‹ Œuvres complètes de François Arago (volume 3)Chapitre 148 sur 161 · DU CORPS ENSEIGNANT DE L^ÉCOLE POLYTECHNIQUE · texte numérisé non relu

DU CORPS ENSEIGNANT DE L^ÉCOLE POLYTECHNIQUE

11 faut, en vérité, que le colloborateur anonyme du Constiluiionnel ait supposé qu'on mépriserait assez son article pour n'y pas répondre. Sans cela se serait-il hasardé à imprimer ces odieuses billevesées :

« En voyant successivement les maîtres de la science s'éloigner de cette école ; en voyant des hommes tels que MM. Duloug, Poisson, de Prony, Thenard, Gay-Lussac, Dumas, Pouillet et plusieurs autres, remplacés par des savants, très-estimables sans doute, mais par des hommes qu'à tort ou à raison, le parti radical réclame tous les jours

à grands cris, on a pu craindre, non sans quelque fondement, que les opinions politiques ne fussent un motif de préférence, et que récole entière ne finit un jour par partager les préoccupations et les tendances des gens qui cherchaient à la mener. »

Le journal m*est tombé des mains quand j'y ai lu ce que je viens de rapporter. Quelques mots et le public éprouvera un égal sentiment de dégoût.

On vient de voir la liste des maîtres de la science qui successivement se sont éloignés de Técole ; eh bien , qu'on le sache :

M. Dulong est décédé, en 1838, directeur des études, il est décédé dans les bâtiments de Técole; la mort seule Ta éloigné de l'établissement.

M. Poisson est décédé en 1840. 11 était encore en pleine possession de la place d'examinateur de sortie.

M. de Prony, octogénaire et malade, fut mis à la retraite en 1838. Le respectable vieillard accabla le général Bernard, alors ministre de la guerre, de sollicitations, afin qu'on ne lui enlevât pas le titre d'examinateur de sortie. M. Prony porta ses réclamations jusqu'à Neuilly. Je liens de lui-même qu'il dit au roi : « La pensée de m'éloigner sans retour d'une école à la création de laquelle j'ai contribué m'est insupportable. » Les témoins de ces réclamations sont pleins de vie ; ils parleront au besoin. M. Prony, repoussé quant à la place active, demanda au moins qu'on ne le rayât pas des contrôles. Il est mort membre honoraire du conseil de perfectionnement.

M. Gay-Lussac a quitté sa chaire de l'École polytechnique dans le courant de l'année 18/iO. On doit en convenir, le savant illustre aurait manqué de sa perspicacité

e7S son L*0RGANISATION

ordinaire, s'a lui avait fallu dix ans pour déeeuvrir les prétendus éléments de désordre qui, depuis 1830, de^ vraient, suivant le ConsiiMionneU aliéner les maîtres de la science à s'éloigner de notre établissenjent national. M- Gay-Lussac demanda à être remplacé à Técolc, comme il le demanda plus tard à h faculté des 6cimce3, parce qu*à son âge on a besoin de repos.

Tout ce que je viens de dire de M. Gay-Lussac s'applique de point en point au second professeur de chimie e M. Thenard abandonna sa chaire de Técole en 1836, et, plus tard, celle de la faculté des sciences, parce que sa santé at de nombreux devoirs lui commandaient ce double sacrifice.

Il faut bien, enfin, que je me décide à nommer les savants, réclamés tous les jours à grands cris par le parti radical, qui reçurent la mission d'enseigner la chimie aux élèves de TEcole polytechnique, à la place de MM. Thenard et Gay-Lussac : M. Dumas succéda à M. Thenard; M. Regnault succéda h M. Gay-Lussac I Voilà donc deux de ces savants, que Técrivain anonyme* du haut de son outrequidance , appelle mesquinement très-estimables. Le p^rti radical les place, lui, parmi les hommes dont les découvertes honorent le plus noire pays ; mais, ou a-t^i) vu qu'il les ait jamais réclamés à grands cris, au point de vue politique? Tout le monde sait parfaitement que rien de pareil n'a été fait et n'aiirait pu loyalement se faire.

J'ai dû, d'après les termes formels du ConsiUutioMieU placer M. Dumas, qui remplaça M. Thenard^ en Ifiâô, parmi jies savants trèsp^tioQuBibies que le parti radical ré-

DE li'ÉCOLE POLYTECHNIQUE. «79

clame tous les jours à grands cris. Mais voici un emjt>Arras : le pamphlétaire ignorait (jl ignore tput), qme llp Pumas eût été mn des professeurs nomnaés depuis )330, que M. Dumas fut le successeur^ le remplaçant (|^ M. Thenard ; il le croyait seulement un des professeiire T^mpUcés depuis Tère de perdition, et le classait dès }ors parmi les piaitres de la science qui pensèrent devoir ^'éloigner de l'école.

jf^ ji'ejssjaierai certainement pas ^ mettre un peu ^ logique et de bon sens dans tout ce fatras; mai3 je dirai qu'ayant fait part à M. Dupias des insinuations du Ctmti^t^ionneU touchant sa retraite, il en a levé )es épaiulies et s'est écrié : on n'a qu'à comparer la date de jDf)^ ^rtie de l'École polytechnique avjec celle de mon entjrée à l'École de médecine cor^ime professeur, et tout sera cl^ir; j'ai quitté l'École polytechnique parce que jie ne pouvais pas occuper trois chaires A la fois, parce que le cupiul indéfini serait un déplorable abus, parce que )e. professeur qui ne cherche pas à faire avapcer la scienc^ manque à son devoir et se prive d'un moyen de succès infaillible auprès des élèves de potre époque,

^e successeur de M. Dumas à l'Ëcole polytechqique futH. Pelouze. 3i le pamphlétaire popnait un plus lipnnéte ^QQme, un meilleur professeur, un chiuiiste plu^ laborieux, plus habile, qu'il le nomme }

Je ne veux pas laisser mon énumératiQn incomplète; je dois parler de )1. Pouillet :

M. Pouillet devint professeur de physique en J8â0 et quitta en iSâl. J'ai pris |a liberté de lui deqi^udisr le japtif d§ ^ retraite, et d/ç posejr même cetjbç question:

Avant d'abandonner Técole y aviez-vous aperçu des tendances fâcheuses? Voici la réponse textuelle : « Si j'avais aperçu les tendances dont vous parlez, je serais certainement resté. Je me retirai parce que le cours me fatiguait. ))

Que rcstera-t-il , définitivement, de la fantasmagorie que je viens de démasquer, qui nous montrait les hommes eminents se retirant à l'envi de l'École polytechnique et faisant place à des médiocrités, recommandées principalement par des passions politiques?

Il restera établi que, dans sa fureur de nuire à notre grande école et à ses professeurs illustres, l'anonyme du Constitutionnel était devenu assez aveugle pour avoir inscrit deux personnages (MM. Dulong et Poisson), morts en fonctions, parmi ceux que, suivant lui, le découragement ou le dégoût avaient déterminés à se retirer ; pour avoir oublié que Prony, à quatre-vingt-un ans, avait fait les démarches les plus actives, afin qu'on ne le mit pas h la retraite; pour avoir classé M. Dumas parmi les estimables ou parmi les émincnts, suivant qu'il devenait le remplaçant de M. Thenard ou qu'il était remplacé par M. Pelouze; pour avoir implicitement signalé MM. Regnault et Dumas à l'autorité comme affiliés au parti radical ; pour avoir jeté du mystère sur des démissions dont les causes toutes naturelles ne sont pas moins évidentes que la lumière du soleil ; pour avoir jeté, enfin, sur le point en discussion autant d'erreurs qu'il était possible d'en imaginer.

Si l'on s'en rapportait à l'article du Constitutionnel, M. Coriolis, ancien directeur des études, disait à ses

amis « quMI avait détruit sa santé en essayant de lutter contre des exigences sans bornes. » De quelle nature étaient donc ces exigences? Placer ce mot vague immédiatement à la suite d'un paragraphe consacré à signaler les prétendues préoccupations radicales des professeurs et des élèves, c'était faire supposer que M. Coriolis mourut en combattant des passions politiques.

Je n'hésite pas à le dire, la calomnie ouverte est moins odieuse encore que la calomnie par insinuation. Celle-ci a quelque parenté avec les restrictions mentales, si vigoureusement flagellées dans les Provinciales. L'écrivain anonyme qui, dit-on, écrit force brochures contre les jésuites modernes, n'aurait garde de s'approprier les pratiques de leurs aînés ; il doit fuir les routes frayées par les adversaires de Pascal. Je puis donc supposer que ce n'est pas à cet écrivain que je réponds, lorsque j'affirme catégoriquement qu'aucun débat ayant trait à la politique ne s'est jamais élevé entre M. Coriolis et les professeurs de l'école. M. Coriolis croyait à la nécessité de modifier le programme d'admission. 11 voulait exiger des candidats les calculs différentiel et intégral, la dynamique d'un point matériel, etc. Les théories qu'on aurait ainsi reportées sur les études des collèges forment aujourd'hui à l'École polytechnique l'objet de soixante-douze leçons. A tort ou à raison, ce système ne prévalut pas. M. Coriolis, déjà atteint d'une maladie incurable, s'affecta de cet échec beaucoup plus, peut-être, que le sujet ne le comportait ; mais il a certainement fallu ou la plus complète ignorance des faits, ou une noire méchanceté, pour essayer de transformer un pareil débat en querelle de parti.

est 8UR L*0RGàNI6AT10N

L'écrivain qui, dans un journal, blesse toujours Is vérité au maximum, si Texpression est permise, doit, ce me semble, avoir peu de respect pour le public. Ob I le public, j'en ai la pleine confiance, le lui rendra bien.

Le collaborateur mystérieux du Constitutionnel devient très-divertissant dans les moments, du reste fort rares, où il ne calomnie pas. Rien de plus curieux, alors, que son imperturbable assurance. On le voit t^rancher^ décider, prononcer des oracles sur des questions dont il ne possède pas les premiers rudiments; il donna pour des faits avérés les rêves de son imagination malade, les met en regard et lire , de la comparaison établie ainsi entre ces fantômes, des conséquences qui excitent à la fois le rire et la pitié.

Presque au début de son inqualifiable article, le Consiitutinnnel nous dit : « Dans les premiers temps (de recelé), tout se passait en famille, et l'administration d'un établissement qui n'admettait que des externes, nie présentait aucune difficulté sérieuse. »

Autant d'erreurs que de mots. Dans les premiers temps, le conseil de l'école était journellement aux prises avec les autorités de la capitale. Ces débats avaient pour origine habituelle la part active que les élèves prenaient aux mouvements politiques, et même aux insurrections à main armée. Plusieurs fois le même conseil se trouve entraîné, par exemple, après le 13 vendémiaire, à renvoyer bon nombre de ces jeunes gens, pour cause d'incivisme; et vous osez dire, M. le rédacteur du Constitutionnel^ que l'administration ne présentait alors aucune difficulté sérieuse ! Vous ne savez donc pas non

DE L*ÊCOLfi POLYTECHNIQUE. 683

plas, qu^en 1798, peu de semaines ippràs T ouverture des cours, le ministre de Tintérieur fit faire une épuration géoérale des élèves, etc. Il est assurément permis d'îgporer toutes ces choses, mais à la condition de n'en point parier avec suffisance, et mieux encore, à la condition de n'en pas parler du tout.

Pendant cet fige d'or de T École polytechnique, dont ie Cûnsliiutionnel nous a fait une peinture si touchante, les élèves prenaient la liberté grande d'être très-peu assidus aux leçons. Le gouvernement accordait à chacun de ces jeuifies gens le vêtement et la nourriture. Le conseil de l'école imagina (en 1796) qu'il vaincrait leur paresse en décidant que ceux qui s'absenteraient plus d'une fois par décade, perdraient autant de rations de vivres qu'ils auraient manqué de leçons. Ce : plus d'une fois par décade, était une concession assez significative ; eh bien ! peu de mois après, le conseil fit afficher dans l'école l'arrêté dont voici la teneur :

c Yu le grand nombre des élèves qui ont manqué aux leçons, l'administrateur est autorisé à ne faire exercer la retenue des rations qu'à ceux d'entre eux qui ont manqi^é six fois et plus pendant le mois. »

Ici, comme partout ailleurs, pour être dans le vw, il faut prendre précisément Ja contrepartie de ce que le Constitutionnel avance. Dans les premiers temps de Fécûle, l'administration eut à vaincre les difficultés les plus sérieuses, tant dans ses rapports avec l'administration publique que dans ses rapports avec les élèves.

« Depuis 1830, dit l'article du Constitutionnel^ les élections se fai^it à TJ^cple pplytachjuiqye, au moins autant

68i SUR L'ORGANISATION

dans un but politique que dans un but scientifique.» Voilà une dénonciation en forme, tendant évidemment à provoquer des destitutions. La juste réprobation qui, en France, frappe toujours de pareils actes s'augmentera encore dans la circonstance présente, à la veille d'une réorganisation de l'école, quand on songera que, suivant toute apparence, le délateur espère hériter de ses victimes. Héritez, grand Dieu! héritez! mais ne calomniez pas. Pour mettre ici la calomnie dans tout son jour, il suffira de donner la liste complète des hauts fonctionnaires du corps enseignant nommés à l'École depuis

Directeurs des études : MM. Dulong, Coriolis, Duhamel. ( Ce dernier, df^à examinateur de sortie, a été nommé sur la demande du duc de Nemours. )

Examinateurs de sortie : MM. Mathieu fil était déjà professeur), Duhamel (il était déjà professeur), Chevreul (il avait déjà rempli ces fonctions), Demonferrand ( il avait déjà rempli ces fonctions;, Babinet.

Professeurs d'analyse : MM. Navîer, Duhamel (Il était déjà répétiteur), Liouville (il était déjà répétiteur), Sturm.

Professeurs de géodésie : MM. Savary (il était déjà répétiteur).

Chas! es.

Professeurs de physique : MM. Pouillet, Despretz (il était déjà répétiteur de chimie), Lamé.

Professeurs de chimie : MM. Dumas [il était répétiteur), Pelouze (il était déjà répétiteur ), Regnault (il était déjà répétiteur).

Professeurs d'architecture : MM. Gauthier; Reynaud, ingénieur des ponts et chaussées.

Professeurs de littérature et de lanrju£^ : MM. Arnanlt, de TAcadémie française; Dubois, du conseil royal de TUniversité; Hase, de rinstitut.

Professeurs de dessin : MM. Couder, Steuben, Charlet.

On a maintenant sous les yeux la liste de toutes les nominations qui furent faites, assure-t-on; plutôt en vue de la politique qu'en vue de la science. Le public jugera ; je souscris d'avance à sa décision.

Pour prouver que, dans les nominations aux chaires de notre grande école, les titres scientifiques jouaient, depuis 1830, un rôle secondaire, il aurait fallu montrer à côté de chaque professeur élu un candidat plus méritant et cependant repoussé. Malgré toute son audace. Fauteur de l'article que je réfute, s'est bien gardé d'entrer dans cette voie. Dès ses premiers pas, il aurait reconnu que tous les savants, qualifiés de mathématiciens sur les registres de l'Académie, appartiennent ou ont appartenu à noire établissement national ; je me trompe, il y a une exception, une seule. Serait-ce, par hasard, en sa faveur qu'on soulèverait tout ce scandale?

Eh bien , je le demande, existe-t-il dans le monde un seul géomètre qui osât mettre en parallèle le petit nombre d'écrits sur les mathématiques sortis de la plume de l'homme auquel je fais allusion avec les belles découvertes desSturm, des Ciouville, des Lamé et des Chasies? Je pose la question hardiment, avec la certitude que personne n'y répondra d'une manière affirmative.

Me croit-on irrité contre l'érudit Italien? Récuse-t-on les mathématiciens français et même les élèves de toutes nos écoles publiques? Eh bien! les plus illustres géomètres étrangers sont là ; nous les ferons parler au besoin ; nos mains sont pleines de documents très-explicites et foudroyantes. Cessez donc d'attaquer des professeurs célèbres, la gloire de notre pays. La porte de l'École

$i9 SUR L'OIIQâHISATlON

p€ilytechniqtie a toujours été otaverte ào mérite, sbsb'aciion faite de tout sentiment politique. Les médiocrités éconduités ont seules intérêt à soutenir le contraire.

J'ai du montrer, en point défait, puisque la chose était contestée, que les nominations à T École polytechnique n'ont jamais eu lieu depuis 1830 sous Tetopire de consi-^ dérations enipriintées à la politique. J'ajoute tnaintenaitt que les opinions des professeurs ne sauraient eiercer absolument aucune influelice sur celte d^ élères.

Les professeUts de sciences de F École polytecbniqoe n'ont point aujourd'hui de relations personnelles, de re^ latious directes avec les élèves. Chaque professeur arrive le jour de la semaine fixé et à l'heure ditej il trouve les banquettes de son amphithéâtre occupées, fait sa leçon et se retire. Ceci se renouvelle quardnte, cinquante, soixante fois l'année, suivant que les programmes l'ont déterminé, sans que le professeur ait jamais l'occasion de parler individuellement à un seul de ses auditeurs. Lorsque le cours est fini, les élèves sont répartis par le sort entre les professeurs et les répétiteurs, qui les examinent, un à un, pendant quelques minutes et leur donnent des notes de mérite. Les professeurs, les répétiteurs euxmêmes, pourraient si peu répondre de l'identité de l'élève qui se présente el de l'élève appelé, qu'on la constate par un émargement, par une signature.

Je demandais ces jours-ci à l'un des deux professeurs de chimie de me dire à combien d'élèves il avait eu l'occasion de parler pendant son dernier cours. La réponse a été courte : à aucun.

La Restauration tolérait ce qu'on appelait alors en

DE L'£GOLB POLYTECHNIQUE. 687

termes coiivetius des absorptioùs. Après la leçon^ les élèves s^élànçaient de leurs places^ entouraient le professeur et dirigeaient sur lui un fou roulant de question^, touchant ordinairement les nouvelles scientifiques de toute nature annoncées dans les journaux. Ces entretiens, constamment renfermés dans les limites de la plus strictd convenance, avaient, suivant moi, une utilité réelle. Quatid j'interroge, cependant, mes souvenirs, quand je reporte mes pensées sur les centaines d'absorptions où je joudi lé rôle principal, je conviens qu'un professeur membre d'une des deux Chambres, qu'un professeur ayant pris un caractère politique, serait quelquefois placé dctns l'embarras par la spirituelle malice de ses absorbants; qu'il y aurait souveM, pour lui, d'assez grandes difficultés à tracer une ligne de démarcation bien nette entre les questions purement scientifiques qui exigeraient une réponse péremptôire, et les questions plus ou mcrins mélangées des difficultés de l'époque qu'il faudrait décliner. Quoiqu'il en soit, l'absorption a cessé d'exister ; les élèves^ comme je l'ai expliqué, n'ont plus de rapports directs avec les professeurs ; les opinions politicjues des premiers ne sauraient se rattacher par aucun lien à celles des seconds; le corps enseignant est entièrement étranger à la discipline ; les insinuations contraires du coiloborateur du Constilutionncl sont ou le fruit de la mauvaise foi, ou celui de l'ignorance, ou bien encore le fruit de la maU* Vàise foi et de Tignorance réunies.

En finissant, j'adresserai quelques lignes d'explication à des savants que je chéris autant que je les vénère^

Ils auraient désiré que je ne répondisse pas un seul

mot aux articles du Consiitutionnel et de la Bévue de Paris. Je les remercie du plus profond de mon âme de Topinion flatteuse qu'ils ont conçue de mon cars^ctère et de la place qu'ils m'assignent dans Testime des honnêtes gens de tous les partis. Je sais, comme euXy que des individus bien connus spéculent sur le scandale ; que^ ne pouvant attirer un regard du public, ni par le nombre, ni par l'importance, ni par la nouveauté de leurs travaux, ils déchirent, semblables à des harpies, quiconque reçoit un regard bienveillant du monde scientifique; je reconnais aussi que cette basse jalousie est méprisable; maisa-t-on démontré que le mépris ne doive se manifester que par le silence? C'est là toute la question.

Aux faits que mes amis ont cités, pour établir qu'en se taisant, Tiiomme calomnié fait preuve de sagesse, j'opposerai d'autres faits non moins éclatants, llsproduisent des noms illustres; ce sera sur des noms également illustres que je m'appuierai. La thèse devenant ici générale, il n'y aura nulle inconvenance à invoquer les plus hautes autorités dans les sciences, les lettres et la philosophie.

Voltaire appelait la calomnie : a la peste de la république des lettres. » Je n'ai jamais ouï dire qu'on manquât de prudence en essayant d'extirper la peste.

Après avoir reconnu amplement les droits de la critique littéraire, Fauteur de Mérope s écriait, en s' adressant à des folliculaires connus : « Mais, si vous imprimez et réimprimez des mensonges, soit par la noble envie qui ronge votre belle àme, soit pour tirer dix écus d'un libraire (lisez de la caisse d'un journal), je tiens qu'alors il faut éclaircir les faits. »

Voltaire recommandait seulement de ne combattre les libelles c que papiers justificatirs en main. »

C'est papiers justificatifs en main, que j*ai. caractérisé les prétendus faits allégués dans le Constitutionnel et dans la Revue de Paris ^ que j'ai réduit au néant des mensonges imprimés et réimprimés, que j'ai dévoilé la noble envie qui ronge de belles âmes. Je puis donc me placer hardiment, en cette occasion, sous le patronage de Voltaire.

J.-J. Rousseau caractérise en deux mots, dans sa Lettre à V archevêque de Paris ^ la critique légitime et celle que les honnêtes gens n'emploient qu'à titre de représailles : « Si vous n'eussiez attaque que mon livre je vous aurais laissé dire ; mais vous attaquez aussi ma personne... Il ne m'est pas permis de me taire quand vous voulez me déshonorer. »...(( Je croirai vous avoir bien répondu si je prouve que... partout où vous m'avez insulté vous m'avez calomnié. »

\ A ces prémisses succède le plus beau morceau de dialectique éloquente qui existe dans aucune langue. Jean- Jacques ne saurait donc être classé, malgré quelques expressions d'une lettre postérieure, parmi ceux qui recommandent de laisser le champ libre aux calomniateurs. L'auteur d'Emile veut qu'on les poursuive, fussent-ils archevêques de Paris. £n pareille circonstance des ménagements de style ne lui semblaient même pas de saison : témoins cette épigraphe de la lettre à Christophe de Beaumont : t Pardonne-moi si j'ai écrit un peu trop librement, non pour ton déshonneur, mais pour ma défense. » Le passage est de saint Augustin.

690 SUR L'OROANISATIOK

Pascal, t'abandonnant à la pente de aea Idée», avait fortifié le sentiment d'aversion profonde que les calomniatears lui inspiraient, en faisant une aorte cCépuméFa- Uon des décisions de T Église contre cette hideuse vermine. On y voit, entre autres choses, que le pape Adrien eondamnait à être fouettés « les auteurs d'un libelle diOamatolre qui ne peuvent prouver ce qu'ils ont avancé. •

Appuyé sur cette décision, l'illustre géomètre écrivit l'ouvrage si connu, véritable chef-d'œuvre de style, de fine plaisanterie et d'éloquence ": ces dix-huit provinciales qui porteront les faits et gestes de quelques libellistes diffamateurs jusqu'à la postérité la plus reculée. Il y avait iei, je l'avoue, un supplément de punition que n'entraînait pas nécessairement la flagellation matérielle prescrite par la décision papale.

£n résumé, Pascal était loin d'admettre que les calomniateurs fussent suffisamment punis par le mépris silencieux. 11 a joint, sur ce point, le plus illustre exemple au précepte.

Je pourrais aisément étayer mon opinion sur une multitude d'autres autorités. Je n'en citerai plus qu'une seule : c'est Plutarque qui me la fournira ; elle occupera le premier rang à raison de son ancienneté, et surtout, à cause de l'énergie des expressions. A tout événement je rappellerai que les plus grands philosophes de la Grèce répondirent (( aux blasmes que l'on leur donnoit et aux injures qu'on leur disoit, ayant estimé que se taire eu telles choses estait înfasme. n

Qu'oppose-t-on à des décisions si élevées, si catégoriques ?

DE L'ÊCOLl POLYTECHNIQUE. 694

SîQiQQ QO répondit pas aiuf détraeteurs de ses ou-> vrageaw £b! grand Dieu, qqi a parié d* ouvrages? Il ne s'^gH, dans cette discussion, que d'imputations ealomqienses pouvant porter atteinte à F honneur ou à ta dignité d^ personnes. Au reste, Buflbn aurait peut-être tiea^çoup mieux fait d'examiner sérieusement les critiques de Haller, de Bonnet, de i'abbé de Condillac, que de s'envelopper d'un silence équivoque. N'avait-ii pas lui-même, dans une autre circonstance, soutenu une trèsvive polémique contre Clairaut, à l'occasion de la loi de TattractiQU universelle.

L'exemple cité de Fontenelle est encore moins conclufkAt* Fontenelle ne repoussa point les injures et les calomnies que le jésuite Balthus répandit à pleines mains contre Tfiuteur de l'histoire des oracles; mais est-il donc nécessaire de le rappeler? Fontenelle se tut même sur une accusation d'athéisme, si dangereuse de son temps, par la seule raison que les révérends pères Lallemand et Doucin, dignes acolytes de Balthus, et tout-puissants à la cour, le firent prévenir que, s'il répondait un seul mot, on le mettrait à la Bastille.

Après avoir envisagé la question d*un point de vue général, dois-je encore aborder des considérations particulières et personnelles?

Pourquoi, dit-on, attirer l'attention sur un libelle s) évidemment condamnable par le fond, si vulgaire par I4 forme? Qu'on le dédaigne et personne ne le lira.

Les auteurs de la remarque oublient que le dernier lic^^ieipent de l'Ecole polytechnique ^t la cause appareniQ du d^bat. Ce nom illustre, l'intérêt qui s'attadie à

69i DISCOURS

la première école scientifique du monde, quelques paroles jésuitiques sur les élèves pourraient faire prendre le pamphlet au sérieux par un grand nombre de personnes inintelligentes. Dans la description que Lucien nous a laissée d'un tableau allégorique d'Apelle, le peintre le plus célèbre de l'antiquité, la Calomnie n'a pas seulement pour conducteur l'Envie, au regard sombre et fixe, elle reçoit encore les encouragements et l'assistance d'un a homme portant de longues oreilles, à peu près semblables à celles de Midas. »

Que m'importe, au surplus, qu'on lise et relise les libelles du Constitutionnel et de la Revue de Paris, si la réfutation est à côté. II ne faut pas craindre le triomphe de l'erreur, lorsque les choses sont examinées au fond. A l'aide d'une discussion éclairée et libre, la raison finit toujours par avoir raison.

[Dans la séance de la Chambre des députés du 23 mars 1837, à l'occasion de la discussion d'un projet de loi sur l'instruction secondaire, M. Arago a prononcé le discours suivant : ]

^ Malgré l'invitation bienveillante de M. le ministre de l'instruction publique, je n'avais pas le projet de me mêler à ces débats. Je l'avouerai , je me sens peu pro-

pre à discuter et même à apprécier la série des dispositions réglementaires dont 8e compose la loi actuelle. Si, prenant la question de plus haut, M. le ministre avait soumis à la Chambre un plan général d'instruction pour les collèges royaux, j'aurais alors, moi aussi , apporté à cette tribune le faible tribut de mon expérience ; j'aurais surtout essayé de montrer que, dans ces institutions, plusieurs branches importantes des connaissances humaines sont enseignées sans ordre, sans méthode et à fort peu près sans aucun fruit ; mais il faut se renfermer dans le cercle de discussion beaucoup plus restreint que le projet de loi a tracé autour de nous. Je me propose, toutefois, d'examiner une question vitale; une question de liberté; je repousserai ensuite des accusations hasardées, légères, j'oserai presque dire imprudentes, dont les études scientifiques ont été l'objet dans l'exposé des motifs, dans le rapport de la Commission et dans les discours de plusieurs de nos honorables collègues.

La loi autorise la création d'écoles secondaires communales; elle en admet de deux sortes; elle règle l'enseigne-^ ment de chacune d'elles.

J'admets de grand cœur l'autorisation donnée aux communes de créer des écoles ; mais je repousse la division en deux classes établie dans la loi ; je repousse avec une conviction plus profonde encore le programme impératif à l'aide duquel on y règle le mode d'enseignement.

Yous avez déjà accordé la liberté d'enseignement aux collèges particuliers; vous avez exigé seulement de chaque chef d'institution qu'il présentât son programme au ministre de l'instruction publique; aucune sanction n'est

décesMire. Mainteôant je ne comprends pas^ je Tavone, j^urcpioi Toli n'accorderait pas Une liberté aussi natufelle, aussi grande, ausm raisonnable aux collèges com- •manaux. Gomikient d'accorderait^n pas au zèle, h la Capacilé^ à TintelUgence des conseils municipaux, ce qu'on i9L accordé sans difficulté à un siknple individu ?

Messieurs, nous avons beaucoup trop de tendance à croire que toutes les capacités sont réunies à Paris; c^esl une erreur manifeste contre laquelle je proteste de toute la puissance de mes convictioUs.

CoUduit par mon goût, et souvent aussi par des mussions, à parcourir la plus grande partie de la France» je ne me suis jamais arrêté dans une ville de 10,000 ou 12,000 âmes, sans y rencontrer des personnes instruites, capables, zélées, et même quelquefois des hommes éminents, des hommes de génie, qui étaient totalement inconnus à Paris. Ces bons citoyens, ces citoyens utiles, vivaient dans la retraite, dons leur cabinet, par la raison toute simple que T administration n'avait pas confiance en eux, parce qu'elle ne leur aurait pas donné des occupa^ tiens dignes de leur capacité et de leur patriotisme. Employez , réunissez en faisceau ces hautes intelligences aujourd'hui délaissées, et vous en verrez surgir d'immenses, de magnifiques résultats.

J'entends déjà retentir cette objection foudroyante r ce que vous proposez porterait une atteinte grave à la cenlralisation* L'objection est fondée, je ne saurais le nier; voyons toutefois dans quelles limites. Je veux la ceUtra- Usation, moi, je la désire, je la demande, je la regarde Gon^me notre ancre de salut, pour le maniement de toutes

les forces qui peuvent servir à la défense du pays^ qui peuvent faire respecter la France et la rendre teirible à ceux qui voudraient Tattaquer ; mais pour les aiïairesd^une autre nature, d'une moindre importance, pour des affaires d'instruction secondaire, la centralisation est-elle véritablement utile? est-il nécessaire de la porter jusqu'à ces dernières limites? est-41 raisonnable de pousser un bon principe jusqu'à une exagération intolérable?

Voyez l'Angleterre , et ici je n'entends pas parler du genre de centralisation dont je maintiens la nécessité t voyez l'Angleterre, et sous le rapport de l'administration intérieure, vous y trouverez les affaires en fort bon ordrei sans aucune trace de cette centralisation dont nous sommes si fiors.

Pennettez-moi, Messieurs, de vous rendre compte, en quelques mots, d'une circonstance toute personnelle et qui a laissé dans mon esprit une trace ineffaçable.

Lorsque le gouvernement anglais voulut, il y a quelques années, réformer le système des poids et mesures, il désira, dans des vues toutes libérales, avoir des étalons des mesures métriques. Je me chargeai de suivre la construction du mètre; je le portai ù Londres; et de crainte qu'il ne fut faussé, je poussai le scrupule jusqu'à vouloir le déposer moi-même au ministère de l'intérieur. Pour un Français, le ministère de l'intérieur, ce devait être un palais, des montagnes de cartons, une armée de commis. Je trouvai, au contraire, une maison de la plus modeste apparence ; deux ou trois bureaux , et dans ces bureaux , trois ou quatre personnes. Je n'en croyais pas mes yeux ; je craignais de m'être trompé d'adresse.

Naguère, en racontant mon aventure à un ami qui a occupé un poste important dans le ministère anglais, je fus conduit à lui demander quel était annuellement le , nombre d'affaires que le ministère de Tintérieur avait à traiter avec les différents comtés. Je soupçonne, me ditil, que vous avez le projet de faire usage de ce renseignement. (Vous voyez, Messieurs, qu'il n'avait pas tort.) Il faut donc que je vous réponde d'une manière certaine.

Le ministre de Tintérieur correspond avec l'Angleterre, le pays de Galles, l'Ecosse et l'Irlande; ses communications avec l'Angleterre peuvent donner lieu tous les ans à quarante lettres, avec l'Ecosse à vingt, avec l'Irlande il y en a peut-être une trentaine : calculez le total. Voilà l'admirable simplicité de l'administration anglaise ; je n'attends pas , je n'espère pas un pareil résultat en France ; mais il faut du moins tendre à diminuer notre centralisation exagérée , excessive , et quelle meilleure occasion que les affaires de la nature de celles dont nous nous occupons aujourd'hui.

Mais, dira-t-on, ne voyez-vous pas qu'en livrant l'organisation des collèges communaux au libre arbitre des conseillers municipaux, il arrivera pour quelques-uns de ces collèges qu'on y supprimera le grec et le latin, ou que, dans tous les cas, ces deux langues y seront trèsnégligées.

Messieurs, ce serait peut-être un malheur; mais je m'y résignerais sans un très-grand chagrin. Trente ans d'une vie académique m'ont mis en rapport avec la plupart des notabilités scientifiques et littéraires de notre temps. J'ai vécu avec beaucoup d'entre elles dans l'inti-

mité; eh bien, je le dis sans hésiter, plusieurs de ces personnages célèbres, quoiqu'ils eussent attaché leurs noms à des découvertes importantes, avaient quelque chose d'incomplet, d'inachevé, parce qu'ils ne s'étaient pas livrés à des études littéraires. Je ne m'arrêterai pas, au reste, à la question de fait; le fait, je l'expliquerai, j'en donnerai la raison.

Un sculpteur ne sait guère qu'elle sera la valeur du groupe qu'il a rêvé, qu'après l'avoir modelé. Un peintre ne connaît ce qu'il y aurait de défectueux dans le tableau qu*il va produire, qu'après en avoir tracé l'ébauche.

Eh bien, je dis aussi qu'on ne voit le côté faible, le côté vulnérable de la pensée, qu'après l'avoir rédigée, qu'après lui avoir fait prendre une forme, c'est alors, et alors seulement, qu'on l'améliore, qu'on lui donne toute la généralité qu'elle est susceptible de recevoir, qu'on la revêt des couleurs qui doivent la rendre populaire. Cette habitude, cette habileté de rédaction, je la regarde comme nécessaire à tout homme d'étude, comme indispensable, mais je maintiens qu'on peut l'acquérir sans passer nécessairement par le grec et par le latin. Vous voyez que je prends les études littéraires un peu plus au sérieux que certaine notabilité universitaire qui, je m'empresse de le dire, ne siège pas dans cette enceinte, et qui s'exprimait ainsi : « La poésie et les lettres donnent plus de grâce à la galanterie, et plus de délicatesse au plaisir. » Les lettres se présentent à mon esprit d'une manière plus noble, plus grande, plus digne.

Je réclame des études classiques, je les demande, je les regarde comme indispensables ; mais je ne pense pas

qu'elles doivent être nécessairement grecques et laUnesb Je désire que, dans les écoles communales, et je ne parle que de celles-là , ces études soient remplacées^ au gré des conseils municipaux, par Tétude de notre propre langue, par Tétade approfondie du français ; je veux que, dans chaque collège* on puisse substituer au grec el au latin rétude d'une langue vivante ; je demande itkème que cette langue puisse changer suivant les localités; qu'à Perpignan et à Bayonne ce soit, par exemple, Tespagnol; au Havre, l'anglais; à Besançon, l'allemand. Je m'en rapporterais^ en un mot, sur tout cela, au libre arbitre des conseils municipaux ; j'ai confiance en eux* et j'ai la certitude que cette confiance ne serait pas trompée»

Il faut maintenant que je parcoure la série de diffi* cultes qu'on a élevées contre le système que je soutiens, système de liberté que je ne déserterais pas, alors même qu'on le gratifierait de système de liberté indéfinie*

€ Les études classiques, nous dit-on, les lettres grecques et latines doivent être le principal, car c'est là la vraie culture de l'esprit et de l'âme. »

Qu'est-ce à dire? Pascal, Fénelon, Bossuet, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Corneille, Racine, Molière, l'incomparable Molière, seraient privés du privilège si libéralement accordé aux anciens auteurs, d'éclairer, de développer l'esprit, d'émouvoir le cœur, de faire vibrer les ressorts de Tâme ! Dieu me garde de vous faire l'injure de réfuter en détail une pareille hérésie.

<( Sans latin et sans grec^ aucune intelligence ne se développe. »

Messieurs^ au milieu des passions politiques les plus

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exaltées, il est ui) point dur lequel aucune diftsideDce d'Opinion né s*est jamais montrée ; je veux parler de ia forefe de tête , de Tintelligence incomparable du grand homme qui est rooH; 6 Sainte-Hélène \ eh bien ^ ce grand homme, Napôléotl ne savait pas le latin !

Remar(|ue£ bien, Messieurs, que cette citation n'est pas contraire ii mon système, car Napoléon avait fait des études profondes de la littérature française ; car il conlaaissait tous nos auteurs ; car il les admirait et le% citait à propos ; car il avait passé sa vie avec Plutarque^ non pas dans Toriginal ^ mais dans la traduction d' Amyot

< Sans latin et sens grec on est un médiocre écrivain, i

La France a le bonheur d'avoir en ce moment un poète éminetit; un poëte qui oflre l'union si rare d'un grand talent et du plus noble caractère ; un poëte dont l'imprimerie a vainement essayé de reproduire les œuvres au grt de l'impatience publique; un pocte enfin dont tout le monde sait les vers par cœur (prenez garde, Messieurs, ce n'est pas M. de Lamartine que j'entends signaler; si je h'ert avertissais pas, la méprise serait naturelle); je parie de Béranger^ du chansonnier que le public a salué du nom si flatteur et si juste de poète national, fih bieti^ Béranger ne sait pas le latin. Je ne commets pas une indiscrétion, car le poëte le dit à qui veut l'entetidn^

Dans le siècle do Louis XIV, je pourrais citer, je crois^ comme s' étant trouvés dans le mémo cas, Yauvenargueb et Quinault?

Les pays étrangers eux-mêmes ne me laisseraient pas désarmé. Shakespeare, le plus grand poëte de l'Angleterre par la hardieaae^ la profondeur4 le naïveté de ses

conceptions, et aussi, dans beaucoup de passages, par la force, l'élégance et la grâce de son style, ne savait ni grec ni latin.

Remarquez, Messieurs, il est bon que je le répète, que je ne prétends point que le latin et le grec ne fonnent pas le goût, ne sont pas un moyen de succès; ma thèse se réduit à dire qu'ils ne sont pas indispensables.

On prétend, je cite toujours des opinions universitaires, qu*on ne sait jamais sa langue quand on n'a pas appris une langue étrangère.

Si l'assertion était vraie, je répondrais, quant à moi , que je ne proscris pas l'enseignement des langues étrangères ; que d'après mes idées, au contraire, on enseignerait les langues vivantes partout, qulici ce serait l'italien : là, l'allemand ailleurs l'anglais, parce que je ne vois pas l'utilité de collèges communaux taillés exactement sur le même patron. Mais la proposition, vue en ellemême, me paraît très-contestable.

Qu'on me dise, en effet, quelle langue étrangère Homère, Euripide, Aristote, Platon, avaient apprise; ils étaient devenus d'immortels écrivains en apprenant simplement le grec. Je ne suppose pas en vérité qu'on vienne parler d'égyptien, car toutes les merveilles qu'on ferait émaner de l'antique patrie des Pharaon sont singulièrement déchues depuis qu'on est parvenu à déchiffrer quelques hiéroglyphes.

Ne croyez pas que le latin suffise aux notabilités universitaires ! il leur faudra du grec, n'en fût-il pas au monde! Écoutez, plutôt :

a Je ne puis comprendre un professeur de sixième,

qui ferait expliquer tes fables de Phèdre, sans être en état de citer perpétuellement les fables d'Ésope. »

En géomélrie, nous employons souvent une méthode imaginée par les anciens, et qu'on appelle la méthode de la réduction à l'absurde. Lorsque la fausseté d'une proposition n'est pas évidente^ nous la prenons un moment pour vraie ; nous en tirons des conséquences successives, et il est rare que, dans cette série indéfinie de déductions logiques, il ne s'en rencontre pas quelqu'une dont l'absurdité saute aux yeux. Ici la première suffira : il résulterait, en effet, de la prétention du dignitaire de l'Université, cette conséquence burlesque que La Fontaine, que cet inimitable La Fontaine de qui Fontenelle disait: t C'est par bêtise qu'il se croit inférieur à Phèdre! » qu'un poète qui fait le charme, les délices des lecteurs de tous les âges, n'aurait pas été admis à professer la sixième, à expliquer le fabutiste latin, car La Fontaine n'avait pas lu Ésope dans l'original, car La Fontaine ne savait pas le grec.

Mais, m'a-t-on dit (car j'ai abordé cette discussion loyalement, car j'en ai parlé à ceux-là même qui vont me répondre tout à l'heure), mais que voulez-vous faire du latin et du grec? Si on nous avait soumis la question, j'aurais répondu ; mais elle ne nous est pas soumise.

Le moment viendra, sans doute plus tard, de nous en occuper, lorsqu'il s'agira de renseignement des collèges royaux et des écoles supérieures. Je dirai néanmoins, dès à présent, ce que, dans mon opinion, doivent devenir le latin et le grec. Ils doivent être cultivés et cultivés à fond, cultivés avec de grands développements dans les

écol^ Mipérieures; maift je ne tom p&j» Ul oéccjti^ de ces études dans les écolos commmial^; jq ne m'oppese pas à ce qu'on les y enseigne, mais je ne seafl pas la qécessité indispensable de les y introduire.

J'ajoute qu'il serait peuMtre bon que l'Université s'occupât d'enseigner je latin et le grec par des moyens plus abrégés que ceux dont on fait usage aujourd'hui. Il faut, huit ou neuf ans pour étudier le laUn con>me on l'enseigne dans les collèges; je dis que c'est beaucoup trop, et vous allez le concevoir,

Un élève n'a fini sa philosophie dans les collèges royaux qu'à dix-huit ans. Je suppose que cet élève veuille entrer à l'école polytechnique; il y a maintenant pour cette École une immense concurrence : deux années d'étude ne sont pas trop pour y entrer; Télève est admis dai^s sa yingtiome année. Après avoir passé deux ans à l'École polytechnique, il est obligé d'aller à l'École d'application d'arUllerie ou du génie à Metz, à l'École des mines ou à T Ecole des ponts et chaussées.

Le noviciat à T École de Met?; est de deux ans, et dans r École des ponts et chaussées, de trois. Les élèves en sortent donc avec le grade de sous-lieutenant ou le grade foort minime d'ingénieur ordinaire des ponts et chaussées, à Tàge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Ils sont désespérés de se voir à cet âge aussi peu avancés dans leur carrière^

Vous savez que les soldats, engagés pour cinq ans dans un régiinent, disent, au bout de cinq jours, qu'ils ont eiicore quatre ans et 360 jours à faire. Il en est à peu près de même des élèves sortant des Ecoles d'application ;

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ils ne regardent leur entrée dans les armes spéciales que comme pis-aller, et ne songent qu'à en sortir pour entrer dans un établissement particulier ; ils n*y restent souvent qu'à contre-cœur.

Cela tient à la lenteur des premières études. On devrait enseigner le latin et le grec comme on enseigne Tallemand. L'allemand est une langue compliquée qui n'a pas beaucoup d'analogie avec la nôtre. Il n'est pourtant pas d'intelligence, toute simple qu'elle soit, qui n'apprenne rallemand en deux années d'une manière satisfaisante. Pour le latin et le grec ce devrait être la même chose. 11 faut absolument que l'Université cherche avec zèle les moyens de sortir de ses vieilles routines.

On dit que l'étude des langues anciennes est mieux appropriée aux facultés de l'enfant que les études scientiques et que celle des langues vivantes. Si on a voulu parler de la faculté qu'ont les enfants d'apprendre les langues en se mêlant aux personnes qui les parlent, on a cent mille fois raison. Mais si on veut parler de l'étude des langues par principes, on a tort. On est très-effrayé dans le monde, quand on n'a jamais étudié ni la géométrie, ni l'algèbre , de ces grands mots , on s'en fait un monstre; mais cette étude est beaucoup plus facile que celle de la grammaire. Les règles de la grammaire sont cent fois plus difficiles à saisir et beaucoup plus subtiles.

Prenez garde, nous dit-on ; et ioi se place l'objection de mon honorable ami, M. de Sade ; c'est avec ce système d'instruction qu'ont été créés et que se sont formés les hommes qui ont honoré leur siècle et leur pays : il faut respecter un arbre qui a donné de si beaux fruits.

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Ce mode d'instruction a donné des fruits sans contredit; mais pour savoir s'il faut respecter Tarbre, il faut en examiner tous les fruits. Or, vous verrez qu'à côté des bons fruits, il en est de mauvais et de médiocres ; vous trouverez que les deux dernières classes abondent, et qu'elles abondent nécessairement.

Cette méthode d'instruction qu'on veut maintenir dans les collèges du royaume avait été nécessaire, indispensable, à une époque oii le but qu'on se proposait était de former des magistrats, des ecclésiastiques et des médecins, à une époque où noire littérature était insignifiante, aune époque où tous les trésors de la littérature ancienne n'étaient pas traduits, n'avaient pas été transportés dans notre langue. Mais ce qui était bon à une époque peut n'être plus indispensable à l'époque actuelle.

t Mais, nous dit-on , vous nous proposez de substituer à une méthode d'instruction éprouvée une méthode dont il est impossible de prévoir les résultats. »

Remarquez que je ne propose rien, je demande qu'on laisse la liberté anx conseils municipaux ; que le conseil municipal de Rayonne, par exemple, examine si l'instruction de Rayonne doit être la même que celle du Havre. Et, dans tous les cas, il n'est pas vrai que le mode d'instruction que je présente n'ait pas été éprouvé , il est éprouvé tous les jours. Voyez les pensions de demoiselles : croyez-vous qu'on sorte de ces pensions sans savoir le français? On le sait très-bien, quelquefois mieux que quand on sort des cours de rhétorique des collèges royaux. Croyez-vous que, si nous voulons faire des catégories, donner des numéros aux poètes qui sont l'honneur de

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notre littérature, comme tout à l'heure on proposait de donner des numéros de mérite aux professeurs d'institutions particulières ; croyez-vous que , dans les premiers numéros, nous ne trouverions pas des noms de femme ? Croyez-vous que, si j'avais à proclamer les cinq premiers prosateurs de notre époque, un nom de femme ne viendrait pas se placer dans la liste? Et vous savez que, dans les institutions de femmes, on n'apprend ni le grec ni le latin. Vous voyez donc que la méthode que je propose a produit de bons résultats.

Voici un passage qui se compose d'une phrase que j'emprunte à l'un des membres de la Commission : « Les méthodes qu'on a voulu substituer aux méthodes usuelles ont échoué. » A cette occasion, M. le ministre de l'instruction publique a cité les écoles centrales. Messieurs, les écoles centrales, ces grands, ces magnifiques établissements, ne doivent pas être jugées avec légèreté; je ne chercherai pas à les défendre ici, parce que vous ne voudriez pas m'en accorder le temps; mais je soutiens qu'on se trompe quand on dit que les écoles centrales n'avaient pas donné d'excellents fruits. L'École polytechnique a été, à son origine, alimentée par les élèves des écoles centrales , et ces élèves se sont distingués dans l'école et dans le monde; c'est par eux que la gloire de l'École polytechnique a commencé.

Les écoles centrales n'ont pas pu se maintenir, dit-on. Est-ce que, dans les oscillations continuelles de notre révolution, on n'a jamais réformé que ce qui méritait de l'être ? Mais vous avez devant vous un exemple du contraire. M. le ministre du commerce et des travaux publics

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