‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 2)Chapitre 1 sur 10 · Œuvres complètes de François Coppée · texte numérisé non relu

Œuvres complètes de François Coppée

Vers le milieu de l’année 1870, une vieille dame et son fils habitaient un modeste logement au cinquième étage d’une maison du quai Saint-Michel.

Mme Fontaine avait perdu son mari, professeur de sixième au lycée Louis-le-Grand, au moment où son fils, Gabriel, qui venait de finir d’assez bonnes études, allait se présenter aux examens de l’École Normale. La mort de ce père de famille fut un véritable désastre. M. Fontaine n’ayant pas encore atteint l’âge et le temps de service exigés pour la retraite, sa veuve n’obtint de l’adminis-

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tration qu’un secours insuffisant, et Gabriel dut renoncer à la carrière de l’enseignement et chercher des ressources immédiates pour soutenir sa. mère. Le proviseur du lycée, homme bienveillant et serviable, fit donc obtenir au jeune homme, dans les bureaux de l’Instruction Publique, un emploi rétribué quinze cents francs par an ; et cette somme, jointe à la petite pension de Mme Fontaine et à quelques chétives économies faites du vivant du père, assura le pain quotidien à la veuve et à son fils.

Le logis qu’ils occupaient était composé de trois petites pièces et d’une cuisine. La salle à manger, tendue de l’éternel papier chêne, et dont le carreau avait été peint en brun-rouge, contenait le buffet d’acajou, la table à toile cirée et les six chaises de canne réglementaires, devant chacune desquelles reposait un rond de paille tressée. Les rideaux blancs, retenus par des tringlettes, et le poêle de brique, h la peinture verte écaillée, n’y manquaient pas non plus, et les seuls ornements de la muraille étaient des collections de papillons encadrées qui révélaient les goûts entomologiques du défunt M. Fontaine. La chambre à coucher de la veuve, qui tenait lieu de salon, était encombrée

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par l’ancien 1 i t conjugal, enseveli sous les plis d’un damas vert dont étaient faits également les rideaux de la croisée; et des housses de toile grise recouvraient les chaises et les deux bergères, placées aux angles de la cheminée, où brûlait en hiver un feu de mottes et qui était garnie de deux bouquets de fleurs artificielles sous des globes, et d’une pendule en albâtre, style Empire. Sur la muraille, en face de cette cheminée, le portrait de feu M. Fontaine se mirait dans la glace. Cette œuvre d’art, qu’un rapin irrespectueux eût flétrie de l’énergique épithète de galette , représentait le digne universitaire en robe noire, et la toque sur sa tête, assis devant un bureau de travail à cylindre, dont l’original était d’ailleurs placé au-dessous du tableau, et écrivant un vers de Virgile avec une plume d’oie. Si le peintre avait fait ressortir d’une façon choquante le contraste qu’offraient les cheveux très blancs et le teint très rouge de M. Fontaine, sa consciencieuse bonne volonté éclatait du moins dans l’exactitude avec laquelle étaient reproduits les clous du fauteuil, l’encrier siphoïde et la palme d’or brodée sur la toge du professeur.

Quand nous aurons dit qu’un mince tapis cachait

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une partie du carrelage, toujours enduit de siccatif; que deux gravures d’après Delaroche, prime d’abonnement à quelque journal, constituaient, avec la plate image de M. Fontaine, toute l’ornementation artistique du logis; que, près de la bergère ordinairement occupée par la veuve, un bas à demi tricoté, une paire de lunettes d’argent et une Journée du chrétien étaient placés sur une petite table ronde ; que tout, enfin, étincelait d’une froide et méticuleuse propreté, le lecteur aura compris sans doute avec quelle éloquence ce triste et calme intérieur exprimait une vie de pauvreté dignement supportée, de vertus bourgeoises et presque inconscientes.

La troisième pièce de l’appartement était la chambre de Gabriel. Plus petite encore que les deux autres, tendue d’un vilain papier blanc à fleurs bleues et chauffée par un poêle très bas, en faïence, dont le tuyau noir faisait un coude et allait percer la muraille, elle était sommairement meublée de deux chaises de paille, d’un lit de fer court et étroit, sans rideaux, presque un lit de dortoir de collège, d’une petite table recouverte d’un tapis, d’une commode qui contenait le linge et les liai des et supportait un lavabo, et enfin d’une

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étagère servant de bibliothèque, sur laquelle des livres classiques et des dictionnaires reliés en toile se serraient auprès d’un certain nombre de volumes dorés sur tranche, témoignages des succès obtenus par Gabriel au collège et au grand concours. A la tète du lit était appendu le portrait de Mrae Fontaine, un de ces anciens daguerréotypes sur métal, qu’on ne peut regarder en pleine lumière sans être aveuglé.

Ce cabinet était encore plus pauvre et plus triste que le reste du logement; mais il suffisait d’en ouvrir la fenêtre pour avoir devant soi une vue merveilleuse. Lorsque, par une claire matinée, l’habitant de cette chambre haute s’accoudait à sa croisée, il pouvait contempler un des plus sublimes spectacles de ce Paris dont la beauté comme paysage n’a pas été encore assez exaltée par les écrivains et les poètes. D’un regard circulaire il embrassait tout le cours de la Seine, les quais et les ponts fourmillants de monde, les monuments émergeant des toits. A droite, tout près, la masse imposante de Notre-Dame ; devant lui, les tourelles du Palais de Justice et le clocheton d’or de la Sainte-Chapelle ; et là-bas, à gauche, à travers la brume des matins d’été, au delà de la courbe gra-

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cieuse du fleuve et de la statue de Henri IV, dans l’admirable cadre formé par l’angle de la Cité et par les maisons du quai des Augustins, la ligne harmonieuse et lointaine des palais du Louvre. De toutes parts montaient jusqu’à lui, doublés par la sonorité de la rivière, les mille bruits joyeux de la ville en éveil, les soupirs haletants des bateaux à vapeur, le roulement des omnibus et des voitures, les cris des marchands des quatre saisons et les fanfares des pelotons de la garde montante. Il pouvait s’enivrer longuement de cette vie intense, de ce mouvement éblouissant, de ces magiques échos, et respirer à pleins poumons l’air libre et pur de ce vaste ciel rempli d’hirondelles.

Gabriel Fontaine était fait pour jouir de ces grandioses sensations, bien que la vie qu’il eût menée jusqu’alors ne semblât pas de nature à les développer en lui.

Au moment où commence ce récit, c’était un jeune homme de vingt ans à peine, de taille moyenne, de complexion délicate, toujours boutonné dans ses vêtements de deuil. Il avait les attaches fines, d’abondants cheveux châtains et ondulés, et de grands yeux bruns, à la fois passionnés et timides. Son visage, d’une pâleur mate et

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chaude, offrait une vague ressemblance, en plus jeune, avec Y Homme voir de Francia qui est au Louvre.

Sa vie était monotone. Lesté du classique café au lait, il partait de bon matin pour son bureau, emportant dans une poche de sa redingote un petit pain fourré de charcuterie. Il suivait le parapet des quais, flânant, regardant les bateaux et les pêcheurs à la ligne, bouquinant parfois. Il ouvrait volontiers les livres de vers, mais n’achetait jamais rien, étant très pauvre et entendant souvent sa mère, femme craintive et économe, lui parler des soucis du ménage. Res angusta domi , comme disait jadis feu M. Fontaine. Au ministère, il était aimé de ses camarades. Il paraissait s’intéresser aux conversations, souriait des calembours, faisait volontiers la besogne d’un absent. Le soir, il regagnait le quai Saint-Michel par le plus long, prenait, en tête-àtête avec sa mère, un repas assez semblable à une dînette de poupée, tant il était rapide et frugal ; puis, quand la veuve, qui était de la campagne et en avait conservé certaines habitudes, s’était couchée vers huit heures, il se retirait dans sa chambre pour lire ou pour rêver, ou quelquefois, mais assez rarement, il sortait encore et allait voir des amis de

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collège, devenus étudiants en droit ou en médecine.

Le dimanche il conduisait sa mère à la grand ’messe, à Saint-Séverin. Là, cette vieille femme, petite et maigre, qui portait encore sous son voile de veuve le chapeau en capote de cabriolet, au large bavolet tuyauté, et un tour de cheveux férocement noirs, reproduisait, avec sa longue figure d’un jaune rance, son haut front de dévote, ses lèvres pâles et ses yeux sans regard, une des mystiques figures immortalisées par le pinceau d’IJolbein. Elle lisait l’office dans un gros eucologe dont la reliure était enveloppée de drap noir, et chantait tout haut les répons en latin, comme dans une église de village. Gabriel, qui avait été très pieux dans son enfance, mais que le doute avait depuis longtemps envahi, était alors vaguement honteux de sa mère; mais, par respect pour elle, il n’avait jamais osé lui conseiller de renoncer à cet usasse tout campagnard.

Après la messe, ils faisaient un tour de Luxembourg ou de Jardin des Plantes. Gabriel aimait surtout cette dernière promenade pour ses parfums d arbres étrangers et ses longues avenues mélancoliques

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Enfin, c’était un être doux, calme, silencieux, ayant une pente naturelle à la rêverie. Il n’entrait presque jamais au café, et, probablement, avait toujours été chaste.

On ne lui connaissait pas d’opinion politique.

Cédant à la loi qui rapproche les extrêmes, Gabriel avait pour ami plus particulièrement intime un étudiant en médecine de première année, avec qui il avait fait ses études et dont la nature était absolument le contraire de la sienne.

Il s’appelait Marius Cazaban et était natif de Valence-d’Agen. Petit, trapu, roulant des yeux enflammés, il était déjà barbu jusqu’aux yeux et paraissait avoir trente-cinq ans, quoiqu’il fût à peine majeur, par ce singulier privilège des Méridionaux qui jamais n’ont l’air jeune, c’est vrai, mais chez qui, par compensation, les signes de la vieillesse ne se manifestent que très tard. Toujours coiffé d’un feutre mou, il se distinguait par des foulards rouges et des vestons trop courts, et sa

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chemise débordait entre un gilet remontant sur la poitrine et un pantalon d’étoffe claire, tellement collant qu’on redoutait à chaque instant, dans 1 intérêt de la pudeur, de le voir éclater avec bruit.

Marius Cazaban était athée, matérialiste et irréconciliable. Le mot était alors à la mode. Dans le café du boulevard Saint-Michel, où il prenait sur les banquettes de cuir des attitudes vautrées, son terrible accent du Midi faisait retentir des discours incendiaires. Il avait crié : Vive la République! à l’enterrement de Victor Noir, et se croyait filé par la police. Il se promenait souvent la nuit, armé d’un gourdin énorme, par les rues solitaires, dans l’espoir, peu sincère d’ailleurs, d’être abordé par un agent, et les moulinets qu’il décrivait avec sa canne faisaient fuir les passants attardés.

Il habitait une chambre dans un hôtel de la. rue de l’Ecole-de-Médecine, dont l’allée étroite et fermée par une demi-porte était surmontée d’un transparent de verre sur lequel on lisait : Hôtel du Progrès et du T arn-et -Garonne meublé , et où des femmes en camisole et dépeignées se penchaient sur la rampe de l’escalier pour appeler le garçon. Marius fréquentait le bal Bullier et con-

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naissait depuis longtemps l’amour. 11 disait le quartier pour parler du quartier Latin, et quand il avait une maîtresse, il l’appelait avec emphase : ma femme.

Du reste, bon garçon, ayant la verve facile et la cordialité banale des gens du Midi. Il fumait, à la salle de dissection, une pipe dont le fourneau représentait les traits, alors si populaires, du journaliste Henri Roehefort. En somme, insupportable.

Ce n’était donc pas une réelle sympathie qui attirait Gabriel vers Cazaban, mais bien plutôt une vague admiration, bien explicable, après tout, chez un jeune homme ignorant et timide. Faut-il l’avouer? Gabriel ne pouvait se défendre d’une sorte d’envie quand il avait devant les yeux l’imperturbable confiance en soi et l’aplomb merveilleux de l’homme du Midi.

Inutile d’ajouter que la vie régulière et pure de Gabriel était pour Marius un texte continuel de plaisanteries du goût le plus exécrable.

Un soir de la fin de juillet, c’est-à-dire quelques jours après la déclaration de la guerre, Gabriel sortit seul vers la tombée de la nuit.

Il était de mauvaise humeur. Pendant le dîner, sa mère avait, à plusieurs reprises, exprimé des craintes sur son compte à propos de cette guerre, et il avait dû lui répéter avec insistance, pour la rassurer, qu’étant fils unique de veuve il ne courait aucun risque d’être pris pour le service.

Mais dans cette jeune âme, avide d’impressions nouvelles et à qui la satisfaction du devoir quotidiennement accompli ne suffisait pas, la révolte s’élevait sourdement.

C’était entendu, il ne pouvait être soldat comme les autres, il était trop utile à sa mère. Mais il pen-

sait que la destinée lui avait fait une vie bien étroite et bien fastidieuse. Et il se rappelait les longues après-midi dans le bureau tapissé de caitons jaunis, l’odeur écœurante des vieux papiers, 1 intimité constante des collègues avec qui on n a plus une idée à échanger, la rue joyeuse et pleine de soleil abandonnée, chaque matin, pour s enfoncer dans les longs couloirs humides du ministère. Il se ^ oyait d’avance vieil employé, maniaque et stupide, avec des bouts de manches en lustrine et du coton dans les oreilles.

Gabriel faisait ces tristes réflexions en remontant, parmi la foule compacte, un des trottoirs du boulevard Sébastopol. La soirée était très chaude. On venait d’allumer le gaz. Devant les cafés étincelants, des gens buvaient de la bière et discutaient avec animation. A chaque instant, les passants jetaient aux oreilles de Gabriel des lambeaux de phrases tels que ceux-ci : « L’Empereur est parti hier... Je vous dis que c’est Le Bœuf qui est nommé... » Des groupes noirs s’étouffaient devant les kiosques lumineux, et ceux qui s’en dégageaient avec peine tenaient à la main, au-dessus de leur tête, un journal du soir, déplié et tout humide. Sur la chaussée passaient, de temps à autre, des bandes de gamins et

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de blousards, hurlant sur un rythme monotone le cri furieux : A Berlin ! Puis un soudain tonnerre de tambours couvrait tout ce tumulte. C’étaient les régiments de la garde qui s’en allaient à la gare de l’Est, et Gabriel apercevait sur la chaussée, audessus des têtes des curieux, dans le défilé confus des shakos noirs des chasseurs de Vincennes ou des bonnets à poil des grenadiers, l’aigle d’or d’un drapeau ou l’aigrette d’un colonel à cheval.

Cette émotion militaire, cet appareil guerrier, faisaient passer dans l’esprit du fils delà veuve des rêves de combats et de gloire. Il voyait, le matin d’une bataille rangée, la ligne sombre des troupes à perte de vue, les estafettes au galop, toutes petites, dans la plaine. Il était là lui-même, l’arme an pied, au premier rang de la colonne d’attaque. Puis c’étaient les coups sourds du canon, les clairons sonnant la charge, le départ à la baïonnette, des témérités de zouave; et tout là-bas, en haut de la colline, près d’un moulin déchiqueté par la mitraille, au milieu des canonniers râlant sur leurs pièces, il se reconnaissait encore dans ce simple soldat qui plantait un drapeau parmi la fumée rouge, au soleil.

Il arriva, en flânant ainsi, jusqu’à la gare de Stras-

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bourg; mais la circulation était devenue presque impossible dans ces parages. Les soldats s étaient mêlés à la foule; des enthousiastes leur offraient des cigares, même de l’argent, et dans tous les cabarets on en voyait, le fusil à terre et le fourniment sur le dos, trinquant avec des civils.

Gabriel fit comme tout le monde : il se rangea le long du trottoir et regarda.

C’était un encombrement de troupes, de fourgons et d’artillerie. Des chevaux se cabraient, des officiers juraient. Les sergents de ville avaient grand’peine à contenir la haie des curieux. Les voyous applaudissaient l’arrivée d’une batterie de mitrailleuses, en criant : « Voilà les moulins à café ! » Le cadran du chemin de fer marquait neuf heures.

En ce moment, Gabriel se sentit légèrement touché au bras, et, avant même qu’il se fût retourné, entendit une voix féminine lui dire :

« Oh ! monsieur, laissez-nous passer devant vous, pour voir. »

Et deux jeunes femmes, en toilette d’été, se faufilèrent en effet devant lui.

La plus grande, qui était une brune aux yeux hardis, se retourna d’abord pour lui adresser un

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sourire de remerciement, puis elle se pencha pour dire un mot à l’oreille de sa compagne. Elles se tenaient le bras et se serraient l’une contre l’autre, comme des petites bourgeoises un peu effrayées de s’être risquées dans une telle cohue.

Gabriel ne fit pas d’abord attention à ces deux femmes; mais le flot de peuple qui grossissait derrière lui le poussait contre elles, et il se mit à les regarder distraitement. Elles se parlaient tout bas et riaient. La plus petite, qui paraissait plus timide que son amie, avait sa voilette baissée. C’était tout près d’elle que se trouvait Gabriel, et, à chaque mouvement qu’elle faisait, il était effleuré par sa robe.

En ce moment, et comme un convoi de lourds caissons du train des équipages passait au petit trot devant eux, une terrible poussée eut lieu dans la foule, et la petite femme qui était devant Gabriel, lancée violemment sur la chaussée, fit un faux pas en poussant un cri, et elle aurait peut-être roule sous la roue d’un des caissons, si le jeune homme, qui avait été jeté comme elle hors du trottoir, ne l’avait reçue dans ses bras.

Elle y resta trois ou quatre secondes, muette et défaillante de peur, puis se releva d un brusque

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effort; mais Gabriel, qui lui avait saisi la main pendant l’accident, la garda dans la sienne et lui prit le bras, machinalement, comme par un désir instinctif de la protéger encore.

« Eh bien, Eugénie, j’espère que nous sommes heureuses que monsieur se soit trouvé là !. .. Qu’estce qu’aurait dit votre mari, qui ne voulait pas vous laisser venir?... Il m’aurait bien reçue, ce soir. Oh ! mais jevous en prie, monsieur, ne nous quittez pas. Vous allez nous aider à sortir de cette bousculade. C’est comme au dernier 15 août, où j’ai failli être étouffée au feu d’artifice... Oh! j’ai eu une peur... Dites donc, Eugénie, savez-vous que monsieur vient de nous sauver la vie?... C’est très gentil. C’est comme dans les romans. »

Ces paroles sans suite étaient prononcées par la grande brune, qui avait pris l’autre bras de son amie, et qui termina son discours par un petit éclat de rire.

« En effet, mesdames, dit Gabriel d’une voix tremblante, il faut songer d’abord à sortir de cette foule. »

Ils étaient remontés sur le trottoir, et Gabriel sentait toujours sur son bras la main de celle qu’on venait d’appeler Eugénie. Il était profondément

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troublé. Pour la première fois de sa vie, une femme s’était abandonnée sur sa poitrine.

Ils allaient tous les trois à travers le fourmillement populaire, tantôt arrêtés par un groupe où toute une famille en larmes embrassait un voltigeur, tantôt bousculés par un zouave sortant du café et qui courait après sa compagnie, en faisant sonner sa gamelle et son bidon.

Quand ils eurent atteint un endroit moins encombré, sur le boulevard Magenta, Gabriel sentit la jeune femme dégager son bras. Cette séparation lui causa un étrange malaise.

« Maintenant, monsieur, il me reste à vous remercier, lui dit-elle, à vous remercier beaucoup. »

Sa voix était douce, un peu sourde, peut-être à cause de l’effroi qu’elle venait d’éprouver. Elle était immobile devant Gabriel, qui la regarda. C’était une petite femme de vingt ans, fine et bien faite. Elle portait un costume complet en étoffe gris clair et un chapeau assez coquet, avec une plume de faisan. Sous la voilette, qui ne laissait bien voir qu’une bouche ronde et pure et un joli menton, un peu gras, ses yeux brillaient, levés vers Gabriel. Ils lui parurent très grands et très éclatants, dans la demi-obscurité où l’on se trouvait.

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La grande brune intervint encore.

« Comment, ma chère, s’écria-t-elle, vous voulez que monsieur nous laisse déjà? Mais moi, je vais le prier de nous remettre en chemin, puisqu’il est si complaisant. D’abord, je suis tout à fait perdue dans ce quartier-ci... Dites-moi, monsieur, savezvous où passe l’omnibus de la Glacière? C’est par là que nous demeurons.

« Mais, ma chère madame Henry, nous abusons de la bonté de ce monsieur, » dit Eugénie avec une légère insistance.

Gabriel eut alors une audace singulière : il affirma qu il voulait savoir ces dames en sûreté, et qu’avec leur permission il les mènerait jusqu’à l’omnibus, qui passait tout près de là, rue Rochechouart.

Mme Henry accepta sur-le-champ, et ils se mirent à marcher tous trois de front, les deux femmes se donnant le bras.

La nuit ôtait magnifique, sur ce long boulevard qui commençait à devenir désert. Pas de lune, mais un ciel d’un bleu laiteux, criblé d’étoiles. Le gaz brillait, très clair. Gabriel se tenait à côté de la grande brune ; il n’avait pas osé se mettre auprès de 1 autie. Il ne s était jamais trouvé avec des

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femmes inconnues; son cœur battait avec force. Il écoutait craquer les bottines sur l’asphalte du trottoir. Le vent de la nuit venait de se lever, un peu frais, et agitait doucement les jupes et les mantelets des deux femmes.

« Voyez-vous, reprit Mmo Henry avec ce ton familier et un peu commun qui étonnait fort Gabriel, il ne faut pas croire que mon amie soit ingrate pour ce que vous avez fait tout à l’heure. Mais elle est un peu farouche, ma petite Eugénie. Songez donc ! elle n’est à Paris que depuis un an, et son mari ne la sort guère. Elle n’a pas encore les habitudes de la société... »

Gabriel s’aperçut alors qu’Eugénie tirait son amie par la manche pour la faire taire, et Mme Henry, qui paraissait ignorer l’art des transitions, demanda brusquement à Gabriel, sans lui laisser le temps de répondre :

ce Quel âge avez-vous donc? Vous devez être tout jeune : vingt ans, vingt et un ans, n’est-ce pas? Comme c’est beau d’avoir vingt ans! Pourquoi n’avez-vous pas de barbe? Est-ce que vous êtes artiste? Mais non, les acteurs portent les cheveux plus longs. Laissez-moi deviner... Vous n’êtes pas dans la nouveauté non plus, vous avez l’air trop

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distingué... Tenez! je crois que je brûle : vous devez travailler au ministère. »

Règle générale : pour les gens du peuple, les petits bourgeois et toutes les personnes ignorantes des choses de l’administration, il n’y a qu’un seul et unique ministère, vague et indéterminé.

Gabriel avoua qu’il était en effet employé de l’État.

Mme Henry reprit :

« C’est des bonnes places, parce qu’on a un fixe. Tiens, vous avez un crêpe à votre chapeau! Pauvre jeune homme, est-ce que c’est de votre maman que vous ôtes en deuil? Non. Alors vous devez demeurer avec elle? Ça se voit tout de suite que vous êtes dans votre famille. — Savez-vous que vous êtes bien aimable avec nous? Comment vous appelezvous de votre petit nom?

— Gabriel.

— Gabriel. J’aime bien ce nom-là, Gabriel. Et vous, Eugénie? Mais je préfère Léon... Ah! pas Victor, par exemple. C’est le nom de mon vilain bonhomme de mari... Enfin je n’ai plus à m’en plaindre. Il m’a quittée; c’est ce qu’il pouvait faire de mieux... Dites donc, monsieur Gabriel, qu’estce que vous pensez de la guerre? Moi, je crois que

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nous allons gagner... Ces pauvres soldats que nous venons de voir partir, il y en aura beaucoup de tués, tout de même! Tenez! rien que cette idée-là, ça me fait mal... Enfin, l’Empereur était forcé ; ils l’ont tant ennuyé, au plébiscite... »

C’est par de semblables discours, auxquels Gabriel, surmontant enfin sa timidité, finit par répondre, que le jeune homme commença de faire la connaissance de Mmc Henry. Cependant une attraction mystérieuse ramenait toujours sa pensée vers la jeune femme silencieuse qui les accompagnait.

Timide, Gabriel marchait un peu en avant des deux compagnes, et ses regards se rencontraient de temps en temps avec ceux d’Eugénie. Mais alors il baissait les yeux malgré lui; et pas une seule fois il n’osa lui adresser la parole. Mmc Henry paraissait s’apercevoir de la préférence de Gabriel, mais elle n’en montrait aucun dépit, et, bien au contraire, lorsqu’au milieu de son bavardage elle le voyait inattentif et seulement occupé de son amie, elle laissait échapper ce joli éclat de rire sans motif qui allait si bien à sa bouche rouge et bien garnie.

Enfin on arriva dans la rue Rochechouart. Justement l’omnibus la descendait, et on le voyait

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venir de loin, roulant ses deux gros yeux rouges.

« Monsieur Gabriel, dit alors Mme Henry avec sa crânerie habituelle, je suis sûre que vous voudrez savoir si ma petite Eugénie est remise de son émotion... Eh bien, je demeure faubourg Saint- Jacques, 17. Vous serez toujours le bienvenu. »

Gabriel, ébloui de cette invitation inespérée, allait répondre; mais l’omnibus était là tout proche et Mmc Henry venait de faire signe au cocher. Elle tendit la main au jeune homme :

« A bientôt, n’est-ce pas? »

Gabriel lui donna sa main, qu’elle secoua comme un camarade. Il allait peut-être se décider à présenter aussi la main à Eugénie, quand celle-ci, avec un dernier regard et un gracieux salut de la tête, lui dit vivement :

«Adieu, monsieur, et encore merci! » et s’élança à la suite de son amie.

Gabriel les vit entrer dans l’omnibus, qui s ébranla de nouveau. Il entendit le conducteur sonner les deux coups et resta là, immobile, regardant la lourde voiture descendre la pente raide et disparaître enfin au tournant de la rue.

Il revint chez lui à pied, marchant très vite. Il était plein d’une étrange exaltation.il se rappelait

les détails de son aventure, tous à la fois et très précis. Il frémissait à la pensée que les cheveux d’Eugénie avaient presque eflleuré son visage, quand elle était tombée dans ses bras; il sentait encore sur sa main l’étreinte de la main de la jeune femme ; il se souvenait qu’elle avait des gants de peau de Suède. Il se disait qu’il la reverrait ; il prononçait tout haut des paroles vagues. Il se répétait vingt fois l’adresse de Mme Henry, 17, faubourg Saint- Jacques, comme s’il eût craint de l’oublier. Il se trouvait plus fort, plus souple et plus léger que d’habitude; il lui semblait que son sang circulait plus vite.

En traversant le pont Saint-Michel, il vit passer, au milieu de la chaussée, une bande d’étudiants parmi lesquels il reconnut, de loin, son ami Cazaban. Tous beuglaient la Marseillaise .

« Ah! c’est vrai, la guerre! pensa-t-il, je l’avais oubliée. »

Ce ne fut qu’au bout de trois jours que Gabriel se décida à aller voir Mmc Henry.

Cette visite lui apparaissait comme quelque chose de très compliqué et de très difficile. Il avait beaucoup pensé aux deux amies. Le souvenir de la petite femme silencieuse et voilée, avec qui il n’avait échangé que quelques regards craintifs, l’attendrissait profondément. Il savait qu’elle avait un mari, qu’elle était sauvage et ignorante; il la devinait malheureuse. Il voulait la retrouver, et se répétait qu’il n’avait pas d’autre moyen, pour cela, que de rendre visite à Mme Henry. Mais l’imase de cette belle brune aux yeux éclatants, à la parole libre, dont les lèvres de sang riaient en montrant

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des dents si blanches, le jetait dans un trouble qui tenait presque de la peur.

Cependant, songeant qu’il avait déjà montré bien peu d’empressement, et que plus il tarderait moins il serait bien reçu, un jour il sortit de son bureau d’assez bonne heure et se dirigea vers le faubourgSaint-Jacques.

Comme tout poltron allant à un danger, il avait pris par le plus long, et il ralentissait le pas en se rapprochant du but.

Sur le boulevard Montparnasse, il resta cinq minutes devant la boutique d’un marchand de bricà-brac, examinant un portrait lithographié du général Athalin, ancien chevalier d’honneur de Mmc Adélaïde. Pour ne pas penser à la démarche qu’il allait faire, il s’absorbait dans la contemplation de ce militaire, évoquant l’époque bourgeoise de Louis-Philippe et se rappelant toutes les gravures de l’époque qu’il avait vues : le roi tenant a la main un chapeau gris, la reine avec des repentirs à l’anglaise, les princes en uniformes d’une coupe surannée, et M. Guizot à la tribune, la main dans son habit.

Au coin du boulevard d’Enfer, où se tenait ce jour-là le marché aux chevaux et où des gamins

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conduisaient des attelages de percherons blancs, un bouquet de paille à la queue, il s’arrêta de nouveau pour regarder, devant la porte d’un cabaret, deux maquignons en blouses bleues trop longues et en casquettes ballonnées, en train de discuter le prix d’une rosse macabre et fléchissant des genoux de devant, que l’un d’eux tenait par une courroie.

Sur la place de l’Observatoire, il flâna encore autour des saltimbanques.

Puis soudain, après tout ce temps perdu et toujours selon la logique des poltrons, il se mit presque à courir et s’arrêta net dans le faubourg, devant ce terrible numéro 17 dont les deux chiffres lui étaient apparus, en caractères de feu, dans ses rêves des nuits précédentes.

C’étaitune vieille et étroite maison, fraîchement recrépie et enduite d’un affreux badigeon jaunâtre. Elle n’avait que trois étages, mais très élevés, et seulement deux fenêtres de façade. Tout en haut, sur le toit de tuiles, s’ouvrait une mansarde de grenier, avec une potence en fer et une poulie qui pendait. En bas, à côté de la porte bâtarde, qui donnait accès sur une allée très sombre, était une boutique de crémerie, offrant, dans sa devanture, l’inévitable pyramide de morceaux de sucre entre

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deux grandes cuvettes pleines de riz et de chocolat au lait.

La physionomie mélancolique et populaire de cette maison, qui faisait songer au visage d’un ouvrier pauvre, rassura un peu Gabriel. Le cœur battant k grands coups, il y entra brusquement et se dirigea, dans les ténèbres, vers la loge du portier, guidé par une forte odeur de soupe à l’oignon.

« Mme Henry? murmura-t-il à la lucarne.

— Hein ?

— M“8 Henry? dit-il un peu plus haut.

— Au second, en face, » répondit une voix de vieille femme.

Et, trébuchant à chaque marche de l’escalier noir, tâtant dans l’obscurité l’antique et grosse rampe de bois, Gabriel arriva enfin devant la porte indiquée, s’arrêta, palpitant, et, après avoir longuement respiré, sonna d’une main tremblante.

Tout de suite, M,ne Henry vint ouvrir.

« Ah! monsieur Gabriel! mais entrez donc... Asseyez-vous donc... Comme c’est aimable de vous être souvenu de moi ! »

Par un contraste aussi heureux qu’inattendu, la chambre était gaie avec ses deux hautes fenêtres ouvertes, et la lumière et le soleil y pénétraient large-

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ment. Tout était tendu en perse jaune, semée de petits bouquets. Il y avait un tapis, des sièges bas, un divan, une psyché où Ton se voyait comme dans un portrait en pied. Sous les rideaux relevés de l'alcôve, on apercevait le lit, haut et large, avec un couvre-pied capitonné. Des riens, des objets de femme traînaient partout, dans un désordre sans malpropreté : sur le guéridon, où embaumait un bouquet de roses, sur la cheminée, où brillait une jolie pendule dorée. Gabriel remarqua aussi les bougies bleues des candélabres et une petite mule de porcelaine peinte, pleine d’allumettes.

« Vous voyez, j’étais en train de donner de la verdure à mes oiseaux, dit Mme Henry, quand Gabriel se fut assis dans un fauteuil. Vous permettez que je finisse? »

Laçage, où sautillaient un serin et un bouvreuil, était posée sur une table, et Mrae Henry, pour introduire des brins de mouron entre les barreaux, se tenait debout, tournant presque le dos à Gabriel, qui ne la voyait qu’en profil perdu. Sa grande robe de chambre de fin drap rouge, qui indiquait à peine la taille et traînait un peu à terre, la faisait paraître très grande. La masse superbe de ses cheveux noirs était relevée en chignon sur le sommet

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de la tête et retenue par un grand peigne d’édaille. Au croquant de l’oreille, pendait une petite boule d’or.

« C’est bien bon, ça... c’est du bon nanan, mes chéris ! » chantonna la grande brune en se penchant vers la cage; et elle imita, avec ses lèvres, le bruit d’un gros baiser.

Gabriel était ébloui. Cette belle femme en négligé, tout près de lui, le fascinait; il regardait, sans penser à rien, la peau dorée de cette nuque et les petites mèches rebelles qui frisaient là.

Elle, qui, par cet instinct merveilleux des femmes, devinait sans la voir cette muette admiration, en était doucement flattée et ne se pressait pas pour se retourner.

Tout à coup le souvenir d’Eugénie traversa l’esprit de Gabriel. Il se rappela que c’était pour elle qu’il était venu, et, chose étrange, il se reprocha ce moment d’oubli, cette surprise des sens qui lui avait fait presque désirer l’autre.

« Et madame votre amie, demanda-t-il, ne s’estelle pas ressentie de sa terreur de l’autre jour? »

Mme Henry se retourna en riant.

« Eugénie? dit-elle. Ah ! je vois que nous y avons pensé, mauvais sujet ! Vous êtes bien mignon, mon-

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sieur Gabriel, mais Eugénie est mariée... et vertueuse... Il faudra oublier cela.

— Mais, madame, je vous assure...

— Bien ! bien !... Comme si je ne m’étais aperçue de rien l’autre fois... Comme si vous ne la regardiez pas tout le temps, pendant que nous remontions le boulevard Magenta ! Mais c’est comme je vous dis. . . Sage comme une image... Et, franchement, il faut du mérite. Encore un joli cadet que ce Clément... Ça ne m’étonne pas, du reste... Il a été camarade avec mon mari.

— Elle est malheureuse ? dit Gabriel d’une voix triste.

— Comme les pierres ! Pauvre petite femme ! Ça vous a été élevé à la campagne, chez ses parents, des fermiers riches... et choyée... et dorlotée! Et puis est arrivé ce grand gaillard, qui était du pays et qui venait de s’établir maître charpentier à Paris, sur le boulevard d’Italie. . . vous connaissez ?. . . Il l’a épousée, avec une jolie petite dot, ma foi ! et ils sont ici depuis dix-huit mois. Ah ! ça n’a pas traîné. Tout est déjà mangé ou à peu près, et je crois bien qu’il est dans de mauvaises affaires. Avec ça que le bâtiment ne va pas. . . Et encore s’il était gentil pour sa femme... Mais non, un gros matériel, ce Clé-

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ment, et brutal ! et mal embouché ! et au café tous les soirs !... Si elle ne m’avait pas pour passer ses soirées, elle mourrait d’ennui, cette pauvre chérie! Heureusement qu’il la laisse venir ici, après son dîner... Elle apporte son ouvrage; nous faisons du café et nous causons. Elle me conte ses misères. Ça la soulage toujours, n’est-ce pas? Tenez, monsieur Gabriel, vous seriez bien aimable de venir quelquefois passer une heure avec nous... Vous nous liriez le Petit Journal , d’autant plus qu’il va être intéressant maintenant, à cause de la guerre... Je sais bien que ça va être fini tout de suite et que nous serons à Berlin dans quinze jours... avec les turcos!... Et puis les Prussiens qui n’ont pas de mitrailleuses... »

Et Mme Henry continua à bavarder ainsi, sans s’arrêter, tout d’une haleine, s’éloignant, au grand souci de Gabriel, du sujet qui intéressait tant le naïf jeune homme, et mêlant, au mépris de tout art et de toute logique, les détails de sa vie de femme frivole et inoccupée aux considérations les plus inattendues sur les beaux-arts, la religion, la guerre et la politique. En quelques instants, Gabriel apprit qu’elle était née à Glignancourt; qu’elle raffolait du comédien Mélingue; que son mari l’avait

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plantée là pour une rien du tout ; qu’elle faisait sa prière matin et soir; que le blanchissage des jupons coûtait des prix exorbitants; qu’elle était d’avis d’annexer les bords du Rhin à la France; qu’elle faisait monter ses repas de la crémerie; qu’elle lisait avec passion les œuvres d’Henry Murger; qu’elle admirait fort Garibaldi et qu’elle avait assisté à l’exécution de Troppmann.

Elle s’était assise dans un fauteuil en face de Gabriel, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, et lui parlait en le regardant en face, comme un homme.

Prenant son courage à deux mains, Gabriel fit bien encore une tentative pour ramener la conversation sur le compte d’Eugénie ; mais Mme Henry eut un tel accès de gaieté, elle constata, avec un rire si goguenard et tant de grosses malices, l’insistance de Gabriel, que celui-ci, sentant le rouge lui monter au visage et le sang lui brûler les oreilles, changea lui-même le cours de l’entretien, et, quelques minutes après, se leva pour prendre congé.

Il ne put le faire, cependant, qu’après avoir promis de revenir le lendemain même, dans la soirée, et, du seuil de la porte, Mme Henry lui promit alors qu’Eugénie serait là, avec un sourire qui le jeta

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dans la dernière confusion ; à ce point qu’en saluant une dernière fois, il faillit rouler dans les ténèbres de l’escalier.

Mais à peine fut-il dans la rue qu’une joie immense l’envahit, à la pensée qu’il allait revoir Eugénie. Il se félicita d’être allô chez Mme Henry comme d’une action héroïque. La tête haute, le pas allègre et relevé, il revint en traversant le Luxembourg, tout poudreux et tout échauffé d’une torride journée de canicule.

Sous les beaux platanes de la fontaine Médicis, dans cette allée où les bonnes et les mamans tirent l’aiguille, groupées au pied des arbres, ayant sous les yeux des enfants accroupis qui jouent avec le sable, il rencontra Cazaban, sombre et le chapeau sur les yeux.

Gabriel était plein d’une sympathie universelle. Il serra les mains de l’homme du Midi et s’informa, avec un intérêt attendri, delà cause de sa tristesse.

oc Tu me le demandes? dit Cazaban avec impatience. Ah ! c’est vrai, tu n’es pas un citoyen, toi. Tu n’as donc pas vu la dépêche?... et le petit qui a ramassé une balle... Ah! c’est que si Badingue remporte la victoire, animal, sa dynastie est fondée, c’est fichu ! »

UNE IDYLLE PENDANT LE SIÈGE

Gabriel était si loin de cet ordre d’idées qu’il ne comprit même pas ce que l’inquiétude de Cazaban avait de peu patriotique; seulement le mot du Méridional lui rappela la guerre. Mais la confiance de Mme Henry l’avait gagné.

« Tant pis pour la République ! dit-il gaiement. Je suis sûr que nous serons vainqueurs sur toute la ligne. »

Le lendemain, Gabriel fut exact au rendez-vous. Il trouva Mmc Henry occupée à faire du café, et la vue de trois tasses du Japon, posées sur un petit plateau, lui causa une émotion violente; car c’était une preuve qu’Eugénie était attendue.

Mme Henry paraissait très agitée, et lorsque Gabriel s’informa poliment de sa santé :

« Voyez-vous, lui répondit-elle, je ne vis plus. Quand je pense que peut-être, à l’heure qu’il est, nos soldats se battent avec ces gueux de Prussiens... Ah! il y a des moments où je suis furieuse de ne pas être un homme ! »

Cette parole lit à Gabriel l’effet d’un reproche. Depuis la veille, il avait vécu dans l’attente fié-

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vreusedu moment où il se trouvait, et il était forcé de s’avouer que, pas un instant, il n’avait songé au sort de notre armée. Il eut honte d’entendre une femme lui donner, sans le savoir, cette leçon de patriotisme, et, silencieusement adossé à la balustrade de la fenêtre ouverte, il resta quelque temps la tête à demi tournée, et regardant les obliques rayons du couchant dorer le dôme de l’Observatoire et les cimes des arbres qu’on voyait de l’autre côté de la rue, dépassant le grand mur.

Mais, tout à coup, la porte s’ouvrit et Eugénie, exactement habillée comme le soir qu’il l’avait vue pour la première fois, entra dans la chambre.

En reconnaissant Gabriel, elle s’arrêta, tout interdite.

«Ah! la voilà donc, ma chérie! s’écria Mme Henry en embrassant la jeune femme et en la débarrassant de son chapeau et de son mantelet. Eh bien Eiménie, j’espère que je vous ai réservé une surprise. Vous le reconnaissez? C’est notre petit monsieur de l’autre fois... N’est-ce pas qu’il est gentil? y>

Puis, exagérant, d’une manière bouffonne, les gestes arrondis et le sourire ultra-gracieux d’une femme du monde qui fait une présentation, elle ajouta :

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« Madame Clément... monsieur Gabriel. — Monsieur Gabriel... madame Clément. »

Et enfin elle éclata de rire.

Gabriel salua avec gaucherie. Mme Clément balbutia péniblement quelques mots.

Mais le jeune homme la regardait sans la voir, l’écoutait sans l’entendre. Il avait soif; il ne savait où mettre ses mains. Elle lui apparaissait comme dans un brouillard, debout devant lui, petite, mignonne, les yeux baissés, avec une jolie fraise de mousseline blanche qui descendaitdans l’échancrure du corsage de sa robe grise, et tenant à deux mains devant elle l’anse d’un sac à ouvrage en cuir noir.

Alors, faisant un effort énorme, Gabriel passa sa main sur son front tout en sueur et lui demanda, d’un air éperdu, si elle ne trouvait pas qu’il fit bien chaud.

La bruyante hilarité de Mme Henry vint les tirer tous deux d’embarras.

«Allons! asseyons-nous. Le café serafroid. Tenez, sucrez-vous, monsieur Gabriel... Comment, ma petite Nini, déjà à votre broderie? Quelle ardeur! Eh bien, où ai-je fourré mon étui à aiguilles?... Bon, le voilà dans ma poche! Ah ! j’ai une tête...

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ça m’attire des désagréments à tout bout de champ... A preuve, hier matin, cette discussion que j’ai eue avec le contrôleur des omnibus de la place Saint-Michel, parce que je n’avais pas donné ma correspondance. »

Elle était repartie, et son bavardage sautait d’un sujet à un autre, s’étendant en détails prolixes sur la corbeille de noces d’une sienne cousine, dont le père, marchand de bois à la Chapelle, ne se serait pas fait couper une jambe pour deux cent mille francs, ou s’indignant au souvenir de la colère qu’elle avait eue l’autre jour dans l’escalier, quand son voisin du second, l’externe de la Maternité, avait voulu l’embrasser dans les ténèbres.

Ils étaient assis tous les trois autour d’une table ronde, sur laquelle Mnle Henry, placée entre les deux jeunes gens, se taillait, tout en causant, les pièces d’une robe de mérinos, d’après des patrons faits avec un vieux journal. Eugénie brodait, le front obstinément baissé sur son ouvrage, et tirant activement l’aiguille. Quant à Gabriel, toujours perdu de timidité, il considérait le dessin de sa tasse a café, ou, s’il levait les yeux, mais sans oser les porter sur Eugénie, c’était pour regarder le vaste espace de ciel bleu, encadré par les

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croisées, dans lequel flottaient quelques légers nuages de cuivre, dernier souvenir du soleil qui venait de disparaître. Quand Mme Henry lui donna le Petit Journal , en le priant d’en faire la lecture, Gabriel crut d’abord qu’il ne pourrait jamais en venir à bout. Il lui semblait que les lignes d’impression ondulaient comme des serpents et que les caractères changeaient continuellement de couleur. Il put lire cependant, mais il ne comprenait que vaguement les mots qu’il prononçait. Il avait l’idée confuse qu’il s’agissait de la biographie d’un maréchal de France, chargé d’un commandement à l’armée du Rhin, et d’un trait d’intrépidité accompli jadis par cet officier, quand il n’était encore que commandant en Afrique, à je ne sais quel assaut où il monta, la canne .à la main et le cigare à la bouche.

La nuit tombait peu à peu, et l’ombre commençait à envahir la chambre. Mme Henry se leva pour allumer une lampe.

Alors seulement, poussés par un instinct supérieur à leur volonté, Gabriel et Eugénie se regardèrent.

Le choc dura une seconde, une seule, et la jeune femme baissa de nouveau et subitement la tête sur

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sa broderie, quoiqu’on n’y vît presque plus. Mais Gabriel les avait reconnus, ces yeux, si grands et si brillants dans la pénombre, tels qu’ils s’étaient fixés sur lui la première fois, sur le boulevard Magenta, à la lueur du gaz, et il sentit tout son sang refluer vers son cœur.

La lampe allumée, Mme Henry vint se rasseoir et causa avec son amie. Elle lui demanda des conseils sur la manière de tailler sa robe, et Eugénie lui répondit en interrompant son travail et en traçant des lignes sur l’étoffe avec son doigt, que coiffait un petit dé d’argent. Elle ne regardait jamais Gabriel, mais on sentait comme un effort dans cette persistance à éviter de le voir. Lui, au contraire, s’enhardissait. Il poussa même l’audace jusqu à lui adresser la parole. Elle lui répondit quelques mots seulement, d’une voix qu’elle voulait rendre froide et qui était toujours douce. De temps en temps, souriant à une pensée intime, Mmo Henry les regardait longuement l’un après l’autre, d’un air singulier.

Enfin dix heures sonnèrent quatre ou cinq fois aux horloges du quartier. Il faisait une nuit très claire, très étoilée et très chaude. Pas une brise. Un gros papillon nocturne, venu des massifs de

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l’Observatoire, était entré par la fenêtre et volait en tournoyant au plafond, dans le cercle lumineux, au-dessus de la lampe.

Eugénie remit sa broderie dans le sac de cuir et se leva pour se retirer; mais Mme Henry, tout en lui mettant son mantelet, lui dit entre haut et bas :

« Dites donc, Eugénie, si vous le désiriez... C’est si désert, ces boulevards extérieurs... monsieur Gabriel pourrait vous reconduire...

— Oh! madame Henry, c’est impossible...

Qu’est-ce que dirait Clément, s’il me rencontrait?.. .

— Lui ! vous savez bien qu’il ne sort jamais de son café avant minuit... A votre place, j’aurais si peur de rentrer toute seule... Et les journaux qui ne sont pleins que d’assassinats !

— Je vous en prie, ma chère amie... cela ne se peut pas. »

Et Mme Clément, après avoir embrassé son amie et salué Gabriel d’un simple geste de tête, sortit assez brusquement.

Le jeune homme, un instant après, souhaita luimême le bonsoir à Mme Henry, qui, debout devant la cheminée, chantonnait en s’étirant les bras comme une personne qui a sommeil, et il s’en re-

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vint chez sa mère par le boulevard Saint-Michel, désert et inondé de clair de lune.

Il éprouva tout à coup un profond abattement. Il était mécontent de lui. Il trouvait qu’Eugénie avait été glaciale, et il s’accusait d’avoir été stupide; il avait presque envie de pleurer.

A la hauteur du musée de Cluny, devant une boutique de journaux, il traversa des groupes dont l’aspect lui parut sinistre. Des bourgeois, des étudiants et des hommes du peuple se parlaient tout bas, d’un air sombre. Machinalement, il s’arrêta pour écouter.

Wissembourg! Le général Douay surpris et tué! Les turcos écrasés après des prodiges de valeur ! Le territoire envahi! Voilà ce que Gabriel apprit en quelques phrases jetées par des voix farouches.

Il n’était pas un égoïste; il aimait son pays tout comme un autre, et cette terrible nouvelle dissipa d’abord sa langueur amoureuse. Mais une fois rentré dans sa chambre et couché dans son petit lit, une fois sa bougie éteinte, et à ce moment où les habitants de Paris songeaient au massacre de toute une division, au sang répandu de tant de Français, Gabriel, à la pensée de qui revint s’imposer le souvenir de la femme déjà désirée, revoyait

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la chambre du faubourg Saint-Jacques, Eugénie brodant auprès de la lampe, et se sentait monter aux yeux les larmes de l’attendrissement enfantin en se rappelant la minute où elle s’était piqué le doigt et où, en le serrant délicatement entre ses dents blanches, elle y avait fait venir une toute petite, une seule goutte de sang.

PROSE

Alors commencèrent à s’écouler, longues et pénibles, les journées de ce mois d’août pendant lequel un brûlant et splendide soleil plana constamment, comme une ironie, sur la capitalepleine d’angoisse et d’épouvante.

D’abord ce fut le déluge des sinistres nouvelles : Reichshoffen, désastre effroyable, dont le patriotisme populaire se consolait à peine en faisant entrer dans ses légendes la charge sublime des grands cuirassiers ! Puis les télégrammes se succédant, effrayants et obscurs : Pas de nouvelles de Frossard. Tout peut encore se réparer. Hâtez la défense de Paris. Et Forbach ! Et la reculade sur tous les points ! Et Strasbourg bloqué ! Et Metz investi ! Et les premières lances des uhlans aperçues ici, là,

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partout, toujours plus près ! Ce furent les Chambres tu peimanence, les ministres renversés avec rage, la gauche impérieuse et menaçante, l’éclosion des loib de détresse, des mesures désespérées, les murailles couvertes des affiches de l’état de siè^e Puis ^ int 1 absence de nouvelles, pire que les mauvaises nouvelles. On commença à vivre dans la rue, discutant, pérorant, des journaux en main. La loule, affolée de crédulité et d’espérance, accueillit toutes les fables, A'ictoires sous Metz, carrières de Jaumont. Paris changea d’aspect tous les jours. Hier sillonné par les ridicules uniformes des pompiers de province, réunis contre une émeute possible par le gouvernement éperdu, il s’emplissait aujourd’hui d’anciens soldats, d’hommes de la réserve, sales, à demi équipés, ivres souvent, et accompagnait, le lendemain, de chants et de hurrahs frénétiques le départ de ses mobiles pas encore armés. Après s’être un jour pavoisé soudain sur un faux bruit de victoire, il courait en masse voir ses fortifications, qui n’avaient servi jusque-là qu’aux idylles du piou-piou etdesa payse et aux joies faubouriennes du dimanche, à présent bouleversées par la pioche des terrassiers, couvertes de chevaux et de travailleurs, retentissantes des claquements

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de fouets et des ordres criés parles chefs d’équipe, et montrant çà et là, dans l’herbe de leurs talus, le bronze étincelant des grosses pièces de siège. Pris de la fièvre militaire, les citoyens allaient apprendre l’exercice dans les cours des casernes, où on les voyait alignés en pelotons et faisant sonner les crosses sur le pavé. Des portes des mairies, où la foule stationnait, lisant les placards humides, sortaient des bourgeois portant sur l’épaule un fusil, la baïonnette renversée. Par les faubourgs, les habitants delà banlieue, déjà ramenés par la peur de l’invasion, arrivaient avec leur pauvre mobilier sur une charrette à bras, l’homme dans le brancard, la femme poussant derrière, les enfants chargés de paquets ; et, dernier symptôme du prochain blocus, de nombreux troupeaux de bœufs maigres et harassés et de moutons gris de poussière s’entassaient dans les parcs, construits à la bâte, au milieu des jardins publics et le long des boulevards suburbains.

Mais le Parisien qui prenait le moins de part à celte furieuse exaltation, à ces cruelles anxiétés, à ces folles espérances, était certainement Gabriel.

Il était retourné chez Mmo Henry ; il y avait revu

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Eugénie. 11 y était allé d’abord tous les trois ou quatre jours, puis plus souvent, puis tous les soirs, et maintenant il ne vivait plus que pour ces deux heures passées dans la chambre du faubourg, à côté des deux femmes travaillant près de la lampe, tandis que, par les fenêtres ouvertes, arrivaient les odeurs d’arbres et étincelaient les étoiles des belles nuits d’été.

Dans les premiers temps, Eugénie avait paru gênée de la présence du jeune homme et lui avait fait le même accueil, plein de froideur et de réserve; mais elle avait fini par être touchée de son silence et de sa douceur, étant comme lui naïve et timide; et aux quelques banalités qu’il avait osé lui dire, d’une voix que faisait trembler la plus poignante des émotions, elle avait à la fin répondu avec plus de confiance. Quelquefois son regard s’arrêtait, sympathique, sur celui de Gabriel. Un soir même, elle lui parla la première, et elle ne put s’empêcher de sourire tristement à la joie ineffable qu’elle lut alors dans ses yeux.

Mme Henry protégeait visiblement Gabriel. Cette femme sans éducation, à demi galante peut-être, devait avoir beaucoup d’indulgence pour les choses de l’amour. Elle n’eût peut-être pas donné un mau-

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vais conseil à son amie, mais elle s’amusait de voir naître et se développer la passion chez ce jeune homme, et, dans son inconsciente immoralité, elle faisait presque des vœux pour que cet amour fût partagé.

Gabriel aimait éperdument, comme on aime la première fois, hélas ! comme on n’aime qu’une fois. Tout ce que Mmc Henry lui avait dit de son amie, tout ce qu’Eugénie lui avait laissé surprendre de sa nature et de sa vie dans leurs entretiens du soir, avait allumé dans son sein un foyer ardent de tendresse et de pitié. 11 devinait maintenant quelle triste et pénible existence le mariage avait faite à cette petite femme, simple de cœur, délicate et aimante, et qu’on avait unie h un ouvrier à demi parvenu, grossier et violent, et d’ailleurs irrité par la mauvaise fortune. Il comprenait dans quel abandon absolu elle se trouvait, perdue dans cette immense capitale où elle ne connaissait personne; il la voyait, seule dans sa maison, sans une servante même, occupée aux petits soins du ménage et préparant les repas que son mari, qui sortait de l’atelier en habit de travail et s’arrêtait encore sur le seuil pour gourmander un de ses hommes, venait manger à la bâte, le front assombri par l’approche

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d’une échéance, et n’adressant à sa femme que quelques mots brefs et durs ; il savait les interminables soirées qu’avant de connaître Mmo Henry, Eugénie avait passées, dans la chambre nuptiale à peine meublée, à coudre auprès d’une bougie et à attendre 1 heure de minuit, où son mari revenait enfin de l’estaminet, sa vareuse marquée de blanc de billard, empoisonnant le vin chaud et vidant, avant de se coucher, les cendres de sa dernière pipe sur le marbre du foyer. Parmi les hasards de la conversation, Gabriel avait saisi, dans un soupir, dans un regard jeté au ciel, dans un sourire ironiquement douloureux, tout ce qu’Eugénie comptait déjà de souffrances subies et de larmes dévorées en secret. Quelle torture alors pour le pauvre amoureux ! Et se dire que c’était sans remède, qu’elle était mariée ! Sentir toute compassion inutile, toute colère impuissante !

Il avait cependant une consolation; il s’apercevait qu’Eugénie trouvait quelque charme à ces paisibles heures de causerie et de travail qui les réunissaient tous les trois chez Mme Henry. Il ne se doutait pas, le simple, et Eugénie elle-même ne se rendait certainement pas bien compte du plaisir intime qu’elle éprouvait à se sentir admirée et aimée

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par ce doux jeune homme, aux manières discrètes, à la voix pénétrante, qui avait de si jolies mains blanches faites pour les caresses et une expression de tendresse si mélancolique dans ses beaux yeux noirs. Il ne comprenait pas, l’innocent, quel chemin il avait fait déjà dans le coeur de la jeune femme; mais il voyait pourtant que, dans leurs réunions intimes de la chambre du faubourg Saint-Jacques, elle perdaitvite l’air triste et préoccupé qu’elle avait en arrivant, et que parfois même elle s’abandonnait à une aimable et gentille gaieté, qui rendait Gabriel bien heureux.

Tous les soirs, il lisait le Petit Journal aux deux amies : c’était maintenant une habitude pour tous les trois, et une occasion pour Mme Henry, qui depuis les premiers revers avait cessé d’être bonapartiste, de réclamer la République, la levée en masse et la victoire au chant de la Marseillaise. Gabriel aimait fort ces tirades patriotiques de la belle brune, non qu’il les écoutât, mais parce qu’il interrompait alors sa lecture et regardait longuement Eugénie. Quelquefois aussi, afin de prolonger la séance, il apportait un livre et, à la tartine quotidienne du journal, il ajoutait quelques pages de roman ou de poésie. C’est ainsi qu’il fit connaître

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aux deux femmes l’immortel récit de l’abbé Prévost et quelques-uns des vers les plus passionnés d’Alfred de Musset; et, une fois de plus, les beaux livres qui parlent d’amour servirent d’intermédiaire à deux amants timides.

Un soir, vers la fin du mois d’août, comme la lecture s’était prolongée plus tard que d’ordinaire, Mrae Henry insista tellement qu’Eugénie finit par consentir à ce que Gabriel la reconduisît jusque chez elle. Le mari était absent, étant allé faire un petit séjour à Chartres pour affaire de sa profession, et il n’y avait pas de danger de le rencontrer.

Pour la première fois de sa vie, Gabriel sentit donc le bras de la jeune femme s’appuyer avec confiance sur le sien, tandis qu’ils remontaient tous deux, à pas lents et en silence, le faubourg solitaire où leurs pas résonnaient, dans le calme de la nuit d’été, sur ce sol voisin des catacombes.

Ils arrivèrent ainsi, sans avoir échangé une parole, sur le large et beau boulevard de la Gla-

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cière, dont les grands arbres, aujourd’hui disparus, dressaient leurs cimes noires dans la splendeur du ciel étoilé. Au milieu de l’avenue, on apercevait, dépassant le long enclos de mauvaises planches, les cornes noires des bœufs parqués là, en prévision du siège.

Quand iis se furent engagés sous les ombrages obscurs du boulevard, Eugénie ralentit le pas tout à coup et parla d’une voix altérée :

« Monsieur Gabriel, j’ai à vous dire une chose dont vous ne vous fâcherez pas, je l’espère. Depuis quelque temps, je vois bien que vous prenez trop d’amitié pour moi, et cela me fait beaucoup de peine. C’est seulement pour m’expliquer en toute franchise avec vous que j’ai consenti ce soir à me laisser accompagner. Je ne veux pas que vous ayez du chagrin à cause de moi. Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez bien sage? Vous ne reviendriez plus chez Mme Henry. Moi, je ne peux pas ne plus y retourner, parce qu’elle a été trop gentille à mon égard. Mais vous, vous devriez avoir ce courage-là. A quoi cela nous mènerait-il d’avoir une idée l’un pour l’autre? Vous en souffririez, et moi aussi, et je suis déjà assez malheureuse. Et encore, j’ai tort de me plaindre... puisque la vie est comme ça! »

GO

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Elle s’était arrêtée, elle parlait vite, très émue, et ne s’était pas aperçue que ses mains étaient déjà dans celles du jeune homme. Mais soudain elle entendit un sanglot, et elle sentit quelque chose de brûlant tomber sur une de ses mains. C’était Gabriel qui pleurait.

Que se dirent-ils alors ?... Oh ! vous seuls le savez, qui avez pleuré sur un sein de femme dans les ténèbres, qui avez cru au mot toujours en le prononçant, qui avez connu la délicieuse douleur d’aimer ! Vous seuls le savez, à qui un regard de tristesse dans des yeux chéris a fait trahir les plus beaux serments de vertu et de courage ! Cœurs naïfs et sublimes qui avez fait tenir tout l’idéal de la vie dans une heure de votre jeunesse et à qui la perte fatale de ce divin rêve rend à jamais les yeux éteints et le front pâle, vous seuls serez indulgents pour ces deux pauvres êtres, à qui le sort avait donné si peu de consolation et de joie, et qui, perdus dans la solitude de cette nuit chaude et pleine de parfums, seulement vus des clémentes étoiles, oubliaient les devoirs sociaux et la patrie en deuil et allaient s’abîmer dans l’immense amour.

Ils s’étaient assis sur un banc. Gabriel pleurait toujours à chaudes larmes. Elle cherchait à l’apai-

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ser, à le consoler, lui essuyait les yeux avec son mouchoir, le suppliait de sourire.

Ils errèrent ensuite sous les vieux rameaux, se tenant les mains, se serrant l’un contre l’autre, se parlant tout bas. Elle lui conta toute sa vie, son enfance à la campagne, dans la ferme où vivaient encore ses parents; elle lui dit comment on l’avait mariée trop jeune, et que son mari, avec sa voix dure et sa barbe rude, lui avait toujours fait peur; qu’elle n’aimait pas Paris, que c’était trop grand, et mille enfantillages ; et que le gros chien de garde qui était dans la cour de la maison ne la reconnaissait pas, et que la nuit, quand elle rentrait, il aboyait après elle, en tirant sur sa chaîne.

Gabriel l’écoutait parler, comme dans un rêve, et la regardait à travers ses larmes. Puis tout à coup il l’interrogeait; il voulait tout savoir d’elle : le détail le plus insignifiant de sa vie, la pensée la plus intime de son âme.

Ils ne se disaient ni l’un ni l’autre qu’ils s’aimaient; ils n’avaient pas besoin de se le dire. Eugénie avait joint ses mains sur le bras de Gabriel, et ils se regardaient dans les yeux.

Ils s’arrêtèrent dans la partie du boulevard qui passe sur la Bièvre, au bord du parapet de pierre,

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et contemplèrent un instant ce que la nuit, assez sombre, laissait voir du mélancolique paysage : l’eau noire de l’étroite rivière, le rideau des hauts peupliers immobiles, et les champs vagues où sèchent des linges sur des cordes.

Minuit sonna lentement dans le lointain.

« Oh! qu’il est tard! dit Eugénie en tressaillant, je devrais être déjà rentrée. Allons vite. »

Ils hâtèrent le pas et furent en quelques minutes sur le boulevard d’Italie, devant le domicile d’Eugénie.

A la lueur d’un bec de gaz, Gabriel aperçut, isolée au milieu d’un mur à demi ruiné, une grande et grossière porte de bois, au fronton de laquelle était fixée une planche peinte en blanc, où étaient écrits en lettres noires ces mots que l’amoureux lut avec un serrement de cœur : Clément , entrepreneur de charpente. Puis, quand ils furent arrivés tout près de cette porte, Gabriel vit confusément, à travers les poutres espacées dont elle était faite, d’abord un assez vaste chantier tout encombré de madriers et de solives, et où venaient d’éclater les aboiements furieux d’un chien; puis, au fond de cette cour, le toit bas et plat d’un atelier; et enfin, un peu sur la gauche, la maison d’habitation,

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petite, carrée, ayant seulement un rez-de-chaussée et un premier, avec des fenêtres symétriques, sans un ornement ni une moulure, très neuve et très triste.

C’était dans ce lien banal et sans charme qu’Eugénie vivait avec l'autre ; et, à cette pensée, Gabriel se sentait plein d’amertume.

Eugénie avait déjà mis la clef dans la serrure.

« À demain? » demanda le jeune homme d’une voix suppliante.

Elle ne s’était fait accompagner par lui que poulie supplier de ne plus la revoir; mais, à présent, tout son courage l’avait abandonnée.

« A demain », répondit-elle en entr’ ouvrant la lourde porte et en lui tendant sa main libre.

Il prit cette main qui s’offrait à lui; mais tout à coup, spontanément, instinctivement, les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l’un de l’autre, et les lèvres de Gabriel s’appuyèrent, fiévreuses et éperdues, sur le front de la jeune femme, sur ses paupières à demi closes, sur sa bouche en trouver te...

« Oh! que c’est mal! Laissez-moi, monsieur Gabriel ! C’est très mal !...» murmura Eugénie palpitante; et, s’arrachant des bras du jeune homme,

UNE IDYLLE PENDANT LE SIÈGE

elle s’élança dans la cour en poussant violemment derrière elle la porte, qui se ferma avec bruit et trembla longtemps.

Gabriel la vit s’enfuir et disparaître dans la petite maison. Il restalà, immobile, les yeux levés vers le firmament tout scintillant d’astres, devant ce chantier sombre et désert où hurlait un chien invisible. Ses mains tremblaient comme celles d’un vieillard. Son cœur faisait de gros flocons dans sa poitrine. Il aurait bien voulu mourir.

Quelques jours après, vers trois heures de l’aprèsmidi, Gabiiel suivait lentement, sur le quai d’Orsay, le large trottoir qui longe le jardin du Corps législatif et contourne la grille du ministère des affaires étrangères.

Il faisait très beau et très chaud. On devinait que le jeune homme avait mis dans sa toilette toute la recherche que lui permettait sa modeste garderobe. Il portait un pantalon de coutil gris et un chapeau de paille de faux panama.

Il attendait Eugénie.

Le lendemain de la promenade nocturne que nous avons racontée, le mari était revenu, et Gabriel n avait plus reconduit la jeune femme. Mais maintenant les soirées chez Mrae Henry ne suffisaient

PROSE. — t. 5

UNE IDYLLE

plus à l’amant qui avait connu les délices de la solitude à deux. Chaque soir, il était sorti de chez la grande brune en même temps qu’Eugénie, et en l’accompagnant pendant une centaine de pas, il l’avait tellement suppliée qu’elle avait fini par lui avouer qu’elle sortait seule quelquefois, qu’elle devait aller, « tenez, justement, demain mercredi », faire une course au Gros-Caillou, et qu’elle pourrait peut-être le rencontrer, en revenant, sur le quai d’Orsay, à cette place où nous le retrouvons, en proie à toutes les angoisses de l’attente.

Bien que trois heures ne fussent pas encore sonnées, Gabriel était déjà envahi par une impatience inquiète, tout en se promenant de long en large, en plein soleil, sur ce trottoir dont le bitume, amolli par l’ardente chaleur, conservait l’empreinte de tous les pieds qui l’avaient foulé, depuis l’étroite bottine de la femme en course, aux traces rapprochées, jusqu’au lourd soulier d’ordonnance du soldat, dont on aurait pu compter les clous. Déjà Gabriel avait employé tous les moyens pour tuer le temps et pour occuper l’esprit; il savait le nombre des barreaux de la grille du ministère et celui des arbustes plantés sur le trottoir en face, le long du parapet, entre le pont de la Concorde et le pont des

Invalides; il avait même traversé une ou deux fois la chaussée pour lire, avec un soin stupide, les annonces peintes sur les verres du kiosque à journaux, considérant attentivement le profil des têtes couronnées sur les médailles obtenues aux expositions par le chocolat de la Compagnie coloniale, et regardant d’un œil fixe l’homme à la chevelure hérissée qui cache la nudité de son torse derrière un chapeau.

Il songeait qu’elle ne viendrait peut-être pas, qu’elle avait pu avoir un empêchement de sortir, que c’était tout naturel; puis, une minute après, cette pensée lui donnait une impression de froid glacial dans les entrailles, et il se disait que, si elle ne venait pas, ce serait de sa part un acte d’indifférence monstrueuse, de cruauté inouïe.

Tout à coup il l’aperçut sous les arbres de l’Esplanade, qui arrivait en marchant très vite. Il courut à sa rencontre, lui souriant de loin. Il la rejoignit; elle lui prit le bras et ils se regardèrent, heureux, essoufflés.

Elle avait son costume gris et son chapeau à plume de faisan. La vitesse de la course et la chaleur avaient animé son teint. Son col empesé, en frottant sur son cou en sueur, y avait tracé une

UNE IDYLLE

ligne rose. Ses yeux brillaient. Le parfum de son haleine arrivait jusqu’à Gabriel.

« Mon Dieu, dit-elle, j’ai peur. Si on nous rencontrait...

— Tenez, fit Gabriel, traversons le pontet allons prendre le bateau-mouche; il nous conduira jusqu’au Point-du-Jour, et là, le chemin de fer de ceinture nous ramènera à la Porte d’Italie, tout près de chez vous... Pas de danger de rencontrer personne... Voulez-vous? »

Elle lui fit signe que oui, et, quand ils furent descendus sur le quai de halage, ils s’arrêtèrent devant la passerelle qui menait à la station du bateau-omnibus. Ce bateau venait de passer, et on le voyait filer en pleine Seine, d’un air hâtif, lançant dans la lumière ses petits nuages de fumée joyeuse.

Eugénie regarda autour d’elle d’un air rassuré.

Il n’y avait personne sur le ponton, qui se balançait avec un bruit doux, comme remué par le sillage du bateau. L’étroite et longue chaussée, aux pavés sertis d’herbe courte, était absolument déserte.

« Si nous nous promenions un peu, dit Gabriel, devinant le désir de son amie, nous nous embarquerions au pont de l’Alma. »

PENDANT LE SIÈGE

Ils allèrent, ayant à leur droite la haute et solide muraille du quai, avec ses portes rondes d’égouts et ses gros anneaux de fer soudés, à intervalles égaux, dans la maçonnerie. Là-haut, les cimes des petits arbres dépassaient le parapet, où l’on voyait aussi quelquefois la tête d’un passant accoudé. A leur gauche, la rivière coulait, allant dans le même sens qu’eux, et ils jouissaient de la fraîcheur de l’eau qui était gaie, jeune et pure. D’ailleurs, la chaleur avait un peu tombé. La brise se levait. De légers nuages blancs se formaient au ciel, d’un bleu moins intense. En août, les fins d’après-midi ont de ces douceurs automnales. De l’autre côté du fleuve, ils voyaient des hommes déchargeant les longs bateaux venus de Flandre par les canaux, et sur le quai d’Orsay, derrière le rideau des tilleuls à demi dépouillés déjà, la ligne des toits de la Manufacture des tabacs et des écuries de l’empereur.

«Avez-vous un peu pensé à moi? » disait Gabriel à la jeune femme, en lui serrant la main qu’elle avait dégantée.

Et il sentait la petite main presser légèrement la sienne.

Ils passèrent près d’un pêcheur à la ligne, assis

UNE IDYLLE

au bord du quai de halage, les jambes pendantes sur l’eau. Cet homme se retourna et les regarda d’un air distrait. Gabriel dut abandonner la main d’Eugénie. Elle, devenue toute rouge, baissa les yeux.

Sur la pente douce qui remonte au niveau du pont de l’Alma, ils jetèrent un regard vague au soldat de la ligne et au zouave de pierre, sculptés contre les deux piles du pont.

« Comme ils sont grands, vus de près ! » dit Eugénie, en indiquant du bout de son ombrelle les statues colossales.

Gabriel répondit:

« La première fois que je vous ai vue chez Mmc Henry, j’ai senti que je vous aimais pour toujours. »

Et la jeune femme baissa la tête et soupira.

Quand ils furent de nouveau sur la berge, de l’autre côté du pont de l’Alma, le bateau-mouche stoppait près du ponton. Il était plein de monde.

« Montons-nous? demanda Gabriel, intimidé.

— Non, allons toujours! » répondit Eugénie.

Ils continuèrent leur promenade au bord de l’eau. Ils avaient maintenant à leur droite le beau quai planté d’arbres devant le Garde-Meuble, et devant eux le pont d’Iéna, dont les quatre chevaux

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de pierre, un pied en l’air, dessinaient leur silhouette blanche sur le ciel.

Ils marchaient très lentement. Eugénie, la tête basse, paraissait compter les pavés. Gabriel, lui serrant le bras, la voyait de profil, délicieusement attendri par une mèche de cheveux follets qui tremblait au vent, près de l’oreille de la jeune femme.

« C’est donc vrai que vous m’aimez un peu? » demandait-il.

Et elle relevait sur lui ses grands yeux sincères, plus éloquents qu’une réponse.

(( Pourquoi me parlez-vous ainsi, disait-elle, puisque vous savez bien que c’est impossible? »

Ils passèrent sous l’arche du pont d’Iéna, basse et sombre, où l’eau de la rivière bruissait, et le paysage changea. C’était maintenant presque la campagne. L’ile des Cygnes allongeait devant eux, au milieu du fleuve, son étroit talus de verdure; les nombreux tuyaux des fabriques de Grenelle laissaient s’envoler leurs fumées grises, inclinées du nord au sud, et là-bas, là-bas, au delà du pont de bois et du blanc viaduc lointain, la ligne des coteaux de Meudon s’estompait, bleue, dans une brume chaude et dorée.

« J’avais tant besoin de vous parler! disait Ga-

UNE IDYLLE

briel. Quand je suis seul, j’arrange dans ma tête ce que j’ai à vous dire, mais quand je suis auprès de vous, je ne me souviens pas, je ne peux pas... Et pourtant, vous êtes la seule personne avec qui je n’aie pas de timidité ! Il y a dans vos yeux quelque chose de bon, quand ils me regardent. Comme vous m’avez fait plaisir en venant aujourd’hui! Voilà un mois que je vous ai vue pour la première fois, et il me semble que je vous ai toujours connue. Ah ! je compte tous les jours où j’ai été près de vous, et je me rappelle tout... Vous savez, le soir où Mme Henry s’est mise à la fenêtre pour voir des mobiles qui passaient en chantant, et où vous m’avez regardé pendant que nous étions seuls dans l’obscurité... Oh ! je tremblais comme une feuille... Et quand vous vous êtes piqué le doigt et que vous vous l’êtes mordu... Et cette petite cravate bleue que je ne vous ai vue qu’une fois et qui vous allait si bien... Qu est-ce qu’elle est donc devenue, que vous ne la mettez plus?... Ah! que je vous aime... si vous saviez!... »

Eugénie répondit :

« C est que, des fois, on pourrait nous rencontrer. »

Ils avaient dépassé le pont de Grenelle. Plus de

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quai maintenant, mais une berge au gazon rare et roussi par le soleil, où venait mourir le flot. A leur droite, des chantiers de bois, des maisonnettes dans le feuillage; sur l’autre rive du fleuve, l’usine de Javel avec ses hautes cheminées, et en face, le viaduc, plus proche, dont on voyait grandir les deux étages de hautes arcades.

Gabriel et Eugénie s’arrêtèrent devant une grille au delà de laquelle s’élevait, dans un étroit jardin à jet d’eau et à boules de verre étamé, un ridicule petit chalet, désir réalisé d’un bourgeois bucolique.

Mais ils ne virent là que l’éternel rêve des amants : un nid dans la verdure. Ils restèrent, pensifs et émus, devant les hauts peupliers, devant le sorbier dont les fruits commençaient à rougir, devant les massifs de reines-marguerites, devant les roses tardives.

Gabriel murmura à l’oreille de son amie :

« Avoir cela... à nous... nous y cacher, nous y aimer... y vivre seuls, tout seuls... longtemps, toujours... »

Elle ne répondit pas, mais elle s’appuya plus tendrement sur le bras de Gabriel, et ils se remirent en marche.

UNE IDYLLE

Us arrivèrent ainsi an Point-du-Jour, en bas du viaduc. Mais là devait cesser le charme de leur promenade. Plus de solitude. Le voisinage de la station du chemin de fer a groupé dans cet endroit, au bord de la Seine, des cafés, des guinguettes, des chevaux de bois, des balançoires sous les acacias, et la campagne y redevient banlieue.

Ils passèrent très vite, un peu inquiets. Un coup de feu soudain dans un tir à la carabine fit tressaillir Eugénie. Puis, quand ils eurent montél’escaüer de planches et qu’ils furent entrés dans la gare, Gabriel prit deux billets de seconde classe et tous deux s’assirent sur un banc de la salle d’attente, regardant vaguement les affiches illustrées.

« Les voyageurs pour la Ceinture... Grenelle... Vaugirard... Montrouge... Porte d’Italie... »

Us montèrent sur le quai, passèrent à côté de la locomotive qui s’arrêtait, bourdonnante et tout humide de sa chaude sueur, et s’introduisirent dans un compartiment vide.

Un coup de sifflet, un rude choc de ferrailles, et en route !

Alors Gabriel enveloppa sa maîtresse de ses deux bras, il la tint étroitement embrassée, et les lèvres

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des deux amants s’unirent dans un long, dans un délicieux baiser.

« Grenelle ! » cria le conducteur d’une voix éclatante, en ouvrant brusquement la portière.

Et une espèce de toucheur de bœufs, un gros homme rubicond, portant une blouse bleue trop courte et très neuve par-dessus sa redingote, et coiffé d’un chapeau de haute forme, avec un fouet en main et un bout de pipe noire au coin de la bouche, monta dans le wagon et se laissa lourdement tomber sur la banquette, en face des amoureux.

<r Ah! j’ai bien cru que je manquerais le train, dit-il joyeusement en s’adressant à Gabriel, — et son haleine exhala une odeur vineuse. ■ — Et cet animal d’employé qui voulait fourrer ma chienne dans la même cage que ce boule-dogue, encore!... Ça a-t-il une raison, ces imprudences-là?... Enfin, c’est un beau temps tout de même pour voyager... Est-ce pas, mon ami? »

Eugénie avait baissé sa voilette et regardait obstinément dehors, par le petit carreau. Gabriel venait de se composer la figure d’un homme très intéressé à qui on veut emprunter de l’argent.

Heureusement on venait de repartir pour s’en-

UNE IDYLLE

foncer tout à coup dans un longtunnel, et le fracas du train sous la voûte' coupa la parole au hideux voyageur. Le seul foyer de sa pipe éclairait les ténèbres du wagon, où l’on avait négligé d’allumer la veilleuse du plafond, et on entendait sa bruyante respiration d’ivrogne. Gabriel avait pris la main d’Eugénie dans l’obscurité. Mais le jeune homme était furieux et songeait mélancoliquement aux nombreux coupés de première classe, absolument vides, qu’il avait aperçus en montant en voiture.

Quand on revint à la lumière du jour, le bouvier avait fermé les yeux, mais il fumait toujours son ignoble pipe, et les deux amants n’osaient même plus se regarder devant cet homme mal endormi. Lorsqu’on arriva à la station de la Porte d’Italie, cela leur fit l’effet d’une délivrance.

Pourtant il leur fallait se séparer là, avant même de sortir de la gare; car ils étaient tout près de la demeure de Clément, du mari redouté. Eugénie s en alla donc la première, descendant la rue à pas pressés et sans se retourner une seule fois; Gabriel la suivit lentement de loin, dévoré par le souvenir des aveux obtenus, par le regret des caresses accordées. Il la vit se perdre dans la foule etdispa-

PENDANT LE SIÈGE

raitre enfin au coin de l’ancien pavillon de l’octroi, pour prendre le boulevard extérieur.

Mais ils s’étaient donné rendez-vous pour le surlendemain, vers une heure de l’après-midi, à la même place.

Or, ce surlendemain avait pour date ie 4 septembre 1870 !

Le matin, M"u Fontaine, en déjeunant avec son

fils, lui annonça l’immense catastrophe qu’elle avait

apprise chez la laitière : la capitulation de Sedan, Mac-Mahon blessé, l’empereur fait prisonnier avec 80,000 hommes, et, si absorbe que lût Gabriel par la pensée de son prochain rendez-vous, cette terrible nouvelle lui causa cependant une émotion violente.

Le long des quais, il rencontra de nombreux rassemblements de citoyens consternés et vit se réunir, au coin des rues, des compagnies de gardes nationaux en armes. Il y avait un souffle de révolution dans l’air.

UNE IDYLLE PENDANT LE SIÈGE

Après s’être promis de demander un fusil et de remplir son devoir comme tout le monde, pour la défense de la patrie et de la capitale, Gabriel, par une lâcheté de conscience bien excusable chez un amoureux, se disait qu il ne ferait rien de plus, après tout, pour le danger public, en y pensant ainsi d’avance, et son esprit revenait au souvenir de sa maîtresse, à la joie de la rencontre promise, sur le trottoir désert du quai d’Orsay, au charme attendu d une nouvelle promenade au bord de l’eau.

^ ers midi et demi, il descendait lentement le quai d’Orsay, en songeant à sabien-aimée, lorsqu’il aperçut, au bout de l’amorce du boulevard Saint- Germain, un scintillement confus de baïonnettes qui paraissait entourer le Corps législatif.

Plein d’inquiétude, il hâta le pas, et d’un coup d’œil il embrassa ce spectacle, affreux pour lui.

Une foule compacte et tumultueuse avait envahi tous les abords de l’Assemblée. Elle était composée d’hommes de toutes les classes de la société, bourgeois en redingote et ouvriers en blouse, mêlés à des bandes de gardes nationaux en désordre, mais tous armés, les uns portant l’ancien uniforme, avec les épaulettes blanches et la giberne, les autres seulement coiffés d’un képi. Il y avait aussi

xo

UNE IDYLLE

là des francs-tireurs, en costumes sombres, avec la casquette américaine et le pantalon dans les guêtres. LepontRoyal, le boulevard Saint-Germain et toute la partie du quai qui passe devant le Corps législatif étaient noirs de monde et hérissés de fusils étincelant au soleil. Sur les réverbères voisins, sur les socles des quatre grandes statues qui précèdent le monument, des gamins étaient grimpés effrontément. Une longue clameur, irritée et constante, montait de cette multitude. Gabriel distingua bientôt ce cri, répété par toutes les bouches : La déchéance ! la déchéance !

Sans doute l’émeute — pour parler le beau langage parlementaire — avait déjà violé l’asile de la loi; car le large escalier du palais avait disparu sous le flot des envahisseurs, et Gabriel remarqua une grande agitation là-haut, sous la colonnade; puis, tout à coup, il entendit s’élever une puissante acclamation, qui, rapidement propagée dans la foule, s’étendit jusqu’aux groupes parmi lesquels il essayait de circuler. On criait : Vive la République !

Gabriel regardait tout cela, effaré et stupéfait. Sur le trottoir où Eugénie lui avait donné rendezvous, et qu’il ne pouvait voir que de loin, après

PENDANT LE SIÈGE

Si

êlie monté sur un banc du quai, il apercevait un fourmillement de chapeaux, de képis et de baïonnettes. Cette affreuse certitude lui frappa l’esprit que, lors même que la jeune femme eût osé se risquer dans une telle cohue, il n’avait aucune chance de l’y retrouver. Il descendit de son banc et se laissa emporter par un remous de la foule, perdu de dépit, de chagrin et de rage, et sans se soucier du grand lait historique qui s’accomplissait sous ses yeux.

« Enfin, nous 1 avons donc, notre République! cria la voix vibrante de Cazaban, qui venait d’empoigner Gabriel par le bras. Et tu en es aussi, de la Révolution!... Ça y est!... A la porte, tous les badinguistes !... Quelle belle journée! Ah! mon bon, je suis ivre de joie... J’ai passé toute la soirée d’hier à arracher des écussons et à casser des aigles... C’est la bonne, cette fois-ci, c’est la vraie, comme en 93... et on ne nous l’escamotera pas... Tiens, regarde, là-bas, sous le péristyle... Gambetta qui harangue le peuple... Bravo! vive Gambetta!... Vois-tu ? celui qui a de la barbe et le cou dans les épaules... lu sais, je ne te lâche pas... Nous allons à l’Hôtel de Ville... »

Gabriel leregarda, navré. L’exaltation etl’ivresse

PROSE. — I. o

éclataient sur le visage de Cazaban, qui était en nage et dont le chapeau mou gardait l’empreinte d’un coup de poing.

Incapable de résistance, Gabriel s’abandonna a l’homme du Midi qui, jouant des coudes et hurlant toujours, essaya vainement de se frayer un passage jusqu’à la grille de l’Assemblée. Gabriel le suivait, anéanti, et promenait avidement ses regards sur la foule, ne pouvant renoncer à la vague et folle espérance d’y apercevoir Eugénie.

L’heure du rendez-vous était passée depuis longtemps, et Gabriel, à travers les groupes déjà éclaircis, avait pu constater vingt fois que la jeune femme n’était pas sur le trottoir indiqué, devant le ministère des affaires étrangères, quand Cazaban l’emmena par le pont Royal, afin, disait-il, de jouir du grandiose spectacle de Paris délivré; mais ce fut avec un effort bien douloureux que Gabriel s’arracha à ce lieu où pourtant il n’était plus raisonnable d’attendre davantage. Il marchait, morne et silencieux, à côté de Cazaban, dont l’enthousiasme était tel qu’au milieu de ses improvisations révolutionnaires il ne remarquait pas la triste figure de son ami.

« Que lui est-il arrivé? pensait l’amoureux plein

pendant le siège.

d’anxiété. Elle aura eu peur, elle n’aura pas pu s’approcher seulement... Et puis, est-elle vraiment venue ? Hier soir, chez son amie, elle m’a paru un peu gênée... Si je retournais sur le quai?... Elle y est peut-être, à présent que la ioule s’est dissipée... Mais non, il est deux heures, c’est impossible... »

Et il concluait que ces choses-là n’arrivaient qu a lui et qu il était le plus malheureux des hommes.

Les deux jeunes gens avaient traversé la place de la Concorde et pris la rue de Rivoli.

Le spectacle grandiose promis par Cazaban à Gabriel n était autre que celui d’une joie indécente chez un peuple que frappait un si effroyable désastre et que menaçait un si imminent péril. Le ciel, magnifiquement bleu, et le beau soleil éclairant les maisons blanches et la masse de verdure du jardin des Tuileries, ajoutaient encore à l’air de fête de cette rue large et monumentale, par où revenaient, soit en pelotons, soit isolément, soit par petits groupes, les gardes nationaux auteurs de la révolution nouvelle. Ceux des bataillons des quartiers excentriques, qui portaient, avec la vareuse ou la blouse de l’ouvrier, le képi neuf et le fusil à piston, avaient du moins quelque chose de

UNE IDYLLE

naïf dans leur joie républicaine; car c étaient les éternelles dupes de toutes les émeutes, et, grisés par la légende de 92, ils concevaient en ce moment une patriotique espérance. Mais un observateur calme eût souri de l’air important des bourgeois a épaulettes. Ces badauds qui, ce jour-là, se prenaient un peu pour des héros, marchaient d un air digne au milieu de la chaussée, sous les yeux bienveillants d’une foule à qui le plaisir de la vengeance satisfaite faisait oublier le deuil affreux de la patrie. D’ailleurs, la destruction commençait, stupide et inévitable conséquence des mouvements populaires. Plusieurs milliers de bras allaient perdre trois jours à faire disparaître à grand’peine tous les emblèmes qui rappelaient l’empire, aigles et armoiries peintes, fondues ou sculptées, et ceci lorsque les remparts n’étaient pas en état de défense. Sur les murailles des Tuileries, à côté d’inscriptions obscènes et d’injures adressées à la famille impériale, se lisait, tracé au charbon, le fameux : Mort aux voleurs! qui, cette fois, il faut pourtant en convenir, ne fut pas si dérisoire qu’en 1848, où l’on ne commença à fusiller, sans jugement, quelques malheureux fdous, qu’après que le peuple eut entièrement pillé le palais.

Marius Gazaban, traînant après lui le déplorable Gabriel, était arrivé au paroxysme du délire. Il avait fait de son : Vive la République! un véritable mugissement, et il le poussait tous les vingt pas, éveillant un écho merveilleux dans les compagnies de gardes nationaux qui allaient au milieu de la rue, tambours en tête. A la hauteur de la cour du Louvre, le général Trochu, couvert de décorations et suivi de son état-major galonné, passa au grand trot, et le hurrah de Cazaban lui valut un regard du célèbre Breton. Tout le long du chemin, Marius lit la rencontre de jeunes gens barbus, comme lui du Midi et comme lui pleins d’ivresse, avec qui il échangea des éclats de rire et des accolades.

Gabriel voyait toutes ces choses comme dans un songe. Le vieil Hôtel de Ville, la place houleuse de peuple, les apparitions au balcon, le képi d’or de Trochu, le collier de barbe de Jules Favre, la République proclamée, Rochefort porté en triomphe, rien ne pouvait le distraire de cette idée fixe : son rendez-vous manqué. Quand il fut entré dans l’IIôtel de Ville, toujours à la suite de Cazaban, et que celui-ci le présenta à un membre du nouveau gouvernement, qui avait un nez crochu et une paire de vastes favoris, Gabriel, tout en saluant, se rap-

pelait le jeune platane du quai d'Orsay, soutenu par un tuteur et ayant à son pied un grillage rond en fer, près duquel il se trouvait, l’autre fois, lorsqu’il avait aperçu de loin Eugénie, accourant sous les arbres de l’Esplanade; et il lui fallut faire un effort d’attention très pénible pour écouter ce que disait l’homme d’État aux favoris touffus et pour l’empêcher de lui signer, séance tenante, une nomination de sous-préfet.

Cependant il put échapper enfin à l’opprimante compagnie de Cazaban, non sans être allé avec lui répandre la bonne nouvelle dans trois estaminets du quartier Latin et y avoir absorbé, ainsi que le Méridional, plusieurs bitters à la gomme; et il revint chez sa mère exténué de fatigue, d’inquiétude et d’ennui. Puis, après le repas du soir, auquel il ne fit pas honneur et que les lamentations de Mme Fontaine sur l’approche de l’ennemi et les dangers probables lui firent paraître bien long, il courut au faubourg Saint-Jacques.

Mrae Henry était sortie.

Rien n’était plus simple que l’absence de la belle brune, qui sans doute avait été attirée hors de chez elle par l’intérêt dramatique que la rue offrait alors; mais dans son imagination d’amant,

PENDANT LE SIÈGE

prête à se forger des chimères, Gabriel conçut un pressentiment funeste pour ses amours. Tout en se disant qu’Eugénie devait avoir été prévenue que Mme Henry ne l’attendrait pas ce soir-là, il ne pouvait se résigner à l'idée de ne pas revoir sa maîtresse avant le lendemain, et il erra jusqu’à la nuit close sur les trottoirs du faubourg, plein d’agitation populaire, où il croyait reconnaître Eugénie dans toutes les femmes qui passaient.

Il lui fallut cependant renoncer à tout espoir quand dix heures sonnèrent à Saint-Jacques du Haut-Pas, et regagner le quai Saint-Michel.

La nuit fut affreuse; et, le lendemain matin, avide de nouvelles et n’y tenant plus, il alla chez Mme Henry avant l’heure de son bureau.

Quand il eut tiré le cordon de sonnette bien connu, il entendit du bruit dans la chambre et, contre son habitude, Mmc Henry ne vint pas ouvrir tout de suite; mais, quand elle parut enfin, par la porte entre-bâillée, les cheveux dépeignés et le peignoir entr’ouvert, elle poussa un petit cri de surprise.

cc Comment! c’est vous, monsieur Gabriel?... de si bonne heure! lui dit-elle d’un air gêné. C’est que je ne suis pas seule... Mais ça ne fait rien, entrez

tout de même. Vous ferez la connaissance de mon cousin Robert, voilà tout. »

Et, en s’introduisant dans la chambre en désordre, Gabriel aperçut, commodément installé dans un fauteuil, devant les débris d’un déjeuner, un beau jeune homme blond, qui portait une vareuse déboutonnée où s’enroulait sur la manche le galon d’or des sous-lieutenants de mobiles, et qui fumait tranquillement une cigarette. Un sabre, surmonté d’un képi d’officier, reposait près de lui, dans l’angle formé par la cheminée et par la muraille.

« Robert, dit vivement la grande brune en croisant a la hâte son peignoir et en aplatissant à deux mains ses cheveux ébouriffés, Robert, je vous présente M. Gabriel Fontaine. »

Puis, se penchant à l’oreille du militaire, à qui 1 arrivée de Gabriel semblait causer un étonnement très désagréable, elle ajouta à mi-voix :

« Vous savez, Robert, il vient ici pour une de mes amies. »

L officier, qui s était levé, s’inclina légèrement et se rassit tout de suite, après avoir lancé au nouveau venu un coup d’œil plein de méfiance.

Gabriel était au comble de l’embarras; si naïf

PENDANT TE SIÈGE

qu’il fût, la parenté de Mmc Henry et du mobile lui apparaissait comme très douteuse. Il regardait avec un immense dégoût ces assiettes salies et ces bouteilles vides sentant l’orgie, ce lit défait mal caché par le rideau de l'alcôve, cette femme toute débraillée, ce jeune homme fumant là comme chez lui, et songeait que c’était dans ce milieu qu’il avait connu Eugénie. Le contraste du souvenir de 1 innocente et délicate jeune femme et de cette scène de gros plaisir sensuel et sans gêne faisait naître confusément dans son esprit une foule de pensées douloureuses. Il s’était assis sur le bord d’une chaise et ne trouvait pas un mot à dire.

cc Eh bien! mon pauvre monsieur Gabriel, dit tout à coup Mme Henry, j’ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre. J’ai vu notre petite amie, hier à quatre heures... Il paraît même que le matin elle s’est trouvée dans la bagarre près du Corps législatif, et qu’elle a eu une fière peur... Vous savez, ces gens delà campagne... Mais il y a autre chose... Son mari lui a déclaré qu’il ne voulait pas s’empêtrer d’une femme pendant le siège, et qu’il veut l’embarquer, ce soir, pour l’envoyer chez ses parents... Mais qu’est-ce que vous avez donc? Vous êtes tout pâle. »

UNE IDYLLE PENDANT LE SIÈGE

En effet, Gabriel avait pensé s’évanouir. L’idée d’être séparé d’Eugénie lui avait tordu le cœur. Pessimiste comme tous les amants, il acceptait, comme accompli déjà, le malheur dont on venait de le menacer.

Il voulut sortir, respirer. A la vraie stupeur de l’officier qui continuait à ne rien comprendre, il se leva, chancelant, fit ses adieux d’une voix étouffée, serra la main de Mme Henry, et s’enfuit à travers les rues joyeuses et inondées de soleil, l’âme bouleversée, les sanqlots à la qorge.

Gabriel ne sut même pas si Eugénie était véritablement partie. Le lendemain etlesjours suivants, il essaya plusieurs fois, mais toujours vainement, de revoir Mme Henry. Il apprit par les concierges qu’elle n’était presque jamais chez elle depuis que son cousin était arrivé avec le bataillon des mobiles de l’Aube, et qu’on ne voyait plus Mme Clément.

Il était au désespoir. Toute la nature qui, par le sublime prestige de l’amour, lui était apparue, pendant ce beau mois d’août, comme un spectacle splendide et tout nouveau, se voilait maintenant à ses yeux d’une brume de deuil. Du reste, la douleur avait sur lui l’intluence qu’elle a sur les natures exquises : elle le rendait plus doux encore. Sa tendresse pour sa mère était devenue très expansive.

UNE IDYLLE

Il était seulement plus silencieux à son bureau et avec ses camarades.

Cependant, les Prussiens étaient sous les murs de Paris et Gabriel, faisant comme tout le monde, était entré dans la garde nationale. Dans un coin de la salle à manger, dont Mme Fontaine boudait les placards de pots de confitures et de boites de sardines, étincelait le canon d’un fusil à tabatière. Ions les jours, Gabriel faisait l’exercice au Luxembourg, et deux ou trois fois par semaine, il allait, les cheveux trop longs sous le képi, le sac au dos et l’arme sur l’épaule, rejoindre son bataillon sur la place du Panthéon et, de là, monter sa garde à la porte d’Italie.

Il s était enrôlé dans un bataillon d’ancienne formation, plein de professeurs et de gens décorés, qui 11e criait que : I ive la France ! et commençait à ètie signalé comme réactionnaire. Son voisin de peloton était son ancien maître de philosophie au l}cée Louis-le-Grand, lettré paisible qui, en attendant son tour de faction, tirait de sa poche un Sénèque et le lisait, assis sur le talus des fortifications, auprès des taisceaux. Gabriel tenait volontiers compagnie à ce brave homme, dédaignant les parties de bouchon organisées par les petits bouti-

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quiers, et les histoires africaines du sergent instructeur, ancien zouave à la barbiche rousse, qui exécutait des tours d’acrobate avec son fusil, et se faisait abreuver de petits verres par tout le inonde.

Le chemin que suivaient les gardes nationaux pour se rendre au bastion, rappelait à Gabriel des choses bien douloureuses. Lorsque, après avoir remonté la rue Monge, on traversait le boulevard d’Italie, Gabriel, tout en marchant dans son rang au pas militaire, apercevait, au-dessus d’un mur ruiné, le toit de cette maison où il devait croire qu’Eugénie n’était plus, et il pouvait lire de loin sur l’écriteau, au-dessus de la porte, ces mots qui lui faisaient tant de mal : Clément, entrepreneur de charpente. Un peu plus haut, dans le faubourg, le bataillon défilait encore devant la station du chemin de fer de ceinture où Gabriel avait quitté son amie en revenant de leur promenade dans la banlieue. Oh ! quelle secousse au cœur chaque fois que l’on passait là !

Cette vie oisive, en plein air, sur le rempart, ne déplaisait pourtant pas à Gabriel, car elle était favorable à la rêverie. Combien de longues heures il y vécut, appuyé sur son fusil de guerre, contemplant ces doux paysages d’automne, alors si tra-

giques et pleins d’ennemis cachés, mais où l’amant malheureux ne voyait, dans la ligne indécise et lointaine des collines et dans la limpidité légère et pâle du ciel, qu’un reflet de sa mélancolie ! Combien de fois, tandis que des fumées d’incendie planaient sur les bois, que les grondements du canon roulaient d’échos en échos et qu’autour de lui s’agitait la vie tumultueuse des camps, Gabriel resta-t-il absorbé dans un souvenir délicieux et cruel, devant les grottes de feu du soleil couchant!

Gabriel aimait beaucoup aussi les factions de nuit, lorsqu’on le laissait seul près d’une énorme pièce de siège que le vent emplissait d’une sorte de râle, et que ses regards s’abîmaient dans la splendeur du ciel semé de froides étoiles. Par moments, la voix des Forts se taisait, et il y avait des intervalles de si profond silence que Gabriel pouvait entendre distinctement le pas lourd et rythmé de la patrouille dans le chemin de ronde et la voix de la sentinelle qui criait: Qui vive ? Halte au falot! Les nuits de clair de lune surtout, c’était splendide. D’un côté, il avait l’immensité de la campagne, baignée dans une vapeur transparente et bleue, et de l’autre, il voyait les toits du tau-

PENDANT LE SIÈGE

bourg Saint-Marceau et de la montagne Sainte- Geneviève monter, pareils à d’innombrables degrés d’argent, jusqu’au dôme du Panthéon. C’est devant ce magique décor, c’est dans ces heures de solitude nocturne, où l’air, plus frais et comme purifié, aiguise et exalte l’imagination et les sens, que les sentiments éprouvés et les impressions reçues dans l’ivresse du premier amour revenaient en foule à la pensée de Gabriel. Il revivait, l’une après l’autre, toutes les minutes adorées qu’il avait passées auprès d’Eugénie. Il n’avait qu’à fermer les yeux pour la revoir chez Mme Henry, brodant sous le rayon de la lampe, la tête basse et le corps un peu affaissé dans le fauteuil, de sorte que son menton touchait presque son sein. Il entendait la voix de la jeune femme, rendue plus sonore par la courbe des arches de ponts sous lesquelles ils étaient passés en longeant la Seine. Il sentait sur son bras le poids léger de celui de son amie, et sur ses lèvres, la douceur des deux seuls baisers qu’elle avait pu lui donner. Alors, brisé de langueur, dévoré de désirs et de regrets, après avoir jeté au firmament, comme pour le prendre à témoin de sa douleur, le regard sublime des désespérés, il s’accoudait aux sacs à terre du rempart, se cachait la

tête clans les mains et pleurait longtemps à chaudes larmes.

Cependant, si le despotique amour rendait Gabriel étranger, pour ainsi dire, aux terribles événements qui se déroulaient sous ses yeux, le jeune homme n’était pas sans les voir ou sans les apprendre, et parfois même il se révoltait contre son indifférence pour les dangers de la patrie et s’adressait d’amers reproches. Une fois, surtout, le malheur public lui apparut sous une forme si saisissante et si funeste, qu’en songeant au peu d attention qu’il y avait prêté jusque-là, Gabriel, qui avait une âme généreuse, se lit presque horreur à lui-même.

Ce jour-là, il était en faction au pont-levis de la porte d Italie lorsque revinrent, d’on ne sait quel combat du côté de Villejuif ou de Chevilly, les debiisde notremalheureuse armée, encore une fois vaincue.

Ciottés, éreintés, sordides, en désordre comme un troupeau et ployant sous le poids du chassepot et du sac, ils allaient, effrayants à voir, avec leurs visages enflammés de fatigue et de fièvre, leurs guêtres boueuses et leurs vieilles capotes collées à la maigreur de leur dos.

PENDANT LE SIÈGE

Lignai ds, chasseurs a pied, turcos, cavaliers démontés, tout cela rentrait pêle-mêle avec les foui gons et les attelages. Les artilleurs, assis sur les caissons, croisaient les bras d’un air farouche ; les conducteurs dormaient à demi sur leurs chevaux velus et surmenés. Des officiers boitaient, s’appuyant sur une canne.

Un général passa, au petit pas de son bai-brun, dominant ce torrent humain, mais entraîné par lui. C’était une vieille figure militaire, probe et dure, aux moustaches grises. Il passa, le képi sur les yeux, voûté par la défaite et suivi d’un faible étatmajor aux uniformes souillés et par quelques rouges spahis, qui levaient vers le ciel d’automne la nostalgie de leurs beaux regards.

Le vent du nord-ouest chassait les grands nuages

gris. De temps à autre, le fort de Bicêtre, tout proche, tirait un coup de canon pour protéger la retraite.

Enfin arrivèrent les ambulances. Etendus sur la toile des civières et sur la paille des charrettes, affaissés sur les selles des cacolets, les blessés, les tristes blessés défilèrent lentement, salués par la loule. Quelques-uns ne pouvaient retenir leurs cris de souffrance; les plus jeunes pleuraient.

Il y en avait d’empilés dans des omnibus où pen-

UNE IDYLLE

dait, auprès du cocher, le drapeau blanc a cioix rouge, et qui portaient, ironiquement inscrits sur leurs panneaux, les noms des joyeux villages de la banlieue, alors devenus pour les Parisiens, hélas ! les frontières de France. Des canons de fusil soitaient par les portières, et toutes les têtes ballottaient au moindre cahot.

Une de ces sinistres voitures s’arrêta devant Gabriel. Un blessé, un pauvre petit soldat de la ligne, le ventre ouvert par un éclat d’obus, venait de s’y évanouir, et on le descendait pour le laisser mourir là, dans la rue, sous la pluie qui commençait à tomber. Détail horrible! quand les infirmiers soulevèrent cette masse inerte, le pansement, lait à la hâte, se détacha, et un gros paquet de charpie tomba, tout sanglant, sur le pavé.

A peine étendu sur un matelas, dans un angle de mur où les gardes nationaux avaient dormi pendant la nuit, le blessé eut un dernier tressaillement et expira. C’était le simple soldat, la recrue de la veille, le paysan d’hier. Il avait un honnête visage campagnard, les cheveux rousseaux, des taches de son sur le front et les mains calleuses encore d’avoir poussé la charrue.

Gabriel considéra longtemps le cadavre de ce

pendant le siège.

soldat obscur tombé dans un combat inconnu, mort sans gloire après avoir vécu sans joie. Il songea qu on en avait tué des milliers et des milliers comme celui-là, et comparant sa vie de molles langueurs et de lâche paresse à la destinée de cet humble martyr de l’obéissance et du sacrifice, Gabriel sentit le rouge de la honte lui monter au

front et se demanda s’il était un monstre.

Le pauvre enfant n’était qu’un amoureux, et, malgré ses scrupules, 11e pouvait se soustraire à la tyrannie de ce sentiment exclusif qui a été appelé m bien 1 égoïsme a deux. Le souvenir d’Eugénie l’opprimait. Quelquefois il concevait l’espérance iolle qu’il allait la retrouver, qu’elle était peut- Ctie îestée dans Paris. Mais il n’osait pas retourner chez Mnie Henry pour s’en assurer. Un étrange dégoût le retenait lorsqu’il se rappelait ce jeune officier fumant, devant une table servie, au nez de la belle brune, dans ce lieu où était né son timide et jeune amour.

Sa vie s’écoulait donc, monotone, à aller à son bureau, à monter ses gardes et à écouter les plaintes de sa mère, qui voyait avec effroi diminuer ses provisions. Il passait assez souvent ses soirées avec

Cazaban.

UNE IDYLLE PENDANT LE SIÈGE

L’enthousiasme éprouvé au 4 septembre pai l’homme du Midi n’avait pas été de longue durée, et semblait s’être envolé avec le ballon qui avait emporté Gambetta.

Après avoir vainement réclamé des mesures de rigueur, telles que l’exécution sommair e des fuy ai ds de Châtillon, il commençait à accuser de mollesse le gouvernement, et notamment Trochu, qu’il traitait déjà de sacristain et de capitulard. Il devenait de jour en jour plus énergique dans ses expressions, et ne pouvait dire vingt mots sans les semer des plus grossiers blasphèmes et des fameuses épithètes que le Père Duchesne allait bientôt reeditei . Ses opinions démagogiques s’accentuaient. Il lisait le journal de Blanqui et demandait la guerre a outrance, la levée en masse, la sortie torrentielle et le torpillage des égouts.

D’ailleurs, toujours vêtu d’habits civils et seulement coiiïé du képi d’aide-major, il était attaché à une vague ambulance au centre de la ville, loin de tout mauvais coup, et dans laquelle, avouait-il, on mangeait encore de bons morceaux.

Cependant il y avait six semaines que les Prussiens assiégeaient Paris, et le mois d’octobre touchait à sa fin.

Déjà l’espérance commençait à diminuer chez ceux que n’aveuglait pas absolument la fièvre militaire qui s’était emparée de toute la population, et malgré les discours enthousiastes et les conversations fanfaronnes, quelques esprits calmes envisageaient l’avenir avec terreur. La physionomie de la capitale prenait peu à peu un caractère plus sombre, en harmonie avec l’inquiétude qui flottait dans l’air et avec le ciel soudain rembruni des derniers jours de l’automne. Malgré les ordonnances de police, les rues avaient un aspect de désordre et de malpropreté, et la détresse publique s’y mani-

UNE IDYLLE

Testait en mille symptômes alarmants. Les murailles étaient souillées d’affiches de toutes couleurs; les voitures devenaient plus rares; un vent de tristesse et de misère semblait passer sur cette foule mal vêtue, où presque tous les hommes portaient l’uniforme, toujours négligé et sale souvent, de la garde nationale; de belles maisons toutes neuves étaient abandonnées aux paysans réfugiés, qui y élevaient, dans les salons fraîchement décorés, des lapins et de la volaille; et en maint endroit, le long des trottoirs, stationnaient les femmes du peuple et les servantes, faisant queue à la porte des boucheries municipales où commençait à fonctionner le système de rationnement, et où venait d’apparaître la viande de cheval. La nuit, cela devenait sinistre. Les boutiques, excepté les cafés et les pharmacies, se fermaient de très bonne heure; déjà l’on n’allumait plus que la moitié des becs de gaz, et rien n’était plus lugubre que ces demi-ténèbres où erraient seulement quelques ombres de passants attardés.

Pourtant, les dimanches furent exceptionnellement beaux pendant cette période du siège, et les Parisiens se portèrent en foule à leurs promenades favorites. Or, ce fut par un de ces clairs après-

midi, doucement ensoleillés, et dont Gabriel avait profité pour aller flâner sur les grands boulevards avec son ami Cazaban, qu’un événement énorme lui arriva.

Depuis quelque temps, l’image d’Eugénie s’était un peu effacée du souvenir du jeune homme, et ce jour-là, depuis le matin, il n’avait pas pensé à elle. Cazaban était venu le prendre chez sa mère après le déjeuner, et Gabriel était sorti avec son ami, heureux de causer en marchant, les mains dans les poches de sa vareuse, de suivre les rues et les quais du côté du soleil, de respirer, de voir du monde. Les deux camarades étaient arrivés ainsi jusqu’au boulevard Montmartre et allaient à pas lents parmi la foule qui encombre toujours les abords du passage Jouffroy.

Cazaban était en train d’expliquer à son ami la merveilleuse invention d’un médecin du quartier Latin, qui avait trouvé le secret de quintessencier le typhus et le choléra dans une petite fiole qu’il suffisait de déboucher pour répandre ces épidémies dans l’armée prussienne, et il s’indignait contre le refus peu patriotique du gouvernement d’employer cet énergique moyen de défense, lorsque Gabriel aperçut tout à coup, à quinze pas de lui, à l’entrée

UNE IDYLLE

du passage, Eugénie donnant le bras à un homme de haute taille, qui portait les galons de sergentfourrier sur la manche de sa capote de garde national et qui était certainement le mari.

Le jeune homme s’arrêta brusquement. 11 venait de recevoir dans l’épigastre ce choc violent, pareil à un coup de poing, phénomène nerveux que produit une forte émotion. Dans le temps d’un clin d’œil et avec cette rapidité folle que la pensée acquiert dans les grandes crises de la vie, il avait compris que la jeune femme n’avait pas quitté Paris depuis l’investissement; que ces six semaines qu’il avait passées à la regretter, elle les avait vécu tout près de lui, dans la même ville que lui, souffrant peut-être comme lui de la séparation et l’accusant à coup sur d’oubli et d’abandon. Au moment où il avait le bonheur inespéré de la retrouver, il ne pouvait pas courir à elle, lui prendre les mains, la voir de près, la toucher, lui expliquer tout enfin; et, pour la première fois, il la rencontrait au bras de celui qui la possédait au nom de la loi et de la société, de ce mari redouté par elle, abhorré par lui.

Gabriel l’avait reconnu tout de suite, ce Clément, dans ce grand et solide gaillard dont les yeux durs

PENDANT LE SIÈGE

brillaient sous la visière du képi, et qui se carrait dans sa lourde capote de gros drap bleu ; et auprès de ce colosse, sous ses étroits vêtements noirs, un peu maigrie déjà par les privations du siège, la délicate et mignonne Eugénie faisait un contraste bien cruel aux yeux du pauvre amant.

La main posée sur le bras de Clément, Eugénie passa près de Gabriel et le reconnut à son tour. Elle aussi s’arrêta net et, devenue très pâle, le regarda d’un œil agrandi par l’étonnement et l’émoi. Mais, presque aussitôt, elle détourna brusquement la tête, et, entraînée par son mari, qui ne s’était aperçu de rien, elle disparut dans la foule.

« Qu’est-ce que tu as donc? dit l’homme du Midi à Gabriel pétrifié. Tu as l’air tout chose.

— Rien, répondit avec effort Gabriel, qui se sentait défaillir. Je suis un peu fatigué. Entrons nous asseoir dans ce café, veux-tu ?

— - Volontiers, » dit Cazaban, qui ne refusait jamais une offre semblable.

Mais la fin de cette promenade fut odieuse pour Gabriel. A peine entré dans l’atmosphère échauffée de l’estaminet, il sentit le sang lui monter à la tête et il voulut repartir. Le bavardage de Cazaban l’étourdissait ; il entendait sans comprendre,

UNE IDYLLE

absorbé par la pensée qu’Eugénie était à Paris et rêvant déjà aux moyens de la revoir. Il revint chez sa mère, brisé de fatigue.

Le repas fut court, — ils l’étaient tous à cette époque ; et dès que Mme Fontaine eut dit les grâces, Gabriel sortit et alla d’instinct, en toute hâte, au faubourg Saint-Jacques. Il poussa presque un cri de joie en apercevant de la lumière à la fenêtre de Mme Henry. Il ne se demanda même pas s’il allait être indiscret et tomber encore dans quelque têteà-tête avec l’officier de mobiles, et sans chercher quelle excuse il pourrait bien donner de sa longue absence, il monta l’escalier quatre à quatre.

« Comment? c’est vous, affreux lâcheur ! s’écria Mme Henry, en introduisant Gabriel dans la chambre où, par bonheur, elle était seule. Eh bien! j’espère, en voilà un revenant! Et moi qui étais assez bonasse pour croire que vous vous étiez peut-être mis dans les francs-tireurs et que vous aviez attrapé quelque mauvais coup ! C’est du gentil d’abandonner comme ça ses amis. Allons, expliquons-nous, monsieur l’ingrat. Qu’est-ce que vous êtes devenu depuis si longtemps? »

Mais Gabriel était trop heureux de se retrouver auprès de cette femme et dans cette chambre qui

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lui rappelaient tant de délicieux souvenirs; il avait un trop doux pressentiment qu’il était bien sur la trace d’Eugénie, qu’il allait la voir peut-être, pour imaginer une réponse convenable aux reproches que Mme Henry lui adressait avec une colère comique.

« Mon Dieu! madame Henry, pardonnez-moi, répondit-il enfin un peu étourdiment. Je suis plusieurs fois venu sans vous trouver, et puis je craignais de vous déranger, depuis que je vous ai vue... en famille. »

La belle brune éclata de rire.

« Allons ! allons ! Je vois que vous êtes une mauvaise langue comme les autres. C’est donc si extraordinaire d’avoir un cousin? Pauvre Robert! il aura fait assez jaser sur mon compte... Et pourtant je ne le vois plus guère, depuis que son bataillon est au Moulin-Saquet... Tenez, vous êtes comme cette vilaine Eugénie, qui ne voulait plus revenir parce qu’elle s’était rencontrée deux ou trois fois avec lui... Car voilà ce que c’est que de m’avoir plantée là... Vous ne savez pas qu’Eugénie est restée à Paris et vous avez été presque deux mois sans la voir. Ça vous apprendra. Tenez, vous ne méritez pas que je vous dise combien elle a pensé à vous et

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