‹ Œuvres complètes de F. de La MennaisChapitre 93 sur 108 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

la garantie des intérêts propres à chaque lieu et des droits personnels de ceux qui Thabitent : d'où la nécessité de comprendre dans le système électoral les magistrats locaux. Que chaque commune donc élise son maire et ses officiers publics , dans les hameaux comme dans les yilles ; car la liberté doit être partout y et nulle part elle n'est plus sacrée que près de la chaumière du pauvre.

Et puisque chaque lieu a ses intérêts propres , distincts des intérêts généraux de TËtat, chaque lieu, c'est-à-dire chaque commune , chaque arrondissement, chaque province, a le droit naturel , imprescriptible , d'administrer librement ses intérêts, comme la famille a le droit d'administrer librement ses intérêts, sans que l'État doive intervenir , si ce n'est pour protéger les droils d'autrui dans le cas où ils seroient violés : autrement il n'y a pas de raison pour qu'un jour le gouvernement ne frappe tous les Français d'interdiction légale , et ne déclare que désormais il administrera seul leurs affaires.

Toutes ces nécessités de notre état social sont en partie des conséquences des droits généraux de l'humanité, contre lesquels rien ne prescrit , et sont , dans leur totalité, les conséquences de ce fait incontestable : qu'aujourd'hui la France n'est qu'une vaste démocratie; de sorte que les combattre, c'est combattre les lois premières de la nature humaine , et les lois non moins invincibles qui résultent de tel état spécial de cette même nature humaine.

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La Restauration entreprit ce combat. Elle lutta pendant quinze années contre la force des choses qui tendoit à développer le principe démocratique des institutions, c'est-à-dire à constituer la France sous la seule forme de police que permette d'élablir l'état matériel et moral de sa population , et par conséquent la seule aussi qui, cet état étant donné , puisse nous conduire , sans de trop vives secousses, à un ordre définitif, dernière et durable expression de la liberté nécessaire aux peuples et qu'ils sont résolus à conquérir. Au lieu de favoriser ce mouvement et d'y entrer avec franchise pour le régler et le diriger, le pouvoir aveuglé conçut l'extravagant projet de reconstruire la monarchie absolue , ou pour mieux dire un despotisme affranchi de tout contrôle, élevé au-dessus de tout, vivant, pour ainsi parler, de lui-même, et ne rendant compte de ses actes qu'à soi : despotisme qui, voilant d'un nom sacré sa source illégitime, se disoit dé droit divine au moment même où il se plaçoit insolemment au-dessus de Dieu, pour s'imposer comme loi suprême à la conscience , à l'intelligence , à tout ce qui , par sa nature , est le plus indépendant de l'homme et de ses volontés ; despotisme enfin qui prélendoit courber sous le même joug la religion , l'enseignement , la presse , la législation , l'administration , tous les droits naturels et tous les droits acquis , pour régner seul arbitrairement sur un muet troupeau d'esclaves : et c'est ce que , dans l'esprit de vertige qui Ta

perdu , lui et beaucoup d'hommes d'un caractère honorable et droit , mais fascinés par de vieux souvenirs et d'insurmontables préjugés^ appeloient de bonne foi , avec une conviction profonde , le rétablissement de Tordre !

Il n'étoit certainement pas difficile de prévoir où aboutiroit une tentative semblable. Des voix indépendantes avertirent le pouvoir, incapable désormais de rien entendre et de rien écouter, qu'il marchoit vers un abîme. On lui prédit qu'il se briseroit contre la religion tiui conserve impérissable le sentiment de la liberté de conscience et d'intelligence ; contre la résistance invincible qu'opposoit à ses desseins l'état moral et matériel du pays ; contre la force de l'opinion , la force des mœurs , la force des institutions. Toutes ces paroles furent vaines : le pouvoir s'obstina dans ses voies. U s'en alloit comme le somnambule posant un pied assuré sur le bord du précipice. Vous l'auriez cru certain de lui-même. U avoit en effet des soldats, des tribunaux, des agens dévoués, des armes, de l'or, un reste d'amour et d'habitude d'obéissance qui lioit à sa cause une partie de la population : quel trdne sembloit mieux affermi ? Tout-à-coup la terre tremble , et ce trône disparott.

Alors furent proclamées de nouveau et dans les formes les plus solennelles les libertés qui avoient vaincu. On les écrivit dans la Charte avec le sang versé aux jours de juillet. Elles furent jurées à la

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face du ciel^ en présence de TEurope. L'immense majorité des Français répondit à ces sermens par des acclamations de joie et d'enthousiasme. Voilà ce qui se passa.

Aux différentes causes qui faisoient, sous le règne de l'ancien pouvoir , du développement de nos libertés une nécessité rigoureuse y se joignent donc aujourd'hui des causes nouvelles qui rendent cette nécessité plus irrésistible encore : les promesses expresses consignées dans la Loi fondamentale et qui n'admettent point d'interprétations évasives ; le désir plus vif qu'elles ont fait naître , et le besoin mieux et plus généralement senti d'un affranchissement complet ; les craintes fondées que produiroit un manquement de foi sans excuse à des engagemens solennels y l'inquiétude vague et Tirritation qu'inspire une autorité en contradiction avec le principe de son existence, enfin l'exemple d'une nation voisine qui y s'étant levée comme nous et après nous pour ressaisir ses droits, est déjà en pleine possession des libertés qu'on nous refuse encore.

Il y auroit donc dans le gouvernement , s'il ne lenoit pas les promesses jurées, une folie plus grande que celle de l'ancien pouvoir : car, d'une part , toutes les forces contre lesquelles la Restauration a vainement lutté, subsistent avec un immense accroissement d'énergie, et, d'une autre part, le gouvernement est plus foible pour lutter contre elles. En effet , la révolution de juillet a jeté dans le parti de la liberté des masses entières qui en

étoient séparées auparavant , et qui aujourd'hui conçoivent qu'elles ne peuvent trouver de sécurité que là. D'un autre côté , le pouvoir actuel , environné d'embarras de toutes sortes ^ intérieurs et extérieurs , n'a aucune racine dans le passé , dans les habitudes et les affections des peuples , dont il n'a que trop déjà , dans sa courte exisrtence ^ trompé les justes vœux et froissé les intérêts. Sans doute la bonté familière du roi et les qualités qui le distinguent lui ont acquis personnellement un haut degré de confiance , et autour de lui nous aurions à louer de grandes et touchantes vertus , si l'asile sacré de la famille n'étoit pas inviolable même à la louange. Mais autre chose est l'homme , autre chose est le prince , et le prince même. n'est pas et ne peut pas être le gouvernement dans une société constituée comme la nôtre. Or y ce gouvernement^ qu'on me dise où est sa force? en a-t-il d'autre que celle que lui prête l'assentiment des peuples ? Et s'il tourne les peuples contre lui en contrariant leurs vœux^ en trompant leur attente y en ramenant , sous des noms et des formes mensongères, un régime qu'ils abhorrent et dont ils ont dû se croire délivrés , combien d'heures subsistera-t-41 ? Nous désirons de toute notre &me qu'il subsiste , car la révolution la plus juste, même quand elle réussit, traîne après elle de longues et pesantes calamités. Et c'est parce que nous tremblons devant une révolution nouvelle „ qu'en ce moment » du fond de notre con-

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science y nous la déclarons inévitable , si le pouvoir^ marchant sur les traces de celui qui s*est perdu j et se laissant aveugler par les conseils de je ne sais (|U('Is échappés de tous les despotismes qui ont lour-à-tour écrasé la France , se persuade qu'il ne peut vivre qu'en tuant la liberté ; qu'elle est incompatible avec son existence , aussi bien qu'avec Tordre y ou qu'au moins les Français ne sont pas mûrs pour elle , que le moment n'est pas venu de les affranchir^ qu'ils ont besoin d'être tenus encore sous la salutaire discipline de leurs tuteurs législatifs et administratifs y qui soigneront tendrement leurs consciences et leurs propriétés, qui leur dispenseront avec choix et mesure y par un enseignement exclusif dont ils seront les maîtres, la nourriture de l'esprit y et , moyennant un honnête salaire y les soulageront du pénible soin de s'occuper de leurs propres affaires, de penser, de parler, de vouloir et d'agir. Tel est le système qui a jusqu'ici prévalu dans nos lois. La religion, l'enseignement sont encore esclaves ; la presse n'est affranchie qu'à moitié , le droit d'association et le droit électoral , ainsi que les libertés administratives, existent à peine en germe , et il semble qu'on en redoute plus que jamais le développement , sans lequel nul ordre et nulle paix ne sont possibles en France. Voilà les faits , ils sont notoires ; les voilà dans leur pure et simple vérité, et l'on croit rêver en les racontant, et une douleur profonde, inexprim<able saisit Tâme. Car, nous le répétons, si le pouvoir s'opiniâtroit à

suivre une si fausse direction, s'il s'abusoit sur les impérieuses nécessités de l'époque, s'il s'imaginoit pouvoir arrêter ou suspendre le mouvement qui emporte les peuples, s'il rappeloit à lui des promesses sacrées, avant peu , bien peu de temps , il iroit rejoindre les ombres des pouvoirs passés.

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