TOME
50 Sun UNE ATTAQUE
honnête homme , mais il a souvent le malheur de ne pas comprendre ce qu*il lit; de sorte qu'en croyant réfuter son adversaire, il ne réfute ordinairement que ses propres imaginations : ce qui rend assez pénible la tâche de lui répondre , et encore sans qu'il en résulte aucune utilité réelle.
Veut-on savoir comment il a entendu la Défense de l'Essai y et comment il lattaque : «M. de La » Mennais, dit-il, s'efforça de prouver dans cet écrit » que sa doctrine avoit été connue , en partie , de )) saint Augustin, de Descartes, de Malebranche, de » Leihnitz , de Bacon , de Pascal , de Bossuet , de » Nicole , d'Euler ; mais que ces grands hommes n'a- » voient fait qu'apercevoir la vérité qu'il lui avoit » été donné de publier tout entière. Nous avons pu- » blié, en 1824 (juillet), des Obsenaiions critiques » sur la Défense, Nous avons prouvé dans cet opua- » cule , en produisant les textes , que les passages » rapportés par l'auteur de la Défense n'étoient pas » cités avec exactitude , et que cet éloquent écrivain )) étoit réfuté par les autorités mêmes qu'il invoque (1).
Il est bon d'abord de faire observer que ce que M. Flottes appelle ne pas citer avec exactitude ^ c'est ne pas citer suffisamment selon lui ; de sorte qu'à moins de transcrire les ouvrages entiers de Descartes, par exemple, et de Malebranche , il auroit toujours autant de raison de prétendre qu'on ne les a pas cités exactement. Or, on voit qu'il faudroit dès lors, pour
(I) M, l'at}bé F. de La Mmnait réfuté par les autorités mêmes qu'il invoque, etc. , p. 6.
DIRIGÉE CONTllE M. i/aBBB DE LA MENNAIS. 51
répondre à M. Flottes d'une manière qui le satisfit ^ une assez jolie collection de volumes in-folio ; et il doit concevoir y ou, en tout cas, les autres concevront pour lui, qu'on peut bien, sans manquer aux égards dus à sa personne , à son canonicat honoraire , et même à sa dignité de professeur de philosophie, n'être pas très disposé à entreprendre un pareil travail.
A quoi d'ailleurs reviendroit-il ? et qu'est-il, de bonne foi, possible de dire à un homme qui s'est persuadé que M. de La Mennais se proposoit, dans la Défense de F Essai, d'établir sa doctrine sur l'autorité de Descartes, de Malebranche, de Leibnitz, de Bacon , d'EuIer , ou, en d'autres termes, de prouver que la doctrine qu'O défendoit étoit la même que celle qu'il combattoit? A l'exception de M. Flottes et de Vhabile théologien qui rend compte des romans , contes, nouvelles en prose et en vers, dans les Débats, quiconque a parcouru seulement la Défense de F Essai sait que le but de l'auteur est de montrer que la philosophie cartésienne ne donne aucune base solide à nos connaissances, et aucune règle sûre à nosjugemens.
Sur le premier point, M. de La Mennais fait voir, par les aveux mêmes des philosophes cartésiens, qu'ils ne sauroient être certains d'aucune chose, à moins d'être certains auparavant de l'existence de Dieu , et que , ne pouvant dès lors se prouver l'existence de Dieu que par un paralogisme évident, il leur est impossible de sortir de l'incertitude universelle où ils se sont d'abord placés, et qu'ainsi leur système conduit au scepticisme absolu.
Mais est-il bien vrai que les cartésiens aient fût l'aveu qu'on leur prête? C'est ce que chacun peut vérifier. Quant à nous, voici, encore une fois, ce que nous lisons dans Descartes :
« Je remarque que la certitude de toutes les autres » choses dépend siabsolwfMfU de l'existence de Dieu, » que sans cette connoissance il est impossible de » pouvoir jamais rien savoir parfaitement.
» Car quoique je sois d'une telle nature qu'au»- » sitôt que je comprends quelque chose parfiiitement » je ne puis m'empécher de la croire vraie , néan- )) moins, parceque je suis aussi d'une telle nature que » je ne puis pas avoir l'esprit continuellement attaché » à une même chose, et que souvent je me ressouviens » avoir jugé une chose être vraie : lorsque je ceasi; » de considérer les raisons qui m'ont obligé à la juger » telle , il peut arriver pendant ce temps-là que d'ao- » très raisons se présentent à moi , qui me feroient » aisément changer d'opinion , si j'ignorois qu'il y » eût un Dieu; et ainsi je n'aurois jamais une vraie » et certaine science d'aucune chose que ce soit, mais » seulement de vagues et inconstantes opinions...
» Et ainsi je reconnois très clairement que la cer- » titude et la vérité de toute science dépend de la » seule connoissance du vrai Dieu; en sorte qu'avant » que je le connusse , je ne pouvois savoir parfaite- » ment aucune autre chose (1). »
Mais s'il peut arriver, comme Descartes le dit dans le passage qu'ont vient de lire , que la même
(l) H^^^^' ^> P* '^^' f^époMê aux secondes Objeettims, p. 161.
DUVIGÉE CONTRE M. l'aBBÉ DE LA MENNAIS. 53
chose nous paroisse alternativement vraie et fausse ^ quelle règle infaillible de jugement trouverons^ous en nous-mêmes? Et quand il existeroit une telle règle, comment chacun de nous s'assurera-t*il de sa certitude? Il seroit superflu de répéter ce qu'a dit làdessus M. de LaMennaiSy et nous défions d'y répondre rien de sensé.
Pour venir maintenant au dernier écrit de M. Flottesy nous commencerons par le remercier d'avoir fourni une autorité d'un très grand poids, et généralement ignorée y en faveur de la doctrine du sens commun. Cette grave autorité est celle de Pellisson , qui y dans un ouvrage très difficile à trouver , dit M. Flottes, et qui a pour titre Réflexions sur les Différends de la Religion, « se proposoit de combattre Tm- » différence religieuse, qui, suivant ses propres expres- » sions, semblait devenir insensiblement la religion do-- » minante , et de ramener les protcstans dans le sein. » de l'Église catholique (1). » En voici quelques passages cités par M. Flottes (2) , qui rendroit un vrai service à la religion s'il se décidoit à faire réimprimer l'ouvrage entier.
« Tâchons à nous élever avec lui-même (le savant), » et faisons-lui remarquer, s'il nous est possible , que, » par les propres principes de son savoir , toute la » certitude humaine , celle des sens, celle des lumières » naturelles , celle des mathématiques, celle de toutes » les sciences telle qu'on la peut avoir, celle de toute
(1) M, l'abbé F. de La Minnais réfuté, etc., pag, fl. (S) Ibid., pag. 12 et raiv.
h la sagesse politique et humaine , est fondée sur celte » autorité du grand nombre ; et que cette autorité a » un fondement étemel et inébranlable , c'est-À-dire » Dieu même.
» 0 principe éternel de toutes choses ! 6 principe » tout intelligent et tout bon ! non seulement il est » certain que vous êtes; mais que si vous n*étiex pas, )i nous n'aurions rien de certain. J'adore , dans la » certitude de mes propres seas^ la certitude de votre » être , de votre sagesse et de votre bonté ; et je coai- » prends aisément qu'il n'y a rien de vrai que par » vous , qui êtes la vérité même !
» Après la certitude des sens vient la certitude » des lumières générales, répandues dans tous les » esprits, en tous les climats, parmi tous les peuples; » dont néanmoins quelques extravagans se sont mo- » qués , et dont nous n'aurions aucune certitude sans » l'autorité du grand nombre.
» Sans ce fondement inébranlable , point de con- » noissance certaine , point de société , point de re- » ligiou surtout. Car quiconque prend un fondement » contraire , U ne lie pas les esprits ensemble , il les » délie ; il permet, ou, pour mieux dire, il ordonne » à chacun de croire et de faire ce qu'il lui plaira.
» Tout étoit certain dans l'origine entre les pre-* » miers hommes, à qui Dieu s'étoit découvert lui- » même, n
On ne se seroit certainement pas attendu à trouver des passages si frappans sur l'autorité du consentement commun^ dans un livre où l'on combat Y Essai