TOME II
<( mœurs souvent corrompues. » ( Essai sur l'histoire générale et sur les mœurs et l'esprit des nations , tom. I, chap. xl , pag. 906. )
Les modernes, pour prévenir l'abus de l'autorité, ont imaginé , au lieu d'une supériorité d'un ordre spirituel, des rivalités de pouvoir, c'est-à-dire qu'ils ont établi un combat permanent au sein de l'État. Autrefois il y avait un juge , et un juge nécessairement désintéressé ; aujourd'hui il n'y a que des parties, avec la force pour arbitre. Le peuple est, à l'égard du souverain, et le souverain, à l'égard du peuple, dans l'état de nature, puisqu'ils ne sont liés que par un pacte sans aucune garantie possible , et qui suppose originairement l'indépendance absolue des contractants. Il peut bien y avoir, sous cette forme de gouvernement, une société civile aussi précaire que le gouvernement même ; mais qu'il existe une véritable société politique , c'est ce qu'il n'est pas aisé de concevoir.
Le temps , au reste , jugera ce qui est , comme il a jugé ce qui fut. Mais, quelque haute idée qu'on se •forme de la perfection relative des institutions que la philosophie nous a données, ou plutôt vendues au prix du sang le plus sacré comme le plus pur , nous ne devons pas être ingrats envers les pontifes à qui le monde dut aussi des bienfaits qu'il paya moins cher , et qui peuvent cependant , à toute force , soutenir la comparaison avec ceux que , depuis trente ans, la révolution répand sur nous à pleines mains.
« La conscience éclairée et la bonne foi n'en sau- « raient plus douter ; c'est le christianisme qui a « formé la monarchie européenne, merveille trop (( peu admirée. Mais sans le pape il n'y a point de u véritable christianisme ; sans le pape l'institution tt divine perd sa puissance , son caractère divin et <c sa force convertissante ; sans le pape ce n'est plus (t qu'un système, une croyance humaine, incapable « d'entrer dans les cœurs et de les modifier pour (( rendre l'homme susceptible d'un plus haut degré « de science , de morale et de civilisation. Toute <( souveraineté dont le doigt efficace du grand pon- <i tife n'a pas touché le front demeurera toujours 4( inférieure aux autres , tant dans la durée de ses u règnes que dans le caractère de sa dignité et les u formes de son gouvernement. Toute nation , «( même chrétienne , qui n'a pas assez senti Faction M constituante , demeurera de même éternellement «c au-dessous des autres , toutes choses égales d'ail- » leurs ; et toute nation séparée , après avoir reçu « l'impression du sceau universel, sentira enfin «c qu'il lui manque quelque chose , et sera ramenée « tôt ou, tard par la raison ou par le malheur... Les (( fautes des papes , infiniment exagérées , ou mal « représentées, et qui ont tourné en général hu
SUR UN OUVRAGE INTITULÉ DU PAPB
« profit des hommes, ne sont d'mlleursque l'alliage N buoiain , iosépirable de toute mixtion tempo- » relie ; et , quand on a tout bien examiné et pesé N dans les balances de la plus froide et de la plus « impartiale philosophie , il reste démontré que /es « papes furent les instituteurs y les tuteurs y les M sauveurs et les véritables génies constituants •< de l'Europe (1). »
La barbarie reculait devant les missionnaires qui incessamment parlaient de Rome pour porter aux peuples sauvages une religion sainte comme Dieu même, des lois protectrices du faible , et des mœurs telles que jamais n*en connurent les nations païennes. Quand on se représente tout ce qu'il y avait dans le monde d'erreurs , de corruption , de férocité, d'ignorance, lorsque les papes commencèrent l'œuvre de sa régénération , et qu'ensuite on considère le résultat de leurs nobles et persévérants efforts , les expressions manquent à la reconnaissance ainsi qu'à l'admiration. La liberté civile établie , la sainteté des mariages consacrée, l'humanité consolée, les nations protégées par un nouveau droit des gens , le pouvoir défendu contre l'inquiétude des peuples et contre ses propres excès, les sciences et les lettres renaissantes au milieu de toutes les vertus : tels furent les fruits de leurs travaux ; et le clergé qui les seconda , qu'ils formèrent avec tant de soin et qu'ils élevèrent à une si haute perfection morale, n'est pas lui-même de leurs créations la moins merveilleuse. En l'obligeant au célibat , ils le détachèrent du siècle , et imprinpèrent au sacerdoce un caractère sacré , à jamais inimitable par toutes les sectes séparées de la véritable Église. Il faut lire les réflexions aussi frappantes que profondes que fait à ce sujet M. de Maistre* Dans un morceau admirable , et que nous regretterions trop de ne pas citer, il oppose ainsi le prêtre catholique aux prêtres des autres communions chrétiennes :
u Quoiqu'il m'en coûtât trop d'appuyer sur les sui- « tes du système contraire ( le système qui abolit le «( célibat ecclésiastique ) , je ne puis cependant me dispenser d'insister sur l'absolue nullité de ce sacerdoce dans son rapport avec la consciejice de « l'homme. Ce merveilleux ascendant qui arrêtait Théodose à la porte du temple, Attila devant celle de Rome, et Louis XIV devant la table sainte ; cette « puissance, encore plus merveilleuse, qui peut at- « tendrir un cœur pétrifié et le rendre à la vie ; qui «t va dans les palais arracher l'or à Topulent insen- « sible ou distrait-, pour le verser dans le sein de « l'indigence ; qui affronte tout, qui surmonte tout u dès qu'il s'agit de consoler une âme, d'en éclairer
{\) Du Pape, t, II, p. 549-55'i
« OU d'en sauver une autre; qui slnsinoe dooeeu ment dans les consciences pour y saisir des seu crets funestes, pour en arracher la racine des <c vices; organe et gardienne infatigable des unions u saintes ; ennemie non moins active de toute liu cence ; douce sans faiblesse , effrayante avec u amour ; supplément inappréciable de la raison, « de la probité , de l'honneur, de toutes les forces u humaines au moment où elles se déclarent im- « puissantes; source précieuse et intarissable de <( réconciliation, de réparation, de restitutions, de u repentirs efficaces, de tout ce que Dieu aime le « plus après l'innocence ; debout à côté del'honmie « qu'elle bénit ; debout encore à côté de son lit de (( mort, et lui disant, au milieu des exhortations les «( plus pathétiques et des plus tendres adieux... « Partez;... cette puissance surnaturelle ne se K trouve ^as hors de l'unité. J'ai longtemps étudié «( le christianisme hors de celte enceinte divine. Là « le sacerdoce est impuissant , et tremble devant u ceux qu'il devrait faire trembler. A celui qui vient «c lui dire : J'ai volé y il n'ose pas , il ne sait pas u dire : Restituez. L'homme le plus abominable ne «< lui doit aucune promesse. Le prêtre est employé «( comme une machine. On dirait que ses paroles « sont une espèce d'opération mécanique qui efface u les péchés, comme le savon fait disparaître les «( souillures matérielles : c'est encore une chose « qu'il faut avoir vue pour s'en former une idée tt juste. L'état moral de l'honune qui invoque le « ministère du prêtre est si indifférent dans ces ' u contrées, il y est si peu pris en considération , u qu'il est très-ordinaire de s'entendre demander en u conversation : Avez-vous fait vos pâques? Cest u une question comme une autre , à laquelle on u répond oui ou non , comme s'il s'agissait d'une u promenade ou d'une visite qui ne dépend que (c de celui qui la fait (S). »
M. de Maistre, qui a longtemps habité la Russie , nous apprend un grand nombre de faits extrêmement curieux sur les Églises grecques , qu'il voudrait , avec raison , qu'on appelât Photiennes y du nom de l'homme qui les sépara si malheureusement de l'unité : et, en effet, comment l'Église russe , qui n'a aucun rapport avec celles de Grèce, pourraitelle être appelée grecque ? Puisqu'il faut leur donner une dénomination commune, il convient qu'elle marque leur origineet leur rappelle l'époque funeste du divorce qui les a condamnées à une éternelle stérilité. Également dépourvues de centre et de lien ^ elles ne vivent pas , elles sommeillent , toutes prêtes à se dissoudre dès que l'esprit du protestantisme, qui a déjà fait chez elles de rapides progrès,
(2; Du Pape, t. II, p. 476-478.