‹ Œuvres complètes de F. de La Mennais (volume 2)Chapitre 67 sur 226 · DE L'ORGUEIL DANS NOTRE SIÈCLE · texte numérisé non relu

DE L'ORGUEIL DANS NOTRE SIÈCLE

sache, aux lumières générales ; que, dans le bouleversement delà société, le peuple a entendu parler d'une multitude de choses qu'il est incapable de comprendre, et qu'il serait heureux d'ignorer : en un mot, qu'il y a plus de mourement et d'inquiétude dans les esprits. On raisonnait moins de la religion quand on avait une religion fixe ; des gouvernements, quand on vivait sous un gouvernement affermi ; des lois , quand elles étaient invariables ; des mœurs , quand on les respectait ; de l'agriculture, quand les disettes étaient moins fréquentes : du commerce, quand il prospérait ; des impôts, quand on ne payait que le quart ou le cinquième de ce qu'on a eu le bonheur de payer depuis ; de l'éducation, quand elle était libre et accessible au pauvre comme au riche. Mais, à tout prendre, ce n'était peut-être pas un si grand mal; et nous avons acheté, ce me semble, un peu cher la facilité de parler de tout.

Enfin voilà ce qu'il est possible d'alléguer, avec quelque apparence , en faveur des prétentions du siècle : tels sont les avantages dont il s'enorgueillit. Voyons ce qu'ils lui coûtent, et ce qu'il a perdu.

Il existait des doctrinesconservéespar la tradition, développées par le temps , et qui étaient tout ensemble, et le fonds de la raison humaine, et la base de la société. Que sont-elles devenues? qu'a-t-on mis à la place ? où sont les vérités qu'on y a substituées? Qu'y a-t-il maintenant de certain? Que croit-on, que sail-oo sur ce qui intéresse le plus l'homme? Convient-on seulement d'un principe d'où la raison . dépossédée de ses antiques domaines, puisse partir pour tenter de nouvelles conquêtes ? Non, tout est nié, tout est renversé ; et c'est sur ces ruines mêmes que l'orgueil proclame la prééminence du siècle qui ne léguera que des doutes à ceux qui le suivront.

Demandez-lui s'il y a un Dieu , un ordre moral, une autre vie après cette vie, une vraie religion, des devoirs, des vertus; ou il le nie, ou il répond : Je ne sais pas. Certes, il y a de quoi être fier d'ignorer ces choses ; et je conçois que les hommes de ce temps prennent leurs pères en pitié. Ceux-ci croyaient ingénument à la grandeur de leur nature; ils pensaient être faits à l'image de Dieu , et leur foi comme leur espérance s'étendait sans fin dans l'éternité. Gvùce aux lumières nouvelles, on s'est désabusé de ces rêveries ; on a eu la joie de reconnaître que cette prétendue grandeur n'était qu'une folle présomption; que cet être immortel, semblable aux animaux, n'était comme eux qu'un peu de boue animée par la chaleur, et, comme eux, avait droit (l'aspirer au néant. Rien n'a paru plus pressé, plus important, que de lui assurer celte haute destinée. Des hommes ont été vus travaillant sans relâche à clFaccr les litres de sa noble origine. Ils ont jeté

sur l'espérance même le voile de leur ftiusse science. L'univers, à leurs yeux, est devenu l'éternel empire de la mort. (Is ont regardé dans le tombeau, et ils ont dit qu'au delà il n'y avait rien.

Les progrès en politique ne sont pas moins merveilleux. Là comme ailleurs on a commencé par anéantir ce qui était, ce qui avait même toujours été, et jusqu'aux notions que les peuples s'étaient constamment formées du pouvoir, des lois , et des institutions nécessaires à l'existence des États. Ensuite on a fait des théories , et surtout des expériences. Dans leur simplicité , nos ancêtres avaient fondé une monarchie qui a duré quatorze cents ans. Nous pouvons les en plaindre : cependant ils trouveraient peut-être des raisons pour excuser une fonte qui les a privés de l'inappréciable avantage de voir comme nous sept ou huit constitutions en trente années, et de vivre sous les douces lois de la Convention et de l'Empire. La stabilité a aussi son prix. Mais, pour que quelque chose soit stable dans la société, il faut des principes fixes, des idées arrêtées, des maximes immuables ; il faut enfin que les esprits soient réglés et contenus par des croyances générales. Jadis il n'y avait rien d'incertain, ni dans les droits ni dans les devoirs , non plus que dans leur fondement. Chacun savait ce qu'il était, ce qu'il devait être. On s'est lassé de cela : vingt-cinq millions d'hommes placés dans les divers degrés de la hiérarchie sociale se sont demandé mutuellement leurs titres, puis ils se sont mis à raisonner, et bientôt après à égorger, confisquer, proscrire au nom de la raison. On écrivit sur les murs liberté^ éff alité, et jamais aucune nation ne subit un plus abject esclavage et une plus afi^reuse oppression.

Jusqu'ici je ne vois pas clairement ce qui justifie l'orgueil du siècle , en ce qui tient à la perfection de l'ordre social. S'agit-il des doctrines? est-ce par ses lumières en ce genre qu'il se croit supérieur aux siècles précédents ? Alors , qu'il nous dise quelles sont les vérités qu'il a découvertes. Il a rejeté les maximes anciennes ; en a-t-il d'autres à leur substituer? Je ne parle pas des vagues opinions , des inconstantes idées de chaque individu : je demande qu'on m'indique la doctrine du siècle. Qu'est-ce que le pouvoir? le sait-il? Sait-il ce que c'est que la loi , ce que c'est qu'un droit, ce que c'est qu'un devoir, ce que c'est que la propriété? Ne fera-t-on qu'une réponse à ces questions? Est-on d'accord sur ce qui constitue un gouvernement légitime, sur les lois fondamentales , sur les principes d'administration , sur quelque chose enfin ? Non , tout est en question, tout est en doute, jusqu'à la souveraineté.

S'agil-if des œuvres? Je vois ce qu'on a détruit; qu'on me montre ce qu'on a fondé. Qu'ont produit

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