MONASTÈRES, MBMB AU-DESSUS DE DOUZE ANS
Je reçus, monsieur, il y a quelques jours la lettre que vous me fîtes l'honneur de m'ëcrire au sujet de quelques filles de mon diocèse, nouvelles converties, qu'on a mises dans des couvens de religieuses , pour y être instruites , quoiqu'elles aient plus de douze ans. Sur quoi vous me mandez que sa majesté estime qu'il n'en faut placer dans le& monastères qu'au des-^ sous de cet âge, parce que celles qui sont au-dessus détournent les religieuses , et que cela est sujet à de grands ineonvéniens ; qu'ainsi il faut les mettre à l'avenir dans des maisons de nouvelles catholiques.
Je reçois , monsieur , avec respect tous les ordres qui me viennent de la part de sa majesté 5 et , si je lui représente ici très-humblement les raisons que j'ai eues d'en user ainsi , ce n'est pas pour faire approuver ma conduite , mais pour faire connoître les avantages que j'en ai retirés pour la religion.
Je conviens qu'il seroit mieux de mettre les grandes filles des nouveaux convertis dans des maisons de nouvelles catholiques, sous des maîtresses qui sont accoutumées à ces sortes d'instructions, qui s'y appliquent par état, et qui n'ont ni d'autres fonctions , ni d'autre règle, ni d'autre fin de leur institut que l'éducation et la conversion des filles ou des femmes
qu'on veut ramener dans le sein de l'Eglise catholique -, mais nous n'avons point en ce pays-ci de tels ëtablissemens, quoiqu'ils y soient plus nécessaires qu'ailleurs-, et nous sommes réduits à nous servir desi monastères avec toutes les précautions que nous pouvons prendre pour faire instruire les personnes que nous y mettons, sans troubler l'ordre et la discipline de nos religieuses.
Grâces à Diea, je n'ai vu jusqu'ici qu'il en soit ar-« rivé aucun inconvénient. Nous avons soin que les pensionnaires soient séparées des religieuses, parmi lesquelles nous en choisissons' deux des plus capables et des plus vertueuses . pour leur apprendre les vérités de la religion catholique , et les pratiques de la piété chrétienne. Et l'expérience nous fait voir tous les jours que les filles qui sortent des couvens avec la foi et la dévotion qu'on leur a inspirées ramènent souvent toutes leurs familles. .
Les pères et les mères étant depuis quiruie ans sans religion, n'ayant plus de temple et ne venant point à l'église, ont oublié ce qu'ils savoient du christianisme, et a'en apprennent rien de nouveau. Leur âge semble les mettre à couvert d'être conduits aux instructions qui seroient à leur usage et de leur portée ; et ils vivetnt dans une grande ignorance. Nous n'avons trouvé de moyen plus naturel ni plus efficace que de faire bien instruire leurs filles un peu grandes et raisonnables, qui font part dans leurs maisons de ce qu'elles ont appris dans les couvens; car autrefois il falloit faire instruire les enfans par les pères, et nous
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ëprouvoQS aujourd'hui qu'il faut faire instruire les pères par les enfans.
Quand on laisse les filles depuis Page de douze ans ou au-dessus, sur leur bonne foi, ou sur celle de leurs parens, on. ne peut guère compter sur leur conversion. On les prévient, et ces impressions qu'on leur donne en un âge où elles se fortifient et croissent avec leur raison ne peuvent presque plus s'efFacer. Ces filles, se voyant à couvert de la contrainte des^ couvens , ne viennent point aux exercices , ou n'y viennent que de loin en loin , ne s'attachent qu'aux mauvais discours qu'on leur tient, et aux mauvais exemples qu'on leur donne. Dans les couvens , elles ne sont ni séduites ni dissipées, elles reçoivent tous les jours les instructions, elles pratiquent la religion, elles ont devant leurs yeux l'exemple de saintes religieuses qui la pratiquent , et je vois tous les jours le fruit qu'elles font pour leur propre salut et pour l'édification des autres.
J'ai trois couvens de sainte Ursule dans mon diocèse , où l'union et la charité chrétienne régnent , qui n'ont presque point de commerce avec le monde , où je trouve par bonheur des religieuses capables d'instruire , et zélées pour le salut des âmes ; j'ai cru que je devois profiter de leurs talens. Cette occupation ne les détourne pas de leur institut , elle en fait la principale fonction. Ce n'est pas les distraire, c'est les tenir dans l'exercice de leur profession , qui les oblige à enseigner sans distinction d'âge les petites et les grandes filles.
ja LETTRES
Nous sommes en un temps et dans un pays où tliérésie avoit pris de si grandes racines , et où uous trouvons tant de difficulté à faire revenir les esprits de leurs anciennes préventions , qu'il faut essayer toutes sortes de moyens, et s'en tenir autant qu'on le peut à ceux qui sont les plus efficaces. L'expëtience doit ' quelquefois régler la raison. Un évêque qui réside et qui veille sur son troupeau en doit connoître-la dis-* position et la portée. Nous sommes dans une espèce d'Église naissante, où pour l'établissement etleprogrès de Ja religion il faut, à l'exemple de saint Panl, passer, quelquefois par-dessus certaines disciplines qui ne sont pas essentielles.
: J'ai cette confiance , monsieur , que le roi ne doute pas que nous n'employions tous nos soins pour se-^ conder ses saintes intentions, et pour avancer une œuvre qui est le fruit de sa piété, et qui fera devant Dieu et devant les hommes sa plus grande gloire^ Nous sommes ses serviteurs fidèles, et de plus, ministres de JésusrChristj et l'une et l'autre de ces qualités nous obligent à travailler avec zèle , et pourtant avec prudence, à la conversion sincère de ses sujets qui sont nos ouailles.
Sa majesté n'a qu'à nous donner ses ordres, personne ne les exécutera plus ponctuellement que moi. Je vous supplie de l'en assurer et de me croire avec un attachement respectueux, monsieur, votre, etc.
A Nismes, ce 6 Doyembre 1700.
DE FLÉCHIEH. ^3