DU PAPE
FAR ■. LE COITB DE aAlSTRE.
Dans le siècle où nous vivons , beaucoup de gens n'apprendront pas sans surprise qu'un homme du monde , un homme d'État , en qui toute l'Europe reconnaît une haute supériorité d'esprit, ait écrit un livre de théologie; et on les étonnera davantage encore en leur disant que ce livre , plein de réflexions piquantes , de traits d'éloquence et de vues profondes , est un des ouvrages les plus remarquables qui aient paru depuis longtemps. En arrêtant sur la terre les pensées de ses disciples , la philosophie a tellement rétréci leur raison , qu'elle ne peut plus s'élever à rien de grand ; car il n'y a de vraie grandeur que dans l'ordre moral , et Dieu en est le terme extrême. Elle a créé , au milieu de la civilisation, une race de sauvages, uniquement occupés des choses matérielles et d'intérêts du moment. Parlez-leur de ce qui s'y rapporte, ils écoutent, ils entendent; mais au-delà de ce cercle étroit tout est chimère à leurs yeux. Jamais on ne vit d'ignorance 91 stupide et si vaine ; et bientôt , peut-être, on n'en
(J) £p.ad Rom.f X, 17.
aura jamais vu de plus générale. Qui sait aujourd'hui ce que c'est que la religion? qui en comprend l'importance ? Étrangère à une partie de la génération naissante, à peine tolérée par les gouvernements les mieux disposés en sa faveur, Tiolemment attaquée par les ennemis de l'ordre social , sous quelque bannière qu'ils se rallient ; objet d'indifférence et de mépris pour les uns , de haine et de persécution pour les autres , mais sûre de ses destinées, elle s'avance à travers le monde qu'elle a sauvé et qui la renie , protégeant sur son passage et les nations qui l'insultent et les puissances qui l'oppriment, et guidant vers le royaume qui lui est préparé k petit troupeau à qui Jésus-Christ reconunandait de ne pas craindre (2).
Malheur aux peuples qui la bannissent ou qui l'abandonnent! véritable lumière des intelligences, à mesure qu'elle s'éloigne tout s'obscurcit ; d'épaisses ténèbres couvrent la société : elle n'y voit plus, elle ne reconnaît plus ni la vérité ni l'erreur , ni le bien
(2; Noltte timere, puttltu9 grex, quia eompiaeuU Patrt vetiro dar€ voM regnum. Luc-, XII, 3S.
Sun UN OUVRAGE INTITULÉ DU TAPE.
ai le dmI , m' le» devoirs ni les droiis ; elle cher-
che en vain le pouvoir égaré dans la Dujt : dans cette nuit tous sont égaux , tous sont maîtres , jurcc que tous sont seuls.
Voilà notre étal, et Toilâ ce qui frappe les hommes capables de réflexion. Témoins de ce grand désordre , leur pensée s'élève nalurelieraent vers Dieu principe de tout ordre. Daus l'effroi que leur inspire i'ubscurité profonde répandue autour d'cui, ils montent sur les hauleurs pour découvrir quelques ra;oas de l'astre qui a cessé d'éclairer la terre.
Ij religion seule explique l'erreur , parce qu'elle renferme toute vérité; seule elle explique le mal , parce qu'elle est la source de tout l>iea. Expression complète de Dieu et de l'Iiomine, loi éternelle des »prits , la raison hors d'elle n'a point de règle non plus que le cœur , et les actions n'ont qu'une règle arbitraire imposée par la volonté de l'homme. Et, comme la volonté de l'homme qui n'obéit pas à la vérité varie sans cesse et se déprave sans cesse , le désordre va croissant dans la société que ne régit plus la religion. Cela s'est vu bien clairement de nos jours; et l'efFrofable confusion oii le monde social (ftl tombé après l'invasion des doctrines philosophiques , a pleinement révélé les lois de la vie et de la mort des nations. La lumière est aorLic du chaos; et , t'élevaul sur ces énormes ruines, on a découvert les FDDdcineiris de l'édifice détruit : les vrais rapports des êtres entre eux , qui constituent tout ensemble et la société et la religion, ont été connus ; elilè»-lorslavéritéde lareligion ou du christianisme ■ été aussi évidente pour la raison , que la nécessité de la société el que son existence même.
Ce nouveau genre de considérations et de preuves i(u'a fait naître le développement de l'erreur , par ceb même qu'il résulte de la situation actuelle des esprits , est plus qu'aucun autre approprié tt leurs liesmns. Il était donc à désirer qu'on rappliqua aux grandes questions du gouvernement de l'Église et du pouvoir de son chef ; questions pratiques et d'une importance qui se fait sentir â tous li-s initants. Personne n'était plus capable que U. le comte de Haistre d'exécuter cet uiiledesseîn. On est étonné de la multitude d'aperçus neuts, ingénieux, profonds, que renferme son ouvrage. Sans négliger les preuves ordinaires d'autorité et de tradition , preuves décisives dans l'Eglise , où l'aulorité ne défaille jamais, il établit invinciblement, par des preuves d'une nature différente, les droits d'un souverain pontife ; également pressiint, également fort, brsqu'il fait entendre la sainte voix de l'antiquité , ^ la voix de la raison , qui s'accordent , comme Bvait 6tre , pour prononcer le même jugement.
En défendant la doctrine ancienne, H. le comte du Haistre est contraint d'attaquer des opinions que les parlements avaient pris à tâche d'accréditer en France; mais il les attaque sans aigreur. Faudrait-il se fâcher si la magistrature ordonnait de soutenir que les planètes ne doivent pas tourner autour du soleil , et qu'en maxime de droit c'est le soleil qui doit tourner autour des planètes'' Le monde n'en irait pas moins comme Dieu l'a voulu , malgré les itératives remontrances, et l'arrêt de la cour, et toutes les thèses y conformes.
Et comment M. de Maistrc aurait-il mis de l'amertume dans la discussion , lui qui , Français par le cœur, ne parle qu'avec transports de sa patrie d'affection , de celle nation pririlëgii'e, extraordinaire, destinée à jouer ua réle étonnant parmi les autres, et surtout à se retrouver a la tête du système religieux en Europe (1)?
Pénétré de respect cl d'admiration pour l'Église de France, il fait de celle illustre Église un éloge aussi juste que magnifique, et que nous pouvons opposer avec orgueil aux ciilomnies dont elle est
H II y a, dans le gouvernement naturel cl dans les " idées nationales du peu pie français , je ne sais quel u élément tbéocralique et religieux qui se trouve « toujours. Le Français a besoin de la religion plus V que tout autre homme; s'il en manque, il n'est « pas seulement alfaibli, il esl mutile : voyez sou « hi«loire. Au gouvernement des druides qui pouiL valent tout , a succédé celui des évêques , qui fuit rent constamment , mais bien plus dans l'anli- Il quilé que de nos jours , les conseillers du tvi « en tous ses conseils. Les évéques, c'est Gibbon « qui l'observe, ont fait le royaume de France (i) ; ic rien n'est plus vrai. Les évêques ont construit u cette monarchie , comme les abeilles construisent IL ime ruche. Les conciles , dans les premiers siècles •I de la monarchie, étaient de véritables conciles <i nationaux. Les druides chrétiens, si je puis >i m'ex primer ainsi , y jouaient le premier râle. Les u formes avaient changé, mais toujours on retrouve •I la même nation (3)...
•I Le christianisme pénétra de bonne heure les u Français , avec une facUité qui ne pouvait être H que le résultat d'une affinité particulière. L'Église Il gallicane n'eut presque pas d'enfance ; pour ainsi >i dire en naissant , elle se trouva la première des " Églises nationales , et lu plus ferme appui de u l'unilé.
I' Les Français eurent l'honneur unique, cl dont Il ils n'ont pas été à beaucoup près assez orgueU- •I leux , celui d'avoir constitué ( humainement )
rfe Vnraila», 1813.—! J,' Dm Papt, Dlicoun rr^llmunln , \i. !i
1i8 SUR UN OUVHAGE
■I l'Église catholique dans le monde , en étevanl son >. augusle chef au rang Indispemiablpment dû à ses « fonctions ilirines et sans lequel il n'eût été qu'un « patriarche ile CoDStunlinople , déplorable juiiet « des sultans chrétiens et des autocrates musul-
I mans (1)...
K Une grande partie de la gloire littéraire des
II Français, surtout dans le grand itij-cle , appartient " au clergé... Aucune nalion n'a possédé un plus 'I gratii) nombre d'établissements ecclésiastiques ■I que la nation française, et nulle souveraineté Il n'emplo,va plus avantageusementpourelle un plus ■I grand nombre de prêtres que la cour de France.
• Ministres , ambassadeurs , négociateurs, iuslitu- '' teurs, etc., on les trouve partout; de .Suger à ■I Fleury, la France n'a qu'à se louer d'eux...
Il l.a plus haute noblesse de France s'honoiait de ■I remplir les grandes dignités de l'Église, Qu'y •I avait-il en Europe au-dessus de celte Eglise galli- IL cane qui possédait tout ce qui plail à Dieu et tout i< ce qui captive les hommes, la vertu, la science, Il la noblesse et l'opulence'
" Veut-on dessiner la grandeur idéale ; qu'on « essaie d'imaginer quelque cliose qui surpasse Fé- •' nélon , on n'y réussira pas (â)...
« Le clergé français dispersé chez toutes les na- •■ tioDS étrangères, quel spectacle n'a-l-il pas donné >• au monde ! A l'aspect de ses vertus , que devica- •I nent toutes les déclamations ennemies ? Le prêtre •I Français , libre de toute autorité, environné de sé- 'I ductions; souvent, dans toute la force de l'dge » et des passions, poussé chez des nations élrao- •I gères à son austère discipline, et qui auraient •I applaudi à ce que nous aurionsappelé des crimes, •I est cependant demeuré invariablement tldèlc à ses •< vœux. Quelle force l'a donc soutenu, et comment •I s'esl-il montré constamment au-dessus des fai-
• blesses de l'humanilé? 11 a conquis surtout l'es- <i time de l'Angleterre , très-juste appréciatrice des
•I talents et des vertus ; comme elle eût été l'ioexo- <i rable délatrice des moindres feiblesses (3). »
Celui qui a rendu cet éclatant hommage au clergé français ne saurait être soupçonné d'entretenir des préventions dont ce même clergé pût légitimement se plaindre. Les opinions reçues en France ne font loi pour personne; on peut tes examiner, les rejeter, sans manquer à ce qu'on doit aux hommes estimables qui les adoptent. Il combat Bossuel sur les points où Bossuet combat l'Église romaine ; mais il ne l'en ap{tellc pas moins un grand homme {i), H» thtiolngien du premier oi-dre (3); il se plaît à reconnaître son excellent esprit, sa droilure , son génie {i&).(i\ie voudrait-on de plus?apparem-
INTIïULE nu PAPE, ment on ne contestera pas à H. de Haîstre le droit d'avoir son avis , et de le dire , quand cet avis surtout n'est que la doctrine du saint-siége et de toutes les Églises , hors la nôtre ; encore n'a-t-elle abandonné le sentiment général que dans des temps très- modernes. Se blesser de quelques expression* un peu vives peut-être , parce qu'on exprime toujours vivement ce qu'on croit ou ce qu'on sent fortement , serait un tel excès de faiblesse qu'on ne saurait se permettre de le supposer en personnel Qui oserait s'attacher puérilement à des mots dani un sujet si grave? son importance même fait ud devoir de s'expliquer avec franchise. C'est de la téritd qu'il sagit : qu'importe tout le reste ?,et quel bomaw d'assez peu de sens et d'assez peu de foi pourrait s'occuperde lui-même, de son petit amour-propre, de ses petites habitudes d'idées , de ses petites convenances , lorsqu'on agite ces hautes questions qui intéressent l'Église entière ?Si , ce que nous sommet loin de présumer, l'auteur du lii re que nous annonçons rencontrait quelques-uns de ces adversaire* chagrins : Ëtes-vous infaillibles! pourrait-il leur dire ; alors ne vous piquez pas et décidez souverainement : convenez-vous, au contraire , que vous n'êtes point infaillibles? discutez et ne vouspiquezpai; autrement vous ne prouverez que l'impuissance oîi vous êtes de m'opposer de bonnes raisons.
Quiconque traite gravement un sujet grave, mérite , s'il se trompe , qu'on l'eclaire en le réfutanL Mais les plaintes vagues , l'humeur, les murmures, n'éclairent point et ne réfutent rien. M. le comte de Maistre a usé de son droit en combattant certaines opinions qu'il croit fausses. Ceux qui admettent cet opinions useront à leur tour de leur droit en lui répondant ; heureux s'ils peuvent dire comme lui : Il Al je ne me sentais pénétré d'une bienveillance <i universelle, absolument dégage de tout esprit co&' ■ tentieux et de toute colère polémique , même 1 « t'égarddeshommesdontlessystèmesmechoquent ; >i leplus. Dieu m'est témoin quejejetterais la plume;,; « et j'ose espérer que la probité qui m'aura lu n* ' Il doutera pas de mes intentions. Mais ce sefiliment Il n'exclut ni la profession solennellede ma croyancCf Il ni l'accent clair et élevé de la foi , ni le cri d'ft- <i larme en face de l'ennemi connu ou masqué , nï Il cet honnête prosélytisme , enfin , qui procèdede Il la persuasion... Tout écrivain qui se tient dans le n cercle de la sévère logique ne manque à personne. Il 11 n'y a qu'une seule vengeance lionorableâ tirer •> u de lui ; c'est de raisonner contre lui mieux que i
■I lui (7)." ^
Le but que se propose M. le comte de Haistre est t de prouver que sans le souverain ponti/è il n'g a ,
ii)IC