tout notre monde doit être habillé, (a Beiieprose.) Mon ami, attachemoi ma barbe... un peu plus haut.
BELLEPROSB.
Avec ce costume-là, je réponds de l'effet du rôle...
Je n'ai rien négligé pour attraper ce que tu appelles la couleur locale.
AIR : J'étais bon chasseur autrefois. (Flérian.)
De mon costume vois Teffet,
Vols ma tournure et ma démarche,
Vols mon turban de Mahomet
Et ma robe de patriarche ;
Pour paraître encor plus touchant,
Pour prendre une mine plus douce,
J'ai mis la perruque d'Adam
Et la barbe do Barberousse.