LETTRE CIL
SUK CV COliaEnCKVBIlT DK RKGOClATIOir ÀYEC LES rÂEÂTIQUBS.
Vous savez sans doute , monseigneur, Tétat présent de nos affaires. Cavalier persiste toujours dans ses bonnes intentions. Il rassemble ses troupes , il attend les ordres du roi pour sortir du royaume, ou pour
DE PLÉCHIER. l5S
aller dans ses armées, et nous laisser en repos ici. 11 n'y a rien de mieux que cela. La cessation dés meurtres et des incendies , la paix et la tranquillité de la province sont une fin très -souhaitable; mais il faut passer par des moyens bien désagréables et tristes pour la religion. Nous avons vu Cavalier jusqu'à nos portes. Son entrevue avec M. le maréchal et M. de B...-, ses. soumissions, ses fiertés, la hardiesse des scélérats qui l'accompagnent, l'assemblée de^tant de meurtriers impunis , le concours des nouveaux convertis qui les vont voir, lespsaumes qu'ils chantent et dont tout Lavaunage retentit , les prêches qu'ils font où ils débitent mille extravagances applaudies de tous nos peuples, les prophètes et les prophétesses qui s'élèvent parnfi eux en grand nombre , qui jettent dans les esprits foibles les espérances du prochain rétablissement de leur religion ; tout cela scandalise et afflige fort les catholiques, et nous paroit bien triste à supporter. Mais la cessation des meurtres, la tranquillité de la province, le désir de remettre l'exercice dé la religion catholique, et la crainte qu'on a de rompre cette paix qu'il semble que Dieu nous présente nous font dissimuler bien des choses qu'on auroit autrefois punies , et ménager des gens qui, dans le temps qu'ils se soumettent au roi , contrjeviennent à toutes ses ordoniiances. Il nous reste encore huit mauvais jours à passer. Dieu veuille que ce soit la fin de nos maux , etc.
A NismeS; ce 23 mai 1704.
l54 LETTRES
LETTRE cm.
SUR LK PEU DB SUCCES D^OUK NÉGOCIATION COMHBRCXB ATSe LU VARÀTIQINtS*
Je suis persuadé, monseigneur , qu'on vous écrit de plusieurs endroits Thistoire de nos fanatiques ^ elle contient depuis quelque temps des événemens assez bizarres. M. le maréchal de Y... est venu dans cette province avec le dessein de terminer cette fâcheuse affaire par négociation et par douceur.' Ces rebelles venoient d'être battus par M. le maréchal de Mo... Les consistoirps secrets ne voy oient plus de ressources dans leurs frères des provinces voi-sines. Le roi recommandoit qu'on épargnât le sang de ses sujets. Les nouveau^ convertis avoient fait entendre à la cour qu'ils étoient seuls capables de ramener ces gens-là, que les troupes ne pouvoient et ne vouloient peut-être pas trouver. On a pégocié sur ses fondemens avec Cavalier, chef de la principale troupe de ces bandits.^ très- accrédité parmi eux, et qui se croyoit et se dônnoit lui-même le titre de commandant général des religionnaires des Ce venues. Cavalier a écouté, a prêché, a prophétisé , a proposé des conditions : liberté de conscience, délivrance de tous les prisonniers pour fait de religion, amnistie pour tous les crimes passés, et permission de sortir du royaume ou de servir dans les armées. Cela parut un peu insolent. On lui donna de meilleurs conseils, et il écrivit qu'il vouloit se
DE FLÉCHIER. l55
soumettre sanâ aucune condition. Sur cela, |)rome8ses, amitiés, à seigneur Cavalier^ entrevue de ce gëiiëral fanatique àtec M. le maréchal de V... , à la voe de tout Niones, dans le jardin des récollets; trêve con*due; lieu d'assemblée assigné à Calvisson; quinze jours donnés pour rassembler les troupes dont Gava* lier se croyoit le maître, et pour attendre les ordres du roi qui dévoient les faire sortir. Cependsrnt il y avoit près de cinq cents hommes ; on leur fournis-^ soit des vivres en abondance y tous les peuples d'alentour alloient voir leurs frères ; on préchoit , on d^ian-^ tait les psaumes ; il s'élevoit de tous côtés prophètes et prophétesses ; il se supposoit des miracles; jamais tant de folies qu'on supportoit avec peine, mais avec quelque patience, dans V^spérancé dé voir finir tous nos malheurs par Féloignement de ces scélérats. Le lendemain que la trêve fat conclue, Roland, chef de la troupe des fanatiques des Cévennes , défit un détachement de près de deux cents hommes du régi^ ment de Tournon, dans un défilé où le pauvre Cor^^ beville , lieutenant colonel qui le commandoit , fut tué , et presque tout son monde. Cela enfla le cœur à Roland qui crut être aussi grand seigneur que Gava^ lier, et refusa d'entrer dans son accommodement, se disant général et vainqueur, et inspiré de Dieu plus d'un an avan^ lui. Gavalier partit de Galvisson avec ses gardes pour aller ramener Roland , tant par autorité que par beaux et bons passages de l'Écriture qu'il avoit étudiés ; mais Roland prétendit que l'Éternel lui parloit aussi bien qu'aux autr'es , et qu'il
t56 LETTRES
feroit son traité à part. Cavalier revint à son camp , où il trouva qu'à son absence quelques-uns dé ses gens des plus spëlçrats avoiet^ cabale contre lui. Les uns crièrent liberté de conscience-, les prophéties crié* rent Gavaliee traître. Il faillit 4 être tué ^ il se soutint pourtant avec ses plus affidés. La troupe se retira et gagna les bois; lui suivit, et manda à M. le marechai de V... qu'il alioit ramener ces gens-là, oa se faire tuer, ou qu'il viendroit ]fxi apporter sa tête. Ce maréchal et M. de B... se sont avancés à Anduse. De là on a négocié avec Roland. On Ta gagné; maïs sa troupe s'est d'abord révoltée contre lui. Oa a cru pouvoir tomber dessus , mais ils ont grimpé sur les montagnes , et l'on n'a pu les trouver. On a environ six à huit cents hommes de la troupe de GavaUec qu'on envoie avec lui en Alsace. La conduite en sera assez difBcile.
La cour qui s'étoit flattée que tous ces troubles étoient finis a été fort étonnée. M. le maréchal, qui ne connoissoitpas encore assez bienrespritdece pays, en est présentement bien informé. Je suis certain que, le connoîssant comme vous faites, vous n'auriez pas eu moins de défiance que moi du succès de cette négociation. Quel fond peut-on faire sur des cervelles aussi dérangées ? Les peuples ont gâté ces malheureux, et eux ont gâlé les peuples. La flotte ennemie qui est entrée dans nos mers peut bien avoir change l'état deTafifaire. Quoi qu'il en soit, on a tenté toutes les voies de la douceur. Nous verrons la suite.. ^ *
AI(i|smes, cq lo juin 1704.
DE FLÉCHtER. iS-J