‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 3 sur 226 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

éui de la tociélé en Fradce.

Instruite par l'expérience et par la tradition uni- Terselle des peuples, la sagesse antique avait compris qu'aucune société humaine ne pouvait ni se Ibrmer ni se perpétuer, si la religion ne présidait è sa naissance, et ne lui communiquait cette force dirisç, étrangère aux œurres de l'homme , et qui est la rie de toutes les institutions durables. Les anciens législateurs voyaient en elle la loi commune (1) , source des autres lois (2) ; la base, l'ap* pui (3), le principe régulateur (4) des États constitués selon la nature ou la volonté de l'Intelligence suprême (5). « En toute république bien ordonnée,

■ dit Platon , le premier soin doit être d'y établir

■ la vraie religion , non pas une religion fausse ou « febuleuse, et de veiller à ce que le souverain y « soil élevé dès Tenfiance (6). » Ces maximes, partent admises comme une règle immuable , furent

n) Jrttt, Rhetar., Ub. I.

(2) Cêeer.,de Legtb., 11b. II, cap. IT.

(3) leUflo Tera est Onnanieotiiin relpablica Plai., 1. IV, de Leg,

(4) OBolarellsiMieiiiOfentiir. Cleer., in Vvmm, V.

aussi partout le fondement de l'organisation sociale : de là l'importance, quelquefois excessive à nos yeux , qu'on attachait non-seulement aux croyances publiques, mais aux plus petites cérémonies du culte ; de là l'union intime des lois religieuses et des lois politiques dans la constitution de chaque cité , quelle que fût la forme de son gouvernement ; de là enfin le pouvoir toujours si étendu du sacerdoce chez les nations soit civilisées , soit barbares : et il faut bien qu'il y ait en cela quelque chose de nécessaire, de conforme à la nature de l'homme et de la société , puisqu'aucun temps ni aucun lieu n'offre d'exception à ce fait primitif et permanent.

Il n'est pas de notre dessein de rechercher comment la religion, suivant ce qu'elle contenait de vérités et d'erreurs, modifia les institutions des peuples divers. Il nous suffit de faire remarquer qu'à l'époque où son influence , dans l'État et dans la famille , s'afiaiblit et menaça de s'éteindre entièrement à Rome sous les premiers césars , tous les liens qui unissent les hommes se relâchant à la fois , l'empire tomba en dissolution ; et bientôt l'on rit ce

(5) OetT,, dtLegib.f llb. n , cip. t7 et v.

(6) Prima In omol republicâ benè coatUtata curaesto de Terâ religlone,noo autem de faltâ vel tabulotâ ilablUendâ, In quâ tummua magUlratQi à tenerli tnsiltuatur. PUU., llb. II, de Bepubl.

DE LA RELIGION DANS SES RAPPORTS

grand corps languissant, épuisé, se débattre quelques instants , et succomber enfin sous les coups que lui portèrent des nations envoyées de Dieu pour faire disparaître de la terre le peuple athée.

Exemple à jamais mémorable! les Romains avaient renoncé aux dogmes conservateurs de tout ordre politique et civil : leur nom seul demeura pour rendre témoignage de ce qu'ils furent. La religion, bannie par les systèmes philosophiques, sortit de cette société auparavant si vivante; et il ne resta qu'un cadavre. Le monde étonné contemplait cet informe débris , quand tout à coup s'éleva une société nouvelle, fondée par le christianisme, et pénétrée de son esprit. Croissant et se développant selon l'invariable loi reconnue des anciens, elle reçut tout de l'Église , et sa forme essentielle , et ses institutions, et son admirable hiérarchie. Gibbon lui-même en fait l'aveu. Ce furent les souverains pontifes , ce furent les évèques qui, appelant nos grossiers ancêtres à la vraie civilisation, créèrent , avec la royauté , les monarchies chrétiennes , qu'ils travaillaient sans cesse à perfectionner. On chercherait en vain dans l'antiquité rien de semblable à ce genre de gouvernement , qui n'y pouvait avoir de modèle , puisqu'il n'était que l'expression publique du christianisme et des nouveaux rapports qu'il avait établis entre les hommes , la manifestation pour ainsi dire sociale de ses préceptes et de ses dogmes mêmes.

Indépendamment de ce qui touche la constitution intime de l'État , les règles de discipline établies par l'Église , la forme de ses jugements et de ses tribunaux eurent une influence aussi heureuse qu'étendue sur la législation civile. Cette influence est surtout remarqu^le dans les capitulaires de nos premiers rois , monument trop peu admiré de sagesse et de justice. Il est vrai cependant que des erreurs et des passions , diverses selon les époques , mais qui toujours tendaient à rompre l'unité politique en ébranlant l'unité religieuse , altérèrent peu à peu l'esprit de la société européenne , la détournèrent de sa direction , et en arrêtèrent les progrès avant qu'elle eût atteint son parfait développement. Elle ne laissa pas de subsister avec la plupart des caractères qu'elle tenait de soa origine, tant que le christianisme fondu, pour ainsi parler, dans toutes ses institutions, put exercer sur elle son action puissante ; et , après les désordres amenés par trois siècles d'hérésie et près d'un siècle d'incrédulité, il fallut , pour achever de la détruire , la séparer violemment de la religion qui la protégeait encore contre elle-même. Mais, cette fatale séparation une fois accomplie, la société changea dénature, et cela

(1) Éric XIV.

nécessairement. Qu'est-elle aujourd'hui en France , quel genre de gouvernement a remplacé la monarchie chrétienne? Grave question, certes, et qui, bien éclaircie, servirait à en résoudre beaucoup d'autres.

Longtemps avant notre révolution , la prétendue réforme du seizième siècle avait ébranlé le système politique de l'Europe. Partout où elle s'établit, on vit naître aussitôt ou le despotisme ou l'anarchie. L'histoire n'a conservé le nom d'aucun tyran plus abominable que le fils de Gustave Wasa (1). Nulle part aussi l'ordre de succession n'a été plus souvent troublé qu'en Suède. Après d'assez longues agitations , le Danemarck a cherché le repos à l'abri d'un pouvoir beaucoup moins réglé par les lois que tempéré par les mœurs. Que l'armée de Gustave- Adolphe, fixée au sein de l'Allemagne , eût quitté ses tentes pour des habitations plus stables , ce serait l'image de la Prusse luthérienne, soumise, depuis son origine, à un despotisme militaire, adouci par l'influence des États voisins et des tribunaux de l'Empire. En embrassant le calvinisme, les Provinces-Unies formèrent une république turbulente , avare, cruelle. Le même peuple qui vendait au Japon son Dieu , égorgeait en Europe son chef (S) et dévorait son cœur palpitant. Qui jamais exerça une autorité plus despotique que Henri VIII? y avait-il en Angleterre , sous le règne de ce monstre , d'autre loi que son caprice? Il meurt, et bientôt l'anarchie la plus profonde dévaste cette terre d'où le christianisme antique , le vrai christianisme, était banni. Le monde eut le spectacle d'une nation qui , ayant renoncé à la foi dont elle avait vécu jusqu'alors , cherche dans les ténèbres et dans le sang une religion nouvelle et une nouvelle civilisation. De l'anarchie elle passe derechef sous le despotisme. Un fourbe ambitieux, qui savait vouloir et agir, chasse vers l'échafaud un prince foible , cite la Rible à des fanatiques , puis courbe tout sous son épée. Cette épée, il l'emporta dans la tombe; il^e la légua pas à son fils , et ce fils fût renversé. L'ancienne dynastie se remontre un moment , et disparaît ensuite pour toujours.

Il fallait que l'Angleterre périt , ou qu'elle se reconstituât sous des institutions plus stables. Ce que le temps avait conservé des anciennes lois et des anciennes mœurs , se combinant avec ce qui restait de christianisme chez ce peuple , il en résulta une forme de société analogue à ces divers éléments, mais entièrement différente , au fond , de celle qui existait avant la réforme : et c'est ce que ne voient pas assez ceux qui , frappés des noms plus que des choses , croient que l'Angleterre est une monarchie,

(2) Le grand peniionnalro de Witt.

AVEC L'ORDRE POLITIQUE ET CIVIL

parce qu'iTy a , dans cette terre natale des ficlions politiques et de toutes les déceptions modernes , un homme qu'on appelle roi.

La monarchie anglaise expira sous le glaive des bourreaux a?ec Charles I«'. Son fils n'en reproduisit qu'une vague et triste image. Jacques II , doué d'un sens droit , mais dénué du génie nécessaire à l'exécution des desseins qu'il avait conçus, voulut la rétablir; il succomba. L'esprit du protestantisme, inco;npatible avec l'existence delà véritable royauté , triompha de tous ses efiForts. En cessant de reconnaître l'autorité suprême , et même toute autorité réelle dans l'ordre religieux , le peuple avait perdu la notion de la souveraineté dans l'ordre temporel. Il ne pouvait plus comprendre ce que c'est qu'un monarque ; il ne pouvait surtout plus souffrir un pouvoir au-dessus du sien. I^ trône , pour lui , ce fut un fauteuil , comme l'autel n'était plus qu'une table. Par la force même des choses on vit recomn^encer en Europe le gouvernement républicain. Ifne resta de la monarchie et de la religion chrétienne que des mots vides de sens. L'Angleterre devint en effet une véritable république, selon l'acception rigoureuse du mot; mais la souveraineté , qui , suivant les principes introduits par la réforme, appartient de droit à la nation entière , se concentra de fait entre les mains d'un petit nombre de familles propriétaires du sol , et qui seules possèdent les emplois et forment les deux chambres : c'est en elles que le pouvoir réside essentiellement. ]je parlement est le vrai souverain , puisqu'il peut tout , selon Blackstone , tout sans exception , même changer la dynastie , même changer la religion; et ces deux choses, il les a faites : la loi, c'est sa volonté. Il gouverne par des ministres responsables envers lui , et non envers le roi , qui ne peut jamais en choisir d'autnes que ceux désignés par la msgorité des chambres , ou que cette majorité consent à soutenir. De royauté , à peine en existe-t-il une vaine apparence ; elle est nulle en réalité. Les affaires sont discutées , décidées , dans le parlement ; celles que la ooâiiitution parait abandonner au roi dépendent entièrement des ministres , que le parlement fait et défait à son gré. Le refus des subsides arrêterait sur-le-champ le monarque , si , sur ce point comme sur tout autre, il essayait de s'opposer à ce que veut le parlement.

L'Angleterre est donc réellement une république aristocratique. Aussi a-t-elle tous les caractères qui appartinrent toujours à ce genre de gouvernement : une administration forte, mais à qui tous les moyens sont indifFérents pour arriver au but proposé ; des conseils suivis et soutenus d'une action qui ne se relâche jamais ; un système d'agrandissement progressif et continuel , qui , portant au dehors les

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