TOME II
lorsque les germes déposés dans la Charte, et plus encore dans les idées et les mœurs de la nation , auront acquis leur plein développement, si ce n'est une grande commune?
En second lieu , soit qu'on admette Dieu , soit qu'on le nie , on est également forcé de reconnaître que la puissance politique ne possède par elle-même aucune autorité légitime sur la pensée ni sur la conscience ; qu'elle ne saurait , sans extravagance , et quelquefois sans crime , s'établir juge du vrai et du faux, du bien et du mal. du juste et de l'injuste ; que dès-lors les croyances , le culte , les opinions mêmes, et, en général, tout ce qui constitue l'ordre spirituel , est de droit indépendant d'elle; qu'ainsi, lorsqu'elle s'attribue , comme inhérent à son essence, un pouvoir quelconque dans cet ordre qui n'est pas le sien , elle viole \t% lois premières , naturelles et divines, de la société, et dégénère en tyrannie ; et que, par conséquent , un pareil pouvoir n'appartient, en aucun sens , à la souveraineté , qu'on la place , ou dans un monarque, ou dans le peuple. La tendance, aujourd'hui universelle en Europe, à soustraire Tordre spirituel , la pensée et la conscience , à l'autorité des gouvernements , est donc non-seulement légitime en soi, mais encore un immense progrès dans la véritable notion et le sentiment public du droit ; et , pour dire plus, cet affranchissement sera la plus belle conquête du catholicisme sur la barbarie civilisée. Car la liberté que l'Église réclame , au nom du Christ , pour elle et pour les siens, et qui lui a coûté tant de travaux , de larmes et de sang , n'est que ce droit inaliénable de la conscience et de la pensée de ne rendre compte d'elles-mêmes à aucun homme, et de ne dépendre que de Dieu.
Mais supposons l'Église enfin parfaitement libre dans un pays tout catholique , ou supposons plus généralement que, dans un pays quelconque, la conscience et la pensée jouissent de cette pleine indépendance que le pouvoir politique ne peut leur ravir sans tyrannie: quel sera le cercle dans lequel s'exercera exclusivement l'action du gouvernement, sinon l'ordre purement administratif? Or, encore ici il existe des libertés naturelles non moins légitimes, non moins sacrées , que le droit de propriété d'où elles dérivent en partie. Ainsi nul ne peut s'immiscer, sous aucun prétexte , dans les affaires de la famille, lui en 6tcr l'administration , sans violer ses libertés naturelles , imprescriptibles , sans attaquer fondamentalement le droit même de propriété. Aussi ne l'a-t-on jamais tenté qu'en faisant , soit du prince , soit d'un être abstrait qu'on appelle TÉtat , le premier et suprême propriétaire du pays: fiction monstrueuse qui, explicitement ou implicitement , est la base nécessaire du despotisme absolu et se retrouve au fond de tous ses actes. Mais , si , en ce qui tient à
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radministration de ses affaires propres, la famille est naturellement libre, c*est-à-(fire souveraine, la commune dont la famille est Pélément , la province qui est â la commune ce que la commune est à la famille, enfin la société entière considérée dans son unité, possèdent respectivement la même liberté, le même droit radical. Sous ce nouveau rapport, le système social qui tend à s'établir n*est donc qu'un retour à Tordre le plus simple, le plus juste, le plus conforme à la nature ou aux impérissables lois qui ont en Dieu leur origine et leur sanction.
Et , puisque ce système se réduit , d*unc part , à exclure totalement Tintervention du pouvoir politique dans Tordre spirituel, dans le domaine essentiellement indépendant de Thomroe, de la pensée et de la conscience, et, de Tautre, à consacrer le droit inhérent à la famille , à la province , à la nation entière, d'administrer elles-mêmes respectivement leurs intérêts particuliers et leurs intérêts communs, il est aussi clair que le jour que la souveraineté ne peut plus signifier que ce droit de s'administrer soi-même , droit auquel on ne saurait appliquer, sans tomber aussitôt dans un abtme d'absurdités , rien de ce que les philosophes et les théologiens ont dit sur la question spéculative et dogmatique de la souveraineté du peuple. Car évidemment cette proposition précise et incontestable , que chacun a le droit naturel d'administrer ses propres affaires , ne porte aucune atteinte à la maxime sacrée que tout droit , comme toute justice, découle de Dieu ; et, au contraire , si le peuple n'était pas souverain en ce sens, c*est-à-dire naturellement libre, de consé- (Iiience en conséquence il faudrait en venir jusqu'à nier le principe même sur lequel repose Texislencc delà famille, et soutenir que la terre et ses habitants appartiennent de droit à quelques hommes, qui peuvent arbitrairement en disposer comme il leur plaît : doctrine athée, cl, par tous les désordres, toutes les calamités, tous les crimes dont elle contient le germe, digne d'une éternelle exécration.
Nous avons montré comment , en vertu de la loi qui règle les destinées générales de l'humanité, et qui se manifeste de nos jours plus clairement que jamais, les peuples tendent à réaliser un ordre social fondé sur l'affranchissement de la pensée et de la conscience soustraites à Tautorité du pouvoir politique, et sur le droit naturel, imprescriptible, de la famille, de la commune, de la province, de la nation entière, d'administrer respectivement leurs intérêts particuliers et leurs intérêts communs. Cet ordre , dans le<piel tout esprit dégagé de préventions ne saurait méconnaître un progrès immense
et peut-être le dernier qui soit possible à rhomme ici-bas, rencontrera sans doute, avant de s'établir, de fortes et nombreuses résistances ; mais , quelque longue que soit la lutte, le triomphe est assuré: car rien ne peut arrêter le développement dont Dieu a mis le germe en chacune de ses créatures, et qui les rapproche de lui par un continuel mouvement d'ascension. Quelque idée, d'ailleurs, qu'on se fasse de l'époque actuelle, un fait subsiste : la société humaine , remuée dans ses profondeurs , rejette ses vieilles institutions comme un vêtement usé, et cherche à se constituer sous de nouvelles formes. Ceci est incontestable ; et le caractère des institutions qu'elle s'efforce de substituer à celles dont die est lasse et qu'elle ne supporte qu'avec d'incroyables douleurs , n'est désormais non plus enveloppé d'aucun nuage. La liberté en est le fond : non pai une liberté vague, qui n'est que l'impatience de toute règle et de tout frein, mais une liberté positivement définie, qui , conforme aux lois de la nature bien ordonnée , a son principe dans le droit le plus pur , dans un droit tel qu'on ne peut le renvoyer sans détruire logiquement toute justice sur la terre. Or, jamais les idées ne rétrogradent; jamais on oe vit la société , que le mouvement progressif de U civilisation porte sans cesse en avant, remonter vers sa source. II faut donc se résoudre à suivre avec elle le cours des choses qui l'entraîne irrésiitiblement, et se soumettre de bonne grâce â une nécessité qui , fût-elle déplorable en soi , n'en serait pas moins invincible. Mais déjà , par ce qui vient d'être dit, on a dû concevoir que ni l'humanité en général, ni le catholicisme en particulier, n'ont lieu de s^alarmer de cette grande transformation sociale, où Ton doit plutôt reconnaître Taction paternelle et continue de Dieu sur le genre humain.
Et , pour ce qui concerne spécialement le catholicisme, il est aisé de montrer que, loin d'avoir quelque chose à craindre du changement qui s'opère dans le monde, il en est lui-même le principe moteur : que ce changement , nécessaire à son propre développement suspendu depuis plusieurs siècles , réalisera , en sauvant TÉglise , ce que Ton appelait ses prétentions les plus hardies, et, comme on les concevait , les plus exorbitantes ; en même temps que lui seul peut fonder et affermir le nouvel ordre social qui se prépare.
Et premièrement, que le catholicisme soit le principe du changement profond qui s'opère sou^. nos yeux dans le monde : quiconque ne s'arrête pas à ce qui n'est qu'accidentel, mais pénètre au fond des choses, n'en saurait douter un instant. N'est-ce pas, en effet, partout les peuples catholiques qui s'émeuvent, comme si, les premiers, ils eussent eu la vision des destinées futures réservées au genre humain?
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Quelque chose les attire de doux comme Tespérance, quelque chose les presse de puissant comme Dieu. Plus en eux la foi a conservé de force, plus ils marchent avec ardeur, la tète haute et le cœur haletant, à la conquête de ce grand avenir qu'ils pressentent et sont sûrs d'atteindre. Voyez la Belgique , l'Irlande, la sainte et héroïque Pologne. Jamais l'uni- ▼ers admira-t-il une piété plus naïve , un dévouement plus généreux, de plus étonnants prodiges de TaiUance et de sacrifice ? Je vous le dis , le Christ est là.
Et qu'on n'objecte point le caractère anttchrétien qu'ont manifesté, en plusieurs pays, les révolutions modernes. La preuve que ce caractère est étranger à ce qu'elles ont de fondamental et de durable, c*est que , partout où elles le conservent , elles échouent après quelques courts Instants de despotisme et d'anarchie. Elles ne s'affermissent que là où les catholiques s'en emparent et en font sortir la vraie libellé.
Le christianisme trouva le monde esclave L.sa mission politique était de TafiFranchir.- En proclamant le règne 'de l'intelligence, la suprématie de Vesprit sur la chair j de la raison sur la force , du droit sur le fait, il posa l'immuable et sacré fondement de la liberté, inséparable de Tordre, et d'autant p'is grande que Tordre est plus parfait ; car Tordre et la liberté se confondent à leur source , infinis l'un et l'autre en Dieu. Sur la terre, Thumanité flotte entre deux limites extrêmes : la nécessité , loi des brutes , à laquelle elle ne peut tout à fait descendre, et la liberté pure, qui n'est pas de cette vie, et dont le progrès de la société, aussi bien que de Tbomme iodÎTiduel , consiste à s'approcher toujours davantage. Et en efFet, de siècle en siècle, à mesure que le christianisme a développé Tintelligence sociale, H a proportionnellement développé la liberté, et rien n'arrêtera ce magnifique et nécessaire développement ; car, d'une part , la puissance du christianisme est inépuisable, et, de Tautre, nul terme qu'on puisse assigner au développement possible ici-bas de Tintelligence, et, par conséquent, de la liberté.
Hais qui dit développement dit quelque chose de successif tout ensemble et de réglé. Ainsi le christianisme créa d'abord et peu à peu , sans troubles et sans secousses , ce qu'on appelle aujourd'hui Je peuple, c'est-à-dire qu'il fit passera Tétat d'hommes libres ces innombrables troupeaux d'esclaves qui couvraient le monde depuis quatre mille ans. Mais ee peuple BOUTeau , ce peuple naissant, qui,pas^ sionné , léger, ignorant , imprévoyant , offrait tous les caractères comme toutes les faiblesses de Tenbnce , devait , incapable de se conduire et de se défendre soi-même, incapable de s'organiser poliliquement, avoir, comme chaque homme, son âge de
minorité. Il fallait qtle , formé par une éducalion progressive, sous Tœil vigilant et la tendre main de la mère qui Tavait enfanté, il acquit peu à peu ce qui lui manquait , des lumières , de Texpérience , des propriétés même ; que la raison et le sens moral se développassent en lui , pour qu'il pût sans danger exercer ses droits naturels : c'est-à-dire que son affranchissement spirituel devait précéder et préparer son affranchissement politique. Là est tout le secret des institutions que la sagesse du calbolicisme fonda dans le moyen âge, et qui, appropriées seulement aux besoins d'une certaine époque, se seraient, d'une manière pacifique et presque insensible , comme tout ce qu'opère la nature , modifiées dans la suite des temps, au profit de la liberté commune, si, pour le malheur des nations chrétiennes, l'action de l'Église, entravée par les prmces, n'avait pas rencontré dans leurs passions d'insurmontables obstacles.
De même que l'enfant , dans la famille , est libre par le père, et ne peut être libre que par le père obéissant à une loi de justice qui est la garantie de l'enfant, ainsi le catholicisme communiqua d*abord aux peuples enfants la liberté au moyen d'une plus haute paternité émanée du Christ, ou par l'intermédiaire des rois subordonnés à la puissance affranchissante qui les dirigeait , les surveillait , exerçait sur eux une véritable juridiction sociale , pour réprimer les abus de la force, protéger, secourir les faibles , défendre leurs droits , et préserver la grande famille chrétienne, placée même tcmporellement sous sa tutelle, du despotisme et de la tyrannie.
Tandis que l'Orient, héritier des traditions païennes des Césars , pourrissait dans la servitude, tel fut Tordre que l'Église établit dans l'Occident , et qu'elle y maintint pendant longtemps, toujours plus plein de vie par la sainte et douce autorité de ses pontifes. Mais cet ordre , admirable dans Tenfance et la jeunesse des peuples , ne pouvait ni ne devait perpétuellement durer. Sous le catholicisme, qui est la loi à jamais féconde et inaltérable de la nature spirituelle, tout croit, tout se développe par un progrès sans terme. Et comme , dans la famille, il vient une époque où , par la nécessité même des choses , l'enfant qui a crû en intelligence devient naturellement libre de la même liberté que le père, il vient également une époque où, par la même nécessité, les peuples qui ont aussi crû en intelligence deviennent naturellement libres comme les pères de la grande famille. Cest le temps de leur royauté, et ce temps est venu pour les peuples chrétiens. Il viendra pour les autres , il viendra pour le genre humain, lorsqu'ayant passé tout entier sous Tempirc du Christ, dont la mission est de Taffrauchir, il
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aura été associé à son sacerdoce royal : Vos regale sacerdotium.
En contemplant ces belles destinées de Thomme rappelé à son origine, on ne doit pas oublier cependant qu'elles demeureront toujours imparfaites sur la terre, et que, même au degré où elles peu?ent s*y accomplir, elles sont le fruit tardiF de persévérants travaux et d'une longue patience ; qu'en voulant les hâter on les retarde souvent , parce que toute tentative d'améliorations sociales chez les nations qui ne sont pas mûres pour elles ne produit d'ordinaire , au lieu du bien qu'on espérait , que des souffrances stériles et des crises quelquefois mortelles.
Nous avons dit, en second lieu, que le changement qui s'opère dans le monde, nécessaire au développement du catholicisme suspendu depuis plusieurs siècles, réaliserait, en sauvant l'Église, ce que l'on appelait ses prétentions les plus hardies , et, comme on les concevait, les plus exorbitantes. L'espace nous manque pour traiter, avec l'étendue qu'il exigerait , un sujet si vaste. A partir principalement de la naissance du protestantisme, deux causes ont arrêté la force d'expansion du catholicisme : la scission qui s'est faite entre la science et la foi, l'état de servitude où l'Église est tombée à l'égard du pouvoir poUtique. L'esprit humain s'est séparé d'elle, parce qu'il a marché sans elle. Elle a cessé dès-lors d'avoir puissance sur lui; et, par cela même qu'obéissant à une des lois de sa nature, qui lui fait un besoin de savoir, il résistait à une autre loi non moins indestructible , la loi qui lui commande de croire, parce que la science a sa raison primitive dans la foi, son unité fondamentale a été brisée. Tout a chancelé , tout s'est obscurci, et la foi et la science. Pour que le catholicisme redevienne ce qu'il fut en s'identifiant à la nature humaine tout entière, il faut donc que les deux éléments essentiels de rinteliigence, actuellement sépares, la science et la foi, s'unissent de nouveau ; et cette union, qui l'opérera sinon la liberté qdî, laissant à chacun de ces éléments son action propre, tend à les ramener l'un vers l'autre , parce que ni l'un ni l'autre ne peut subsister seul? Aussi, partout où s'est établie la li])erlé de penser et d'écrire, il se manifeste une tendance visible de la foi vers la science , et de la science vers la foi ; tandis qu'ailleurs elles vont se divisant de jilus en ])Ius.
Nous avons déjà j)lus d'une fois parlé des suites terribles (pi'a eues pour l'Église l'asservissement où l'ont réduite les souverainetés temporelles. Quelques années encore d'une pareille servitude, elle catholicisme était mort. Dieu Ta sauvé et le sauve rhaciue jour en frappant les pouvoirs aveugles qui crurent s'a(îrandir eu l'opprimant. Nous n'applau-
dissons indistinctement, ni â toutes les rérolations, ni à tous les actes des réTolutions originairemeiit les plus justes; mais nous disons que toutes elles auront pour effet , plus tôt ou plus tard , d'affranchir complètement l'Église, et qu'elles entrent, sous ce rapport , dans les vues de la Providenec. Nous disons que, quels que soient les desseins personnels de ceux qui les provoquent et les accomplissent , elles ont une cause plus intime et plus profonde , indépendante des passions et des opinions, et qui n'est autre que le besoin universel , invincible, d'un nouvel ordre social fèndë sur un immense développement de liberté , que le catholicisoie a rendu nécessaire en développant lui-même dans les âmes la vraie notion et le sentiment du droit : et c'est , nous le répétons , parce qu'il en est le principe , en ce qu'elles ont de salutaire et de conforme à la loi de progrès qui régit l'humanité , qu'elles deviendront pour lui comme une grande époque de renouvellement , et , pour ainsi dire , le signal des victoires par lesquelles , soumettant les nations jusqu'ici rebelles à sa lumière, il achèvera de constituer le genre humain dans l'unité.
Alors aussi se réalisera de soi-même, et sus qu'il puisse en être autrement , ce qu'on regardait comme des prétentions exorbitantes de l'élise. Et, pour bien comprendre ceci , il faut considérer, d'an c6té, que si le catholicisme, comme nous en avons la foi certaine , est la vérité même de Dieu , s'il est la loi première et perpétuelle de l'humanité , il ne saurait périr sans que la société périt en même temps : et tôt ou tard il doit régner sur tout le genre humain , non par la force matérielle , car il est esprit y et la force qui prétendrait se faire son auxiliaire détruirait à l'instant son action ; il n'en a pas d'autre que celle de la vérité sur la raison de l'homme , et de l'amour sur son cœur, et celle-là est toute-puissante. Mais, s'il y a des actes que la force ne puisse ni commander ni obtenir, ce sont assurément ces deux actes : aimer et croire. Donc le catholicisme qui a en soi la puissance de la vérité , la puissance de l'amour, la puissance de Dieu, doit triompher nécessairement de toutes les résistances, et il ne saurait triompher que par la liberté ; et son triomphe sera d'autant plus rapide et plus grand que la liberté sera plus entière.
D'un autre côté, il est visible que, pendant les siècles où les peuples chrétiens ont vécu sous le régime originairement nécessaire de la paternité royale j il résultait de ce mode encore imparfait de société un mélange inévitable des deux puissances spirituelle et temporelle. Car le roi dans l'État, comme le père dans la famille , exerçait de fait , et ne pouvait point ne pas exercer, une autorité directe sur la pensée et la conscience de ses sujets ;
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el , comme cette autorité appartenait radicalement â rÉglîse , et dès-lors devait être 8ou?erainement dirigée par elle , il s'ensuivait que la patemiU^ royale j subordonnée par son essence au pouvoir spirituel de FÉglise, devait être , tout ensemble, et dépendante de lui et instituée par lui , puisque la plus haute portion de son autorité ne pouvait avoir, sous le christianisme, d'autre origine légitime que la délégation de l'Église : ce qui n'empêchait pas qu'à d'autres égards , c'est-à-dire , en tant qu'administrateurs des choses matérielles , des biens et des affaires de la famille , les rois ne fussent essentiellement indépendants de cette même Église.
De là l'institution du système social qui , à partir du neuvième siècle , prit le nom de saint empire romain : système admirable d'unité , et qui offrait dans son ensemble la plus belle comme la plus profonde application que le monde eût encore vue des principes du droit à la constitution politique de la société ; mais , en même temps, système passager et rempli d'inconvénients graves. Car, d'une part, il est clair qu'il ne pouvait durer qu'autant que les peuples, encore â l'état d'enfance, auraient besoin d'être soumis à la puissance paternelle conçue selon toute son extension , et qu'il était dès-lors incompatible avec la liberté que, plus avancés en âge et en intelligence, ils étaient destinés à posséder un jour. Ainsi , maintenant qu'est venu cet âge d'émancipation, rien de semblable au système politique, auquel les papes donnèrent pour base la forte ép^ de Charlemagne , ne saurait s'établir désormais ,' et ce serait étrangement s'abuser que de voir autre chose dans le saint empire romain qu'une des plus magnifiques ruines de l'histoire.
D'une autre part , jamais ce système, sous plusieurs rapports si brillant, ne marcha qu'avec gêne, et jamais il ne put complètement se développer , à caose des nombreux inconvénients qui en étaient inséparables. I^ mélange, on dirait mieux la confusion , des deux puissances dans la paternité royale, ouvrait une source intarissable d'embarras et de dissensions : aussi la concorde du sacerdoce et de rtmpire n'exista-t-elle, à aucune époque, que dans les livres où l'on en traitait doctement. Par l'effet de cette position compliquée , les rois , justement convaincus de leur légitime indépendance dans un certain domaine , mais aussi fort éloignés d'en démêler toujours et même de vouloir en démêler les limites exactes, envahissaient souvent les droits de i*Église, et, à cause de Télroite liaison du spirituel el du temporel , l'Église , de son c6té , paraissait quelquefois les confondre à son avantage. En un
ri) Pi., II, s.
\%l Malth., XXVIIf, 18.
mot , la guerre entre la force et le droit , entre le pouvoir spirituel de l'Église et le pouvoir temporel du roi, résultait forcément de l'ordre social du moyen âge ; et dès-lors il devait finir , comme il a fini réellement , par le triomphe de la force sur le droit, l'asservissement de l'Église et l'oppression des peuples.
Cependant il est certain que les nations ont été données au Christ en héritage (1) , qu'il a reçu de son père toute puissance au ciel et sur la terre (2), que , comme il l'a dit lui-même , il est roi (3) , que sa royauté est écrite sur sa cuisse et sur ses vêtements (4), et que son Vicaire, dès-lors , investi de la plénitude de ses pouvoirs, a sur la société chrétienne un droit éminent de royauté , de telle sorte, néanmoins^qu'il existe, selon la constante tradition de l'Église^ une puissance temporelle distincte de la puissance spirituelle plus élevée que lui a communiquée son divin fondateur , et , dans cet ordre , indépendante d'elle. <
Afin de concevoir comment peut et doit se réaliser ce système social , qui est tout le catholicisme , supposons deux choses : un peuple croyant , et , nous le répétons , la liberté enfantera la foi ; ce même peuple, politiquement constitué , de manière que, jouissant d'une pleine indépendance dans l'ordre spirituel , il administre ses propres affaires par des agents de son choix , comme nous l'avons expliqué précédemment.
Il est clair, ceci existant, quelle gouvernement n'exercera aucun pouvoir spirituel quelconque, f t que le peuple entier n'ol)éira , dans cet ordre , qu''à l'Église et à son chef, et leur obéira librement. L'ancienne royauté renfermait, comme nous l'avons montré , deux pouvoirs divers : l'un spirituel ou relatif à la pensée et à la conscience radicalement soumises à l'Église ; l'autre uniquement relatif aux choses matérielles ou d'administration indépendantes de l'Église. Le premier de ces pouvoirs ne subsistant plus , l'Église et son chef deviendront , chez les nations chrétiennes, ce que, sous ce rapport, étaient les princes. 1^ liberté de pensée et de conscience constituera , par l'unité de foi , le règne du Christ, non-seulement comme pontife, mais comme roi , puisque son Vicaire sera , de fait , la seule puissance temporellement spirituelle alors existante et reconnue; puissance qui, par sa nature, n'aura que des sujets volontaires. La liberté s'alliera tellement à cette haute souveraineté, qu'elles seront le fondement et la condition Tune de l'autre, et ne pourront ni exister ni être conçues séparément. En dehors, que rcstera-t-il ? un ordre administratif essentielle^ ment et totalement indépendant de l'Église. Quelle
(3; Joan., xviii,37.
U) Jpoe., xrx, 16.
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autorUë a-t-dk, en eCRet, sur les propriétés de b famille, de la commaoe, de la profiooe, ainsi que sur tout oe qui s'y rapporte? aueune. Elle B*a de pouvoir que pour régler les mœurs par les préceptes, et les croyances par les dogmes ré- Télés.
Loin que le catholicisme ait lieu de s'alanner du système social qui ftiit effort pour 8'étal>lir9 et qui sTétablira, malgré les passions qui l'attaquent et les passions qui croient le serrir, ce systèoM aura donc, au contraire , pour résultat de réaliser pleinement toutes les Tentés dont l'Église a la tradition , tous les Tonix dont les hommes ont l'insthict : l'unité progresÛTC du genre humain sous une même loi, dans une même société que n'altéreront point les différences nationales ; bi royauté temporelle du Girist, par l'affiranchissement des pèui^es et la liberté de pensée et de conscience; la séparation absolue, en ce qui touche leurs juridictions respectives , de Vtr glise et de l'itat, de Tordre ^irituel et de l'ordre administratif : Toilâ où tendent les peuples chrétiens , Toilâ oe qui sera. Ce qu'on peut désirer de plus n'est pas de la terre.
Mais , qu'on ne Foublie point, oe tcbu des peuples , ce liesoin qui les traTaiUe uniTcrsellement , ne saurait être salisfeit que par le catholicisme. Nous en STons une preuTC de Mt dans le peu de succès des tentatiTes dirigées par un autre esprit. L'amour de la liberté là où Dieu n'est pas n'enfanta jamais que l'anarchie et le despotisme. L'histoire entière l'atteste. A cet amour de la liberté que le catholicisme éveille et nourrit plus qu'aucune autre doctrine , il joint un principe d*ordre qui le règle, et une charité immense qui unit ce que la liberté n'aurait d*autre effet que de séparer et d'isoler. Par sa puissance affranchissante , il délivre l'homme du joug de l'homme ; par le principe d'ordre qu'il renferme et la charité dont il est la source , il ramène les hommes , libres en Jésus-Christ , à l'unité de famille et l'unité de nation , en attendant le jour, qui approche, où il constituera les nations elles-mêmes dans une seule et grande société : Et erit unum ovile et unus pastor.