LETTRE A M. L'EDITEUR DU CONSERVATEUR
15 jaDTler 1820.
MONSIEUK,
On m'apprend que M. Odilon-Barrot , choqué de mes réflexions sur l*arrèt rendu par la cour de cassation dans Taffaire du sieur Roman, a jugé à propos de m'adresMT une réprimande dans le Constitua Honnely et de me faire supporter la censure a laquelle son Mémoire a échappé. 11 a même pris la peine de m'écrire une assez longue lettre , toute remplie de belles maximes et de sages conseils , dont il m'engage â profiter. Il m'avertit, par exemple, que, quoique je préférasse peut-être la persécution de 1795 à la tolérance de nos lois actuelles ^ il faut bien me résoudre à n'être plus désormais ni persécutant ni persécuté, ri^noraïs que j'eusse jamais été persécutant; et qu'il dépendit de moi de n*ètre pas persécuté y si messieurs les libéraux s'ayisaient de s'égarer une seconde fois. Au reste, M. Barrot n'approuve pas que Robespierre ait fait guillotiner les prêtres, et je suis de son avis; ni qu'il ait imaginé la fêle de l'Être suprémSj et je suis encore de son avis : car il n'appartient pas plus a Yhommed'imaginer un culte, même lorsqu'il en sent le besoin, que d'imaginer ou d'inventer Dieu. M. Barrot ajoute qu'on ne s'est que irop occupé de religion dans ces temps malheureux* Ceci ressemble beaucoup à une plaisanterie, mais elle n'est pas heureuse. On ne plaisante point de la morty et le rire a mauvaise grâce au milieu da^asg et des tombeaux.
iBietiré loin de Paris , à la campagne , je n'ai reçu . qu'aujourd'hui la lettre de M. Barrot. Je m'empresse, Monsieur , de vous l'envoyer , avec prière de l'insérer dans le Conservateur. M. Barrot assure que la religion l'ordonne. Je ne vois pas bien comment ; mais je m'en rapporte à lui et à vous. Il se pourrait cependant que le Constitutionnel , par zèle religieux y eût pris les devants, et que l'article dont on m'a parlé ne fût autre chose que cette même lettre. En ce cas, son insertion dans le Conservateur formant un double emploi, la religion n'ordonnerait peut-être pas aussi rigoureusement de l'y insérer ,
et vous pourriez n'être pas aussi disposé à céder aux instances de M. Barrot et aux miennes, sans que lui ni moi n'eussions droit de nous plaindre , puisqu 'après tout le public n'y aurait rien perdu (1).
En ce qui me concerne, je dois des remerctments à M. Barrot, qui obligeamment ne laisse échapper aucune occasion de confirmer par ses aveux ce que j'ai cru devoir dire de la tendance de ses principes.
Il avait soutenu qu'en France la loi n'est d'aucune religion; de là je conclus que, selon lui, la loi est athée. Oui , répood-il aussitôt , la loi est athée, et doit l'être. Si , dans sa lettre , il se fâche, ce n'est point parce que je lui impute ces deux assertions ; au contraire, il les avoue , il les répète de nouveau : u Pour moi, dit-il, qui ai commis le crime « énorme de dire que la loi doit être ce qu'elle u est y » etc. Sa colère vient uniquement de ce que cette maxime , la loi doit être athée, ne me parait pas tout à fait aussi admirable qu'à lui.
J'en avais tiré la conséquence que la loi doit tolérer toutes les morales, comme elle tolère toutes les religions; ou, en d'autres termes, que la loi n'est d'aucune morale, comm^ elle n'est d'aucune religion. M. Barrot en convient encore ; car il est d'une franchise étonnante. Voici ses paroles :
Après avoir posé en principe que la loi n'existe que pour contraindre y il ajoute : « Dans ce siècle (( désenchanté, nous reconnaissons deux espèces «c de devoirs dans la société : ceux qui sont forcés, » et ceux qui sont abandonnés au libre arbitre u de chacun. Les premiers tombent dans le doit mai ne des contraintes légales ; les seconds , u dans celui de la simple persuasion. La religion et «c la morale sont dans cette dernière classe. »
La loi n'exisleque pour contraindre ; la morale ne tombe pas dans le domaine des contraintes légales , les devoirs qu'elle impose sont abandonnés au libre arbitre de chacun. Cela est clair, ce me semble.
« Tels sont , continue M. Barrot , les principes <f qui nous régissent, et vers lesquels tendent toutes « les sociétés modernes. C'est le résultat de la civi- <( lisation. »
(1} La lettre de H. OdUon-Barrot avaitété,eo effet, publiée dant
le CanêtihMonnel. .
tS: