‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 55 sur 226 · SUR LE SUICIDE · texte numérisé non relu

SUR LE SUICIDE

Il n'est point de jour où le récit de quelque suicide ne vienne consterner l'ame , et nous éclairer sur la profondeur de la plaie que la philosophie a Faite aux mœurs publiques : car. avant qu'on eût ébranlé l'empire des idées religieuses , le meurtre de soi était un crime presque inconnu ; et aujourd'hui même on en trouverait h peine des exemples chez les nations que l'impiété n'a pas encore perrerlies. MerTcilleux progrès de la raison ! elle a rejeté la parole de vie , pour nous enseiffuer des doctrines qui condamnent à mort leurs sectateurs ; et, tandis qu'en nous montrant le ciel la reli|;:ion nous fait supporter avec une égale constance ces deux grandes épreuves des forces humaines, la prospérité et le malheurja philosophie, ^'efforçant de concentrer sur la terre les désirs infinis d'un èlre immortel , a mis le désespoir à l'eitrémilé de toutes nos joies et de toutes nos douleurs.

II n'est pas si aisé qu'on le jiourrait croire de réconcilier l'homme avec sa condition présente. Déchu d'un plus haut état , l'instinct de sa grandeur le tourmente sans cesse ; il aspire à recouvrer son rang, et il y a en lui. malgré lui, quelque chose qui s'indigne quand on mutile ses destinées.

On a beau flatter son orgueil par de vaines promesses d'indépendance , on ne guérit pas la plaie de son cœur. Vins il s'éloigne de l'ordre, plus les angoisses se pressent autour de lui. Roi de ses misères, souverain dégradé et en révolte contre lui-même , sans devoirs et dès-lors sans liens, sans société . seul au milieu de l'univers, il se fuit, ou plutôt il cherche â se Fuir dans le néant.

Les biens et les maux d'ici-bag fatiguent presque également les fîmes vides d'avenir. On se repaît de chimères , on vit d'attente ; puis l'on s'en va , quand on s'imagine qu'il ne reste plus rien à désirer ou il souffrir.

Chose étrange ! pour dégoûter l'homme de la vie, il suffit de la lui livrer tout entière , de le rassasier de ses plaisirs; alors, connaissant tout el ennuyé de tout , il saisit avidement la mort comme une derigDjjjUWM dwpjère espérance.

Non moins faible contre l'adversité, la moindre traverse l'irrile et l'abat. 11 oubMe que cette vie rapide n'est pas une jouissance, mais un travail, et 'A se croit libre de refuser une existence qui lui pèse. Triste elfet de l'extinction de la foi ! lorsqu'un peuple lomliedang l'incréduUté et dans les désordres qui en sont la suite, il perd jusqu'à la force de supporter les maux qu'il se fait lui-même. Ses doctrines et ses lois ne laissent aux infortunés d'autre refuge que la tombe ; ils s'y précipitent aveuglément , et, dam leur eUrayante aÛénatton , cherchent la fin de tout là où tout commence pour ne finir jamais.

i^ religion seule, en instruisant l'homme de ta condition véritable, en lui apprenant cequ'Uest, ce qu'il doil t\rt, l'éJève au-dessus de tous lesévénemenls , el le retient sur la terre par de sublimes devoirs, el par l'espérance même qui en détache son cœur. Elle sait qu'il y a beaucoup à pleurer , beaucoup à souf^ir en ce beu d'exil, et elle dit : Heureux ceux qui pleurent, heureux cetix qut souffi-ent ! et cette consolation s'est trouvée plu* puissante qu'aucune Dulre.NepenseE pas, cependant, qu'elle néglige d'essuyer ces larmes dontelle ôte !'»• mertume, d'adoucir ces soulfrancesqu'elleensei^ â supporter. Partout elle avait ouvert des asiles 1 l'infortune ; sa tendresse n'oubliait aucune ^iblesse, aucune douleur : elle recueillait jusqu'au remords. Celte soMlude a, de nos jours, paru peu philosophique. On a détruit ces asiles du malheur et du repentir. Renversé en quelques moments, l'œuvre de quatorze siècles s'est évanoui commeun songe de bonheur et de vertu. Ne nous plaignons pas, néanmoins : si la philanthropie du siècle nous a ravi tes belles institutions créées par la foi de nos pères . nous n'avons pas tout perdu, il nous reste la Morgue et lesflletsdeSaint-Cloud.

Remarquez cependant la diffîérence des doctrines et de leurs effets. La philosophie, qui dit à l'homme: Vis pour toi , le conduit â un dégoUt profond de U vie; la religion, qui lui ordonne de vivre pour \r» autres, la lui rend douce ; et le sacriflce de soi. sans lequel nulle société n'existe, est aussi pour i'indjvidd

DD principe de conserva Lion. El l'on ne doit |>3$!i'e[i étonner ; car , si l'on y réfléchit , on comprendra iju'aucun èlre ne se conserve qu'en se conformant à l'ordre, et que l'ordre tui-mËme n'est que l'ensemble des devoirs, ou des rapporis qui unissent chaque être aux autres êtres. Se soustraire à ces deFoirs , ne considérer que soi , essayer de se Faire une félicité , une vie à part , est donc tout à la fois une extravagance et un crime : une extravagance, car nul ne peut vivre seul, ni vivre heureux qu'en obéissant à ses lois naturelles; un crime, car c'est tenter de se rendre indépendant de Dieu, de se mettre à sa place. On s'adore réellement dans ses passions . dans ses désirs ; on y sacrifie tout , et soimême s'il le faut; et le suicide , terrible et dernier acte du culte de soi , n'est en effet que le sacrifice de tout l'bonune à lui-même.

La révolution qui , de)iuis trente ans , s'est opérée dans les croyances, a tellement effacé ou corrompu les idées d'ordre , qu'on a cru que la justice sociale de¥ail être indifférente à ce genre de meurtre. On va plus loin , on veut que la religion soil complice de cette indil!erence; on veut que, sur le cadavreencure sanglant du malheureux qui vient de se tuer , elle appelle les bëuédictions du Dieu qui a M : Tu ne tueras point. Et depuis quand l'homicide est-il une action qu'il sott utile de consacrer au nom du ciel ? Craint-on qu'il n'y ait pas assez de suicides? Sonl-ce les scrupules de leur conscience qu'on veut tran* quilliser? llommes de notre siècle, vous avez des itteniions bien touchantes. Vous parlez de pitié, de miséricorde ; mais le scandale que donnerait l'Église en tolérant le meurtre, à quoi servirait-il à l'infortuné qui n'est plus? Triste pitié qui ne sauve que l'amour-propre d'une famille, en préparant peutêtre le désespoir de plusieurs auties '.

Laissez à la religion ses Iois|; aussi bien vous ne les changerez pas : elles sont immuables comme Dieu même. Occupez-vous plulAt de réformer les vAlres ; il en est bien temps. Tout hébétés de matérialisme , vous vous imaginez qu'il en est de l'ordre social comme de votre philosophie où la mort linil tout ; et le suicide vous parait hors du domaine des lois, parce que le coupable est hors de leur atteinte. Vais ne voyez-vous pas que cet homme qui est mon laisse un exemple qui ne meurt point ; et que CCI exemple, on doit en prévenir les effets? Toute , celle de l'assassin même , n'a pas d'autre

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objet ; car enfin son supplice ne rend pas la vie à sa victime. Si donc l'homme qui se tue donne un exemple funeste, il est juste, il est convenable de flétrir sa mémoire, non pour punir celui qui ne peut plus être puni que par Dieu, mais pour détourner, autant que possible, les autres hommes de ['imiter. Et qui doute que le suicide ne soit nuisible à la société ? Elle ne subsiste qu'à l'aide des lois , par le respect ou la crainte qu'elles inspirent. Or , quiconque se croit maître de sa vie, quiconque est prËt à la quitter, est, de fait, par cela seul affranchi de toutes les lois; il n'a plus de règle ni de frein que sa volonté. Cela est si vrai , qu'à Home le suicide ne devint commun que dans des temps de calamité ; on y eut recours comme au seul moyen de sesoustraire à des lois et à des jugements al)omiaables. Ce fut aussi à la même époque que la philosophie entreprit de le justifier ; et outrant l'erreur, selon sa coutume, elle enseigna qu'on pouvait se tuer pour se dérober aux souffrances d'une maladie incurable , â l'indigence , aux peines de l'âme , ou pour s'affranchir des lois de la nature même.

Des gens qui ne voient dans les actions de l'homme que des résultats nécessaires de son organisation physique prétendent que le suicide est l'effet d'une maladie. Or, disent-ils, voulez-vous que l'on pu nisse les maladies? Non, mais qu'on les prévienne, qu'on en arrête le développemeut. Il y a moins de suicides quand les lois flétrissent ceux qui se tuent. Des lois contre le suicide sont donc utiles à la société. Hais j'ai honle de raisonner sur une supposition aussi fausse qu'abjecte. D'après quoi jugez- vous que le suicide, hors certains cas très-rares, soit l'effet d'une maladie? parce que cet acte violent est contraire àia raison. Mais quel crime n'est pas, dans le même sens, un acte contraire à la raison? 11 ne manquerait plus que de les excuser tous , comme unesuite involontaire du dérai^ement des organes.

EuHn voilà ce qu'on ose soutenir. J'ignore ce que ces doctrines présagent à la société. On peut assurer du moins qu'elles lui préparent des destins nouveaux. Les ]>euples aussi éprouvent je nesais quelle inquiétude , quel dégoAt d'être , qui les sollicite à se detruû^ eux-mêmes. Le mouvement vers la mort est partout et entraîne tout. On dirait que le monde est pressé de finir. Témoins de ce mouvement terrible, le philosophe s'applaudit, le politique s'eflraie, et le chrclicu espère.

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