DE L'ALGÉRIE
Vous voyez, Messieurs, que les Kabyles eux-mêmes sont susceptibles des plus nobles actions, et que c'est à tort qu^on les présente comme intolérants. Quelle conclusion, me dira-t-on, tirez-vous de là? La conclusion toute simple qu'il est possible de faire contribuer les Africains à la colonisation d'Alger. Sous le gouvernement du dey, il n'y avait dans toute la régence que 6,000 Turcs, et ils étaient maîtres absolus de 200 lieues de pays. Comment atteignaient-ils ce but? Ils avaient imaginé, permettez-moi ce mot, une garde nationale mobile; ils l'avaient formée avec des Arabes auxquels on donnait le titre de spahis, et qui se trouvaient ainsi dans la dépendance du dey ; la nature de cette dépendance était d'ailleurs assez légère, les spahis ne payaient aucun impôt pour les terres qu'ils cultivaient. On leur allouait une très-faible solde, et avec cela ils se pourvoyaient euxmêmes du cheval, de l'équipement et des armes. Quand on les appelait ils venaient se joindre aux Turcs. Messieurs, ces Arabes, au nombre de 30,000, demandent à cor et à cris qu'on les organise comme auparavant en spahis; leur demande jusqu'ici n'a pas été accueillie. On croira peut-être que l'esprit inquiet, dont on les doue quelquefois bien à la légère , ne leur permettrait pas de rester dans notre dépendance. Messieurs, nous avons à Alger un régiment d'Arabes ; on n'y compte pas plus de déserteurs que dans les régiments français.
Je vais citer un fait qui montrera à quel point les Kabyles sont susceptibles de s'identifier avec nos mœurs. On avait assassiné trois Français à quelques jours d'intervalle; ces meurtres étaient commis par un Arabe fana-
tique qui avait juré de tuer un nombre de Français égal à celui des personnes de sa famille qui périrent à la suite de la bataille de Staoûelli : ce nombre s'élevait à six. Un Arabe, à notre service, résolut de débarrasser le pays de cet assassin, et comme il craignait que, sMl le tuait, on ne voulût pas croire qu'il était Fauteur de cette belle action, il prit le coupable vivant et le conduisit à Alger.
Pour récompenser ce trait de bravoure, le duc de Rovigo offrit au jeune Arabe, qui était maréchal-deslogis, le grade de sou&-lieutcnant. On fut étonné de voir qu'il était peu flatté de cette promotion. Que voulezvous donc? lui ditH)n. — Je désire, répondit-il, la croix de la Légion d'Honneur! Le général ne pouvait pas la lui promettre d'une manière définitive, tandis que la confirmation du grade ne semblait pas douteuse. Eh bien , l'Arabe préféra attendre trois mois la croix d'honneur que de recevoir une sous-lieutenance sur-le-champ. La croix d'honneur, il est vrai, ne lui fut pas donnée; mais vous voyez qu'elle était à ses yeux une récompense plus noble , plus élevée qu'un grade. Il est assurément possible de tirer parti d'une population qui a de tels sentiments.
Messieurs, je me borne à énoncer ces idées. Je ne puis pas entrer aujourd'hui dans plus de développements, l'heure trop avancée s'y oppose; mais il me sera permis de répéter en terminant à quel point je suis convaincu, par la connaissance personnelle que j'ai du caractère dos Arabes, pour avoir vécu, pour avoir été en prison avec eux, qu'il est possible de tirer un excellent parti de leurs bonnes qualités, et cela sans de grandes dépenses.