‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 24 sur 226 · SUR LES CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN · texte numérisé non relu

SUR LES CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN

De tous les ouvrages des Pères, le plus utile peut- Hre , dans ce siècle d'incrédulité , est celui où saint Augustin retrace l'histoire de sa vie . et confesse ses longs égarements. L'antiquité ecclésiastique ne nous a rien laissé de plus instructif et de plus touchant que ce récit des erreurs , des doutes , des anxiétés d'un grand esprit abandonné à lui-même, et que cette peinture des mouvements et des inquiétudes d'un cœur tourmenté de ses désirs , cherchant partout le vrai bien et ne le trouvant nulle part, jusqu'à ce qu'il se repose en Dieu. Il n'est personne qui ne se reconnaisse dans ce tableau si frappant et si animé : c'est l'histoire de chacun de nous, de ceux

(I) £p. lad Thfmoth., VI , 20.— (2) Sap., 1,7} 9iPs, GUI.

du moins dont la religion n'a pas toujours fixé^ avec la puissante autorité qui lui appartient, les croyances et les sentiments. Toutes les pensées qui peuvent monter dans une raison sans règle , toutes les passions qui peuvent agiter une âme ardente et qui n'obéit à aucune loi , tous les remords qui peuvent la troubler, la joie amère des plaisirs du monde , rinanilé de ses espérances , les peines secrètes attachées à nos affections même légitimes , saint Augustin a tout éprouvé: homme extraordinaire, dont l'exemple semble suffire à l'instruction de tous les autres hommes.

Car enfin , dites , que voulez- vous? que cherchez-

(3) Lue., Il, 14.

SUR LA JOURNÉE DU CHRÉTIEN

fous sur la terre? La Térité? Eh bieu , iroilà le génie le plus perçant , le plus étendu , le plus actif , qui, pendant une longue suite d'années, s'applique à cette recherche : et, tandis qu'il yeut tout ?oir, tout comprendre , tout soumettre à son jugement , il ne peut parvenir à rien de certain; mais, flottant à tout vent de doctrine y passant perpétuellement d'une opinion à une autre , sans jamais sortir du doute, il ne trouve enfin le repos d'esprit que dans une pleine obéissance à l'Église , qui commande la foi et feit taire le raisonnement.

Est-ce le bonheur que vous cherchez? Cet homme Ta cherché aussi , il l'a cherché dans toutes les voies : dans la gloire , et il en a senti le néant ; dans la science , et il en a reconnu la vanité ; dans les plaisirs des sens , et il n'a recueilli que les angoisses et le dégoût ; dans les liaisons intimes d'une amitié pure , mais tout humaine , et il a vu que ceia aussi n'était que travail et affliction i'esprit (1). Dans le monde , dans la solitude , quelfÊt chose lui manquait toujours. Son cœur inquiet soupirail sans cesse après je ne sais quel bien imnense, inconnu, qui existait puisqu'il en avait le désir , mais qu'il ne découvrait nulle part. 11 le demandait aux créatures , et les créatures lui répondaient : Ce n'est pas nous. Enfin une voix fill n'avait pas entendue encore , une voix aussi douce que puissante , l'appelle , et son âme troublée le calme soudain ; le bien auquel il aspirait , Dieu^ s'est montré à lui , et de ce moment il ne vit que pour Dieu , pour l'aimer , le bénir , pour célébrer «es miséricordes. Cet homme jusqu'alors nourri d'orgueU s'humilie ; cet homme naguère si enfilé de n tdence devient docile comme un petit enfant :

il croit , il prie , il obéit , il courbe toutes ses passions sous le joug de la loi divine ; et une paix ravissante, une paix qui surpasse tout sentiment f est la première récompense de sa foi et de son amour. Plus d'anxiétés , plus de regrets , que celui de s'être égaré si longtemps loin de ce Dieu qui est seul la félicité véritable.

Et maintenant , qui que vous soyez , rentrez en vous-même, interrogez-vous. Si saint Augustin, un si grand génie, une âme si élevée et si tendre, n'a pu trouver que dans la religion la vérité et le bonheur qu*il cherchait, les trouverez-vous ailleurs? Le pensez-vous? Et, si vous ne le pensez pas, que tardez-vous à suivre son exemple? Lisez attentivement ses Confessions : vous y verrez tous les liens secrets qui vous attachent encore à un monde qui vous pèse ; vous y découvrirez tous les vains prétextes , tous les motifs frivoles par lesquels vous vous abusez vous-même, et qui vous arrêtent , pour ainsi dire, à l'entrée de la conversion. Profonde misère du cœur humain ! on veut être heureux ; on ne peut l'être qu'en soumettant sa raison à la foi , et' ses désirs à l'ordre immuable : on le sait, on l'avoue, et cependant ce n'est jamais sans un effort au-dessus de la nature qu'on renonce à la triste liberté de se corrompre et de se perdre. Tel est l'empire de l'orgueil sur l'homme , qu'il repousse la lumière qu'il u'a point créée , et prend eu haine le bonheur même qui lui est imposé comme une loi. Preuve effrayante de sa dégradation originelle ! Quand le ciel ne demande, en quelque sorte , qu'à s'ouvrir pour le recevoir ; quand il est maître , en obéissant , de s'en assurer la possession , il y a quelque chose en lui qui choisit et qui veut l'enfer !

SUR LA JOURNEE DU CHRETIEN

Le titre seul de cet ouvrage en indique assez robjeU Connu d'ailleurs depuis longtemps , tout le monde sait qu'on a tâché d'y renfermer ce qu'il y a de plus nécessaire ou de plus utile pour former les fidèles à une vie chrétienne , pour exercer et nourrir leur pieté. Si on a donné à ce manuel précieux le nom de Journée y c'est que tous les jours du chrétien se ressemblent , et que , jamais assuré

(1) £^eltf. , 1, 17.

du lendemain , il doit vivre comme s'il n'avait , en

effet , qu'un jour à passer sur la terre

'En recueillant dans les Pères, dans Fénélon, dansBossuet, ce qu'un haut génie, animé par une piété vive et tendre , leur inspira de plus propre A toucher les âmes, et à les attirer à Dieu, nous n'avons pas plus que ces grands hommes prétendu flatter la superbe délicatesse d'un siècle dédaigneux et trop épris des vains attraits de la parole humaine. Mais nous pensons aussi avec ces mêmes

SUR LA JOURNÉE DU CHRÉTIEN

hommes , que nous rêverons comme nos maîtres , qu*on doit proportionner le langage aux personnes et aux temps, et que la dignité du discours i^it partie du respect dû aux Térités divines que notre devoir nous commande d'annoncer. Saint Paul , parlant aux Athéniens, nous en a donné Texemple ; et certes ce sublime ignorant dans Part de bien dire (1) , cet homme qui ne savait que Jésus-Christ j et Jésus-Christ crucifié (2) , ne douta pas alors de la puissance de la croix (3).

A Dieu ne plaise que notre confiance ait non plus d'autre fondement ! Nous n'espérons qu'en la croix, nous n'attendons que d'elle l'unique succès où nous aspirions , qui est de gagner des âmes à Jésus-Christ ; et ce désir ardent que sa grâce met en nous, et que nous le prions de bénir, est tout ensemble et notre encouragement dans nos travaux, et notre soutien dans les contradictions qui pour^ raient nous être suscitées, et toute notre joie sur la terre.

Après avoir donné une idée succincte de l'ouvrage que nous publions, il nous reste à parler des dispositions avec lesquelles on doit le lire pour en tirer un véritable fruit. Il suffira de quelques courtes réflexions.

Même parmi les chrétiens foibles que le monde entraîne, il en est peu qui se dispensent des devoirs extérieurs de religion, de la prière, de l'assistance â l'office divin ; mais trop souvent on ne s'acquitte de ces importants devoirs qu'avec une froide indolence , une attention distraite , et par une sorte d'habitude où l'âme n'a presque aucune part. On est tranquille cependant, et Ton se persuade avoir accompli toute justice, parce qu'on a pris soin de se conformera la lettre du précepte. Illusion déplorable ! Qu*on écoute Dieu même : Ce peuple m^honore des lèvres y et son cœur est loin de moi (4). La prière qui ne part pas du cœur se dissipe avant (farriver au ciel ; elle ne glorifie pas , elle outrage celui à qui elle s'adresse. Aussi, considérez le châtiment : Dieu irrité prépare pour ces faux adorateurs un breuvage assoupissant^ et leurs yeux se /ermekt. Dans ce sommeil, il leur setnble qu'ils ont faim et qu'ils mangent : et au réveil leur âme est vide. Altérés, ils rêvent qu'ils boivent : et ils se réveillent pleins de lassitude, et ils ont encore soif, et leur âme est vide (6),

Tel est l'état effrayant des chrétiens tièdes et aveugles dont nous parlons, et c'est à eux que s'adressent ces paroles terribles de Jésus-Christ : Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront point dans le royaume des deux (6). N'est-ce pas assez d'une pareille menace ? qu'atten-

(I) Bossuet.-- (2) Cor., II, 2. — (3J Ibid., I, 17.

C4) Mare.y Vll,6.— (5) /#., XXIX, 8 et 10 — (6J Matth,, VII, 21.

dent-ils de plus pour sortir de leur mortel assoupissement ? Après les mots qu'ils viennent d'entendre, il n'y a plus que ceux-ci : Allez, maudits, au feu éternei(7)\

Dieu exige qu'on l'adore en esprit eten vérité(% Or, toute la vie du chrétien doit être un grand et perpétuel acte d'adoration : car la vie ne nous est donnée que pour tendre vers Dieu et nous unir é Dieu par une parfoite obéissance de notre raison, de notre cœur et de nos sens, à ses lois.

Mais, pour pénétrer encore plus avant dans cette sainte doctrine, qu'est-ce qu'adorer YÀtn en esprit? C'est l'adorer par ce qu'il y a en nous de plus éleré et de plus intime , notre intelligence ; et , comme on n'adore que ce qu'on connaît , et que par ellemême notre intelligence est incapable de connaître Dieu, l'adorer en esprit c'est l'adorer par la foi et dès-lors l'adorer en vérité, puisque notre foi repose, non sur l'autorité ou la pensée de Thomme, mais sur le témoignage de Dieu même ou de la souteraine vérité. Et, cette vérité souveraine étant aussi le souverain bien , on ne peut la connaître sans l'aimer ; et la foi produit l'amour, d'où dérivent tous les actes extérieurs du culte. Par eux, l'homme réalise au dehors son amour et sa foi : comme la vérité et l'amour infinis, ou Dieu lui-même, se réalise extérieurement sur nos autels. Et de même qu'il s'unit à nous par la présence réelle de sa vérité, de soa Ferbc fait chair, nous nous unissons â lui par un culte qu'animent une foi et un amour réeUement présents ; et sans cet amour et cette foi notre culte n'est qu'une vaine cérémonie et une coupable dérision.

Ainsi donc la vie chrétienne est une vie de foi et d'amour ; et l'amour et la foi doivent être le ressort, le fond , l'âme , non-seulement des œuvres propres de religion , mais de toutes nos actions, de tous nos sentiments, de toutes nos pensées : sans quoi notre culte est incomplet, et nous ne sommes plus du nombre des vrais adorateurs qui adorent le Père en esprit et en vérité.

On voit encore que l'Église seule peut rendre à Dieu un culte digne de lui , parce qu'elle seule a reçu les promesses de vérité et la plénitude de l'esprit d'amour , en sorte que notre culte , toi^jours imparfait , n'a de prix que par son union avec le culte de l'Église ; et nous sommes d'autani plus unis à elle , et par elle à Jésus-Christ , et par Jésus- Christ à la Trinité tout entière , que notre fol est plus profonde et notre amour plus ardent. Redisons-le donc avec les apôtres : Seigneur, augmet^ lez notre foi (d), enfiammez notre amour : jusqu'ici nous n'avons point aimé. Jusqu'ici nos actions,

(7) Matih., XXV, 41.- (8) Joan., IV, 23. (9) Luc, XVII, 5.

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