‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 4 sur 226 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

pensées du peuple et son activité , assure la tranquillité intérieure ; une grande prospérité matérielle, la soif des richesses, l'estime de l'or, des croyances vagues , des mœurs faibles , et dans les classes inférieures une sorte de licence qu'elles prennent pour la liberté.

Telles furent dans tous les temps les républiques aristocratiques ; telle est l'Angleterre aujourd'hui. Cependant l'on compare sans cesse notre gouvernement au sien ; c'est chez elle que l'on va chercher des exemples dont on fait des modèles , et quelquefois des lois. Il faut s'entendre. Veut-on dire que la France n'est pas plus que l'Angleterre une vraie monarchie , on a raison. Veut-on dire qu'elle est , comme elle , et dans le même sens, une république , on a raison encore. Mais, si l'on prétend que la France est une république aristocratique , on se trompe ; car nous n'avons pas même les premiers éléments d'une aristocratie.

En effet , qu'on nous montre en France ce corps de noblesse propriétaire , ou à peu près , de tout le pays , possédant en outre les premiers emplois du gouvernement, de l'Église, de l'administration, de l'armée ; ce corps de noblesse privilégiée comme ne l'était pas la noblesse française en 1789, investie d'une foule de droits lucratifs et honorifiques , que personne ne lui conteste , et qu'on lui contesterait vainement : qu'on nous montre dans nos codes des lois semblables à celles qui assurent la perpétuité de ces grandes familles, par l'hérédité de certaines charges , les partages inégaux, les substitutions , etc., etc.

Non-seulement il n'y a point de noblesse en France, car ce ne sont point les titres, mais les fonctions qui font le noble ; il n'y a pas même de familles à proprement parler, puisque la loi ne fait rien pour elles, qu'elle ne connaît que des individus. Et c'est là , pour quiconque sait voir, Iti différence essentielle qui existe entre notre gouvernement et le gouvernement anglais.

Parmi nous nulle hiérarchie , nulle classification sociale , nuls rangs , nuls droits reconnus que ceux acquis à tous par la loi commune. Otez l'indélébile distinction qui résulte de l'inégalité des facultés naturelles et de leur développement, un peu d'or de plus ou de moins fait toute la différence entre les hommes ; et aussi est-ce uniquement de cette différence variable , et qui le devient davantage de jour en jour, que dépend ce qu'on est convenu d'appeler les droits politiques.

Ainsi la France est un assemblage de trente millions d'individus entre lesquels la loi ne reconnaît nulle autre distinction que celle de la fortune. Mais cette distinction , qui n'a rien de f!xe , devient énorme par le fait , pendant qu'elle subsiste , puisque, entre

DE LA RELIGION DANS SES RAPPORTS

rbommc qui paie 1 ,000 francs d'impositions et celui qui n*en paie que 999 , il y a , comme on s'en convaincra bientôt , toute la distance qui sépare le souverain du sujet.

Voilà ce qu'est la nation considérée en elle-même ; voyons ce qu'est son gouvernement. Pour en avoir une idée exacte, il faut répondre à ces questions : Qu'est-ce que les chambres? Qu'est-ce que le ministère ? Qu'est-ce que le roi? Et ce n'est pas sans motif que nous les posons dans cet ordre. Tout à l'heure on comprendra qu'on ne pourrait , à moins de tout confondre , les poser autrement.

Nous avons vu , et c'est un fait qui n'est pas contesté , que le parlement anglais représente une aristocratie souveraine. Les atnés des premières familles forment, en effet, la chambre des pairs ; celle des communes est formée, dans sa plus grande portion , des cadets de ces mêmes familles , et de quelques autres propriétaires, membres aussi de l'aristocratie : car en Angleterre toutes les terres sont nobles ou privilégiées. Ainsi les deux chambres^ ayant au fond les mêmes intérêts à défendre, et représentant toutes deux une même classe de la société , ne sont réellement que deux parties, l'une élective , l'autre héréditaire , d'un seul corps appelé parlement , en qui résiSe la souveraineté.

Nos chambres offrent, dans le même sens , deux sections d'un seul et même corps , qu'on pourrait aussi appeler parlement , et qui reçoit effectivement ce nom dans le langage des chambres (1). Les pairs, à la vérité , possèdent des prérogatives personnelles que les députés ne partagent pas ; leurs titres et leurs fonctions sont héréditaires ; mais il en est de même chez les Anglais. L'unique différence est que, chez nous, les pairs ne représentent point une aristocratie qui n'existe pas, et que le temps même ne saurait former sous l'empire des lois qui nous régissent. Ils ne peuvent , ânsi que les députés , représenter que ce qui est, c'est-à-dire, une vaste démocratie , dans laquelle la richesse seule marque des degrés variables comme elle. Hors de là il n'existe aucun ordre à maintenir, aucun intérêt à défendre. La chambre des pairs fait donc essentiellement partie d'un système démocratique ; voulût-elle être autre chose , elle ne le pourrait pas ; elle forme nécessairement, avec la chambre des députés, un seul et unique corps divisé en deux sections qui délibèrent à part : aussi retrouve-t-on dans les deux chambres la même classification identique de leurs membres , un côté droit, un côté gauche, un centre, suivant la nature des opinions adoptées par chacun,

(t) Les dlacuMlont parlementaires, les utaget partementatrei, etc., etc., «ODl des exprettioni consacrées.

(2) On pourrait ajouter, et quiconque vote l'impôt, est maître tie Im souveraineté , et peut fen emparer quand il lut plaira- U

et qui partagent également la nation eIleHiième«

Ce grand corps , divisé par une sorte de fiction , mais réellement un , comme le parlement d'Angleterre , consent comme lui l'impôt , et comme lui fait la loi : nous disons qu'il la fait , et non qu'il y concourt, car les droits attribués sur ce point à la royauté ne sont encore qu'une autre fiction , ainsi qu'on le verra dans un moment.

Or, quiconque fait la loi , exerce la souveraineté (3). Sans juger ce qui est , sans le louer ni le blâmer , mais en fexaminant de la même manière qu'on pourrait examiner la constitution d'une république de l'ancienne Grèce , nous sommes donc conduits à cette conclusion , que la souveraineté réside dans les chambres : en soutenant le principe de VoTnnipotettce parlementaire y on n'a fait qu'énoncer le même fait en d'autres termes^

Aucun souverain , ni surtout un souverain collectif, ne pouvant gouverner seul , des ministres lui sont indispensables pour l'exercice de son pouvoir. Le ministère , chez les Anglais , n'est que l'action publique du parlement qui renvoie les ministres au moment même où ils commencent à gouverner d'une manière contraire aux vues de la majorité des chambres, sans que le roi puisse s'y opposer, quel que soit son attachement personnel pour eux , oa l'approbation qu'il accorde à leur administration. II en est ainsi en France , nul ministre ne pourrait y garder ses fonctions malgré l'une des deux chambres , puisque le rejet d'une loi nécessaire suspendrait à l'instant même le gouvernement : aussi est-ce une maxime admise que les ministres doivent se retirer lorsqu'ils perdent la majorité dans l'une ou l'autre chambre ; et ce ne serait pas une maxime , que ce serait encore une nécessité.

liC ministère n'est donc, en Fr|ince comme en Angleterre, que l'action publique du parlement, d'une aristocratie souveraine chez nos voisins , et chez nous d'une démocratie souveraine.

Que si maintenant nous cherchons quelle place la royauté occupe dans ce système , et ce qu'elle est en réalité, nous ne voyons pas que sa condition, examinée attentivement, soit de nature à exciter de vives alarmes parmi ceux qui redoutent le pouvoir absolu.

A s'en tenir aux mots qui fixent l'étendue et les limites de la prérogative royale, nous trouvons d'abord , en ce qui concerne Fautorlté législative , que le roi propose les lois aux chambres , et qu'il peut ne pas présenter celles que les chambres l'au raient supplié de proposer»

n*e«t pas Jusqu'à Voltaire <(ut ne Tait remarqué, à propos du gouvernement anglais. « Ceux, dit-il, qui donnent ce qu'ils Teulent, « et comme Ils veulent, partagent l'autorité souveraine. » Euai mr l'Mttoire générale, etc., chap. lxxi.

AVEC L'ORDRE POLITIQUE ET CIVIL

Voili, certes y une prérogative qui semble lui rendre une partie de la sou?eratneté. Mais il faut considérer que le roi n'a droit de proposer ni de rejeter aucune loi directement ; il est légalement indispensable que tout se fasse par Fintermédiaire d'un ministre responsable. Or, les ministres, comme on Fa m , sont dans une dépendance absolue des chambres. Qu*ils vieunent à perdre la magorité , ils tombent au même moment. Ils ne peuvent donc , de fait , rien proposer ni rien rejeter , qu'autant qu'ils seront sûrs de ne pas contrarier la majorité des chambres.

Supposons que , le roi voulant les contraindre à faire quelque chose d'opposé à ce que veut la majorité, ils se retirent, et que d'autres les remplacent : les BMHiveaux ministres se briseront contre cette majorité , ou bien il faudra que le roi cède. Où est, en ce cas y le pouvoir souverain ?

U est vrai que le roi peut dissoudre les chambres et ordonner d'autres élections : c'est ici le terme de sa puissance , et encore ne s'étend-elle qu'à une moitié du parlement , à la chambre des députés. La voilà dissoute; et la question qui était débattue entre elle et le roi , est soumise au jugement du peuple souverain payant 3(K) francs d'impositions. Rien de plus naturel dans Fhypothèse d'un gouvernement républicain. C'est Fappel au roi en ses conseils , des anciennes monarchies : il faut bien toujours un tribunal suprême qui décide en dernier ressort ; nulle société ne subsisterait sans cela.

Enfin une nouvelle chambre envoyée par le peuple arrive : que fera-t-elle ? ce qu'elle voudra ; rien ne peut contraindre sa volonté ; c'est le même corps composé seulement de membres différents , mais toujours souverain. Il décidera, suivant son bon plaisir , entre le ministère actuel et le mloistère qui Fa précédé, et, quelle que soit sa décision , il est impossible désormais, à moins d'une révolution dans le gouvernement , qu'elle ne soit pas rigoureusement exécutée.

Toute fiction mise à part , voilà les droits de la royauté en œ qui touche la législation : car il ne faut pas confondre, avec les droits fixés par la constitution de l'État , une influence toute difiërenle , fondée sur des stntiments qui se rattachent à un autre ordre de choflft, et qui subsistaient encore en partie lorsque bi Providence ramena parmi nous la famUle de nos anciens monarques.

Mais , dira-t-on, si le roi ne jouit pliis de la puissance législative , l'administration du moins lui appartient tout entière; il conclut les traités, fait la paix , déclare la guerre , nomme aux emplois de Famée et de toutes les autres branches du service public. Ceci serait un grand pouvoir, sans néan- Htt la souveraineté, et je m'étonnerais que le

souverain osât confier à d'autres que lui une autorité si étendue. Mais est-ce bien réellement le roi qui exerce cette autorité? non; ce sont les minis très, qui, censés responsables, font tout, en France comme en Angleterre , où rien ne peut être fait que par eux; ministres au choix desquels le roi n'a d'autre part que de signer l'ordonnance de leur nomination; ministres qu'il garde ou qu'il renvoie suivant le bon plaisir des chambres; ministres plar ces , sous tous les rapports , dans une dépendance absolue de ces chambres , et simples exécuteurs de leurs ordres. Car enfin , quils jugent , par exemple, la guerre nécessaire à Fhonneur et aux intérêts de l'État : pour faire la guerre, il faut des hommes; pour faire la guerre, il faut de l'argent. Qui donne l'argent? qui accorde les hommes? le parlement, et le parlement seuL Nulle guerre ne peut donc être faîte que de son consentement ; le système entier de- Fadministration lui est soumis de la même manière. Les ministres sont liés sur tous les points par ses volontés; qu'ils choquent aujourd'hui en quelque chose ses vues , ies opinions , ses désirs et même ses caprices , il les chassera demain malgré le roi. Us ne sont donc pas effectivement les ministres du roi , mais les ministres du parlement. Le parlement est donc en réalité le pouvoir administrant , comme ih est le pouvoir législatif.

il nous semble que quiconque ne s'arrête pas à de simples apparences , mais voit les choses telles qu'elles sont au fond , ne saurait contester aucun des faits que nous venons d'avancer , ni aucune des conséquences que nous en déduisons» Nous n*avons d'ailleurs rien dit qui n'ait été dit et redit mille fois, dans les chambres mêmes , en termes équivalents ; rien que ce qu'on lit dans tous les ouvrages qu*on a pubUés depuis dix ans sur le gouvernement représentatif. Tous nos raisonnements reposent sur des bases positives, sur des maximes avouées, sur ce qui se passe chaque jour sous nos yeux.

Reprenant donc les questions posées précédem-r ment : Qu'est-ce que les chambres? Qu'est-ce que le ministère? Qu'est-ce que le roi? nous répondront sans hésiter :

I^es chambres sont une assemblée démocratique', divisée en deux sections qui délibèrent à part; assemblée dans laquelle réside, avec la souveraineté , toute la puissance du gouvernement.

Le ministère est Faction publique des chambres , leur agent responsable en tout ce qui tient à l'administration.

Le roi est un souvenir vénérable du passé ; l'inscription d'un temple ancien , qu'on a placée sur le fronton d'un autre édifice tout moderne.

Nous avons expliqué avec le plus de netteté que nous avons pu la vraie nature de notre gouverne-

DE LA RELIGION DANS SES RAPPORTS

meDt , parce qu'il est impossible de rieD concevoir à la société actuelle , si auparavant Ton n'a pas compris que la France n'est qu'une vaste démocratie : c'est la source la plus commune , et des illusions qu'on se forme sur l'avenir , et des mécomptes que l'on éprouve dans le présent, et des injustes plaintes dont la royauté est trop souvent Tobjet.

Chaque espèce de gouvernement a son caractère propre. Le caractère de la démocratie est une mobilité continuelle ; tout sans cesse y est en mouvement; tout y change, avec une rapidité effrayante, au gré des passions et des opinions. Rien de stable dans les principes , dans les institutions , dans les lois ; on n'y connaît la puissance du temps ni pour établir , ni pour détruire , ni pour modifier. Une force irrésistible pousse et agite les hommes ; ce qui se trouve sur leur route, quel qu'il soit , est foulé aux pieds : ils avancent , reviennent , avancent encore, et tout l'ordre social devient pour eux comme un chemin de passage. Le pouvoir ne donne point l'impubion , il la reçoit. Je ne sais quoi d'indéfinissable emporte et le peuple et ses chefs. Il y a dans les esprits une certaine indocilité, dans les cœurs un certain mépris haineux et défiant pour l'autorité, qui foit qu'on cède et qu'on n'obéit pas. Censurer est le besoin de tous ; c'est un soulagement pour Torgueil, et aussi une vengeance. Nulle faute n'est pardonnée à ceux qui gouvernent , parce que nul n'étant , par les lois , obligé de gouverner , quiconque se charge du gouvernement se rend garant du succès même.

La médiocrité réussit mieux dans les démocraties que le vrai talent , surtout lorsqu'il s'allie à un noble caractère. La flatterie , la servilité , la bassesse , une fausse habileté souple et patiente , conduisent plus sûrement aux emplois que le génie et la vertu, chez les peuples qu'on appelle libres. Le génie, d'ailleurs, et même le talent, s'il avait quelque chose d'élevé, rencontrerait trop de difficultés, trouverait trop d'obstacles à ses entreprises dans un État démocratique. Pour atteindre un but important, pour opérer de grandes choses , le temps est indispen sable , ainsi que la suite dans les conseils. Cette persévérance est le.propre des gouvernements aristocratiques ; jamais ils ne sommeillent , jamais ils ne se lassent, jamais ils n'abandonnent un dessein conçu : tout , au contraire , se fait au hasard , par entraînement ou par caprice , dans les démocraties ; aussi n'eurent-elles jamais d'autre éclat que celui des armes , ni d'autre prospérité que la conquête.

Le christianisme avait créé la véritable monarchie , inconnue des anciens ; la démocratie , chez un grand peuple , détruirait infailliblement le christianisme , parce qu'une autorité suprême et invariable dans l'ordre religieux est incol^patible avec

une autorité qui varie sans cesse dans Tordre politique. Le christianisme conserve tout, en fixant tout ; la démocratie détruit tout , en déplaçant tout. Ce sont deux principes qui se combattent sans relâche dans l'État : un principe d'unité et de stabilité , un principe de division et de changement perpétuel; et, comme nulle société ne saurait sortir de ses voies tant que le principe qui la régissait et qui a présidé à sa formation subsiste avec toute sa force, nulle monarchie chrétienne ne peut dégénérer en démocratie sans que le principe religieux n'ait subi auparavant une profonde altération. Toujours et nécessairement la révolution, commencée dansl'Égtise, passe ensuite dans l'État , qui à son tour l'achève dans l'ÉgUse. C'est ainsi qu'on a vu naître et s'établir en Europe, avec des gouvernements ou despotiques ou républicains, les religions nationales ou civiles, qui ne sont qu'un athéisme déguisé.

L'égalité absolue ou la destruction de toute hiérarchie sociale, ne laissant subsister d'autres distinctions que celles de la fortune , produit une cupidité extrême , une soif insatiable de l'or ; car, quoi qu'on fasse , les hommes veulent s'élever , c'est-àdire se classer : et, comme la richesse participe ellemême à la mobilité du gouvernement et de la société entière , elle devient corruptrice au plus haut degré. Les désirs sans bornes et sans règle se précipitent vers tout ce qui promet cet or , seule noblesse désormais, seul honneur, seule considération; et dans ce mouvement rapide, le temps manquant à tous pour apprendre à posséder , tous se jettent dans les jouissances avec une sorte de fureur. Nulle prévoyance pour les siens , nulle pensée d'avenir ; le présent est tout pour l'homme concentré dans l'abjection des sentiments personnels , et les lois et les mœurs tendent de concert à l'anéantissement de la famille.

Dans le désordre universel , chacun cherche avec anxiété la place due à son mérite , à ses services , à ses besoins ou à ses convoitises. De là des prétentions innombrables , des murmures , des plaintes , des haines passionnées , un fonds général d'aigreur et de mécontentement qui croit sans cesse. Pour le calmer, pour offrir, au moins en espérance, une pâture aux désirs qui dévorent le peuple , un but fixe et présent aux passions qui l'agltïfeC, on le jette, selon les circonstances , dans la guerre ou dans le jeu ; on l'attire à la bourse , ou on le pousse dans les camps ; on multiplie les spectacles , les loteries , les maisons de jeu ; on le corrompt de toutes les manières pour se mettre à l'abri de sa corruption.

Le système du crédit renfermé en de certaines bornes , dirigé avec prudence , servi par les événements , peut , quoique jamais sans inconvénients , aider quelquefois une nation à vaincre un obstacle,

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ou à sortir d'un péril extraordinaire : mais ni la sagesse qui se prescrit des limites, ni la force qui s*arrèle , ni la constance qui persévère dans Texéculion d'un plan mûri par la réflexion , rien , en un mot , de ce qui est absolument nécessaire au succès d'uD pareil système ne saurait exister dans aucune démocratie. La mobilité des homfnes et des choses empêchera toujours que le crédit y soit , pour ainsi dire, gouverné avec plus de suite et de règle que tout le reste. Exagéré bientôt au delà de toute mesure pour satbfaire la cupidité même qu*il excite , détenu un immense agiotage , il remplace momentanément la conquête, et finit par la ruine générale, qui rend la guerre réelle plus inévitable encore : et l'on peut hardiment prédire que l'époque n'est pas éloignée où l'Europe reverra les armées françaises, animées du même esprit qui fit leur force sous notre première démocratie , reparaître au milieu des nations étonnées; et, si elles demandent d'où vient cette agression nouvelle , on leur dira qu*il y a des temps où les peuples sont contraints de chercher dans les camps une image de la société, et une image du bonheur dans la gloire.

Ce ne sont pas là les seules conséquences qu'entraîne avec soi le gouvernement démocratique, lorsque la religion n'y exerce pas une autorité puis santé et première , ce qui ne s'est jamais vu qu'en des États très-bornés, comme les petits cantons suisses ; et alors la démocratie se change de fait en une théocratie véritable. Hors ces cas extrêmement rares , et lorsqu'elle demeure ce qu'elle est par sa propre essence , la démocratie détruit la notion de toute espèce de droit , soit divin , soit humain ; et c'est pour cela que, lorsqu'elle ne vient pas à la suite de l'athéisme, elle l'enfante tôt ou tard. La souveraineté absolue du peuple, telle même qu'elle est devenue de doctrine publique en Angleterre , où cependant elle est modifiée dans ses applications par la nature aristocratique du gouvernement ; la souveraineté du peuple , disons-nous , renferme le principe de l'athéisme , puisque , en vertu de celte souveraineté , le peuple , ou le parlement qui le représente, a le droit de changer et de modifier, quand il lui plaît et comme il lui plait , la religion du pays. Ce droit, que filackstone attribue sans hésiter au parlement anglais, suppose, ou que toutes les religions sont indifférentes , c'est-à-dire , qu'il n'y a point de Dieu ; ou , s'il y a un Dieu , que le parlement peut dispenser de ses commandements, abolir sa loi , ordonner ce qu'il défend , défendre ce qu'il ordonne : ce qui évidemment est renverser toute notion du droit divin. Mais dès-lors comment pourrait-il exister quelque autre droit, et sur quoi reposerait-il? La raison , la loi, la justice n'est plus que ce que veut le peuple , ou le pouvoir qui re-

présente le peuple : et c'est ce qu'ont très-bien vu le protestant Jurieu et Jean-Jacques Rousseau, qui admettent l'un et l'autre formellement cette conséquence.

Il suit de là manifestement que la démocratie , qu'on nous représente comme le terme extrême de la liberté , n'est que le dernier excès du despotisme : car, quelque absolu qu'on le suppose, le despoitisme d'un seul a pourtant des limites; le despotisme de tous n'en a point : et voilà pourquoi les démocraties finissent toujours par un despote ; après elles , il n'est rien qui ne paraisse tolérable au peuple.

La démocratie n'étant autre chose , ainsi qu'on vient de le voir, que le plus haut degré du despotisme , son action publique doit nécessairement présenter le même caractère. Quand donc on se plaint en France de l'administration , du ministère , quand on lui reproche d'être despotique , on se plaint que l'administration soit ce qu'elle est forcée d'être, on reproche au ministère ce qui ne dépend de lui en aucune façon. Toute espèce de gouvernement a ses conditions inévitables. Les hommes peuvent bien sans doute y mêler leurs passions, leurs vices, leur bassesse propre , et même il est rare qu'ils y manquent; mais ils ne sauraient changer la nature des choses ; ils ne peuvent pas plus empêcher que l'action de la démocratie soit le despotisme , qu'ils ne peuvent empêcher une conséquence de sortir de son principe : et ceci nous conduit à de nouvelles considérations.

Nous avons montré que le ministère , simple agent des deux chambres, et administrant pour elles , était dans une dépendance absolue de leurs volontés. Or, telle est, dans les assemblées démocratiques nombreuses , la mobilité des opinions , des passions , des intérêts , en un mot de tout ce qui détermine les hommes à se réunir dans une volonté commune , que nulle majorité n'y saurait être assez durable pour que radministratiou eût seulement une légère apparence de stabilité, si le principe du gouvernement, son esprit, ne fournissait pas au ministère le moyen de donner une fixité plus grande à cette majorité, qui lui est indispensable pour se maintenir, au moins quelque temps. A peine le souverain , c'est-à-dire le parlement , l'aurait - il choisi, qu'il s'apprêterait à le renverser, si le ministère ne réagissait sur le souverain par la corruption : voyez l'Angleterre. Honneurs , emplois, argent , tout sera promis , tout sera donné pour obtenir et pour conserver la pluralité des suffrages ; la corruption s'étendra du souverain à ceux qui élisent le souverain ; elle pénétrera , par la contagion de l'exemple, jusque dans les dernières classes du peuple ; et peut-être , après tout , sera-ce pour lu»

DE LA RELIGION DANS SES RAPPORTS

une occasion d'apprendre que la conscience est pourtant quelque chose , puisque enfin cela se vend et s'achète.

Venir, dans un pareil système, réclamer des lois , des règlements, faire valoir des services rendus , des titres acquis , c'est presque une extravagance , c'est demander le renversement complet du gouvernement. La justice distributive dans l'administration serait la mort du ministère livré sans défense aux attaques de toutes les ambitions. Qui jamais lui permettrait de régner pour lui seul , de recueillir seul les avantages de la souveraineté , tandis que le souverain , dont il n'est que l'agent , languirait dans l'angoisse éternelle du désir? Il faut donc qu'il administre au profit du souverain , et dès-lors qu'il administre despotiquement, par deux raisons : et parce que les grâces , les faveurs , doivent être accordées y justement ou non , à ceux de qui dépend son existence ; et parce que le despotisme administratif est le seul obstacle qui puisse , dans les démocraties , contenir quelque temps les violences de la multitude sans cesse provoquées par ceux qui spéculent sur ses passions et sur ses erreurs.

Chez uu peuple ainsi constitué, la législation, soumise à mille influences variables , représentera dans son ensemble les triomphes successifs des opinions et des intérêts les plus opposés; à chaque page on y lira les vicissitudes du pouvoir, les craintes et les espérances des partis , les victoires des factions. L'administration n'offrira qu'incx)hérence et caprice, un flux et reflux perpétuel de mesures contradictoires , et des déplacements sans fin. L'estime ne s'attachera plus aux fonctions , mais aux appointements. Ainsi, plus de services gratuits. Autrefois on se dévouait, maintenant on se vendra; quelques chiffres pourront exprimer ce que l'État demande, ce qu'on lui promet; et le ministère , à chaque article de son tarif dégradant , aura soin de stipuler une lâche et servile obéissance. Toute charge , quelque haute qu'elle soit , sera dèslors placée entre le mépris qu'elle inspire et la convoitise qu'elle excite, à cause de ce qu'elle vaut d'argent. 11 y aura même , en certains cas , un revenu attribué a l'honneur, afin que quelques-uns en veuillent. Le trésor devra solder tous les désirs qu'on redoute : il paiera les discours , il paiera le silence même. Les finances deviendront une immense loterie , vers laquelle afflueront toutes les cupidités. Dans le délire universel , les mots changeront de valeur : les dettes s'appelleront richesse ; on échangera avidement ses terres contre un morceau de papier : ce sera le temps de l'imagination.

Un mouvement prodigieux , sans aucun but connu , sans direction constante, agitera la société. Dans l'instabilité générale, chacun, sentant que

tout lui échappe, que la famille même n'a plus de v. garantie de durée , ne regardera que soi , ne pen*^ sera qu'à soi. Également privés d'avenir et de passé » sans ancêtres dont le souvenir ait désormais quelque prix, sans postérité sur laquelle ils puissent fonder un sage espoir, isolés dans le temps comme dans la vie , les hommes demanderont au jour présent ce qu'au sein d'une vraie société les sièclies seuls accordent. Ils voudront tout, et tout à la fois. Des extrémités de l'ordre social , si ce mot a ici un sens , on les verra se précipiter, accourir en foule pour passer à travers les richesses , les grandeurs , le pouvoir. Qui restera ferme ^ors ? qui ne cédera pas à l'entrainement , à la séduction générale ? S'il en est , qu'ils rendent grâce à Dieu ; c'est lui qui les aura sauvés. La probité, la vertu , la religion même, succomberont en plusieurs, qui se mettront à raisonner avec leur conscience , â se dire que pourtant on ne doit non plus rien exagérer; qu'on a des devoirs envers les siens ; que trop de roideur achèverait de tout perdre ; que la sagesse conseille de se prêter aux circonstances; que le bien, tel qu'on le voudrait, n'est plus de saison; que c'est beaucoup déjà d'éviter Têxcès du mal ; et, en croyant ne choisir qu^entre dau maux , souvent ils choî^ siront entre deux crimes. I^ lâcheté , dans le langage de ce temps, s'appellera modération. De tristes exemples seront donnés; on en fera des modèles i car il faudra bien qu'à cette époque de vertige et de bouleversement la faiblesse ait son lustre, et le scandale sa gloire.

Jamais les charges publiques n'auront été si pesantes ; on taxera jusqu'à la lumière. Dans les siècles de servitude on prélevait la dlme des gerbes; dans le siècle de la liberté on prélèvera celle des hommes. De là un nouveau genre de trafic , plus ou moins étendu , plus ou moins lucratif, selon les consommations de la guerre. On achètera, pour les revendre des créatures humaines , et nul ne s'en étonnera ; que sait-on si , au contraire, on n'y verra pas un progrès de l'industrie, quf pourra figurer dans le tableau de la prospérité nationale ?

Il y aura dans les âmes un tel avilissement que l'on ne comprendra plus aucun sentiment noble , et que la simple probité deviendra presque incompatible avec tout ce que le pouvoir exigera de ses agents , suivant les moments et les circonstances. Ce sera, certes, une grande afitiction pour les honnêtes gens qui aiment les places. Afin de sortir de cet embarras, ils sépareront ingénieusement l'homme public de l'homme privé ; de sorte qu'eu demeurant irréprochable comme homme privé , on pourra , comme homme public , être , en sûreté de conscience et d'honneur, le dernier des misérables .>

AVEC L'ORDRE POLITIQUE ET CIVIL

Celte heureuse distinction une fois établie , l'administration marchera sans gène : certaine d'être obéie , eUe pourra tout commander, même les plus r^Toltaotes vexations, même les plus viles pratiques. Rien désormais ne sera respecté : les confidences intimes de la confiance et de Famitié , les secrets des familles , tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre , sera Tiolé impudemment pour tranquilliser une lâche défiance , ou pour satisfaire une infime curiosité.

Cependant la politique, bornée aux intrigues intérieures, et n'étant plus qu'une dispute de places, la nation perdra rapidement toute considération et toute influence au dehors; elle sera livrée aux hommes d'argent, et, pour peu ' qu'on j rêve quelque profit, vendue peut-être à un juif.

Les spéculations particulières se mêlant à celles de rÉtat, et se multipliant à l'infini , il s'établira une circulation toujours plus active, et toujours plus elFirayante, des fortunes réelles et des fortunes fictives créées par le crédit. L'industrie épuisera toutes ses combinaisons pour entretenir ce mouvement et pour Taccroltre. Les sciences mêmes viendront au secours. On perfectionnera les procédés des métiers, des arts , on en inventera de nouveaux ; on tirera de la matière tout ce qu'elle peut donner, tout ce que les sens peuvent lui demander de jouissances; et , jusqu'au moment où cet édifice d'illusions et de folies disparaîtra dans le goufi^re d'une ruine universelle , on se récriera sur les progrès de la civilisation et de la prospérité publique.

Cependant la raison s^aifaiblira visiblement. On contemplera avec- surprise et comme quelque chose d'étrange les plus simples vérités , et ce sera beaucoup si on les tolère. Les esprits s'en iront poursuivant au hasard, dans des routes diverses, les fantômes qu'ils se seront faits. Les uns s'applaudiront de leur sagesse qui n'admet rien que de postii/y c'est-à-dire ce qui se voit, ce qui se touche, ce qui se laisse manier avec la main ; les autres se pasnonneront pour des rêves ^ et, plaignant le genre humain de son opiniâtre attachement à des idées qui ne durent après tout que depuis six mille ans , voudront , pour son bonheur, le forcer à vivre de leurs immortelles abstractions. Tous, quelles que soient leurs pensées, leurs opinions particulières , s'accorderont pour rejeter l'unanime enseignement des siècles. Il sera convenu que rien de ce qui tut ne peut plus être ; que le monde doit changer ; qu'U faut à ses lumières présentes une nouvelle morale , une religion nouvelle , un Dieu nouveau. En attendant qu'on le découvre , nous allons fûre voir qu'en France l'État a cessé de reconnaître l'ancien.

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