‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 66 sur 226 · DE L'ORGUEIL DANS NOTRE SIECLE · texte numérisé non relu

DE L'ORGUEIL DANS NOTRE SIECLE

Lorsqu'après avoir considéré Tétat de la société, des doctrines , des lois et des mœurs , on entend certains hommes élever hardiment au-dessus de tous les siècles ce siècle qui leur a été livré , le ridicule de cette idiote ou coupable admiration n*est pas ce qui frappe le plus ; je ne sais quelle pitié mêlée d'effroi s'empare de l'âme à la vue d'un si étonnant excès d'orgueil. On se rappelle cette parole qui descendit si avant dans la cœur de notre premier père : Fous serez comme des dieux; et Ton CHHt voir ses descendants, séduits parleurs désirs, aveuglés par leurs crimes , célébrer dans la nuit , avec une stupide joie , Taccomplissement de cette promesse du génie du mal.

Mais sur quoi donc se fondent ces prétentions haataînes et ce superbe dédain des temps antérieurs ? J'entends parler de progrès des lumières, comme si le monde eût été jusqu'à ce jour enseveli dans des ténèbres profondes , et qu'il attendit depuis six mille ans la voix puissante qui devait enfin les dissiper. Certes , s'il en est ainsi , la génération privflégiée qui , assistant à ce grand spectacle , à cette magnifique création , a vu naître l'aurore de la raison humaine , cette génération sans doute a droit de se féliciter. Mais si , au contraire , elle avait pris le déclin du soleil pour son lever, si ses prétendues lumières n*étaient que d'épaisses ombres, sa raison un délire farouche ou une pitoyable démence, il faudrait Texposer en cet état à tous les yeux , quand ce ne serait que pour apprendre aux hommes jusqu'où l'homme peut tomber, lorsque , méprisant la sagesse antique , il se sépare du passé, et ne veut plus s'appuyer que sur lui-même.

Accordons d'abord à ce siècle vain ce qu'il peut réclamer justement. Qu'on y ait cultivé les sciences physiques avec succès , on l'avoue. 11 est dans la nature de ces sciences d'avancer sans cesse , parce qu'il n'est pas possible qu'en regardant toujours les objets matériels dont elles s'occupent, on n'y découvre aussi toujours des choses qu'on n'avait point encore aperçues. Les sens presque suffisent pour

cela. Aux anciennes observations on en ajoute de nouvelles ; et l'on est content parce qu'on a marché, sans néanmoins être plus près du terme. Les mathématiques ont fait des progrès analogues. On a inventé de nouvelles formules, on en a simplifié d'autres, on a résolu des problèmes qui ne l'avaient pas encore été. Cependant on doit convenir qu'aucun de ces perfectionnements, quoique très-réels, ne saurait être comparé aux grandes découvertes qui ont illustré les siècles précédents, à ces merveilleux efl^orts du génie qui transportent soudain la science au delà de toutes ses limites connues.

Nous ferons sans difiiculté de pareils aveux par rapport aux arts et métiers , pour peu qu'on tienne à la gloire de teindre peut-être quelques étoffes plus solidement, et de mieux filer le coton. Quels que soient, au reste , les avantages de cette espèce dont nous pouvons nous applaudir , il est permis de penser que l'invention dans les arts suppose bien autant de mérite et de force d'esprit que les perfectionnements qui viennent d'ieux-mêmes plus tard, et j'ignore quels noms on opposerait à ceux des fondateurs des belles fabriques de Lyon, des manufactures des Gobelins et de la Savonnerie. Il n'est pas clair non plus que les ingénieurs et les architectes à qui l'on doit le canal du Languedoc, Saint-Pierre de Rome, la façade du Louvre , Versailles et ses jardins, aient été vaincus par aucun de ceux qui ont paru dans la suite.

11 n'y a donc pas trop lieu de vanter la supériorité (le notre siècle en ces divers genres. Aussi n'est-ce pas là-dessus qu'on insiste. On aime mieux présenter des titres moins aisés à vérifier. Ainsi l'on prétend que l'instruction est plus répandue qu'autrefois. On pourrait le contester ; c'est une question qui est fort loin d'être résolue, même en ne prenant le mot d'instruction que dans un sens très-restreint et exclusif des connaissances morales , qui sont la véritable instruction de Thorame. Cependant je veux bien convenir que plus de gens peut-être savent lire, écrire, ce qui n'ajoute pas beaucoup , que je

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