‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 54 sur 226 · SUR L'EDUCATION DES FILLES · texte numérisé non relu

SUR L'EDUCATION DES FILLES

Si quelque chose est, par sa nature, indépendant de radministration, c'est sans doute l'éducation des filles, destinées à une vie de retraite, et uniquement occupées des soins de la famille. Tous les peuples ont senti celte vérité : Sparte seule forme une exception : nulle part ailleurs on ne trouvera que l'autorité publique ait entrepris, à cet égard, sur les droits des parents, ni que la police soit venue se placer entre la mère et sa fille pour éclairer la tendresse de l'une et veiller à l'instruction de l'autre. En France, même pendant les années les plus désastreuses de la révolution , personne n'imagina qu'il fût possible de renverser à ce point les notions du bon sens et de l'expérience ; l'éducation des filles resta libre , et on respecta cet ordre lorsque tout ordpe était violé.

Mais , sous la monarchie légitime , nous sommes condamnés à voir le développement de toutes les idées, de toutes les institutions révolutionnaires. On a posé les principes, on en tire les conséquences. Ainsi, après s'être rais à la place des pères par une usurpation qui prépare la dissolution de la famille,

(I) Pt., X,l,e/xiv, 5,8. ffabac.,U, 18.

le gouvernement parait vouloir aujourd'hui se mettre à la place des mères : tant est vaste la sollicitude de M. le ministre de Fintérieur !

Si ses vœux sont remplis , ou si ses ordres sont exécutés, on ne pourra désormais se consacrer â l'éducation des filles qu'on n'y soit autorisé par l'administration.

Or, les maltresses d'école se divisent en deux classes : les membres des congrégations religieuses reconnues par la loi, elles institutions particulières.

D'après les instructions adressées aux préfets, les religieuses, assimilées sous ce rapport aux frères des écoles chrétiennes, n'auraient besoin, pour obtenir des brevets, que de montrer leurs lettres d'obédience. Les autres institutrices seraient soumises à un examen préalable.

Ainsi, suivant ces sages dispositions, il fondra que de jeunes personnes , surmontant cette pudeur timide, leur première vertu et celle qui conserve toutes les autres , comparaissent devant des examinateurs chargés de vérifier si elles possèdent les qualités nécessaires pour enseigner les enfants de leur sexe. Je doute qu'on ait jamais imaginé rien de plus absurde et de plus indécent. Représentex-vous des

sua L'EDUCATION DES FILLES.

bonnmgmeahitantlire, écrire, coudre el Iricoter UD« pauvre maîtresse d'école, el dressant procés- Terlisl de cet imporlanl examen. Corameul u'a-l-on pas été frappé de cel excès de ridicule? el où troulera-l-on des gens assez imbéciles pour consentir à Jouer un rOle dans celte solle comédie (1 )?

liais le ridicule n'est ici que le moindre inconvcnieni. Le résullat des ordres donnés par M. le minislre de l'inlérieur sera d'enlever aux pauvres, principalement dans les petites villes el dans les campagnes. Tunique ressource qu'ils aient pour l'éducation de leurs filles ; car on ne se déïone guère à cette fonction pénible que par un senlimcn[ de charité. Et admirez comment Ions les biens naissent naturellement de la religion! Kous avons vu nouamfme se former plusieurs de ces écoles. Lue personne pieuse , émue de l'aLiandon où languissent les enfants des pauvres, les rassemble prés d'elle pour leur enseigner la doctrine des devoirs, el prévenir les désordres qu'enlralne, dès cel flge, l'ignorance de la religion. Son zèle est surtout excité par un motifdontleacbréliens peuvent seuls comprendre toute la force , le désir de disposer ces enfants à l'acte le plus solennel el le plus important de leur lie. îa première communion. Ce n'est pas l'œuvre d'un jour : aux soins qu'exige l'instruction il faut joindre uoe surveillance assidue, une attention pleine de patience pour réformer peu à peu les défauts du caractère , les vices naissants, qui flétrissent si vile l'innocence des premières années. Telle csl l'éducation chrétienne; le reste suit de soi-même, L'enfani qui tait lire apprend plus aisément le catéchisme ;de à rétalilissemcnt d'une classe de lecture. L'écriture vienlsprès, avec les ouvrages de main :car ons'allache au bien qu'on fait, on cherche à l'étendre, à le prolonger dans l'avenir ; et l'habitude du travail, qui pr^rve delà misère, préserve aussi de la corruption.

Toulei-Tous priver le peuple des avantages qu'il Mire de ces louchantes institutions-, voulez-vous que bientôt il n'en demeure pas de trace, M ne vous ^dra pas pour cela de grands efforts : pressez tenletnent l'exécution des ordres adressés aux pré- Mi; cela suffira, sans aucun doute. Lorsqu'il ne lera plu» permis de venir au secours de l'enfance dchtssëe, i moins de subir des examens, et d'être nuni d'un brevet qui constate qu'on vous a jugé eqiible d'exercer la charité, les pieuses personnes ^, jUB']u'à présent, s'étaient crues assez autorisées i ce noble dévouement par les préceptes de l'Evangile, abandonneront en gémissant une œuvre devenue impraticable, puisqu'elle les exposerait à de eoDtinDelles vexations ou les forcerait de surmonter les plui Justes répugnances. Et quelle est la mèic

qui conseniirait à ce que sa illle comparût devant un comité d'hommes , pour être interrogée sur ce qu'elle sait ou ce qu'elle ignore, el qui voulût être complice d'im succès ou d'une disgrSce également pénibles à sa modestie? En vcrilë , l'on peut, même aujourd'hui, s'étonner de ce prodige de déraison, el il se passera bien du temps encore avant qu'on s'accoutume à l'idée de voir mettre la charité en régie el la miséricorde à l'amende.

Dira-t-on qu'on n'a prétendu s'occuper que des pensionnais? cela serait faux ; on ne fait d'exception pour aucune école. D'ailleurs, les raisons de décence et d'honnêteté publique qui s'opposent i ce qu'on soumette les maîtresses non payées à un examen, n'ont pas moins de force à l'égard des autres institutrices. Que l'aulorilé prévienne les dangers que pourrait rencontrer l'enfance dans des maisons suspectes, cela est de son devoir; el nous la louerons de le remplir. Hais, apparemment, cen'cslpas en déléguant des commissaires pour interroger une maîtresse d'école, que l'administration s'assurera de ses moeurs. La moindre question qu'on lui adresserait sur un [>areil sujet serait un outrage intolérable ; et il n'y aurait |>as lieu d'en faire une seconde, si elle écoutait la première sans indignation.

Des cerlitîcals , même des curés , ne sont pas un meilleur moyen pour obtenir la garantie qu'on cherche; ce serait Irop humilier la vertu. Mais le curé peut certifier que telle personne rempli! exactement les devoirs de religion ; c'est tout ce qu'il peut el doit dire , parce que c'est tout ce qu'il peut el doit savoir comme homme public. Cela suffit aussi à l'aulorilé; et, en atteignant delà sorte le bul qu'elle se propose , elle respecte toutes les bienséances , qui sont ici des lois , et des lois sacrées.

Mais on pourrait presque douter qu'il y ait aujourd'hui des lois d'aucune espèce pour l'administration, tant elle élude aisément celles qui existent el supplée sans scrupule celles qui n'existent pas. Où est , en etfet , la loi , où est l'ordonnance qui oblige les religieuses et les autres institutrices à se munir de brevets 7 De quel droit prétend-on leur imposer cette contrainte? Où s'arrêtera ce système d'oppression et d'usurpation 7 S'il s'y mêlait des vues Hscales. si l'on faisait payer ces scandaleux brevets, ce ne serait pas seulement un abus de pouvoir , mais une véritable concussion. Ondoil donc croire qu'on délivrera les brevets ^rafi'jt. Us n'en seront pas moins une servitude illégale, une nouvelle preuve que ces mêmes hommes qui traînent stupidement la France vers la démocratie n'oolau fond de l'âmequeledespolisroe,etne comprennenl pas plus la monarchie que les révolutionnaires ne comprennenl la liberté.

SIR I.E Sliii:ll>K.

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