‹ Œuvres complètes de F. de La MennaisChapitre 92 sur 108 · LE PAPE · texte numérisé non relu

LE PAPE

fS décembre 1830.

L'Église a perdu son chef et la chrétienté son père ; le monde catholique est orphelin. Mais il est écrit : Non relmquam vos orphanos, veniam ai vo$ ; et bientôt j selon sa parole , le Christ apparottra de nouveau parmi nous , dans la personne du Vicaire qu'il s'est déjà choisi , bien qu'il soit encore inconnu des hommes.

0 toi que nous pleurons y pontife saint , dont la grande âme a porté avec tant de vigueur et de calme le poids aujourd'hui si pesant de la sollicitude de toutes les Églises ; toi qui as gémi avec nous , souffert avec nous, et qui y de ton lit de douleur, bénissant pour la dernière fois la viUe et le monde , as jeté sur tes enfans un regard triste , un dernier regard de père, mêlé de crainte et d'espérance : nous te rendons grâce de ta tendresse qui jusqu'au bout n'a point défailli, et nous te supplions de nous aimer, de nous aider encore de ta puissante prière, là où maintenant tu reposes, dans la demeure de paix que t'a ouverte, nous Tcspérons , la miséricorde immense de notre Dieu.

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Et (oi qui, de toute éternité , dans les secrets conseils d'en-haut , as aussi été sacré Père de tous les chrétiens; toi que nous ne pouvons encore nommer par ton nom, notre foi te salue d'avance : nous apportons d'avance à tes pieds Thommage de notre soumission sans bornes, et d'un amour indéfectible, qui, nous en avons la confiance, t'adoucira le dur labeur, les chagrins, les soucis qui bientôt courberont ta tète vénérable.

Et pourtant elle est belle aussi, et, quand on la regarde avec foi, merveilleusement consolante, la mission que la Providence semble avoir réservée au pontife que nous attendons. Jamais, depuis l'époque où s'accomplit la délivrance de l'univers, il n'en fut de plus élevée ; car elle commencera pour le christianisme une ère nouvelle, une ère de salut, de force et de gloire, d'une gloire telle que toute gloire passée pâlira devant son éclat.

Relégué peu à peu dans la famille , sans influence directe sur les gouvernemens, gêné, opprimé de mille manières , séparé de la science qui s'eflbrçoit de se créer une vie à part , étranger pour ainsi dire au sein de la chrétienté, il n'a pu diriger, durant les derniers siècles, le développement social, et ce développement dès-lors s'est nécessairement opéré sous l'influence de deux principes, l'un de pure raison, abstraction faite de toute croyance obligatoire , lequel a dû produire l'anarchie intellectuelle ; l'autre de pure force, abstraction faite de tout droit originairement divin , lequel a dû produire le despotisme politique. Et comme

ce qui manquoit à la société sont des conditions rigoureuses de son existence , il y a eu désordre^ souffrance et enfin révolution, c'est-à-dire un immense effort pour rentrer dans Tétat normal. La tâche du pontificat, au milieu de cette crise, sera de rétablir Téquilibre rompu de la nature humaine et de ses indestructibles lois, en opérant de rechef Tunion intime de la foi et de la science, de la force et du droit, du pouvoir et de la liberté.

Mais avant tout il est nécessaire qu'il recouvre la sienne , et c'est là lisiblement le but prochain de la Providence dans les grands événemens qui se passent sous nos yeux. L'Église étoit aux fers : Dieu brise ses fers par les mains des peuples , afin que FËglise affranchie rende aux peuples ce qu'elle a reçu d'eux, et les régénère en affermissant Tordre et la liberté, qui ne sont unis, ne peuvent être unis que par elle. De Rome maltresse d'elle-même , et dégagée des liens dont Tenlaçoient depuis des siècles les souverainetés temporelles, émanera tout ensemble et le mouvement régulier qui portera les nations chrétiennes vers les magnifiques destinées qu'elles ne font qu'entrevoir encore, et la vivifiante énergie qui, pénétrant les peuples jusqu'ici rebelles au christianisme, constituera dans l'unité, selon les promesses divines, l'humanité entière : JLi erù unum ovile et unus pastor.

Qui ne voit que tout se dissout, mais se dissout pour renaître? Non, la vie n'est pas épuisée dans le monde : au contraire, elle déborde de toutes parts; et les ravages dont on gémit viennent de ce que le fleuve ne

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s'est pas encore creusé le lit où il doit couler. Les époques de transition furent toujours des époques d'orages : mais Torage n*a qu'un temps. Déjà dans le sein de la confusion que produit le renversement de Tancien ordre ^ se manifestent les élémens d'un autre ordre plus parfait qu'en fera sortir le christianisme. De même que sur les décombres de l'empire romain , et pendant que les barbares , se croisant du Nord au Midi, passoient et repassoient sur ces vastes ruines, il construisit l'imposant édifice de la société du moyenâge, ainsi sur les débris de cet édifice usé il élèvera une autre société qui ne sera encore que l'expression de l'état où le genre humain , par un développement progressif, est parvenu sous son influence ; développement intellectuel et moral, qui amène et nécessite un développement proportionnel de liberté : car Thomme, comme l'enfant, doit croître en liberté, à mesure qu'il croit en intelligence. Et n'est-ce pas de la sorte qu'originairement le christianisme , peu à peu fécondant les germes primitifs du vrai et du bien ensevelis jusquelà dans la nature humaine , abolit l'esclavage et créa ce que parmi nous on appelle le peuple? Ce qui se passe maintenant , quelle que soit la différence qu'y apporte le mélange d'un principe divers mais plus foible, n'est au fond que le prolongement de cette action libératrice qui s'étendra dans les siècles à venir, jusqu'à ce. que l'homme, ayant parcouru le cercle entier de son perfectionnement possible ici-bas , se transforme, selon les lois de sa nature immortelle, pour entrer dans un nouvel ordre de développement qui no TOME 10. 14

se consommera jamais^ parce qu'il s'opère dans le cycle infini de Téternité.

Dix- huit cents ans se sont écoulés depuis que TÉvangile fut annoncé aux peuples. L'Évangile a-t-il vieilli? Il ne vieillira pas plus que Dieu même; il est la loi dernière ^ la loi parfaite de l'humanité ^ et aussi se soumettra-t-il l'humanité entière. Les schismes qui long-temps arrêtèrent ses progrès en divisant l'Église^ touchent à leur fin. Épuisé comme doctrine, le protestantisme est venu mourir sous la main des gouvememens qui le façonnent à leur gré, et le plient sans résistance à tous les besoins, à tous les caprices de leur politique. Réduit, dans ce qu'il a d'individuel, à une sorte de philosophie humaine , et , dans ce qu'il a de public, à un vain style cérémonial , presque nulle part il n'offre aujourd'hui l'apparence même d'une religion : temple vide où l'on n'entend plus que des voix qui disent : I^s dieux sont partis I Quand la puissance qui conserve et transmet la vie que le Christ est venu apporter sur la terre , soufflera sur ces ossemens arides, alors ce sera comme au dernier jour, lorsque les générations éteintes se lèveront soudain de leurs tombeaux.

Et maintenant tournez vos regards vers l'Orient : voyez Tislamisme s'écrouler avec k*s institutions politiques auxquelles son existence est irrévocablement attachée. Au-delà voyez la même cause agir dans l'Inde, et miner journellement les seules bases qui soutiennent encore le vieil édifice religieux de ses opiniâtres habitans. Voyez la Chine elle-même, conservant à la

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vérité ses lois antiques, mais privée désormais presque entièrement de Tesprit qui les animoit et en faisoit la force. Oui, certes , il se prépare quelque chose d'extraordinaire ; une grande époque approche, ou plutôt elle commence déjà : Jam àtbe$cii messis. La civilisation chrétienne , à l'étroit dans ses anciennes limites , presse sur tous les points la barbarie qui cède et recule devant elle. Bientôt une parole puissante et calme prononcée par un vieillard dans la Cité-Reine, au pied de la croix, donnera le signal, que le monde attend , de la dernière régénération. Pénétrés d'un esprit nouveau, conduits à la science parla foi , à la liberté par Tordre, les peuples ouvriront les yeux et se reconnottrontpour frères, parce qu'ils auront un père commun ; et fatigués de leurs longues discordes, ils se reposeront aux pieds de ce père , qui n'étend la main que pour protéger, et n'ouvre la bouche que pour bénir.

DE LA POSITION DE l'ÉGLISE DE FRANCE.

6 jaoTier 1831.

Jamais , depuis son origine , l'Église de France ne s*étoit trouvée dans une position semblable à celle où l'a placée notre dernière révolution , et c'est ce qu'il lui importe de bien comprendre; car de là dépendent ses destins futurs et son existence même. Exposée à des périls chaque jour croissans ^ mais aussi consolée par une grande espérance qui luit sur elle du sein de la tempête^ comme Taurore d'ime vie nouvelle^ son avenir ne peut désormais demeurer long-temps indécis; il faut qu'elle choisisse entre une ruine entière et une magnifique régénération. Dieu Ta remise , en quelque façon, dans les mains de son conseil; il a voulu qu'elle seule prononçât sur elle-même , qu'elle renaquit plus belle et plus forte par la liberté^ ou qu'elle expirât dans la honte d'une servitude irrémédiable , selon la résolution quelle prendroit : époque , nous le répétons, unique dans son histoire et dans celle d'aucune autre Église ; époque fatale qui décidera de la vie ou de la mort du catholicisme parmi nous.

Et pour parler d'abord dés périls qui le menacent, qui ne voit d'un coup d'œil ce que doit devenir une

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religion dépendante du pouvoir temporel et de tous ses cigens, dans un pays où ce même pouvoir n'a, comme fcly aucune religion^ et peut, comme individu, en professer une différente? Qu'on juge de ce qui se fera par ce qui s'est fait, et en France, et partout, et dans tous les temps : car, que les hommes le veuillent ou non , les mêmes causes produisent constamment les mêmes effets; et à quelque degré qu'on subordonne le principe spirituel au principe matériel de la société, celuici , par sa nature , passionné , aveugle , envahissant y aura bientôt totalement asservi l'autre.

A peine le christianisme fut-il déclaré la religion de TEmpire que les Césars, prêtant leur appui à l'hérésie arienne, espèce de déisme abstrait et stérile, faillirent plonger le monde dans une barbarie analogue à celle où le mahométisme retient tant de nations depuis douze siècles. Une lutte gigantesque s'établit entre la puissance intellectuelle, qui devoit régénérer Thumanité , et la puissance politique qui la poussoit vers un nouvel abtme. La première triompha; mais les Églises d'Orient, soumises de mille manières à l'influence mortelle de l'administration et de la cour intrigante, tracassière et jalouse des monarques byzantins, opprimées par le despotisme qui faisoit et défaisoit les évêques presque à son gré , finirent , et bien vite , par s'éteindre dans le schisme.

Un enchaînement de causes qu'il seroit trop long de retracer ici, ayant fait passer, au moyen-âge , les bénéfices ecclésiastiques sous le régime féodal, qui devint peu à peu le mode général de possession et, pour

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ainsi dire^ la constitution universelle de la propriété en Europe^ les empereurs d'Occident saisirent ce pré* texie pour disposer selon leurs caprices des plus hautes dignités de TÉglise et en traGquer indignement. Elssayant d'asservir la papauté elle-même et de constituer au-dessus d'elle la tyrannie de la force brute devenue le pouvoir suprême de la chrétienté , ils tendoient à abolir la notion même de tout droit véritable; et l'on ne sauroit se faire aujourd'hui c[u'une idée très imparfaite de la profondeur du désordre , de la dégradation et de la servitude où ils auroient précipité les peuples affranchis par le Christ ^ si Grégoire VII , ce grand patriarche du libéralisme européen^ n'avoit, ainsi que ses successeurs, défendu contre les violences et les prétentions impériales la suprématie de l'intelligence, ou la souveraineté primitive de la justice et du droit , avec un zèle , une énergie , une persévérance , qui sauvèrent et l'Église, et le christianisme , et la civilisation, et la liberté.

Toutefois, dans les siècles postérieurs, la liberté des peuples et celle de l'Église , attaquées de rechef par les princes que favorisoient les circonstances , furent progressivement envahies, détruites, et l'on sait dans quel odieux et humiliant servage languis^ soit en particulier l'Église de France sous le dur despotisme des parlemeos et le despotisme corrupteur et dès lors plus dangereux de la cour ; et certes il est digne de remarque qu'à cette époque d'esclavage dans Tordre religieux correspond , dans Tordre politique, le plein développement de l'absolutisme, qui ^

au milieu des peuples déclarés corps et &mes i'inamissible propriété de leurs cbefs^ ne laissa subsister pour toute règle , pour toute loi que la volonté d'un seul.

Le christianisme se mouroit , la révolution éclate ; elle adopte y en haine du clergé à qui sa position et ses principes serviles avoient ôté cette puissance morale qui est la vie des institutions ^ les maximes qu'il avoit adoptées lui-même pour complaire au pouvoir qui s'étoit dit, dans son orgueil , que tout, et la religion, et Dieu même devoit relever de lui. L'Église continue d'être subordonnée à l'État ; elle lui demeure unie en ce sens, et le fruit de cette union est le scbisme constitutionnel , suivi bientôt de l'abolition du culte et de la proscription des prêtres. Us respirent sous le Directoire durant quelques courts instants : puis, persécutés de nouveau, le pouvoir d'alors commande à ses agens de désoler leur patience. Mais, chose qui doit, aujourd'hui surtout, frapper ceux qui ont conservé le souvenir de ces épouvantables temps, jamais la puissance de la foi ne fut si grande, ni la piété si vive qu'à cette époque où la religion n'avoit d'appui qu'elle-même.

Bonaparte sut démêler ce qu'il y avoit de force en elle ; et s'élevant au-dessus des passions des hommes qui l'entouroient , il voulut faire servir cette force à ses desseins. Il relève les autels, non pour Dieu, non pour les peuples, mais pour lui, pour affermir son autorité naissante. Tout pouvoit passer dans la tête de cet homme , tout, excepté la liberté. Il traite avec

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le pape, signe un concordat, qui, autant qu*alors il étoit possible , assure les droits de l'Église , et le lendemain paroissent les lois organiques qui ôtent à rÉglise son indépendance , la placent sous un joug de fer, et contre lesquelles le pontife romain dut protester solennellement.

Comme les gouvernemens qui Tavoient précédé, la Restauration crut que , bien loin d'aflVancbir TÉglise , il falloit soigneusement la tenir aux fers. La religion ne fut à ses yeux qu'un moyen de la politique, et le prêtre un homme qui administre, pour un salaire convenu, au proGt du pouvoir, la conscience des peuples. De là tout ce que nous avons vu , ce mélange incohérent de respects extérieurs et de défiances secrètes, ce système inmauable de précautions jalouses, ce bizarre assemblage d'actes et de paroles contradictoires, de faveurs et de lois oppressives : obscur chaos au fond duquel le soupçon, le dépit, la peur, la bienveillance , la haine , décidoient chaque jour au hasard des destinées de la France catholique.

Qui peut dire combien de temps encore la religion auroit pu subsister sous ce régime funeste? Â mesure que le pouvoir la forçoit de prendre un caractère politique plus marqué, les peuples s'éloignoient d'elle avec un mépris et une aversion dont le principe originaire n'étoit pas l'absence de foi , mais cette immense douleur qu'éprouve la créature foible et souffrante, lorsqu'au fond du sanctuaire où elle cherchoit Dieu, elle n'aperçoit que l'homme. Le Christ

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ne sert pas^ n'obéit pas, car il est roi, le Roi des rois ^ le Dominateur de ceux qui dominent^ et maintenant plus que jamais TÉglise ne sauroit être dépendante du gouvernement, à un degré quelconque, sans tomber en peu d'années dans un véritable état de mort. Observez, en effet, qu'en vertu même du principe qui le constitue, le gouvernement doit être étranger à toute religion , et que dè»-lors l'Église dépendroit d'un pouvoir! qui non seulement n'a sur elle aucun droit , mais d'un pouvoir hostile en ce sens qu'il doit, par la nature de son institution , regarder comme indifférens , c'est-à-dire comme faux , ses dogmes , ses préceptes, son culte. De plus ce même gouvernement a, de fait, hérité de toutes les préventions, de toutes les défiances dont l'Église catholique est depuis longtemps l'objet, ainsi que de toutes les maximes que ses ennemis ont inventées pour l'opprimer, et qui forment, en ce qui concerne ses rapports avec l'État, la base des législations modernes. Ceci n'est que trop incontestable : et, d'une autre part, que le gouvernement veuille faire de ces maximes la règle de sa conduite envers l'Église, il ne le dissimule en aucune façon; et certes il s'est pluà nousen donner des preuves plus que suffisantes. Nous passons sous silence les nombreuses vexations de détail qui peuvent être attribuées aux passions particulières de quelques uns de ses agens, bien que son devoir strict fût de réprimer et de punir ces agens ; ce dont cependant il n'existe pas un seul exemple , du moins que nous sachions. Nous ne considérons que les actes émanés

directement du ministère. On y remarque une double tendance : la première , de lier de nouveau la religion à la politique , malgré les conséquences funestes , pour TÉtat comme pour TÉglise, qui sont naguère résultées de cette liaison, malgré Topinion publique qui la repousse , malgré la résistance du clergé qui comprend que le prêtre , étranger comme tel à ce qui se passe , doit être uniquement prêtre, afin d'embrasser, au-dessus de la sphère des discordes terrestres , tous les hommes sans distinction dans son universelle charité.

Les actes ministériels , systématiquement dirigés vers une fin qu'on ne peut méconnoltre , tendent de plus à soumettre au pouvoir civil la hiérarchie , l'enseignement, la discipline et la prière même; c'est-àdire que, parce qu'ils sont les agens de la force qu'on appelle gouvernement, des hommes en sont venus à cet incroyable excès de folie et de tyrannie tout ensemble de prétendre commander le désir et imposer l'amour par des circulaires administratives. Enfin voilà ce qu'ils ont fait, ce qu'ils continuent de faire. Or il est évident qu'une pareille dépendance , incompatible avec l'existence d'une société spirituelle quelconque et avec l'idée même de religion ^ seroit la complète destruction de l'Église. Nous en avons une preuve aussi frappante que douloureuse dans ce qui se passe sur les bords du Rhin. Là, sous une oppression semblable à celle qui s'appesantit sur nous et fondée sur les mêmes maximes, il ne subsiste plus du catholicisme que le nom. Un insolent et froid despo-

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tisme étreÎDt dans sa main de fer la conscieDce de plusieurs millions de chrétiens palpitans d'angoisse , tandis que , traîtres à leur mission , de lâches prélats abdiquent y aux pieds d'un magistrat protestant ou athée, l'autorité divine dont le Christ leur a confié le dépôt. Il est vrai qu'en échange on leur jette quelques pièces d'argent.

Ce que sont devenues ces malheureuses Églises, la nôtre le deviendra, si rien n'arrête le cours des choses, si l'on s'y abandonne aveuglément et sans résistance. Il ne sera pas besoin'de tempêtes pour achever d'abattre l'édifice ébranlé déjà ; le flot du pouvoir venant chaque jour battre contre ces grandes ruines, chaque jour en emportera quelque nouveau fragment, jusqu'à ce qu'un matin le soleil se levant ne trouve plus à éclairer même un pauvre dernier débris.

Et ceux mêmes à qui Dieu impose plus rigoureusement qu'à nul autre le devoir de veiller à la conservation de cet édifice antique et sacré , auront , chose horrible à imaginer, concouru plus que nul autre à sa destruction. Car pendant que le pouvoir nommera les évêques, naturellement il fera ce que dans sa position chacun feroit comme lui, c'est-àdire que son choix ira chercher les hommes qui lui offriront le plus de garantie d'une soumission implicite, les hommes les plus propres à servir ses vues, ou à devenir des instrumens, soit actifs, soit passifs, de son système de domination sur l'Église et sur ses ministres , en un mot des vicaires dociles du pape administratif dont ils recevront à genoux les ordres , et

qui disposera dès-lors à son gré de la foi et de la conscience de vingt-cinq millions de Fran(;ais voués sans retour à la plus ignoble et à la plus détestable servitude y la servitude morale et intellectuelle.

Catholiques, voilà où Ton vous conduit! Église de France^ voilà ce qui te menace ! On te dira ce que déjà Ton te dit : L'État te salarie , donc tu dois dépendre de rÉtaty obéir à TÉtat, agir, parler, selon qu'il te commandera de parler et d'agir ; car tu lui appartiens comme l'esclave appartient à son maître , comme ce qui est vendu appartient à qui Ta acheté. Tu n'as plus rien à toi ; ton enseignement , ta discipline, ton culte, ta prière, ton Dieu, tout est à r£tat, il a tout payé. Comprends-le bien, et vis en paix sous la protection de notre mépris et de ta bassesse.

Toute notre âme se soulève à celte pensée. L'expression manque à l'indignation comme à la douleur. On ne sait plus que se voiler la face et se taire. 11 faut parler cependant, il le faut.

Encore une fois. Église de France, voilà le sort qui t'est réservé , si tu demeures ce que tu es , ce qu'on a fait de toi. Tu descendras au-dessous , mille fois au-dessous de l'Église grecque , aux jours de son ignominie , dans les derniers temps de l'Empire ; audessous de ce qu'elle est devenue sous le cimeterre des Mahomet II et des Soliman : et tu ne pourras t'en plaindre, car tu l'auras voulu. La Providence te donne le choix entre l'opprobre de cette mort infâme et la gloire d'une éclatante , d'une magnifique régénération. La Charte te déclare libre, et toute atteinte

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portée à ta liberté est une violation de la Loi fondamentale contre laquelle le pouvoir no peut rien, et par laquelle seule il existe. Il renonceroit à- ses propres droits en attaquant les tiens , il décbireroit le contrat qui Tunit au peuple , et qui Toblige comme le peuple; et dè»-lors toutes les fois que Ton osera , sous quelque prétexte que ce soit, attenter à ton indépendance solennellement proclamée , les catholiques, qu'ils le sachent bien, ne devront , ne pourront rimputer qu'à eux-mêmes , à leur insouciance ou à leur lâcheté. Le pouvoir n^a contre le prêtre qui veut fermement être libre selon la loi , qu'un moyen de contrainte : Targent. Il peut lui dire : « Obéis-moi, » ou je supprimerai ton salaire ; » parce que le salaire dépend de lui , et que le reste nVn dépend pas. Le salaire dépend de lui, c'est un fait; et Ton disputeroit éternellement sur la question d'indemnité, on établiroit de mille manières le droit incontestable du clergé à cette indemnité , il n'en resteroit pas moins certain que le budget ecclésiastique, voté chaque année, peut être restreint ou entièrement retranché chaque année. Le reste ne dépend pas du pouvoir, car la Charte ne dépend pas de lui : elle est sa loi comme elle est notre loi; et le ministre assez hardi pour attaquer directement la liberté de conscience et de culte, pour violer l'un des droits que renferme cette liberté, comme ttroit une vraie forfaiture. L'Ëglise peut donc quand elle le voudra rentrer dans son indépendance :il faudroit, pour l'en empêcher, mettre les catholiques hors la loi.

Ëvëques de France , dos pères et nos guides, quelle haute mission vous est donnée y et combien vous serez grands dans la mémoire des hommes , de quelle reconnoissance et de quel amour ils environneront tos noms révérés , si ^ ne regardant que le ciel et vous confiant en sa puissance , vous accomplissez sans hésitation • avec Tinflexible et calme fermeté du deyoir et la sécurité de la foi, la résolution généreuse déjà prise au fond de vos cœurs de sauver la religion commise à votre garde , et de la transmettre à nos neveux pure et libre comme Dieu l'a faite, quoi qu'il doive vous en coûter de combats et de sacrifices ! Et vous ne combattrez pas seuls, nous le jurons au nom de ce clergé si fidèle à ses chefs , si docile à leur voix, si prêt à tout supporter avec allégresse , et la tribulation et le travail, et la souffrance, et la mort même, pour le Christ et TÉpouse du Christ ! Nous le jurons au nom de vingt-cinq millions de Français dont vous défendrez les droits les plus chers , et qui vous béniront d'en avoir assuré , par votre courage sacerdotal, la jouissance à leurs descendans !

Et pour agir selon l'esprit de Tunité catholique et avec toute la force qui lui est propre , permettez , 6 vous en qui repose notre confiance et notre espoir , permettez que vos enfans vous supplient de porter l'expression de leurs craintes et de leurs vœux aux pieds de celui qui est aussi votre père et leur père , lui exposant l'état de notre Église , implorant pour elle ses prières et ses bénédictions , et le conjurant de régler^ d'ordonner, avec la souveraine autorité

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qui lui appartient , ce qu'il jugera de meilleur pour elle , sûr qu'il doit être ^ quoi qu'il commande , de trouver le même dévouement, la même obéissance unanime et parfaite dans les pasteurs et dans le troupeau.

La source unique de tous les maux dont nous cherchons le remède , c'est la servitude dans laquelle le catholicisme gémit. Qui s*ctonnera de le voir languissant, courbé sous le poids des fers qui Tacc^blent? Ces fers brisés , il se lèvera dans sa force première, et ce jour sera grand ; il marquera une de ces époques où il semble qu'il se fasse comme une immense effusion de vie, où le genre humain, poussé par je ne sais quelle puissance inconnue qui s'éveille en lui, s'élance dans l'avenir avec une sorte de prophétique espoir. Oui, encore une fois, ce jour sera grand. Eglise de France , Église illustrée par tant de siècles de gloire et par tant de bienfaits répandus sur une longue chaîne de générations , Église maintenant si humiliée qu'on ne te juge pas digne même de la protection commune, lève les yeux et contemple les destins nouveaux qui te sont réservés. Ceux dont tu subis le dédain , ceux qui demandent avec mépris : A quoi sert-elle! ceux-là même, je te le dis, te devront ce qu'ils désirent avec une si vive ardeur, la liberté, qu'ils ne peuvent recevoir que de toi. En t'affranchissant, tu affranchiras le monde; car la liberté des peuples a pour condition , pour base nécessaire la liberté de l'Église. L'histoire l'atteste à toutes ses pages, et la raison le conçoit nettement, puisque

rÉglise en soi n'est que l'expression vivante de Tintelligence sociale. Sitôt qu'elle cesse d'être indépendante^ le règne de la force brute commence j et les révolutions qui tourmentent la société depuis quarante ans ne sont en effet que la lutte de Tintelligence contre la force, le duel à mort du christianisme et du pouvoir purement matériel qui aspire à dominer seul. L'affranchissement de rÉglise sera donc le premier acte qui annoncera le terme de ces crises terribles. Elle développera, elle affermira les libertés publiques, en les unissant au principe d'ordre, c'est-à-dire à cette justice immuable, éternelle, qui n'est autre que la Loi divine, dont elle conserve , au milieu du mouvement rapide des opinions humaines, invariablement le dépôt. Séparée des choses du temps, étrangère à la politique, sans autre arme que la persuasion, sans autre appui que la vertu, sans autre force que la force toute-puissante de la vérité et de la charité, elle apparoltra entre la terre et le ciel, comme le signe consolateur qui , du sein de la nue oii le tonnerre gronde encore, annonce la fin de Torage; et les peuples la reconnoissant à ses bienfaits inépuisables , au caractère sacré qui l'élève au-dessus des passions humaines et des intérêts humains, la salueront avec des transports d'amour et d^espérance. Car quelle que soit la foiblesse de Thomme et sa corruption native, ce qui le rappelle à son origine, à sa nature première , ne perd jamais son empire sur lui : il y a dans son cœur une fibre immortelle , celle que fait vibrer la religion.

DANS LE JOURNAL l' A VENIR. 225

SUR UNE PETITION PRESENTEE A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS, ET SUR UNE ORDONNANCE CONTRE- SIGNÉE MÉRILHOU.

13 janvier 1831.

11 y a, je ne sais où, en France un homme à qui , dans cet état sans doute qui ressemble plus au rêve qu'à la veille , il a passé par la Icle de prier la Chambre de soUîciler une ordonnance du roi qui réduise de moitié le nombre des archevêques et évéqueSj et qui mette à la retraite ceux qui seroient éliminés (1). C'est la première fois qu'on entend parler d'éliminations de ce genre par autorité royale; mais il y a commencement à tout, et le pétitionnaire d'ailleurs, guidé par un sentiment de justice qui l'honore, a eu soin, pour prévenir les plaintes auxquelles pourroit donner lieu la mesure qu*il propose, de stipuler en faveur des archevêques et évèques éliminés une retraite^ dans son intention, proportionnée, je le présume, à leurs années de service : de sorte qu'ayant ainsi pensé à tout en honnête homme qui seroit désolé de faire tort à son prochain, il doit être en repos. Quoi qu'il en soit M. Isambert a fort goûté cette idée, laquelle, à son

(1) Voyez VAvifniT do 5 jauTier, séance de la Cliambre. TOME 10. 15

226 ARTICLES rUBLlfcUS

avis^ offre toutes sortes d'avantages qu'il a savamment expliqués aux représentans du peuple français , et il a exprimé le désir qu'on la mit promptement à exécution avec ou sans le concours du pape ; ce qui , en effet y est une manière expéditive de procéder. Or nous nous permettrons d'adresser modestement quelques petites questions à l'honorable député qui s'occupe avec tant d e zèle de notre culte et de nos consciences.

Et d'abord, si ce n'est pas être trop indiscret , je le prierai de nous dire s'il est catholique ou s'il ne l'est pas.

S'il répond qu'il est catholique , alors en vérité je le plaindrai ou d'ignorer ce que sait l'enfant à qui l'on a enseigné les premiers élémens du catéchisme , savoir, que le ministère spirituel est par sa nature , aussi bien que par l'institution positive de Jésus- Christ, indépendant du pouvoir civil ; ou de demander sciemment la violation brutale d'un des principes les plus fondamentaux de la religion qu'il professe.

S'il répond qu'il n'est pas catholique , comment se fait-il juge des besoins de l'Église catholique ? Comment sait-il qu'elle ne souffriroit pas d'une réduction d'iviqueSy de chanoines et de séminaristes? Comment lui qui se dit libéral ose-t-il provoquer un acte attentatoire à la plus précieuse de nos libertés , la liberté de conscience? Qu'est-ce donc que ce libéralisme qui ne rêve qu'oppression, et pour qui la Charte n'est plus rien dès qu'il s'agit de satisfaire sa haine antichrétienne, de tyranniser la conscience de ceux qui.

DANS LE JOURNAL l' AVENIR. 227

après tout, formant la majorité du peuple, sont en France le vrai souverain? Quel que soit son culte, M. Isambert doit sans doute être libre comme tout le monde ; nul n'a le droit de le troubler dans sa croyance ou son incroyance : mais ce droit que nul n'a sur lui, il ne Ta non plus sur personne ; qu'il le sache bien , et qu'il n'aille pas se persuader innocemment que vingt-cinq millions de Français consentiront à se laisser ravir leurs droits les plus sacrés, parce qu'il y a dans les idées de M. Isambert quelque chose qui fait que le catholicisme lui déplaît.

Il ne faut pas que l'on s'y trompe , le jour où, sans le concours du pape^ on se permettroit de changer la circonscription des diocèses , le jour où le gouvernement prétendroit soit étendre , soit restreindre la juridiction spirituelle des éyéques fia Constitution ctvik du clergé seroit de nouveau proclamée en France. Or, pour peu que l'on connoisse l'état du pays, les suites qu'entralneroit un pareil acte , parlons nettement , un pareil crime , ne sont que trop aisées à prévoir ; et y a-t-il une âme d'homme qui puisse sans frémir en soutenir la seule pensée?

Cependant il est vrai que quelques esprits sombres, opiniâtres, stupidement superbes, et pervertis au-delà de toute mesure humaine , nourrissent ce projet sinistre. Nous avons sous les yeux un court écrit intitulé : Moyen de nationaliser k clergé de France , et signé Th.-Just. Foulard, ancien évéqne constitutionnel d'Autun^ où le vœu sacrilège du schisme est exprimé en termes formels. Après s'être lamenté sur le

concordat (le 1801, qui ^fn rem-ersanl de leurs sièges conah'tuU'onneh cinquante-quatre évêques, et destituant arbitrairetnent la majeure partie des pasteurs du second ordre, a fait, dil-il, plus de mal peut-être à la religion que les deux assemblées précédentes , en s*e{forçanl ouvertement de fanéantir y It» sieur Poidard continue de déclamer, dans 1<» slyle du bon temps, contre Rontiparte et contre le pape, qui nVsf, bien entendu, pour Uùquun prince étranger; contre les évêques, les prêtres, enfin contre tous ceux qui n'ont pas le bonheur d'être profondément convaincus que Tcruvrc sch'smatique de rassemblée Consliluanfc, qai débarrassa la P^rance du joug ultramontain, éloil la plus parfaite chose du monde : puis, arrivant au temps actuel, une sorte de besoin instinctif de persécution, mêlé d'une espérance et d'une joie infernale, s'emparant (ont à coup de l'âme de ce vieillard , pousse sur ses lèvres ces paroles hideuses :

« Le clergé tout ultramontain qui survit à Char- ;) les X est à présent dans des transes qu'il est facile » de concevoir. Mais, qu'on y prenne garde.! si on ne » le surveille pas de près , ou si on ne trouve pas un » moyen pour l'empêcher de nuire , ses sourdes in- » trigues feront k la France un mal incalculable. Le » rendre national est désormais une chose difficile ; » et cependant c'est un clergé essentiellement national )) qu'il faut à la France pour la sauver.

» Les mesures (|u'un simple particulier pourroit » indiquer pour atteindre ce but ne ser oient pas suf- }) fisantes. C'est à l'autorité suprême, c'est à la Cham-

DAiNS LR JOURNAL i/aVëMB. 221)

» bre des pairs , c'est au corps des députés qu'il ap* >i particnt de régénérer TÉglise de France , et de lui » assigner les bornes dans lesquelles elle doit se main- » tenir dans l'exercice de son ministère. »

Ainsi Y autorité suprême j en matière de religion , est la Chambre des pairs et le corps des députés; ainsi c'est à des assemblées qui pourroient légalement être composées de juifs , de protestans, de déistes , d'àthées^ qu'tï appartient de régénérer l'Kglise de France! Telle est la doctrine, tel est le vœu du sieur Foulard, ancien évéque constitutionnel d' Autun.

Et pour réaliser ce vœu comme cette doctrine , que faudroit-il? Ecoulez bien; car, quoique les mesures qu'un simple particulier pourroit indiquer pour atteindre ce but ne fussent pas sufj^santesy le sieur Poulard n'a pu néanmoins refuser à la Chambre des pairs et au corps des députés le secours puissant de ses lumières et de sa vieille expérience.

(( Nota. Pour remédier à tous ces maux, il fau- » droit rétablir l'ancienne constitution civile du clergé, » et faire nommer les curés par les électeurs. »

Et par post'Scriptum :

(( Cette note a été présentée à M. le ministre des » cultes, qui Ta accueillie très favorablement. »

Le sieur Poulard se flatte-t-il lui-même en parlant de Taccueil très favorable que sa note a reçu de M. le ministre des cultes? Je l'ignore, mais voici ce que je sais.

Pendant le court espace de temps que M. Mérilliou a exercé les fonctions de ministre secrélaire-d' État de

rinsiruclian pubUque et des cultes, il a substitué au système de liberté religieuse consacré par la Charte un système de domination despotique qui ôte aux catholiques le bénéfice des lois pour les placer sous le régime d'ordonnances exceptionnelles. Trois mois après la révolution de juillet^ il débutoit dans l'arbitraire en renouvelant des ordonnances aussi vexatoires qu'illégales de Charles X ; puis sont venues des circulaires administratives pour régler les oflSces divins et Tordre légal des sacristies , interdire à tels et tels jours le son des cloches, les messes solennelles , l'explication de l'Évangile , et défendre aux catholiques français d'aller prier dans leurs églises toutes les fois et de la manière qu'il leur sembleroit bon, attendu qu'au lieu de se réjouir un peu, selon leur fanatique coutume , aux époques des fiâtes paroissiales, M. Mérilhou entend qu'ils travaillent, pour prouver à l'Europe qu'ils ont brisé le joug de la superstition , et afin qu'eux-mêmes comprennent bien qu'ils sont libres.

U a aussi daigné étendre sa sollicitude sur les morts, auxquels il accorde soixante ans de repos : c'est tout ce qu'il a pu faire légalement, à ce qu'il assure; et, en vérité , soixante ans de repos , dans le siècle où nous sommes, c'est plus qu'honnête, et les morts n'ont pas lieu de se plaindre. Revenons donc aux vivans.

Ceux-ci ne sont pas traités par M. M érilhou , à beaucoup près , avec autant de faveur. Une ordonnance signée de lui et datée du 25 décembre 1 830 détermine les conditions qu'il sera désormais néces-

DANS LE JOURNAL l'aVENIR. 231

saire de remplir « pour être professeur j adjoint ou » suppléant dans une faculté de théologie , archeyfi- » que ou évèque, vicaire-général, dignitaire ou mem- »bre de chapitre , curé dans une ville chef-lieu.de » département ou d'arrondissement, ou curé de chef- » lieu de canton : » ce qui signifie , en termes clairs , que le ministère de renseignement et le ministère pastoral dépendront désormais entièrement du pouvoir civil, qui, en réglant les conditions requises pour en exercer l(*s fonctions , et les réglant seul , par là même se déclare le chef suprême de la hiérarchie.

L'intention d'ailleurs est évidente. Qu'exige-t-on des professeurs, adjoints ou suppléans, des archevêques, évêques, vicaires-généraux, chanoines et curés? qu'ils aient reçu le grade soit de docteur, soit de licencié , soit do bachelier en théologie. Et qui confère ces grades? les facultés de théologie. Et de qui dépendent directement les facidtés de théologie? du gouvernement. Qui en nomme les professeurs? encore le gouvernement. Au fond, ce que l'on veut c'est donc que les archevêques, évêques, vicairesgénéraux, chanoines, curés, soient imbus des doctrines qu'il aura plu au gouvernement de leur faire enseigner, et qu'ils les aient eux-mêmes professées dans des thèses publiques, comme cela se pratiquoit par ordre du roi et des parlemens , sous le régime absolu de la monarchie de Louis XIV : c'est-à-dire qu'on travaille à nous faire une Église dont les ministres , nommés par le pouvoir civil sous certaines garanties fixées par lui , enseigneront ce qu'il leur

232 AhTlCLtS Pl;CLl^:S

commandera d'enseigner, diront ou ne diront pas de messes solennelles , useront ou n'useront pas de tels omemens sacerdotaux , prieront ou ne prieront pas aux jours marqués par un laïque protestant, juif» athée, n'importe ; vraies marionnettes ecclésiastiques que feront jouer à leur fantaisie les Mérilhou futurs pour amuser un moment le peuple : et c'est ce que , dans le budget , on appellera la religion !

Tout ce beau système devra , selon l'ordonnance , être pleinement en exercice d dater du 1" janvier 1835. Pauvres gens, qui osent promettre une durée de quatre ans à de pareilles œuvres! qui s'imaginent que vingt lignes absurdes minutées par un avocat suffiront pour anéantir les libertés de vingt -cinq millions de catholiques, libertés expressément stipulées dans la Charte, libertés devenues nécessaires au monde , et qui feront le tour du monde , sans qu'aucune puissance humaine les puisse arrêter, car Dieu marche devant elles, et leur fraie le chemin. Encore un coup, pau>Tes gens !

Toutefois nous avons des grâces à leur rendre ; car, puisqu'ils ne veulent pas que nous soyons libres, puisqu'ils ont résolu d'essayer leurs forces contre les peuples et contre Dieu, il est bon, il est utile d'être averti de leurs projets, afin que les catholiques ne s'endorment pas dans une trompeuse sécurité, afin qu'ils sachent ce qu'on se propose de faire d'eux, afin qu'ils choisissent entre la liberté que la loi leur assure et Tinfàme ilotisme auquel les condamneroit la réalisation , heureuscMnent impossible , du système

ministériel. Maintenant tous les voiles sont levés ; maintenant perso ne ne peut se méprendre sur Tavenir qu'on prépare au catholicisme : et dès-lors il est sauvé. Oui , monsieur Mérilhou ^ nous vous ren* dons grâces !

I vrsSK DlhKCTION DU GOIJVKKXEMENT.

37 janvier 1831.

C'est une grande erreur de s'imaginer que Ton puisse faire un gouvernement à priori j d'après certaines idées théoriques que Ton aura conçues dans son esprit , et que l'on enchaîne Tune à l'autre avec plus ou moins d'exactitude logique. Ce stérile travail ne sauroit produire que des formes vides , des ccmibinaisons abstraites, quelque chose de semblable aux chimériques entités de l'école, ou tout au plus à ces machines qu'on ex])ose dans un musée, et qui, ({uelque ingénieuses qu'elles puissent être en soi, manquent cependant de ce qui seroit nécessaire pour les rendre applicables, et demeurent dépourvues d'utilité pratique. Un gouvernement véritable et fait pour durer doit sortir, par sa force interne et propre, d'im germe antérieur, comme tout ce qui est animé; il est l'expression de la vie du {M^uple qu'il résume en (jnelque façon, et les conditions de son existence ne sont que le fait même de l'étal intellectuel et matériel de ce |)euple, état indépendant de la législation, qu'elle ne crée jamais, mais qu'elle doit fidèlement représenter, sous peine de varier sans cesse

et de niainlenir la société dans une sorte de contrainte^ de malaise , de trouble ou de maladie parmanente , ({ui amène tôt ou tard ces crises terribles appelées révolutions.

Que si nous considérons la France sous ce point de vue , nous recounoitrons qu'au milieu des événemeus extraordinaires qui se sont succédé depuis un demi-siècle , il y a eu dans la société une tendance perpétuelle vers un but dont elle a pu être détournée momentanément^ mais qu'elle s'est constamment efforcée d'atteindre toutes les fois qu'une force étrangère n'est pas venue suspendre sa marche^ ou en changer violemment la direction ; et alors mème^ réagissant contre celte force tyrannique , elle a toujours Gni par la renverser, rentrant aussitôt avec une ardeur nouvelle dans la route qu'on avoit voulu lui fermer.

Ce but vers lequel tend la société , non seulement (^n France, mais dans l'Europe entière et partout où le christianisme a pénétré , est la liberté religieuse politique et ci>ile, c'est-à-dire, d'un côté l'affrancliissement de l'intelligence plus ou moins asservie , sous tous les gouvernemens modernes , à la force brute (In pouvoir, et, de l'autre, une extension de la sphère d'activité publique et particulière, proportionnée aux développemens de cette même intelligence , avec les garanties nécessaires des droits résultant de ce nouvel état social .

Sous ce rapport , le mouvement qui s'opère dans le monde, mouvement dont le catholicisme est le

principe et dont il deviendra le régulateur, ressemble entièrement à celui qui, provoqué et dirigé par les papes au moyen-âge, sauva la civilisation que le despotisme des souverains , et principalement des empereurs, menaçoit d'une ruine inévitable. Aussi, de nos jours, la réaction populaire contre la force brute qui dominoit exclusivement , a-t-elle commencé au moment même où TÉglise, progressivement subjuguée par elle , ne pouvoit plus lui opposer de résistance efficace , et où dès-lors les peuples , dénués de protection contre l'excès du pouvoir et contre ses abus, ont dû songer à se protéger eux-mêmes : sans quoi, en très peu de siècles, toute idée de droit, toute loi morale auroit disparu delà terre, et le genre bumain, supposé que, dans cette inexprimable dégradation, il eût pu conserver quelque reste de vie , soroit tombé au-dessous, beaucoup au-dessous de Télat sauvage.

Le désir instinctif qui pousse tes peuples à la liberté n'est donc au fond que le désir de Tordre , puisqu'il n'est que le besoin senti do subordonner la force au droit, la matière à rinlelligeuce. Et, pour descendre à des détails qui rendront cette vérité plus

évidente , examinons quels sont dans la France, telle

que réellement elle est aujourd'bui , les conditions essentielles de Tordre.

Il est visible , en premier lieu , que la société primitive des esprits s'étant peu à peu dissoute par Tabandon progressif du principe de foi qui en étoit le lien, il existe maintenant, à la place d une croyance

lUNS LE JOITRNAL i/aVKMR. 237

Commune, une infinité d'opinions diverses récipro- ((uenient incompatibles, depuis le catholique jusqu'à Tathée, et depuis le juif jusqu'au saint-simonien. Or il faut nécessairement que le pouvoir ou les domine toutes en les asservissant également, ou, prêtant à Tune un appui spécial, lui donne, en l'adoptant, une existence politique, ou enfln, se séparant d'elles, à raison de son incompétence pour les juger, les laisse* toutes entièrement libres.

La première hypothèse supposeroit que naturellement Tintelli^j^euce doit être assujettie à la force brute, et ne seroit en réalité que l'application de ce principe. Mais ce principe monstrueux et contradictoire , aux lois fondamentales des êtres, n'est lui-même que le plus complu renversement de l'ordre et sa né{:ation absolue. Le gouvernement qui en feroit sa règle, lenteroil donc, d'une part, l'hnpossible, et, de l'autre, se constitueroit dans un état de crime permanent, puisqu'il élablirojt un combat a mort entre les élémens dont l'union harmonique forme la société , et tendroit constamment à la détruire en violant les conditions essentielles de sa vie.

La seconde hypothèse renferme la première, puisqu'elle implique dans le pouvoir le droit de juger de ce qui est vrai et de ce qui est juste, et de là deux conséquences également funestes; carie droit de juger, que suppose le choix que le pouvoir fait entre plusieurs croyances ou plusieurs religions, lui soumet celle qu'il a choisie, de sorte qu'à l'instant où il l'adopte, il eu devient le chef et le mattre, parce qu'il

a fait en Tadoptant un acte de puissance et d'indépendance y et non un acte d'obéissance à une autorité d'une autre nature que la sienne et plus haute que la sienne. En second lieu , il n'a pu déclarer vraie la religion de son choix , sans déclarer fausses les religions contraires^ et sans les soulever par là même contre elle et contre lui. Et comme en l'adoptant il lui donne un caractère et une existence politique, qui emporte avec soi des avantages, des privilèges de diverses sortes, une prépondérance extérieure garantie par les lois, il n'excite pas seulement la jalousie, la défiance, la crainte des sectes moins favorisées, mais encore il les transforme «n de véritables partis politiques , qui sans cesse agitant l'État, en bannissant la concorde, divisent les cités et les familles mêmes, ébranlent les institutions et, tour-à-tour opprimés et oppresseurs, n'offrent, à la suite des guerres intestines et des révolutions qu'amène le triomphe alternatif de chacun d'eux, que le dégoûtant spectacle d'une tyrannie variable et d'une servitude perpétuelle.

Reste donc la liberté égale pour tous, entière pour tous, liberté de croyance et d'enseignement, de discipline et de culte. Voilà ce que réclament les peuples, voilà ce que veut la France en particulier, parce qu'elle a l'expérience des maux qu'entraînent les deux autres systèmes, parce qu'elle sait qu*il n'y a maintenant d'ordre et de paix intérieure possible que par la pleine jouissance de cette liberté qui place la conscience au-dessus des caprices arbitraires de

DANS LE JOURNAL l' AVENIR. 239

rhomme et ne la soumet qu'à Dieu. Et de quel front «lujourd'hui un ministre , un roi j un souverain quelconque viendroit-il nous imposer sa raison pour règle^ inspecter notre foi, surveiller nos doctrines, apposer à nos symboles le timbre de TÉtat, ouvrir ou fermer à son gré la maison de prière et les lèvres du prêtre , interdire ou permettre les chants et les rites sacrés, commander dans le temple, et instituer au milieu des peuples le sacerdoce hideux , impie , exécrable de la force? Non, non, il ne se peut, et malheur à qui s'obstiueroit à le tenter!

Que si a présent nous tournons nos regards sur Tordrepolitique et civil, que voyons-nous en France? La destruction totale de ce qui existoit sous Tancienne monarchie, destruction commencée par la violence et consommée par la législation. Plus de noblesse réelle et privilégiée , plus de droits héréditaires, plus de corporations, plus de maîtrises, mais une masse homogène de trente-deux millions d'individus que la loi déclare égaux , et entre lesquels ils n'existe de fait nulle distinction de classes, nulle hiérarchie, nul lien d'autorité et de dépendance^ d'où ne résulte pour aucun d'eux une supériorité transmissible ou permanente : c'est-à-dire que de tous les élémens qui peuvent entrer dans la constitution d'un État , l'élément démocratique est le seul qui subsiste en France. Il suit de là qu'elle n'a le choix qu'entre deux gouvernemens, celui du sabre ou celui de l'opinion , le despotisme militaire ou la république ; et après le despotisme militaire de Napoléon , nous

avons eu effectivement, de quelque nom qu'on la déguisât , la république , sous Louis XVIII et sous Charles X, comme nous l'avons encore et continuerons de l'avoir par la raison bien simple que , le despotisme exclus, il n'y a de possible qu^elle.

Mais la république entraine avec elle des conséquences inévitables , et contre lesquelles il est d'autant plus inutile et plus absurde de lutter, qu'elles ne sont au fond que l'ordre naturel de la démocratie et ses conditions rigoureuses d'existence. Ainsi là où tous sont égaux , chacun a un égal droit à tout, c'està-dire que la liberlé est la première loi et le fondement nécessaire de toutes les autres; et cette liberté, absolue dans son essence, n'a de bornes qu'elle-même, et ne s'arrête que là où elle deviendroit^ dans son exercice , la violation de la liberté ou du droit d'autrui. Sous le rapport particulier où nous considérons

/ en ce moment la société^ tel est le fondement de la

liberté religieuse et de la liberté d'opinion, intimement liées à la liberlé d'enseignement et à la liberté

*^ de la presse ; et dès qu'on prétend leur imposer une

limite arbitraire quelconque, on tombe en contradiction avec le principe qui régit invinciblement l'Etat, et l'on introduit dans son sein le germe de la tyrannie la plus effrayante, parce qu'elle n'a ni règles possibles y ni bornes assignables.

. De l'égalité naît* l'indépendance , et de Tindépen-

* dance l'isolement. Comme chacun est circonscrit,

pour ainsi parler, dans sa vie individuelle, il n'a non plus que sa force individuelle pour se défendre s'il

DANS LE JOURNAL l' AVENIR. 241

est attaqué; et nulle force individuelle ne pouvant offrir de garantie suffisante de sécurité contre l'abus de cette force incomparablement plus grande qu'on appelle pouvoir, de là encore la nécessité d'une liberté nouvelle , la liberté d'association : et nul état démocratique ne pburroit sans elle subsister deux jours; il se transformeroit immédiatem^înt en un despotisme absolu. La liberté d'association a la même étendue et la même limite que toutes les autres : eUe a pour règle ce principe très simple , que tout ce qu'un seul peut faire légitimement, plusieurs le peu* vent faire ensemble aussi légitimement.

De plus : là où tous ont les mêmes droits , tous sont également appelés à les exercer; car nul ne pourroit être exclus, par voie de catégorie, de l'exercice des droits essentiellement communs à tous , que par une volonté arbitraire qui ne seroit encore qu'un vrai despotisme. Mab les droits politiques communs à tous, ne pouvant être simultanément exercés par tous , se résolvent dans le droit électoral, qui appelle toutes les opinions et tous les intérêts à concourir au choix de ceux qui sont chargés de les représenter et de les défendre comme législateurs. Donc, à moins qu'on ne mette l'arbitraire et le despotisme dans la loi, le droit électoral doit être universel.

Mais ce droit seroit illusoire et on ne le concevroit en aucune façon , si , borné dans son application aux conseils suprêmes du pays, il ne descendoit pas , en quelque sorte , jusqu'aux élémeus mêmes de l'administration, pour devenir en chaque Hou

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