TOME
34 LETTRE ATI RÉDACTEUR
contre toute une classe d'hommes auroit le caractère de la passion , et de plus seroit une sottise ; car elle supposeroit qu'on tire toujours les dernières conséquences des principes qu*on professe , ce qui certes est bien loin d'être vrai. D est fort peu de gens qui ne soient pires ou meilleurs que leurs doctrines; et je n'ignore pas qu'à la religion près , il existe beaucoup de protestans qu'on ne sauroit trop estimer.
Aussi y dans le seul endroit où j'ai parlé d'eux en même temps que des jacobins, les ai-je soigneusement distingués de ces révolutionnaires. Voici , en effet , comme je m'exprimois, il y a six ans, dans le Cmk' sénateur^ à l'occasion des sociétés bibliques , dont j'essayois de montrer le danger, signalé également par plusieurs membres de l'Église anglicane :
(( Croit-on convenable d'exciter le fanatisme relî- » gieux , et ne sauroilnm se contenter du fanatisme pfH » litique ? Trouve-t-on qu'il n'y ait pas en France » assez de causes de division , assez de semences de » discorde? Envions-nous à l'Allemagne et à TAn- » gleterre la multitude de leurs sectes, et la confusion » de leurs doctrines? Est-ce que les jacobins ne nous » suffisent pas? nous faut-il encore des puritains, » etc.
Étonné qu'on me fit dire ce qu'assurément je n'ai pas dit , j'ai voulu voir moi-même dans la Revue protestante le passage qui contient cette fausse imputation ; et j'ai lu en effet ces paroles :
(( Le protestantisme se trouve en France dans une position assez difficile. Placé entre M. de La Mennais qui le traite àe jacobin, d'un côté ^ et quelques jAî-
nu MÉMORIAL CATHOLIQUE. 35
losophes qui le traitent de romanltque^ de l'autre ; il lui faut répondre et au prilre qui le redoute et le calomnie f et au doctrinaire qui ne le connoit pas et le juge. »
MM. les doctrinaires répondront pour ce qui les concerne ; et après tout il importe assez peu , à mon avis , que le protestantisme soit romantique ou ne le soit pas. Il seroit pourtant difficile de nier que la littérature protestante ait un caractère à part; et c'étoit, en un autre sens , un terrible romantisme que celui de Luther, de Zwingle , de Jean de Leyde , de Calvin , de Buchanan , de Knox et de Cromwel.
Mais , pour en venir à ce qui me regarde , je n'ai jamais écrit, comme on me Timpute, que le protestantisme fùtyocobtn : et le fait sur lequel la Revtie m'intente une accusation de calomnie est matériellement faux ; ce qui place sa sincérité précisément dans la position où elle nous assure que k protestantisme se trouve en France : je veux dire dans une position assez difficile.
Afin de l'aider à en sortir, nous ne ferons aucune difficulté de lui avouer que , quoiqu'il y eût de l'inconvenance à traiter en général le protestantisme de jacobin, il est très vrai cependant que le principe de ses doctrines est favorable aux révolutions , et que le calvinisme en particulier , brouillon et séditieux dès son origine , a troublé l'ordre public partout où il s'est établi, et n'a pas peu contribué à répandre en Europe Tcsprit républicain. Il ne sera pas inutile d'appuyer cette vérité par des témoignages que la Revue prote»* tante ne sauroit récuser pour la plupart.
im LETTRE AU REDACTEUR
Nous n exigerons pas d elle qu'elle en croie François P% lorsqu'il disoit , au rapport de Brantome, que « le calvinisme , et toute autre nouvelle » secte y teodoit à la destruction des royaumes , mo- )) narchies et dominations (1). » Cependant ce monarque n'étoit-il pas excusable de porter du calvinisme un pareil jugement lorsqu'on voit Calvin déclamer dans ses écrits, contre Y autorité sanguinaire des rois (2) et leur licence féroce (3); les soumettre aux trois ordres de rËtat(4)y qu'il déclare être les tuteurs du peuple (S) : les engageant à le protéger contre Yoppressiqn insa^ lente de ces mêmes rois (6), leur reprochant leur inaction comme une perfidie (7) , et les accusant de trahir la liberté qu'ils dévoient défendre (8) ?
On connott les maximes de Paré, les P^indiciœ contra tyrannos d'Hubert Languet^ plus connu sous le nom de Junius Brulus , et qui écrivit cet ouvrage séditieux « pour encourager, dit le protestant d'Au- » bignéy les réformés à la conjuration d'Amboise(9).»
On connolt , pour nous servir des expressions de GrotiuSy le «livre exécrable de Boucher (10) ,» et ce-
(0 Dames t7/tMlrr«, pag. 309.
(i) Sanguioaria regum insoIcDtium »cGptra.
(•3) Fcrocienti rcguin licentia.
(4) Qai fanguntur in singolis regiiis très ordines.
^5} Ciijas se Dei ordinatione lulore^ posilos DÔnint.
(G) Rogihus humili p1cl)ecala^ iiisaltantibus.
(7) Eorum dissimulalioncm nefaria perfidia non carerc afllrmein.
',8) Popiili libertalcm fraudulcnler produnt.
(9) D'Aubigné, Hisl. Univ., 1. 1, liv. II, ch. XVII , p. 124.
(10) Liber flagiliosissimus Boucherti de abdicationc Hcnrici tcrtii Galliamm rcgis , non argumcnlis tanlum , sed et Terbis dei umpUis
DU MÉMORIAL CATHOLIQUIi:. 37
lui du ministre Hugues Sureau du Rozier, « par lequel » ils'eflbrcey dit encore un protestant , de montrer » qu'il est loisible de tuer roi et reine nevoulant obéir » à la religion prétendue réformée et porter le parti » protestant (1). »
On sait avec quel zèle le réformateur Knox , que Calvin appelle son coadjuleur (2), et que Bèze qualifie à^apôtre de V Ecosse (3)j excitoitles peuples à prendre les armes, et les délioit de leurs sermens de (idélilé , si les princes refusoient de réformer à sa façon TËglise de Dieu (4).
Un des premiers prédicans qui introduisit la réforme à Genève nous est dépeint par Érasme comme (( le plus menteur^ le plus violent et le plus séditieux » des hommes (5). »
Lorsqu'on se rappelle après cela l'histoire politique et religieuse du 16'"'' siècle , on n'est pas surpris que Jacques P'', quoique élevé dans le protestantisme , représentât, dans un discours au parlement d'Angleterre (6), les calvinistes comme des gens inquiets
est, non exMarcana aut Fantarcila, sedc Junio Brulo. jippeiid. de Anleeh,^ p. 59; Amsielod., 1641.
(\) Lacroix du HaiDe, Bibliolh. française, p. 173.
(2) Lieet snbdilis , si principes nolaerint , imo si opns esset , yi et armis religionem reformarc : si principes adTersùs Deum et yeritates ejas tyrannicè se gérant , subdili conim a juromenlo fidclilalis absolyimtur. Brcrleios , As$ertiones icandalosœ.
(3) In Dei yero colla inslaorando relut apostolum. Boz. , EpisL thêolog. 74.
(4) CaWin , episL 309.
(5) Habetis isUiic in propinquo evan{;elistom Pharolluni, quo nihil Tidi unquam mendacius, yiolentius autseditiosiu5.£'fa<m.;Ub. XV III „ epist. 30.
(6) Le 1'^ mars 1004.
et lurbuleDS, ennemis de toat ordre et de toute subordination. « Gardez-yous d'eux, disoit-il à son fils, » gardez-vous d'eux comme de ce qu'il y â de pire : » c'est une véritable peste pour l'Église et pour TÉ- » tat (!)• » Charles P*^ ne fut , dans la suite , que trop à même d'apprécier la sagesse de ce conseil.
Après s'être laissé séduire par la prétendue réforme, Bodin l'abandonna : voyant que ce parti s'armoit en tous lieux contre les souverains , soutenoit qu'on pouvoit renverser leurs trônes, et allumoit un vaste incendie par ses écrits séditieux (2).
« Partout où les disciples de Calvin ont été en force, » ils ont troublé l'État (3), » dit Grotius. Un autre protestant , cité en note , parle d'eux en des termes encore plus sévères (4), mais dont la sévérité semlbe être justifiée par cet aveu du ministre Jurieu : (c Le )) cardinal de Richelieu ôtant aux prétendus réformés » leurs places de sûreté , agit plutôt par une sagesse » politique, que par un zèle de religion. Il voyoit que » c'étoit un État dans un État^ et que ces villes étoient
(!) Ab hoc génère, inqoit, qood c«Te pejos, flli» caye tibi, qui germanœ ac yeras pestes sont Ecclesi» el ReipobUcs. Defens, reg. ,. pag. SSl.
(S) Si cum Tiderem obiqne tubditos in principes armari , iibros etiam relati faces ad rerum pablicamm incendia palam proferr^ , qoibus docemur principes diTinitus hominnm generi tribatos , tyrannidis objecta specie de imperio detorliare ; ego boni Tiri aat boni ciris esse negari saom principem quantamyis tyrannam nlla ralione yiolare. Bodin, de Republ., lib. II , cap. V, p. SOS.
(3) Calyini discipoli , ubicamque inyaluere , imperia torbaTenint.
(4) SediUosi et tnmnltaosi sunt , pacis publies^ et tranquillitatia politic» tarbatores, quorum hoc onicum institotuni est, nt scditionom factiones , tomaltuum dîssidia , ac tandem csBdem et sanguini& effusionem procurent Joan, Sckulse,
» des retraites de rebelles et de micontens (1). » Je pourrois aisément multiplier ces témoignages , et les appuyer d'une multitude de faits incontestables : car enfin il y a eu des troubles , des guerres civiles , des réyolutions en Europe depuis deux cents ans , et l'on en connolt assez les causes. Quant à la question de savoir si la réforme a, depuis, changé de maximes, c'est à MM. de la Revtie protestante qu'il appartient sans doute plus qu'à personne de nous l'apprendre; et celui-là même qui nous reproche faussement d'avoir calomnié le protestantisme , en le traitant de jacobin , n'a pas craint d'imprimer, il y a peu de temps , ces naïves paroles : (c Si la réforme a » fait la révolution, c'est son plus bel ouvrage. » Or il me semble que les jacobins ont bien été pour quelque chose dans cette révolution qui pourroit être le plus bel ouvrage de la réforme.
Quoi qu'il en soit , je ne comprends pas comment la Revue protestante refuseroit aux catholiques le droit de juger le protestantisme conune l'ont jugé tant de protestans, et conmie elle le juge elle-même.
J'ai l'honneur d'être , Monsieur, etc.
L'abbé F. de La Mennais.
(1) Politifgue du clergé, p. iO.
■ . ii^in
irfr
LETTRE
àU RÉDACTEUR
KN BÉrORSI