‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 42 sur 226 · SUR L'ÉTAT. DU CLERGE EN FRANCE · texte numérisé non relu

SUR L'ÉTAT. DU CLERGE EN FRANCE

VAlmanach du Clergé de France pour Vannée 1820 renferme des détails qui nous paraissent mériter d'être recueillis. Ils apprendront à ceux qui l'ignorent quel est le véritable état de la religion. Lorsqu'on élève la voix en sa faveur, lorsqu'on la montre déclinant chaque jour dans le royaume de saint Louis , on vous taxe d'exagération. 11 y a même des hommes graves, au moins par leurs dignités , qui soutiennent que , grâce à la révolution , jamais l'Église gallicane ne fut plus florissante. Que lui manque-t-il en effet ? rien, presque rien , une organisation fixe , des évêques , des prêtres , des écoles pour en former, et ce degré de liberté sans lequel nulle institution ne saurait durer; voilà tout : mais on veut se plaindre; on a juré de n'être jamais content.

D'autres , avec un rare sérieux , vous disent :

(1) L*esprlt du ministère se fait remarquer Jusque dans les moindres détails de radminlstralton. Après avoir enlevé aux petits séminaires leur principale ressource, en leur dérendant de recevoir des externes ; Teignant pour eux un tendre Intérêt , Il les recommande â la muniflcence des conseils de département : mais la circulaire ministérielle , datée du 29 juillet , est envoyée

(c Attendez, ce que vous avez raison de désirer <( viendra ; on ne peut pas tout faire à la fois , et (c le moment n*est guère favorable : la religion a M tant d'ennemis ! Elle se meurt , dites-vous : nous <( en gémissons ; mais ne doit-elle pas aussi se « prêter un peu aux circonstances?»

Il n'est que trop vrai , le christianisme menace de s'éteindre parmi nous ; il périra faute de ministres , si l'on continue de suivre à l'égard de l'Église le système adopté depuis quinze ans. Que le gouvernement se décide , le temps presse ; sauvera-t-il le christianisme, ou le laissera-t-il expirer en France? voilà la question ; elle a bien , ce nous semble , autant d'importance qu'on en peut attacher à savoir si tel orateur de tribune déraisonnera en vertu d'un mandat dii*ect ou indirect.

Venons aux faits : il n'en est point de plus au-

préclsément A l'époque où au moins la plupart des conaeils départementaux, ayant terminé leurs opéralionn, ne peuvent plus voter les secours qu'on a l'air de Içur demander. Grâce k cette ruse Ingénieuse, on laisse dans l'abandon les écoles ecclésiastiques en paraissant les proléger. En vérilé, au point où noua eu sommes , le minlalère pourrait s'épargner ces petits Trais d'bypocrlsle*

V AtnIiquM que ceux (jue nous allons i-iter. pdisiju'ils H tonl publié* par le chef mime du l)urcau den affaires I flcdesiasliques au minisicre ile l'intérieur.

Le Dombre des prélres employés , y compris mil qui ne reçoivent pas de traitement du trésor, est de 36,183.

Le nombre des places vacantes, el pour lesquelles lei sujets manquent , est de 13.S96; et le gouvernement lui-même est convenu de la nécessilé d'ériiger de nouvelles suerursales . ce qui n'élonnera iBCun de ceux qui connaissent l'étendue des fonc- Hm» d'un prêtre catholique. Il ne serait pas moms indit pensable de miilliplièr les vicaires. Il n'en e»isle point dans plus des trois quarts des paroisses; et comment un curé, si lél^ qu'il soii, pourrait-il suffire à tant d'neuvres diverses : le culte public , I* prédication, l'inslruction des enfants. l'adminis- IraUon des sacrements, la visite de» malades, etc.? lais enfin , à s'en tenir à l'évaluation oflicielle que nous venons de donner, on voit qu'il manque à |ieu près le tiers des praires absolument nécessaires ; d'où il suit que le tiers des Français, ou vivent saos retigron , ou ne la peuvent pratiquer que très-iraparftilemenl.

Sur les 36,183 prêtres employés , 1»,S39 sont Agés de plus de soinanle ans ; vénérables athlètes de It Toi, ils retrouvent, au bout de leur carrière, de nouvelles forces pour comballre h's combats du Seigneur; mais, épuisés parleur zèle même, ils ne lardernnl pas d'aller en rerevoir la récompense. Dans dix ans, ces vieillards du sanctuaire auront iliiparii.Si quelques-uns vivent au-del de ce terme, de plus Jeunes succomberont, yui les rempIai^eraV

En 1810 il a été ordonné 1,401 prêtres ; il en est mort 1, SOI. Mais, pour juger de ce qu'on doit craindre ou espérer de l'avenir, il ne suffit pas de considérer une seule année ; nous avons une base plus sQre piuir établir nos calculs. On compte 21,SâO élévr-s pour l'état ecclésiastique ; ce nombredoil être réduit d'un tiers , ï cause des morts et de l'ioeerlitnde des vocations. Reste donc à peu près H, 700 élèves sur Ie»iuels on peut compter, sauf des circonstances extraordinaires. Les cours d'Iiumanilés, de philosophie el de théologie, durent ensemble au moins dix ans: cequi donne, année commune, 1,470 prêtres ; et par conséquent , vu le nombre présumé An décès , il y aurait au bout de dix années un défini de 600 prêtres environ,

Xtnis avons malheureusement lieu de croire ce . «Icul lrt«-exacl. 11 en résulte que le clergé, sous le rr[;ime actuel . ira toujours s'a ITsibli usant ; que rbaque année de nouvelles paroisses seront privées lie pasteurs : et, quand on s vu de prés ceque c'est iju'une paroisse sans pasteur, s^s instruction religieuse, sans culte, on gémit des destins qui

Dlf CLEKCÉ EN FnA%CE.

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semblent réservés h notre malheureuse patrie.

Observez que les canonicats sont des places de retraite, données pour la plupart, comme il est juste, à des hommes usés de travaux, et qui ne peuvent plus se livrer au ministère actif. Les prêtres employés dans les grands et les petits séminaires , occu|)es tout entiers de celle œuvre fondamentale, ne sauraient non plus remplir d'autres fonctions. Autrefois les ordres monastiques aidaient le clergé séculier. Les religieux prêchaient, confessaient : les capucins surtout ( et il y en avait près île 93,C00 en France } étaient d'un immense secours pour les cures de campagne. Maintenant les curés sont, avec leurs vicaires el les desservants , chargés seuls des fonctions pastorales. Or, au lieu de 90,000 cures el desservants de cures et d'annexés qui existaient jadis, on compte maintenant i,849 cures, J3,!£47 desservants, et S,301 vicaires; en tout 30,397 prêtres actifs, dont près de la moitié sont âges de plus de soixante ans.

Les ordinations ayant été presque enliéremenl suspendues pendant quin» années , il y a aujourd'hui ilans le clergé proporliunnellemenl plus de licillards, el par conséquent de décès, qu'autrefois. Il en est comme d'une famille où il ne resterait presque que les aïeux.

A mesure que le clergé diminue, les causes de destruction se multiplient. On se représente difBcilemenl avec quelle rapidité le mat produit te mal. Un prêtre qui meurt abrège par sa mort la vie d'un autre jirctre, oblige de porter seul le poids du travail qu'ils partageaient. Nous connaissons des paroisses de six, sept et jusqu'à huit lieues de circuit, desservies par un vieillard infirme. II y a quelques années, une épidémie ravagea l'unede ces paroisses. Pendant qu'elle dura, le curé passa toutes les nuits habillé, sur la paille, afin d'être plus Idt prêt â suivre ceux qui le venaient chercher, souvent plusieurs fois chaque nuit , pour administrer el consoler les pauvres malades. Dans une autre paroisse du même diocèse , depuis longtemps abandonnée , on envoie un prêtre , afin de prévenir l'exlinction totale de la religion : il meurt en quelques mois d'excès de fatigue; un second lui succède et meurt de même : un troisième recueille en ce moment ce sublime héritage de martyre.

- Qu'un de ces pasteurs, si admirables aux yeux de tout homme qui conserve encore des sentiments d'homme; qu'un de ces pasteurs, dis-je, vienne à périr sans être remplacé, on ferme l'egiise, on cesse de réparer un bdlimenl désormais inutile : el, en peu de temps , il tombe en r'uine , ainsi que la foi et les mcEurs du peuple. Le désordre va croissant, les crimes se mulliplient; plus de sécurité . plus de paix : alors on relève la maison de Dieu ,

SUR UN OUVRAGE INTITULE DU PAPE

el l*on en fait une prison ou une caserne de gendarmes.

Que Texpérience nous l'apprenne enfin ; ce qui assure la durée des nations et leur bonheur , ce ne sont pas les opinions et les intérêts, mais les croyances et les devoirs. Un prêtre obscur, qui commande la vertu au nom de Dieu , est mille fois plus utile à rÉtat que tous les faiseurs de lois même fondamentales : car tout ce que l'honune a imt, Thomme peut le détruire ; et il le détruit , en effet , bientôt. Quoi que l'orgueil se persuade, il ne reste rien à découvrir en politique et en morale depuis que le Décalogue et l'Évangile, qui en est le développement, ont été promulgués; et toute législation durable, comme tout pouvoir légitime, descend du ciel.

Mais les peuples ne tarderont pas à oublier l'Évan-

gile , si rÉyangile cesse d*ètre annoncé : Fide» ex auditu (1). Nous touchons presque à ce moment fatal. Le temps approche où le clergé, qui ne doii jamais faire un corps dans PÉtai, comme le redisait dernièrement un homme dont le vaste esprit embrasse tout eiv^olitique, excepté le passé et l'avenir, disparaîtra totalement de l'État avec la religion. Veut-on la conserver, alors qu'on s'occupe de multiplier ses ministres. Le moyen le plus efficace pour atteindre ce but, le moyen sans lequel tous les autres seront vains , est de permettre aux évêques d'établir autant d'écoles ecclésiastiques qu'ils jugeront convenable. Qui peut s'opposer I une chose si juste , si nécessaire? qui s'obstine à ravir aux premiers pasteurs un droit divin ? la France le sait.

SUR UN OUVRAGE INTITULE

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