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vient de vous proposer de revenir au système métrique des poids et mesures, tel que Tavait conçu la Convention, tel qu'il a été créé par TAcadémie des sciences. Ainsi, vous voyez que le système avait été faussé par les préjugés; oui, les écoles centrales ont disparu sous le coup des préjugés de l'empereur.
Je suis fâché de rencontrer souvent sur le chemin de ma réfutation mon honorable ami, M. de Sade. 11 nous a dit, dans une des dernières séances, et avec la sincérité qu'il apporte dans toutes ses opinions, dans tous ses discours , il nous a dit : c que les études scientifiques trop précoces, trop approfondies, faussent et rétrécissent l'esprit. »
On a ajouté qu'elles dessèchent le cœur, qu'elles énervent Timagination. Faussent l'esprit! J'avoue que l'assertion me paraît singulière.
Jusqu'ici j'avais bien entendu parler d'une manière défavorable des études scientifiques, mais je n'avais jamais entendu dire qu'elles faussassent l'esprit, car on les considère généralement comme des cours de logique, sèche, aride, si l'on veut, mais comme des cours de logique. Je ne sais pas comment, en habituant l'esprit à raisonner, on arriverait à fausser le jugement. L'étude de la géométrie est évidemment un cours de logique. Dans tous les cas, je demande si le besoin de l'administration n'est pas plutôt de créer des hommes de sens, utiles au pays, que des hommes d'imagination. Oh ! ces imaginations qui peuvent ennoblir de grandes pensées, qui peuvent concourir à la gloire nationale^ sauront bien se faire jour. Mais votre but est de créer des hommes utiles à eux-
mêmes et au pays, et malheureusement il n'y en a paâ beaucoup qui se trouvent dans cette catégorie.
En tous cas, je n'admets pas que les études scientifiques faussent l'esprit, qu'elles dessèchent le cœur et énervent les ressorts de l'âme. Je n'aurais qu'à citer les noms propres pour faire tomber ces reproches et en prouver la fausseté. Pascal, quelle a été sa vie? Comment a-t-il été élevé? Dans une académie des sciences, darïs la compagnie de Mercenne Robcrval, de Carcavi, etc., qui ne lui parlaient que de sciences.
On me dira que c'est une exception. Je citerai Descartes. 11 n'est personne qui ait rendu plus de services à la langue française que Descartes, et dont le style soit plus net, plus serré ; pourtant, il a passé toute sa vie dans des occupations scientifiques. Et Buffon ! direz-vous que son style a été énervé, que son imagination a été flétrie par les nombreuses expériences dont la science lui est redevable?
Si je passe à l'étranger, Haller, Galilée, dont les écrits font la gloire de leur pays, ne se sont-ils pas formés dans les recherches scientifiques?
J'ajoute une autre citation moins connue. Il y a dans notre littérature un homme dont la supériorité est incontestable, et qui plus est, incontestée : c'est Molière. Molière a très-peu étudié dans les livres; mais pendant le très-petit nombre d'années qu'il a consacrées à l'étude, c'est par les éludes scientifiques qu'il a essayé de développer son esprit; c'est sous la direction de Gassendi; et telle était l'influence de ses études que son premier ouvrage est la traduction de Lucrèce, c'est-à-dire la tra-
ductioD du tableau poétique des connaissances scientifiques que les anciens avaient recueillies du temps de Lucrèce.
Enfin, si je devais citer encore un exemple, je dirais que Fhomme qui a fait les calculs les plus arides, les plus abstraits, qui toute sa vie s* est livré à Tétude des logarithmes, non pas d'après des tables de logarithmes, puisqu'il n'en existait pas, mais par des moyens équivalents, Kepler, dont le nom est attaché aux plus grandes découvertes, a passé dix-huit ans de sa vie à chercher les lois d'après lesquelles le monde est organisé.
« Les études scientifiques n'ont rien qui puisse émouvoir les ressorts de l'âme ! »
Je suis étonné de ne pas voir arriver à la suite de cet aphorisme une certaine anecdote qui court tous les recueils d ana. On prétend qu'un géomètre de l'Académie des sciences, qui assistait à la représentation d'une pièce de Racine, s'écria : « Qu'est-ce que cela prouve? »
Ce prétendu géomètre avait grand tort, car les tragédies de Racine prouvent toutes quelque chose. C'est un mérite que Ton reconnaît aux tragédies de Racine, et à toutes les parties de ses tragédies. Dans tous les cas, j'aurais pu répondre à l'anecdote par des anecdotes qui ne sont peut-être pas plus vraies, et qui concernent certains grammairiens qui ont commencé leur entrée dans le monde par vouloir y porter l'étude de la grammaire.
Mais je dis que le fait n'est pas vrai, et qu'il a été attribué à une personne plus littérateur que géomètre, à Lagny, géomètre assez peu connu, mais très-remarquable par des succès précoces dans l'étude des lettres.
SDR L'ENSEIGNEMENT. 709
Fontenelle raconte même que, quand on lui dictait un thème, il ne fournissait pas la copie : c'était le thème en latin fait à la suite de la dictée qu'il remettait. Vous voyez que, s'il était arrivé à la malheureuse conclusion dont on a essayé de tirer une si singulière conséquence, ce ne serait pas par la géométrie, ce serait plutôt par la grammaire. Au surplus, je ne concevrais pas comment on pourrait prétendre, en présence des grandes découvertes qui ont honoré la science , que les sciences dessèchent le cœur, énervent l'esprit !
Quoi! vous voudriez m'astreindre à étudier avec zèle, avec plaisir, je dirai même avec enthousiasme , l'histoire de quelques nations inconnues qui ont joué sur la scène du monde un rôle assez insignifiant ; vous voudriez me faire suivre, jusque dans les moindres actions, le passage sur le globe de nations inconnues, dont d'Alembert, quoique géomètre, disait avec beaucoup d'esprit qu'elles nous avaient tout appris, excepté leur nom et celui des lieux qu'elles habitaient ; vous voudriez que je m'occupasse de ces recherches avec intérêt, avec enthousiasme, et je resterais sec, sans émotion, à la vue de Cuvier indiquant toutes les révolutions que la Terre a subies, exhumant des entrailles de la Terre des générations qui ne ressemblent en rien aux générations actuellement existantes!
Et vous croyez que dans un cours de géologie l'auditoire reste impassible lorsqu'on lui raconte comment les chaînes des montagnes ont surgi de l'intérieur de notre globe, lorsqu'on lui apprend l'âge de ces différentes chaînes !
Permettez-moi de vous rapporter un fait qui montrera
74e DISCOURS
quelle distance il y a entre le vrai et la fable. Je demande pardon à la Chambre de lui parler d'objets de cette na* ture.
Euler, le grand Euler était très-pieux ; un de ses amis, ministre dans une église de Berlin, vint lui dire un jour : c( La religion est perdue, la foi n'a plus de base, le cœur ne se laisse plus émouvoir même par le spectacle des beautés, des merveilles de la création. Le croiriez-vous? j'ai représenté cette création dans tout ce qu'elle a de plus beau, de plus poétique et de plus merveilleux; j'ai cité les anciens philosophes et la Bible elle-même : la moitié de l'auditoire ne m'a pas écouté, l'autre moitié a dormi ou a quitté le temple. »
Faites l'expérience que je vais vous indiquer, repartit Euler : « Au lieu de prendre la description du monde dans les philosophes grecs ou dans la Bible, prenez le monde des astronomes; dévoilez le monde tel que les recherches astronomiques Tout constitué. Dans le sermon qui a été si peu écouté, vous avez probablement, en suivant Anaxagoras, fait du Soleil une masse égale au Péloponèse. Eh bien, dites à votre auditoire que, suivant des mesures exactes, incontestables, notre Soleil est douze cent mille fois plus grand que la Terre.
« Vous avez sans doute parlé de cicux de cristal emboîtés, dites qu'ils n'existent pas, que les comètes les briseraient. Les planètes, dans vos explications, ne se sont distinguées des étoiles que par le mouvement; avertissez que ce sont des mondes ; que Jupiter est 1 ftOO plus grand que la Terre, et Saturne 900 fois; décrivez les merveilles de l'anneau; parlez des lunes multiples de ces
mondes éloignés. En arrivant aux étoiles, à leurs distances, ne citez pas des lieues : les nombres seraient trop grands, on ne les apprécierait pas; prenez pour échelle la vitesse de la lumière ; dites qu'elle parcourt quatrevingt mille lieues par seconde ; ajoutez ensuite qu'il n'existe aucune étoile dont la lumière nous vienne en moins de trois ans; qu'il en est quelques-unes à l'égard desquelles on a pu employer un moyen d'observation particulier, et dont la lumière ne nous vient pas en moins de trente ans.
« En passant des résultats certains à ceux qui n'ont qu'une grande probabilité, montrez que, suivant toute apparence, certaines étoiles pourraient être visibles plusieurs millions d'années après avoir été anéanties; car la lumière qui en émane emploie plusieurs millions d'années à franchir l'espace qui les sépare de la Terre. »
Tel fut. Messieurs, en raccourci, et seulement avec quelques modifications dans les chiffres, le conseil que donnait Euler. Le conseil fut suivi : au lieu du monde de la fable, le ministre découvrit le monde de la science. Euler attendait son ami avec impatience. Il arrive, enfin, l'œil terne et dans une tenue qui paraissait indiquer le désespoir. Le géomètre, fort étonné, s'écrie : Qu'est-il donc arrivé : « Ah I Monsieur Euler, répondit le ministre, je suis bien malheureux; ils ont oublié le respect qu'ils devaient au saint temple, ils m'ont applaudi. »
Vous le voyez, Messieurs, le monde de la science était de cent coudées plus grand que le monde qu'avaient rêvé les imaginations les plus ardentes. Il y avait mille fois plus de poésie dans la réalité que dans la fable.
Telle était aussi, sans doute, la pensée de Mallebranche, quand il s'écriait qu^un insecte était beaucoup plus intéressant que Thistoire grecque et Thistoire romaine.
Peut-être trouverez-vous , Messieurs, que la défense n*a pas été proportionnée à Tattaque, que j'ai pris trop au sérieux quelques paroles hasardées, irréfléchies; mais, je l'avouerai avec franchise, c'est que j'ai répondu non seulement à ce qui s'est dit ici , mais à ce qui se dit ailleurs.
Il y a, je ne désigne personne, il y a chez un grand nombre d'autorités universitaires peu de goût, peu de penchant, peu de bienveillance pour les études scientifiques : il a été dit, non pas ici, mais dans une autre enceinte très-peu éloignée, à l'occasion de cette loi , que les études scientifiques étaient un métier de manœuvre. En parlant d'une école que le monde entier nous envie, dont on copie le nom, quand on ne peut pas l'imiter par le fonds, il a été dit qu'on n'en faisait aucun cas.
C'est en présence de ces critiques que j'ai pensé devoir vous soumettre quelques réflexions : je n'entends en aucune manière nuire aux études littéraires; mais ce serait, je crois, un grand malheur qu'on parvint à établir un divorce entre deux rameaux qui sont destinés à se fortifier mutuellement. La plus large concession qu'on veuille faire aux sciences, c'est qu'elles servent les intérêts matériels. La concession ne me touche pas : elle était forcée ; ce n'est pas, en eiïet, avec de belles paroles qu'on fait du sucre de betterave; ce n'est pas avec des alexandrins qu'on extrait la soude du sel marin.
11 n'est point vrai, au surplus, que les études scienti-
fique» ne servent que les intérêts matériels. C'est devant leur flambeau que se sont évanouis la plupart des préjugés sur lesquels les populations vivaient courbées ; c'est par les sciences que les préjugés sont tombés à jamais.
Eh, mon Dieu! si l'astronomie que j'ai tant citée, dont peut-être vous me permettrez de parler par prédilection, n'avait pas fait d'immenses progrès, vous verriez dans trois mois toute la population de Paris, comme autrefois la population de Rome, s'en aller à la porte Catularxa pour immoler un chien roux à la canicule, afin d'apaiser ses maléfices ; et, dans trois semaines, vous entendriez la population jeter des cris de toute la force de ses poumons pour faire revenir la Lune éclipsée de son évanouissement; et, il y a deux ans, nous aurions vu notre population effrayée par le retour de la comète de Halley. N'ai-je pas même vu des personnes qui, malgré les progrès de la science, étaient fort préoccupées des effets que l'astre vagabond ne pouvait manquer de produire ? et cependant ces personnes (en France on ne trahit pas l'incognito par les paroles que je vais prononcer), et cependant ces personnes avaient affronté sans sourciller les boulets et la mitraille.
Je termine par une remarque qui touchera surtout les membres des commissions des finances ; je suis convaincu que, si les études scientifiques n'avaient pas été encouragées, si elles n'avaient pas fait les progrès qui seront l'étemel honneur du siècle dernier, vous verriez figurer encore sur votre budget déjà si chargé un astrologue parmi les fonctionnaires salariés.
Au surplus, qu'on réduise, si Ton veut, l'utilité des
sciences aux besoins matériels, et elles n*en seront pas moins cultivées avec zèle et persévérance. Les applaudissements, la reconnaissance du public sont acquis d'avance à ceux qui leur feront faire des progrès réels. Aussi, du haut de cette tribune, je conjure la jeunesse de marcher hardiment dans la route glorieuse où elle est entrée.
Que la minéralogie continue à classer les diverses natures de teN*ains dont Técorce du globe se compose, et à indiquer aux capitalistes dans quelles localités leurs recherches peuvent conduire à la découverte de telle ou telle autre nature de minéraux ;
Que la chimie enrichisse la médecine de médicaments simples, toujours semblables à eux-mêmes et qui doivent donner à Tart de guérir une marche plus assurée ; '
Qu'elle manipule les produits de notre industrie agricole pour les transformer en substances alimentaires ou manufacturières qui ont été refusées à nos climats ;
Que la physique essaie de puiser dans l'étude des forces électriques, sans cesse en jeu dans les entrailles de la Terre, les divers perfectionnements dont les arts métallurgiques ont un si puiSvSant besoin ;
Qu'elle suive avec attention les phénomènes météorologiques pour apprendre à les prévoir ou seulement pour atténuer les ravages qu'ils occasionnent;
Qu'elle essaie de trouver dans l'examen des mystérieuses variations du magnétisme terrestre des moyens de diriger avec certitude le navigateur quand un ciel nébuleux lui dérobe la vue des astres ;
Que l'optique perfectionnée, appliquée à la construc-
SUR L'BNSBIfiKEMENT. 745
tion des phares, serve aussi à prévenir de nombreux, de cruels naufrages;
Que l'astronomie pénètre jusque dans les dernières régions de Tespace, non pas, si Ton veut, pour arriver à la formation de nouveaux mondes, non pas pour découvrir si les conditions de notre système solaire en assurent la durée indéfinie, mais afin de donner, s'il est possible, une nouvelle perfection à Tart nautique ;
Que la mécanique tire chaque jour un nouveau, un meilleur parti des forces naturelles, et arrache ainsi des millions de nos semblables à des travaux pénibles qui les assimilent à des brutes, détruisent leur santé, et les conduisent inévitablement à une mort prématurée; qu'elle travaille sans cesse à améliorer, à simplifier, à alléger la imachino à vapeur, l'une des plus belles, des plus étonnantes créations de l'esprit humain.
Çt quand toutes ces améliorations seront réalisées, la science aura bien mérité du pays; car, suivant la belle pensée de Bacon, « Knowledge is Power ^ le savoir, c'est de la force, de la puissance; » et elle aura augmenté le bien-être de la population, non pas en appauvrissant les riches, mais en enrichissant les pauvres; et elle aura répandu ses bienfaits sur ceux-là même qui l'outrageaient; et en contemplant ces beaux résultats, un poëte (car les études scientifiques n'empêcheront pas qu'il n'y ait toujours des poètes), un poète pourra s'écrier, sans être taxé d'exagération :
Le dieu , poursuivant sa carrière , Versait des torrents de lumière Sur ses nombreux blasphémateurs 1
[Dons la discussion ouverte sur Particle 26 du projet de loi ainsi conçu : « L'État continuera à entretenir les bourses dans les collèges royaux. Les départements, les communes et les particuliers pourront être autorisés à en fonder et à en entretenir, soit dans les collèges royaux, soit dans les collèges communaux ^, M. Arago a repris la parole (séance du 27 mars 1837) dans les termes suivants : ]
Messieurs, je ne viens ni approuver, ni combattre l'art. 26. Je demande seulement à M. le ministre de l'instruction publique la permission de lui adresser certaines questions qui ont beaucoup d'importance pour plusieurs grandes villes, et en particulier pour Paris.
L'art. 26 porte que les départements, les communes et les particuliers pourront être autorisés à fonder et fi entretenir des bourses soit dans les collèges royaux, soit dans les collèges communaux. Il faut que vous sachiez. Messieurs, que les collèges royaux sont entretenus d'abord par la rétribution universitaire, par des bourses que le gouvernement a fondées, et par des bourses que paient plusieurs grandes villes. Ces dernif»res bourses ont été fondées par des décrets de l'empereur. Les collèges royaux ne paraissant pas vouloir, h l'origine, prospérer par leurs propres moyens, Napoléon décida que plusieurs grandes villes, qui, par parenthèse, n'avaient pas été consultées, entretiendraient un certain nombre de boursiers à tel ou tel collège.
Ainsi, la ville de Paris payait des bourses à Orléans, à Reims, à Versailles, et je crois môme à Bayonne ou
dans un autre collège du Midi. Après bien des démarches, la ville de Paris a obtenu de l'administration de ne plus payer des boursiers hors de ses murs. Je crois cependant qu'il y en a encore huit ou dix qu'on supprimera par extinction. Malgré cette réduction, le nombre de bourses, de trois quarts de bourse, de demi-bourses auxquelles Paris est tenu de fournir est encore de 196.
La ville avait désiré faire un meilleur emploi, je n'hésite pas. Messieurs, à me servir de cette expression, un meilleur emploi de la somme qu'on exige d'elle actuellement ; elle avait voulu la consacrer principalement au paiement d'apprentissages. Lesjeunes gens qui, aujourd'hui, sollicitent les 196 bourses de la ville sont tous très- jeunes. 11 est donc impossible de prévoir quelle sera leur capacité. Pour se décider, il faut recourir aux titres des parents. Eh bien, je le dis sans hésilcr, membre du conseil municipal de Paris depuis près de trois ans, il ne m'a presque jamais été possible de voter dans la question des bourses avec la certitude de faire un bon choix. Les titres qui doivent nous déterminer sont si fugitifs, si difficiles à apprécier, si insignifiants ! « Je suis commis depuis vingt ans dans telle ou telle autre administration ; j'ai bien fait mon service dans la garde nationale, etc. » Voilà les seuls renseignements que nous ayons pour décider si un enfant sera élevé aux frais du pays. Aussi qu'en résulte-t-il? C'est que nous plaçons dans nos collèges cent quatre-vingt seize personnes qui, bourrées plus ou moins de grec et de latin et de quelques notions scientifiques imparfaites, croiraient ensuite déroger en entrant dans une carrière industrielle.
74S Discobfts
Je dis quelle difTicuUé le conseil municipal a h vaincre, lorscju'il est appelé à choisir des boursiefs. Aujourd'hui du moins, ces faveurs ne s'accordent qu'à une pei^ sonne dépourvue de fortune. Jadis il n'en était pas ainsi. Si vous parcouriez les anciennes listes, vous seriez sans doute étonnés d'y voir figurer des flis de lieutenants généraux, de pairs de France, de gens très-riches; c'était véritablement intolérable.
La ville de Paris, au surplus, n'avait jamais eu le projet d'employer les sommes qu'elle dépense maintenant en bourses à des travaux de luxe, à des monuments; elle avait pensé qu'on pouvait choisir dans les écoles primaires les enfants qui se seraient le plus distingués, ceux qui auraient fait prévoir qu'ils uniraient à de l'intelligence une certnine habileté manuelle. Ces enfants auraient pu être placés en apprentissage : dispensés du service pénible qu'on impose aux élèves ordinaires, leurs succès eussent été rapides. Les arrangements avec les chefs d'établissements leur auraient permis de suivre des cours. Ces enfants seraient ainsi devenus Thonneur de l'industrie française, d'excellentschefsd'ntelier, d'habiles contre maîtres. Un pareil service eût été moins équivoque, moins problématique et certainement plus municipal que celui auquel on est forcé de pourvoir maintenant.
Ce n'est pas que la ville de Paris ait pu vouloir renoncer d'une manière absolue h donner des bourses, soit comme récompense de grands services, soit pour encourager de grands talent?, Qu'on lui montre un J. -B. Rousseau en perspective dans la boutique d'un cordonnier, un Quinault auprès du four d'un boulanger, un Lambert (comme
le grand géomètre de Mulhouse) sur rétabli d'un tailleur, un Molière dans Fatelier d'un tapissier, et la ville de Paris les adoptera et elle les suivra dans toutes les phases de leur carrière, et elle leur rendra les études supérieures commodes, faciles, fructueuses. Quant à Tobligation d'entretenir sans cesse les 196 bourses, qu'il se présente ou qu'il ne se présente pas de candidats dignes de cette faveur, elle est, à mon avis, montrueuse.
Lorsque nous avons porté nos réclamations au ministre de l'instruction publique, il nous a répondu que la ques* tion était grave, qu'elle lui semblait mériter un examen attentif; toujours il nous a renvoyé à l'époque où l'on discuterait la loi sur l'instruction secondaire. Cette époque est arrivée ; je demande donc à M. le ministre s'il entend que les bourses créées par décrets de l'empereur seront encore obligatoires, ou s'il consent à laisser aux conseils municipaux le droit de donner des bourses suivant les circonstances et suivant le mérite des candidats. Je demande enfin, quant à Paris, si l'on entendrait empêcher le conseil municipal de consacrer en solde d'apprentissages des sommes dont, à mon sens, il fait aujourd'hui le plus inutile emploi.
J'entends dire d'ici que cette question est sans importance : la ville de Paris est si riche ! elle a les revenus d'un royaume !
Il est très-vrai. Messieurs, que Paris a un revenu considérable; mais se rend-on exactement compte de ses charges?
Sans sortir de la question, je dirai d'abord que la ville a le devoir et l'intention de créer un nouveau collège.
Remarquez à quel point les collèges ont été mal distribués; dans le quartier latin ils se touchent; ailleurs il D*y en a pas. Ces quartiers oubliés se plaignent avec raison. Laissez à la ville les moyens de faire droit à leurs ju:^tes réclamations.
Au surplus, examinons au fond cette immense richesse dont on parle tant :
Le revenu présumé de cette année a été porté à Ii2 millions. Cela est énorme, Messieurs ; mais veuillez bien en distraire avec moi les dépenses obligatoires :
Au profit du Trésor, 10* des produits nets de l'octroi. . . 1,691,190
— Dixième du produit de la caisse de Poissy 105,280
•^ Sur le produit du baU des jeux 5,500,000
— En représentation de la contribution mobilière. 3,200,000
— Indemnité pour exemption de logrements militaires. . 132 000 Pour les arrérages et Tamortissement de la dette arriérée. Zi,997,362 Pour frais de perception de l'octroi, des autres revenus
municipaux et pour non-valeurs 2,861,171
Subvention annuelle en faveur des hospices 5,388,299
Pour les dépenses obligées de la préfecture de police.. 7,2^0,191
Additionnez toutes ces sommes, et vous trouverez 31,115,/i9;{
Les services ordinaires de l'administration municipale, y compris les dépenses de la garde municipale et de l'instruction primaire , dépassent 5 millions et demi. 11 ne reste donc plus, dans les temps les plus prospères, que 5 niillions environ pour des ti'avaux nouveaux.
Jugez maintenant si la ville de Paris elle-même n'est pas intéressée à repousser les dépenses inutiles. 11 faut, au demeurant, que je le répète : il ne serait pas question d'économiser la somme que les cent quatre-vingt-seize bourses absorbent, mais bien de l'appliquer en paiement
SUR L'KNSEIGNEMENT. 724
d'apprentissages, dans l'intérêt bien entendu des classes ouvrières et de l'industrie française.
Je demanderai encore à la Chambre la permission de lui faire remarquer que les bourses dont il est question et qui ont été fondées par un décret de l'empereur l'ont été pour venir au secours des collèges qui ne pouvaient pas se soutenir eux-mêmes. Eh bien , les collèges de Paris, ceux dans lesquels la ville de Paris est obligée d'entretenir des bourses, sont dans un état de prospérité incontestable. Ces collèges ont fait des bénéfices considérables, il y en a deux d'entre eux dont je n'exagérerai pas la prospérité en disant qu'ils ont de 25 à 30 mille livres de rente. Eh bien, comment se fait-il que, dans cet état de choses, la ville de Paris, contre sa volonté, soit tenue de payer des bourses?
Si M. le ministre de l'instruction publique, en se résidant à mon avis, entend toutefois que les personnes qui ont actuellement des bourses n'en seront pas privées, je suis de son avis; la transition ne doit pas se faire en ce sens. Ceux à qui il a été donné des bourses, cette année, auront le droit d'en jouir tout le temps pour lequel elles leur ont été accordées. Ainsi, quant à cette transition elle-même, je la trouve nécessaire, je la trouve juste. Mais, quant au reste, il n'y a aucune nécessité, aucun avantage à ne pas introduire , relativement au passé, la faculté que vous accordez aujourd'hui aux communes par une disposition spéciale. Que la Chambre me permette d'ajouter que l'opinion que je soutiens ici est celle de sa Commission elle-même.