LA SOCIÉTÉ
3 juillet 1831.
Dans un ouvrage qui doit bientôt parottre et dont la Gazette littéraire a publié un fragment plein d'intérêt , M. François de Gorcelles nous reproche d'être tombés en de graves méprises, au sujet du Contrat social, sur ce que nous avons dit que la doctrine de Rousseau « consiste fondamentalement à supposer que le peuple n'a d'autre loi que sa volonté^ laquelle crée la justice ; doctrine qui renferme évidemment l'athéisme , et contraire à celle des théologiens catholiques qui soutiennent que chaque peuple est soumis, comme les individus , à la loi divine de justice essentiellement indépendante de sa volonté et promulguée par la conscience du genre humain. »
« Nous pensons , dit M. de Gorcelles , que la doc- » trinedu Contrat socto/ n'est pas complète , et qu'elle » n'explique pas assez comment le peuple , dans tou- » tes les situations où il peut s'occuper de lui-même , » obéit nécessairement à la justice telle qu'il la con- » çoit ; cependant ce fait établi par Rousseau n'en esV » pas moins vrai. Or il n'entend point que la vo*
» lonté du peuple crée la justice, mais que sa volonté » la manifeste plus sûrement que n en sont capables » les volontés particulières. On veut toujours son » bien ; on ne le voit pas toujours. Qu'y a-t-il dans » cet exposé Gdèle qui soit en contradiction avec la » loi divine de justice promulguée par la conscience du » genre humian ? Il est clair que le peuple ne peut » pas parce qu'il veut , mais seulement en vertu de » cette conscience du genre humain qui ne promul- » gueroit pas les lois divines si Dieu n'avoit assujetti » la conscience de chaque individu à des lois natu- » relies , les mêmes pour tous , sans exception de ra- » ces y de lieux et de temps. Ces lois saintes, qu'il » ne faut pas chercher ailleurs qu'en nous-mêmes , » gouvernent la volonté générale, quand des volontés » tyranniques n'y font pas obstacle ; elles nous obli- » gent à vouloir le bien commun, sans qu'elles nous » dispensent de le chercher ou de l'apprendre. »
Rousseau ne parlant nulle part , dans le Contrat social , d'une loi qui lie le peuple , on est contraint , en supposant que le peuple, selon lui , soit lié par une pareille loi , de rechercher , dans les autres écrits de Rousseau, ce que c'est, à ses yeux , que cette loi , et conunent elle oblige. Or tantôt il la place dans la raison , tantôt dans la conscience de chaque individu, indépendamment de toute autorité extérieure; de sorte que la justice, déterminée pour lui par sa pensée actuelle ou son sentiment actuel, n'a d'autre fondement, d'autre certitude, ni d'autre force obligatoire, que ce sentiment et cette pensée même.
DANS LE JOURNAL l' AVENIR. 363
En un mot, ce que chacun estime juste, ce que chacun sent être juste , voilà toute la justice ; et par conséquent la loi, pour chacun, est d'agir conformément à ce qu'il sent et à ce qu'il pense. Telle est la doctrine de Rousseau. Maintenant, je le demande, cette doctrine n'est-elle pas en contradiction directe avec la notion commune et perpéluelle de justice , et ne conduit-elle pas à l'athéisme par la négation qu'elle renferme d'une loi immuable , universelle , essentiellement obligatoire , qu'on la conçoive ou non , qu'on la sente ou non , d'une loi véritablement divine ?
Ce n'est pas tout ; car , suivant Rousseau , le peuple , en tant que souverain ^ n'est même pas lié par ce qu'il pense ou sent actuellement être juste , la loi politique et civile n'étant que sa volonté même , sa vo* lonté pure et indépendante de tout motif moralement obligatoire , de toute règle. Si le peuple , dit-il , veut se faire du mal, qui a le droit de ten empêcher ? En d'autres termes, le droit du peuple prévaut sur la raison^ n'a pas son fondement en elle , ou, comme parle Jurieu , le peuple na pas besoin de raison pour valider ses actes. Or droit et justice étant deux idées inséparables et identiques , il s'ensuit clairement que la volonté du peuple , laquelle , comme nous venons de le montrer , se confond , d'après les maximes du Contrat social , avec son droit , se confond aussi avec la justice , et la crée par conséquent.
Nous ne sommes assurément pas surpris que M. de Corcelles , dont l'àme est si noble et si droite , repousse une ptreille doctrine : mais que ce soit réel-
lement celle de Rousseau , il le prouve lui-même ; et les efforts qu'il fait pour le disculper d'un si grave reproche n'aboutissent qu'à quelques contradictions de plus.
En effet ne pose-t-41 pas en principe avec Rousseau que « Dieu a assujetti la conscience de chaque iVuZt- » vidu à des lois naturelles , les mêmes pour tous?» Chaque individu , comme le dit Rousseau , ne doit donc pas chercher ailleurs qu'en lui-même ces lois qui , pour lui , ne sont en définitive que ce qu'il sent. Mais, dès lors, comment la volonté de plusieurs ou la vohnté du peuple manifeste-t^Ue la justice ^ c'est-àdire ces mêmes lois, plus sûrement que les volontés par-ticulières? Comment devroit-on chercher dans la volonté du peuple ce qu'on ne doit chercher qu'en soi-' mime? Comment enfin la volonté du peuple peut-elle, à aucun degré , manifester ce que je sens , la sensation étant , par son essence, individuelle?
De plus , si Dieu a assujetti la conscience de chaque individu à des lois naturelles, qui sont les lois de la justice , chaque individu doit donc irouyer infailliblement ces lois en soi ; autrement , comment la conscience de chaque individu y seroit-elle assujettie ? La volonté du peuple ne sauroit donc, sous ce nouveau rapport, les manifester plus sûrement que les volontés particulières. Que si , par ce mot assujetti, l'on n'entend que l'obligation morale imposée à chaque individu de s'y conformer dès qu'il les connotlra , il faut chercher hors de la conscience le moyen de les connottre ; et alors on retombe dans tosystème ca-<
DANS LE JOURNAL l'aVENIR. 3G5
tholique d'une révélation transmise traditionnellement : à moins qu on ne place dans la raison individuelle Torigine première de cette connoissance, et son principe exclusif. Mais y dans cette dernière hypothèse, le juste n'est autre chose que ce que la raison de chaque individu conçoit comme tel. «Le peuple, » dans toutes les situations où il peut s'occuper de » lui-même , obéit nécessairement à la justice teUe » qu* il la conçoit. » Or comme il pourra aujourd'hui la concevoir d'une manière y demain d'une autre manière y en réalité c'est lui qui la crée y puisqu'elle varie suivant ses conceptions y et qu'elle n'a plus rien de fixe y d'immuable , de divin. Ce que nous avons dit de la doctrine de Rousseau est donc confirmé par ce qu'en dit M. de Cor celles lui-même. Nous sommes persuadés que la réflexion l'en convaincra y autant que nous serions heureux d'être d'accord, en tout point y avec un homme dont le caractère et le talent nous inspirent une si profonde estime.