ION
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combien elle était triste quand nous nous demandions pourquoi vous ne veniez plus... Oh! les monstres d’hommes ! Qu’est-ce que vous allez lui dire quand elle va arriver tout à l’heure?... »
Une joie immense envahissait Gabriel. Eugénie ne l’avait pas oublié! Eugénie avait souffert de son absence! Cédant à un invincible besoin d’expansion, il prit les deux mains de Mmo Henry et la regarda avec des yeux mouillés de larmes de bonheur; et, gagnée elle-même par cette émotion si sincère, la belle brune lui disait d’une voix encourageante : « Allons, grand enfant, ne vous faites pas de mal; on vous aime, on vous pardonnera ! » lorsque Eugénie entra brusquement.
Les deux amants restèrent immobiles l’un devant l’autre, séparés seulement de quelques pas, tremblants, pâles, étouffés par l’attendrissement. C’étaient deux natures trop exquises pour laisser déborder leur tendresse devant un témoin, et il y eut un moment de silence bien douloureux. Mais alors Mme Henry, comprenant tout ce que la situation avait de pénible et agissant avec ce sens délicat des relations qui se révèle parfois chez les femmes les plus vulgaires, s’approcha simplement d’Eugénie pour la débarrasser de son chapeau et de son
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manteau, la fit asseoir près de la table; puis, s’installant elle-même et montrant un siège à Gabriel, elle dit avec un sourire :
« Allons, monsieur Gabriel, comme autrefois... lisez-nous le Petit Journal. »
A partir de cette journée, Eugénie et Gabriel s’abandonnèrent de nouveau à leur mutuel amour, que la séparation n’avait fait que rendre plus vif. Alors recommencèrent les paisibles veillées dans la chambre du faubourg, les lectures à haute voix, les silences que rythmait le bruit régulier des aiguilles tirées, les muets aveux échangés dans un regard. Lorsque son mari, devenu zélé garde national, était de garde au rempart, Eugénie permettait que Gabriel la reconduisit; et il n’y avait plus pour eux aucun danger d’être reconnus, sur ces boulevards lointains et sombres où quelques rares quinquets d’huile minérale avaient remplacé les éclatants cordons de gaz. C’est dans ces solitudes ténébreuses que la jeune femme, marchant lentement au bras de Gabriel et posant sa tête sur l’épaule de
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son ami, lui contait ses peines récentes : comment elle était plus seule et plus triste que jamais, depuis que Clément, qui n’avait plus de travail et s’occupait ardemment de guerre et de politique, 11e paraissait chez lui maintenant que pour se coucher, les nuits où son bataillon n’était pas de service; comment il avait pris des habitudes d’ivrognerie et de violence, et comment il lui faisait peur lorsqu’il revenait, échauffé par la boisson, d’une séance de club ou d’une élection d’officiers, et qu’il déclamait avec force jurons contre les traîtres et les bourgeois, réclamant tout pêle-mêle la trouée et l’abolition du capital, l’extermination des Prussiens et l’avènement de la Sociale. Pressée par les questions de Gabriel, la jeune femme avouait aussi le chagrin amer et le découragement profond qu’elle avait éprouvés quand elle était restée sans le voir et quand elle l’avait cru inconstant et oublieux; et c’étaient alors des serments désespérés, des malédictions contre la destinée, des caresses éperdues, des étreintes à se faire mal, des baisers trempés de larmes, tandis que le vent de la nuit faisait passer sur leurs têtes le grondement du canon des forts, et quelquefois le crépitement de la fusillade des avant-postes.
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Les deux amants étaient, du reste, trop timides et trop naïfs pour chercher, pour désirer même un plus complet contentement de leur amour que ces douloureux entretiens et que ces tristes baisers. Pourtant Eugénie eût été sans force contre Gabriel, si les circonstances eussent permis à celui-ci de manifester ses désirs. Mais Mme Henry ne les laissait jamais seuls, et ils étaient incapables de préméditer le choix d’un asile pour leur idylle errante, qu’ils promenaient maintenant presque tous les soirs sous le ciel sombre et dans le funèbre décor des nuits du siège.
Ainsi passèrent pour eux ces tragiques mois de novembre et de décembre, pendant lesquels la ville assiégée vit fondre sur elle tous les fléaux de laguerre. Mais queleur importaient le froid, lafaim, la misère, la fatigue et l’épouvante? Ils s’aimaient, ils pouvaient se le dire, et, par cela seul, ils étaient devenus étrangers à toutes les souffrances. Que leur importaient ces tumultes, ces émeutes, ces batailles ? L’amour est supérieur à toutes les folies des hommes; les événements sinistres qui se passaient autour d’eux obtenaient à peine des deux amants un regard et une pensée. Gabriel se souciait bien, au 31 octobre, que le gouvernement s’appelât
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Trochu ou Blanqui ! car c’était la veille de ce jour qu’il avait retrouvé sa maîtresse ; et plus tard, quand les combats se succédèrent, toutes ces dates sanglantes, par un jeu criminel de la mémoire, ne servirent qu’à rappeler à Gabriel le mot tendre et charmant qu’elle lui avait dit ce jour-là, le passionné et doux baiser qu’il lui avait pris.
Un soir, dans la dernière quinzaine de décembre, ils étaient chez Mrao Henry lorsque celle-ci les convia à dîner pour le lendemain, annonçant que son cousin Robert avait obtenu une permission de vingtquatre heures pour quitter les avant-postes et devait apporter un des derniers pâtés de foie gras qui se trouvaient encore dans Paris.
Sur un regard suppliant de Gabriel, qui ne voyait dans cette invitation qu’un moyen de passer quelques instants de plus auprès de sa bien-aimée, Eugénie accepta, et, le lendemain, les deux amants arrivèrent à l’heure indiquée.
Cette soirée fut une des plus heureuses de leur vie.
La petite chambre avait un air de fête. Un grand feu de bois, luxe rare à cette époque, flambait dans la cheminée. La lampe et les bougies étaient allumées et jetaient une clarté joyeuse sur la nappe blanche dont Mme Henry venait de recouvrir la
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table. La grande brune, qui avait fixé avec des épingles, sur sa plus belle robe de soie, un tablier de cuisine, essuyait avec entrain les verres et les assiettes; et, gagnée par la gaieté de son amie, Eugénie l’aidait à disposer le couvert.
L’officier de mobiles ne tarda pas à survenir, en tenue de guerre, chaussé de grandes bottes de cuir fauve, la poignée de son sabre sortant par la fente de sa capote, et portant sous son bras le précieux pâté dans une triple enveloppe de papier gris.
On s’attabla sur-le-champ et avec verve. L’intimité discrète qui existait entre Eugénie et Gabriel avait dissipé les soupçons fâcheux du soi-disant cousin de Mme Henry, et la plus cordiale bonne humeur ne cessa d’animer le repas. Gabriel eut bien un mouvement d’envie en comparant sa grossière vareuse et son modeste rôle de garde national sédentaire à l’élégant uniforme et aux hâbleries militaires de l’officier; il y eut même une minute où, entendant le beau Robert adresser un fade compliment à Eugénie, l’inquiet amoureux fut livré aux tortures de la jalousie et roula dans son esprit des pensées de meurtre ; mais, en somme, tout se passa à merveille, et, après avoir opéré des fouilles consciencieuses dans les entrailles du pâté et bu à
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une foule de choses très patriotiques, on se sépara les meilleurs amis du monde.
La nuit était froide, mais pure, et Gabriel reconduisit Eugénie. Sans doute l’entretien fut bien tendre, ce soir-là, sous les vieux arbres du boulevard d Italie, et bien exquis le baiser des adieux, car Gabriel, excité par la bonne soirée et, il faut le reconnaître, — faible humanité ! — par le repas copieux et bruyant, ne voulut pas rentrer chez lui tout de suite et se rendit au café du quartier Latin où Cazaban, au milieu d’un cercle d’hommes du Midi très exaltés, dénonçait quotidiennement la grande trahison du gouvernement et réclamait les mesures les plus énergiques contre l’ennemi.
A la grande surprise de cette réunion, où il ne paraissait que rarement et où il était considéré comme un timide et un modéré, Gabriel se manifesta ce soir-là par sa violence et son enthousiasme. Il offrit un punch, harangua l’assemblée et porta un toast incendiaire; et, vers une heure du matin, longtemps après la fermeture de l’établissement, il se promenait encore sur le quai Saint- Michel au bras de Cazaban, lui préconisant avec éloquence les vertus de la dynamite et du picrate de potasse.
Le 4 janvier, vers deux heures de l’après-midi, commença le bombardement dont les Prussiens menaçaient Paris depuis si longtemps, et l’un de leurs premiers obus éclata au coin de la rue Saint- Jacques et de la rue des Feuillantines.
La nouvelle s’en répandit rapidement dans tout le quartier, où elle excita — on doit en convenir à l’honneur des habitants — beaucoup plus d’indignation que de terreur, et elle parvint jusqu’à Mme Fontaine, qui l’apprit à Gabriel lorsqu’il rentra chez lui pour le dîner.
Lejeune homme était déjà, comme tous les assiégés, du reste, habitué au danger et blasé d’épouvante; et ce fut sans prendre grand souci de cette
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nouvelle horreur de la guerre qu’il mangea, en compagnie de sa mère, le maigre bouilli de cheval et le fond d’un pot de confiture. Puis, comme il en avait repris la douce et quotidienne habitude, il sortit et se dirigea vers la maison de Mme Henry.
Mais ce soir-là, tout en s’enfonçant dans ce quartier désert, il lui sembla que la solitude des rues était plus effrayante et les ténèbres plus sinistres. Parfois il entendait au-dessus de sa tête croître un bruit étrange, pareil au bourdonnement d’un insecte monstrueux volant avec une rapidité folle, puis, une seconde après, une détonation éclater dans le lointain. C’étaient les obus qui tombaient. Il suivait, rasant le mur, le pied glissant dans la boue, cette rue Saint-Jacques étroite et sombre, éclairée seulement par les lampes fumeuses des rares boutiques encore ouvertes, et il levait à chaque instant les yeux vers le ciel, absolument noir, où passaient bruyamment les invisibles projectiles. Peu à peu, il se fit dans son esprit une éclosion d’idées lugubres et désolées. A toutes les. impressions de ruine et de mort qui l’environnaient, s’ajouta le souvenir de son malheureux et coupable amour. Il se sentit envahir par un vague mais profond désespoir, et, pour la première fois,
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ce fut sans un soudain mouvement de joie qu’il vit briller de la lumière à la fenêtre si connue.
Il gravit lentement le vieil escalier, sonna, et, comme la clef était sur la porte, entra sans avoir attendu qu’on vînt ouvrir.
Assise au coin de la cheminée, auprès d’un très petit bout de bougie allumée, ayant gardé son manteau et sa capeline d’hiver, et tenant à la main son sac à ouvrage comme si elle allait partir, Eugénie était seule dans la chambre froide, sans feu et sans lampe.
« Vous voyez, dit-elle d’une voix mal assurée à Gabriel tout surpris, je n’ai pas voulu vous laisser venir pour rien ce soir. Mais Mme Henry a eu peur du bombardement, et elle est partie tantôt. Elle va demander l’hospitalité à sa parente de la Chapelle. Comme je ne connais personne à Paris chez qui me réfugier, et que je reste dans le quartier, elle m’a laissé sa clef afin que j’eusse deux logements en cas de malheur. Or, comme vous n’étiez pas prévenu et que je savais que vous auriez du chagrin de ne trouver personne ici, je suis venue un moment pour vous voir et pour vous dire ça.
— Comme vous êtes bonne ! )> répondit Gabriel attendri.
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Et, prenant une petite chaise basse, il vint s’asseoir aux pieds d’Eugénie.
cc Mais il faut que je me sauve, reprit la jeune femme avec effort. Clément n’est pas de garde; il est resté à la maison, et je lui ai dit que je ne sortais que pour un instant.
— Comment... tout de suite? » dit Gabriel en lui saisissant les mains et en la retenant doucement.
C’était la première fois qu’ils se trouvaient seuls dans cette chambre. Une émotion singulière, qui tenait de la langueur et de l’effroi, les gagnait tous les deux.
« Restez un petit moment, supplia Gabriel. Je n’ai pas eu le temps de vous voir seulement... et j’ai tant de choses à vous dire !... Comment allez-vous faire pendant cet affreux bombardement?
— Je ne sais pas. Clément a descendu ses matelas dans notre cave; il dit qu’il vaut mieux que nous soyons tués tous plutôt que de capituler... Mais il arrivera ce qui pourra... j’ai tant de peine!... Je vous promets, à présent, ça m’est bien égal de mourir.
— Oh! que c’est méchant, ce que vous dites là... Vous ne m’aimez donc pas ? Et moi, qu’est-ce que je deviendrais, si je ne vous avais plus? »
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Eu génie baissa la tête d’un air accablé, sans répondre. Gabriel l’avait entourée de ses bras et la regardait avec des yeux pleins de larmes.
« Laissez -moi, dit-elle en essayant de se dégager, laissez-moi... J’ai peur... Nous n’avons jamais été seuls comme aujourd’hui. Vous savez que ce n’est pas bien ce que nous faisons là. »
Le jeune homme obéit d’abord, mais il garda dans ses mains celles de sa maîtresse et il se mit à les baiser en sanglotant.
Elle les lui abandonnait, malgré elle, ces petites mains qui brûlaient de lièvre. Elle ne se sentait pas la foi ce de se lever et de partir ; elle était prise d’un engourdissement voluptueux qu’elle voulait secouer, mais qui lui montait toujours des mains au cœur. Gabriel, lui, perdait la tête; toujours en lui baisant les mains, il était tombé aux genoux d’Eugénie, embarrassé dans les plis de la robe.
Oh! comme ils avaient chaud, dans la chambre poui tant glaciale ! Un calme profond régnait autour d eux. Au dehors, dans l’éloignement, on entendait de sourdes explosions ; les obus continuaient à pleuvoir. La bougie s’était tout à fait consumée, sans qu ils y prissent garde, et la mèche, tombée sur le bord du chandelier, lançait ses lueurs d’agonie.
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« Non, nous souffrons trop ! s’écria Gabriel, et si le sort avait pitié de nous, il enverrait sur cette maison un de ces obus pour nous écraser!... »
Au même instant, une détonation terrible, suivie d’un bruit de vitres cassées, lit trembler les murailles. Un énorme projectile venait d’éclater sur le pavé de la rue. La bougie s’éteignit tout à fait.
Cette fois, ce fut Eugénie que la terreur jeta dans les bras de Gabriel.
Ils étaient seuls, perdus dans l’obscurité, enlacés dans une étreinte passionnée, mêlant leurs baisers et leurs larmes, les haleines confondues, les lèvres unies... et la trombe de flamme et de fer, dont l’ironique destinée se servait pour unir deux amants, continuait à fondre sur la ville consternée, écrasant tout, frappant les palais et les masures, crevant les toits et les murailles, achevant des blessés dans leurs lits au Val-de-Grâce, et tuant des petits enfants dans leurs berceaux.
Deux heures après, quand Gabriel, fou de volupté, de joie et d’orgueil, rentra dans le petit logement du quai Saint-Michel, il trouva sa vieille
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mère agenouillée devant une chaise, auprès de son feu de veuve, en train d’égrener son chapelet et de marmotter des prières.
cc Quoi, maman ! lui dit-il, stupéfait, pas encore couchée... à onze heures ! Pour qui pries-tu donc si tard ?
- — Mais, Gabriel, lui répondit M,ne Fontaine en se relevant, et avec un accent presque sévère dans la voix, est-ce que tu n’y songes pas ? Est-ce que tu n’entends pas les bombes? Je prie pour tous ceux qui vont mourir dans cette abominable nuit; je prie pour les pauvres vieilles femmes de mères comme moi, qui demain auront un enfant à pleurer... »
Et Gabriel, après avoir embrassé sa mère, se retira brusquement dans sa chambre, épouvanté de ce bonheur qui le rendait si égoïste et si dur.
Ils continuèrent à s’aimer sous les obus.
Il leur fut un paradis, cet effroyable mois de janvier pendant lequel les Parisiens épuisés, affamés, bombardés, mordirent dans un pain noir qui eût fait se révolter un bagne, et grelottèrent auprès de leur triste feu de bois vert.
Devenue plus audacieuse depuis qu’elle était coupable, Eugénie laissait croire à son mari qu’elle passait toujours ses soirées chez Mme Henry, et allait retrouver Gabriel. Ils accouraient, fouettés par le désir, à travers les ténèbres pleines de péril, sous ce toit du vieux faubourg écrasé par les projectiles.
Ils ne songeaient pas au danger; ils n’entendaient même plus tonner les canons Krupp et
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éclater les bombes. Ils ne vivaient plus que pour leur amour. L’écho des dernières catastrophes du siège arriva à peine jusqu’à eux. Ils furent heureux le soir du massacre de Buzenval; ils furent heureux le 22 janvier; ils furent heureux — ô honte ! — le jour de la capitulation !
Mais, par un ordre étrange du hasard, ils le furent, ce jour-là, pour la dernière fois.
Eugénie, qui était d’une faible santé, devait se ressentir plus qu’une autre des fatigues et des privations du siège. Elle tomba gravement malade et dut garder la chambre pendant six semaines.
Mme Henry, qui avait réintégré son domicile, fut, pendant tout ce temps, la confidente des anxiétés et des souffrances de Gabriel. Il venait la voir tous les jours pour savoir des nouvelles de sa maîtresse adorée et pour parler d’elle, et il attendait fiévreusement le moment où Eugénie pourrait sortir, sans s’occuper des premières séances de 1 Assemblée de Bordeaux, de l’entrée timidement triomphale de l’armée allemande dans Paris, des manifestations de la garde nationale autour de la colonne de Juillet, des canons de Montmartre et de tous les symptômes redoutables de la prochaine révolution.
Le 17 mars, dans la matinée, en arrivant chez Mme Henry, il eut la surprise délicieuse d’y trouver Eugénie qui, bien qu’à peine convalescente, n’avait pas voulu tarder davantage à le revoir et était sortie malgré la neige. Il pleura de joie sur les mains amaigries de la jeune femme; il fit avec elle mille projets charmants d’amours cachées au loin, de courses dans les bois. Mais lorsqu’ils durent se séparer et qu’il la vit, sur le seuil de la porte, si pâle sous ses fichus et ses châles de malade, lui adresser son adieu dans un sourire triste et fatigué, une pensée affreuse traversa l’esprit de l’amant et il eut comme une terreur de perdre Eugénie pour jamais.
Le lendemain, le coup tenté pour s’emparer des canons de Montmartre échouait misérablement; une émeute, qui venait de débuter par deux assassinats, se rendait en quelques heures maîtresse de la capitale; la population de la première ville de l’Europe hésitait entre le devoir de soutenir le gouvernement légal et les ordres que lui dictait une poignée de coquins obscurs; et Gabriel était forcé de rejoindre à Versailles le gouvernement qui venait de s’enfuir.
Tous ceux que leurs attaches gouvernementales ou leur sûreté personnelle contraignirent d’habiter Versailles pendant la Commune, n’oublieront jamais le spectacle étrange qu’offrait alors cette capitale improvisée.
Les rares Parisiens qui, jusqu’à cette époque, avaient été attirés à Versailles pour une autre cause que les grandes eaux et qui avaient observé, un jour de semaine, ce phénomène bizarre d’une ville de province, déserte, morne et silencieuse, située presque aux portes de Paris; ceux qui avaient pu reconnaître toute la poétique vérité du vers de Théophile Gautier :
Versaillc est la Palmyre où dort la royauté.
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ont certainement éprouvé alors un des plus grands étonnements de leur vie.
Après l’effroyable naufrage du vieux navire symbolique gravé sur les armes de Paris, Versailles fut le radeau colossal construit avec les épaves. Des derniers jours de mars à la fin du mois de mai, cette ville, qui ordinairement compte à peine trente mille habitants, en contint plus de deux cent mille, et vit circuler dans son parc admirable, dans ses rues monumentales, dans ses avenues grandioses, l’agitation fiévreuse de tout un peuple en péril de mort. Sur cette vaste Place d’Armes, et comme obéissant au geste de commandement du Grand Roi monté sur son cheval de bronze, se massèrent de formidables artilleries et manœuvrèrent des régiments. Dans ce palais légendaire et qui semble prédestiné à servir de décor aux événements tragiques de notre histoire, une Assemblée souveraine, entourée de ses ministères et de l’innombrable personnel de ses administrations, siégea au milieu des tumultes et fit converger vers elle toutes les forces du pays; et dans les maisons de la ville, dans les caves et dans les greniers, passant la nuit sur une chaise, couchant sur les comptoirs et sur les billards, s’entassèrent des réfugiés de toutes condi-
UNE IDYLLE
tions, des officiers de tous grades, des fonctionnaires de toutes classes, tous les débris, en un mot, de la grande société parisienne, depuis l’artiste de génie abandonnant son atelier jusqu’au sergent de ville expulsé de son taudis, depuis l’homme d’État illustre fuyant devant l’émeute jusqu’à la dernière des filles galantes chassée par la faim.
Fidèle aux traditions de la légèreté française, et subissant quand même l’esclavage de l’habitude, cette immense émigration avait apporté là ses élégances, ses plaisirs, ses ridicules et même ses vices, et avait immédiatement reconstitué, autant que possible, dans ce nouveau Coblentz, son existence et ses mœurs d’autrefois. Profitant de ces merveilleuses journées de printemps où l’impassible nature semblait exprimer aux hommes le mépris qu’elle a pour leurs folies et pour leurs crimes, les femmes du monde tinrent à prouver tout ce qu’elles pouvaient mettre de raffinement discret et délicat dans leurs vêtements sombres, et peuplèrent d’exquises toilettes de deuil les quinconces et les boulingrins du vieux parc. Des propos d’amour, des entretiens frivoles, de légers éclats de rire furent échangés sous ces grands arbres et se mêlèrent aux cris des petits oiseaux qui retentissaient dans le jeune feuil-
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lage et que ne couvrait pas la voix lointaine du canon. Prenant leur café après déjeuner sur la terrasse de 1 hôtel des Réservoirs, de jeunes élégants, en cravates fraîches et en vestes d’été, regardèrent, à travers la fumée ensoleillée de leurs cigarettes, défiler sous leurs yeux, à côté de la calèche d’une fille à la mode, les lourds caissons chargés d’obus ; et, le soir, des acteurs bouffons jouèrent des vaudevilles au grand théâtre, d’où les spectateurs sortaient, pendant les entr’ actes, pour écouter rugir dans la nuit la grande batterie de Montretout.
Dans une chambrette de la rue de la Paroisse, meublée seulement de deux petits lits de fer que séparaient les feuilles d’un paravent, Gabriel et sa mère avaient trouvé un refuge. Le jeune homme avait suivi le sort des bureaux de l’Instruction publique, alors provisoirement installés au lycée de Versailles, et attendait, comme tout le monde, pour rentrer dans Paris, que l’armée régulière qu’on venait de réorganiser à la hâte y eût enfin pénétré et eût vaincu la plus monstrueuse et la plus criminelle insurrection que la France ait encore vue.
Mais, il faut l’avouer, si cet espoir, partagé alors par tous les bons citoyens, était si vif chez
PROSE
UNE IDYLLE
Gabriel, c’est que ce rempart, défendu par les fédérés et dont il souhaitait la chute avec tant d’ardeur, le séparait de sa maîtresse.
Il avait dû quitter Paris sans prendre congé d’elle, et n’en avait plus eu aucune nouvelle. Comme elle lui avait interdit, avec les marques du plus vif effroi, de lui écrire jamais chez son mari, le pauvre amant avait envoyé lettres sur lettres à la complaisante Mme Henry. Toutes étaient restées sans réponse. Dévoré d’inquiétude, il était allé une fois à Paris par Saint-Denis et le chemin de fer du Nord, et, traversant la capitale, devenue sinistre et toute placardée de folles et mensongères affiches de la guerre civile, il avait couru au faubourg Saint- Jacques. Mme Henry n’avait pas paru à son domicile depuis longtemps, et Gabriel, qui fut reçu avec un air inquiet par le concierge et qui avait vu, avant le 18 mars, s’accentuer les opinions radicales de la grande brune, se rappela les absences qu’elle avait faites lors de l’arrivée de son soi-disant cousin et se demanda si elle n’avait pas remplacé le brillant lieutenant de mobiles par quelque colonel fédéré, aux galons irrésistibles.
Il alla errer sur le boulevard d’Italie, devenu horrible depuis qu’on en avait coupé les arbres
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pendant le siège, et transformé en un véritable désert de soleil et de poussière. Pendant une heure, Gabriel y fît les cent pas, mais de très loin, devant ce mur qui lui cachait la maison de sa bien-aimée, et au moment où, surmontant sa timidité, il allait s’approcher de la porte du chantier dans l’espoir d apercevoir Eugénie traversant la cour ou assise à une fenêtre, il vit un homme de haute taille, portant l’uniforme de capitaine de la garde nationale, avec une ceinture rouge et un grand sabre de cavalerie, traverser le boulevard et se diriger vers cette porte. Du premier coup d’œil Gabriel devina, plutôt qu'il ne reconnut, le mari, et il s’enfuit, désespéré, sans avoir rien appris sur le sort de sa maîtresse.
Revenu à Versailles, il dut renoncer à toute nouvelle tentative, car la Commune venait de publier son inique décret, incorporant dans ses bataillons tous les hommes de vingt à quarante ans, et faisait surveiller les voyageurs à la gare du Nord et à toutes les portes de la ville. Rentrer dans Paris, c’eût été pour Gabriel risquer une arrestation; et d’ailleurs, à cette époque de méfiance, ces voyages, sans motif avoué, dans la capitale insurgée, l’eussent exposé à perdre ce modeste
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emploi qui assurait son pain et celui cle sa mère.
Il mena depuis lors une existence affreusement mélancolique. Pendant les quelques heures de liberté que lui laissait son bureau, il se réfugiait dans les coins les plus déserts et les plus reculés du parc, fuyant ces rues pleines de foule où l’arrêtait à chaque pas un de ses collègues ou quelque connaissance banale, pour l’entretenir de la mort de Flourens, de la prise du château de Bécon, ou de tout autre épisode de cette épouvantable guerre à laquelle, malgré tout, il ne pouvait s’intéresser, et qu’il maudissait seulement comme un obstacle placé entre lui et son amie.
Tous les jours il allait à la poste restante, espérant toujours y trouver une lettre d’Eugénie. Il n’y comptait pas cependant, car jamais la craintive jeune femme ne lui avait écrit ; mais il n’en accomplissait pas moins régulièrement ce pèlerinage, et c’était toujours avec le même battement de cœur qu’il attendait la réponse invariable de l’employé:
« Rien à votre adresse. »
Un jour cependant, vers la fin du mois d’avril, après que Gabriel eut présenté au guichet sa carte, hélas! si connue, le buraliste s’arrêta en feuilletant son paquet de lettres, en prit une et la lui tendit.
0 joie folle! Gabriel saisit la lettre d’une main tremblante, la mit près de son cœur, dans la poche intérieure de sa redingote qu’il boutonna, et courut, pour la lire plus à son aise, jusqu’au bosquet de la Reine. Là, il se laissa tomber sur un banc, près d’une charmille, et sous ces magnifiques arbres, frissonnant dans le vent printanier, il brisa fiévreusement l’enveloppe, déplia la lettre et lut ce qui suit.
Valence-tl’Agen, 27 avril.
« Mon bon, je t’écris du café de la Comédie, où je viens de faire, avec quelques camarades, un fort déjeuner. Nous avons bu au triomphe de la Commune et à la déconfiture des Versailleux. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Imagine-toi que les gratte-papier du ministère de la guerre ne m’ont pas fait payer l’indemnité d’habillement à laquelle j’avais droit comme aide-major auxiliaire dans les ambulances pendant le siège. Je n’ai jamais acheté l’uniforme, c’est vrai, sauf un képi qui m’a bien coûté dix francs, mais l’indemnité ne m’en est pas moins due. Toi qui es dans les bureaux et qui connais le truc, tu n’as que quelques démarches a
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faire pour qu’on répare cette injustice. Sois donc assez bon pour t’en occuper et pour m’envoyer l’argent le plus tôt possible. Je te la comprime.
« Salut et égalité.
« Marius Cazaban. »
Après cette lettre, Gabriel, saisi d’un découragement profond, s’en retourna tristement dîner chez sa mère. Mais cette journée lui réservait encore un nouveau déboire. Au moment où il traversait la rue des Réservoirs, une main lui frappa familièrement l’épaule. Il se retourna et reconnut le prétendu cousin de Mme Henry, portant encore son uniforme de mobile.
« Tiens ! vous êtes donc ici? dit le beau Robert... Ah! oui, c’est juste. Vous avez suivi votre administration. Moi, j’étais retourné chez mes parents, après la guerre; mais dès que la Commune a éclaté, je suis venu me mettre à la disposition du maréchal, naturellement.
— Est- ce que vous êtes dans l’armée qui assiège Paris? demanda Gabriel, pour dire quelque chose.
— Non. Il paraît qu’on ne veut se servir que des troupes régulières, des prisonniers qui reviennent
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d’Allemagne. Vous savez... Mais je reste ici, pour voir la fin. Et puis, c’est très amusant, Versailles ; c’est plein de femmes. »
Malgré la secrète antipathie que lui inspirait ce jeune homme, Gabriel continua la conversation, et, toujours pour obtenir quelque nouvelle d’Eugénie, il demanda à l’officier comment se portait sa cousine.
cc Ma cousine? Qui ça, ma cousine ?... Ah ! oui, Joséphine... Mme Henry... C’est vrai, elle me faisait passer pour son parent. Comment, vous avez donné là-dedans !... Ma foi, je ne sais rien sur son compte. Elle était très exaltée, elle a dû devenir communarde... Une femme qui a été folle de moi, mon cher... Un peu vulgaire, mais comme corps... Savez-vous que j’ai été presque jaloux de vous, un moment? Cela n’a pas duré, d’ailleurs. Je me suis bien vite aperçu que vous veniez là pour l’autre... A propos, qu’est-ce que vous en avez fait, de la petite Clément, mon gaillard ? »
Gabriel était au supplice. Révolté par le cynisme avec lequel l’officier violait le secret de son âme, il fit une réponse évasive et s’enfuit, plein
de tristesse et de dégoût.
Cependant le dénouement de l’horrible guerre
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civile était imminent; et, tandis que dans Paris la Commune accumulait les insanités et les horreurs, l’armée vengeresse se rapprochait lentement, mais sûrement, de ce rempart dont elle allait arracher bientôt le drapeau rouge. Déjà le fort d’Issy avait été pris par le 38e de marche, et chaque jour, à la suite de combats où l’avantage restait toujours aux soldats de l’Assemblée, on ramenait triomphalement à Versailles des canons capturés et des bandes de prisonniers.
Le jour même où fut connue à Versailles la chute de la colonne Vendôme, cet épouvantable crime de lèse-patrie commis en face des Prussiens pleins de joie, Gabriel, ense promenant sur la place d’Armes, entendit tout à coup la grêle sonnerie des trompettes de la cavalerie et vit s’avancer, au coin de l’avenue de Saint-Cloud, un convoi de communeux entre deux fdes de chasseurs à cheval.
Mêlé à la foule irritée d’où partaient — il faut le dire avec tristesse — des cris et des insultes qu’excuse à peine l’indignation et que réprouve l’humanité, Gabriel regarda défiler, entre les sabres nus, une cinquantaine de misérables hommes, nu-tête, vêtus d’uniformes sordides, couverts de poussière et éreintés de fatigue.
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« À bas les galons ! » cria un bourgeois furieux en montrant le poing aux prisonniers.
Et, en ce moment, Gabriel remarqua, parmi les fédérés captifs, un grand brun, à la barbe inculte, qui arrachait de la manche de savareuseses galons de capitaine, et qui lui parut ressembler à l’homme qu’il n’avait aperçu que deux fois dans sa vie, au mari de celle qu’il aimait.
Mais avant qu’il eût le temps de bien reconnaître ce prisonnier, le sinistre cortège était passé et avait disparu dans la cour du Manège, transformée en prison.
Gabriel s’éloigna, affolé d’inquiétude. Il s’imaginait les angoisses de la pauvre Eugénie, seule dans ce Paris livré à l’émeute, sans amis, sans parents, sans soutien aucun, et il ne pouvait s’empêcher de faire des vœux pour que l’homme qu’il venait de voir passer ne fût pas ce Clément contre qui il avait cependant amoncelé tant de haine.
Enfin l’armée de Versailles entra dans Paris, et les fous furieux de la Commune, se sentant définitivement vaincus, inondèrent la ville de pétrole et y mirent le feu. Mais dans la nuit du 24 mai, assis sur les hauteurs de Montretout et contemplant à ses pieds ces foyers incandescents dont les fumées
UNE IDYLLE
rouges montaient dans le ciel noir, rayé par les bombes, Gabriel ne songeait ni aux chefs-d’œuvre du Louvre, ni aux trésors de la Bibliothèque, ni aux richesses de la Banque, ni à aucune de ces merveilles anéanties ou menacées par l’immense sinistre, mais bien à la petite maison du boulevard d’Italie où demeurait sa maîtresse; et, trompés par toutes les illusions d’optique de l’éloignement et de la nuit, ses yeux, agrandis de terreur, cherchaient seulement à reconnaître si le formidable incendie ne s’étendait pas de ce côté.
Un des premiers, à force de démarches et de sollicitations, Gabriel obtint un laissez-passer de l’autorité militaire et rentra dans la capitale fumante. Ne pouvant donner les trente ou quarante francs qu’exigeait alors le moindre cocher de fiacre pour faire ce petit voyage, il revint à pied par la grand’route poudreuse, parmi le retour des régiments victorieux. Il franchit le rempart écroulé, il passa par Auteuil en ruines; il alla, sans s’arrêter, sans voir presque, ivre de crainte et d’espoir, à travers la cité lamentable, noircie par le feu, criblée de balles et d’éclats d’obus et fourmillant de soldats, le chassepot en bandoulière; il gravit les barricades encore sanglantes, il trébucha contre
PENDANT IÆ SIÈGE.
les pavés replacés à la hâte et rougis d’acide phéuique aux endroits où l’on avait enfoui provisoirement des morts; il traversa, marchant droit devant lui comme un insensé, toutes ces horreurs et tout ce désordre, et arriva enfin au faubourg Saint-Jacques.
Quelques jours avant l’entrée des troupes, Mmc Ilenry avait déménagé sans donner d’adresse.
A tout prix, il voulait savoir ce qu’était devenue Eugénie. Il n’avait plus ni timidité ni prudence. Il courut jusqu’au boulevard d’Italie, jusqu’à cette porte que surmontait toujours l’écriteau portant le nom de Clément. Il ne vit personne dans la cour; la porte et toutes les fenêtres de la maison étaient fermées. Ilsonna. Le chien ne hurla pas. Il attendit. Il sonna encore. Nul ne répondit. La maison était vide.
Écrasé par ce malheur imprévu, Gabriel questionna tous les boutiquiers du voisinage. Mais ses yeux hagards, son visage bouleversé inspiraient la méfiance. On ne connaissait pas, on semblait ne pas vouloir répondre. Une vieille fruitière, enfin, lui apprit que Clément, devenu capitaine fédéré, avait été pris dans un des combats sous Paris, et que sa femme était retournée depuis quelques jours en province, chez ses parents.
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UNE IDYLLE PENDANT LE SIÈGE
« Où cela?
— - En Normandie, du côté de Saint-Lô. »
La bonne femme n’en savait pas davantage.
Hélas ! Gabriel non plus. Jamais, dans le hasard de la conversation, Eugénie ne lui avait nommé son village natal. « Je suis des environs de Saint-Lô, » avait-elle dit une fois. Voilà tout ce qu’il se rappelait.
« Elle reviendra, pensait-il, ou elle m’écrira... Je ne peux pas la perdre ainsi. »
Mais il avait le cœur brisé et sentait vaguement que tout était fini.
XYI
Il revint habiter quai Saint-Michel avec sa mère. La veuve, dont les derniers événements avaient profondément troublé la vie, était tout heureuse de reprendre ses habitudes et s’étonnait de la tristesse continuelle de son fds.
« Que veux-tu, ma mère? répondait-il. Nous venons de voir des choses si affreuses... »
Mais il la trompait. Seule, la nostalgie de son amour perdu le faisait souffrir. Il retournait souvent au boulevard d’Italie et dans tous les lieux où il s’était promené avec sa maîtresse. Pauvre enfant de Paris, de qui la mémoire ne voyait dans le passé lointain que quelques rues tortueuses et les quatre murs d’un collège, et qui, toujours privé de campagne, d’espace et d’horizon, avait appris à
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faire tenir toute la joie divine du printemps dans une matinée de soleil, près des lilas, au Luxembourg, et toute la morbide mélancolie de l’automne dans un couchant vert et rose aperçu au bout d’un faubourg, il connut alors l’amère jouissance de rechercher, en errant à travers le dédale de la grande cité, tous les souvenirs qu’il y avait semés pendant son premier amour.
Heureux celui qui habite à la campagne à ce délicieux moment de la vie ! C’est un nid de mousse sous les chênes, c’est le bord d’une petite rivière où bouillonne l’eau d’un moulin, c’est un chemin creux dans la vallée, c’est une prairie de fleurs et de papillons, ce sont de doux et chers paysages qui garderont, pour les lui rendre, ses premières impressions d’amoureux et qui offriront à sa tristesse, quand aura fui son bonheur, un asile de solitude, de fraîcheur et de paix. Mais Gabriel n’avait pour promener ses regrets et son chagrin, et pour évoquer l’image de sa bien-aimée et le souvenir des instants exquis et douloureux qu’il avait passés près d’elle, que cette immense ville où il était né et dont il n’était jamais sorti. Maintenant, après sa séance au bureau, il prenait les boulevards extérieurs, dépouillés de leurs arbres et brûlés par
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le soleil de juillet ; il allait jeter un coup cl’œil navré à la maison du boulevard d’Italie, toujours inhabitée, et rentrait chez lui par le faubourg Saint- Jacques, marchant lentement, la tête basse, et chaque jour plus découragé et plus abattu.
Enfin, il vit un écriteau pendu à la porte de l’ancienne maison de sa maîtresse, il y lut ces mots : Maison , chantier et atelier à louer , et il commença à perdre l’espérance qu’il avait si longtemps gardée de revoir Eugénie.
Quelques jours après, parcourant distraitement un journal, il y lut la condamnation du capitaine fédéré Clément à la déportation dans une enceinte fortifiée, et il devina la cruelle vérité : la jeune femme retirée à la campagne, chez ses parents, et n’ayant aucun motif de revenir à Paris.
Un tanneur loua la maison du boulevard, et Gabriel eut un serrement de cœur le jour où il ne retrouva plus, au-dessus de la porte, ce nom de Clément qui lui avait fait cependant tant de mal.
Depuis lors, il ne recueillit plus le moindre indice qui put l’éclairer sur le sort de sa maîtresse. Lentement, très lentement, sa mélancolie devint plus résignée, moins apparente, mais n’en resta pas moins profonde. Cazaban était revenu à Paris
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pour reprendre ses études médicales, et Gabriel recherchait maintenant sa société. Elle lui rappelait encore le bon temps, le temps où Eugénie était à Paris et où il la voyait tous les soirs.
L’homme du Midi était plus radical que jamais; mais il jouissait de son reste. Car son père, médecin de Valence-d’Agen, lui ménageait un riche mariage et la succession de sa clientèle; et on pouvait prévoir qu’avec l’aide de l’âge, du bienêtre et de la vie de province, Cazaban était une recrue promise au parti conservateur.
Le beau Robert, l’ex-lieutenant de mobiles, que Gabriel rencontra une ou deux fois, fut un des premiers pour qui l’argot parisien créa le néologisme de gommeux. Il assistait aux représentations du mardi du Théâtre-Français, irréprochable, ganté et cravaté de blanc, et portant à la boutonnière de son habit noir un mince ruban jaune. Il avait obtenu la médaille militaire.
Un dimanche matin — un jour joyeux de soleil et d’ombrelles • — Gabriel traversait le jardin du Palais-Royal, quand il se trouva soudain en face de Mmo Henry. Il poussa un cri de joie à la pensée qu’il allait peut-être avoir par elle quelque nouvelle d’Eugénie.
La grande brune, qui lui serra la main en riant, lui parut changée et comme embellie. Elle était très élégamment mise, portait de gros bijoux d’or éclatants, et exhalait une odeur d’opoponax.
« Vous avez donc abandonné le quartier? dit Gabriel, entrant en conversation. C’est dommage. C’était si paisible et si gentil, votre chambre, avec la vue sur les jardins... »
Il s’arrêta. Une bouffée de souvenirs lui montait au cerveau.
« Laissez donc ! répondit Mme Henry, je m’ennuyais là-bas. C’était triste, c’était mort... Je suis enchantée d’avoir loué aux Batignolles. D’abord il y a du monde bien mieux... Tiens, c’est vrai, vous ne savez pas ma nouvelle adresse... Mais non, ajouta-t-elle en s’interrompant d’un air de regret, je ne pourrais pas vous recevoir. »
Puis, avec un malin sourire :
« Je peux bien dire cela à un vieil ami... J’ai un jaloux maintenant. »
Cette singulière confidence surprit péniblement Gabriel. J1 souffrait de voir cette femme, qui était si étroitement liée au passé qu’il adorait, avouer publiquement son état de dépendance galante.
« Comme tout passe ! reprit Mme Henry avec une
UNE IDYLLE PENDANT LE SIÈGE
nuance de rêverie. Le siège, la Commune, et tout, comme c’est déjà loin! A propos, je n ai jamais rien appris sur le compte d’Eugénie, depuis que son mari a été envoyé sur les pontons et qu’elle est retournée dans son pays. Pauvre petite femme ! en voilà une pour qui la vie n’a pas été drôle... Vous vous aimiez bien tout de même...
— Quel est donc le nom de ce village, près de Saint-Lô, où demeurait sa famille? demanda Gabriel palpitant.
- — Ma foi ! elle ne me l’a jamais dit... ou je ne m’en souviens pas... Mais vous, monsieur Gabriel, vous devez bien savoir ce qu’elle est devenue? »
Gabriel pâlit; il venait de perdre la dernière chance de retrouver sa maîtresse. Il garda un moment le silence, puis, se rappelant la question que Mlüe Henry venait de lui adresser, il répondit cette triste parole, dénouement fatal de presque toutes les histoires d’amour :
« Je ne sais pas. »
CONTES EN PROSE
LE COUCHER DU SOLEIL
Cette après-midi de fin d’octobre avait été magnifique, et le paisible flâneur l’avait employée tout entière à bouquiner. Il avait passé en revue les étalages, en commençant par le parapet du quai Saint-Michel, non dans l’espoir de découvrir l’Aide rarissime ou l’introuvable Elzévir, — il est loin le temps où l’on pouvait dénicher le Pâtissier françois dans la case à deux sous ! — mais pour jouir plus longuement de la belle promenade des bords de la Seine et pour charmer sa rêverie au dernier sourire de la belle saison. La bonne journée ! un ciel pur, un soleil tiède, et parfois la subite caresse d’un vent frais et léger. Vers la moitié de sa course, devant l’hôtel des Monnaies, le bouquineur avait trouvé et acquis, pour la modique
CONTES EN PROSE
somme de deux francs, lin exemplaire un peu piqué, mais très présentable encore, du Gaspard de la Nuit, d’Aloysius Bertrand, qui comblait la plus importante lacune de sa collection de romantiques ; puis, serrant tendrement sa trouvaille sous son bras, il avait continué son inspection jusqu’au pont Royal, où il arriva vers cinq heures. Il était un peu fatigué; les tables rondes rangées devant le café d’Orsay l’invitèrent au repos. Il s’assit donc et se fit servir un verre de bière.
Alors il promena ses regards autour de lui ; l’heure était exquise. Là-bas, sur la gauche, dans l’azur pâle qu’il moirait de ses rayons, le soleil descendait majestueusement, jetant à l’admirable paysage de Paris son adieu doré. Le bouquet de platanes dont les branches se mêlent aux vergues de la Frégate, les sveltes peupliers qui ombragent les bains Yigier, et, plus loin, les marronniers touffus de la Terrasse du bord de l’eau, venaient de s’enflammer au long baiser du couchant, et leurs feuillages semblaient de cuivre et d’or. Un éclair pourpré jaillissait de toutes les fenêtres du pavillon des Tuileries, et la ligne harmonieuse et grise du vieux Louvre s’était baignée d’un reflet rose. Une lumière éblouissante et chaude frappait
LE COUCHER DU SOLEIL
obliquement tous les objets, allongeant les ombres sur le sol, obligeant les passants à cligner des yeux, faisant miroiter le cuir verni des voitures et la croupe luisante des chevaux. La nature, cette grande virtuose désintéressée, faisait, ce jour-là, de l’art pour l’art et soignait son coucher de soleil ; et le flâneur, qui contemplait par hasard ce spectacle, se sentit tout à coup pris d’un enthousiasme enivré devant la calme et radieuse splendeur qui transfigurait les édifices, les arbres et le ciel.
Cependant, parmi les nombreux piétons regagnant leur logis qui venaient de franchir le pont et de traverser le quai, plusieurs passaient devant les tables du café, et le consommateur saisissait au vol des lambeaux de conversation.
Ce furent d’abord deux hommes graves, tout de noir vêtus, — têtes d’avocats à pince-nez et à favoris, — chargés de lourdes serviettes de chagrin noir.
cc Et vous croyez que le groupe Lavigne votera avec les droites? disait l’un d’eux avec fureur... Mais ce serait une infamie !
— Que voulez-vous ! répondit l’autre d’un air important. C’est de la tactique parlementaire. »
Et ils s’éloignèrent, tout à cet intéressant dia-
CONTES EN PROSE
logue, sans honorer d’un regard le soleil couchant.
Soudain, les milliers de petits oiseaux dont la palpitation d’ailes secouait d’un frisson les platanes de la Frégate, commencèrent ce que le peuple appelle naïvement leur prière du soir. Après un prélude de quelques cris isolés, le concert éclata brusquement, et, des grands arbres criblés d’étincelles, un gazouillis fou s’éleva où se mêlaient le sifflet des merles, le guilleri des moineaux et le fringottement des pinsons, unis et confondus dans un chœur immense qui imitait le bruit clair et continu d’un torrent lancé sur des pierres.
Deux jeunes bourgeoises, assez élégamment mises, passèrent alors en bavardant. Auprès d’elles marchait un petit garçon, habillé comme un chien savant et tenant à la main un ballon captif sur lequel étaient écrits ces deux mots : Au Louvre.
« Je vous assure, ma chère, disait l’une des deux femmes à sa compagne, que vous avez eu tort d’acheter aujourd’hui vos gants de Suède... Il y aura samedi une exposition au Bon Marché... Des occasions superbes... »
LE COUCHER DU SOLEIL
Et, sans attirer l’attention de ces étourdies ni de personne, le soleil descendait toujours, avec une pompe et une lenteur royales. Maintenant il touchait presque au dôme vitré du Palais de l’Industrie, qui flambait comme une montagne de diamant. La voûte céleste avait changé d’aspect. Restée pure vers le levant, elle prenait une nuance plus foncée; tandis qu’à l’ouest, de longs nuages violets, frangés d’or, restaient immobiles dans un abîme d’un bleu de turquoise.
Un gros capitaine et un mince sous-lieutenant de hussards, sanglés dans leurs uniformes, arrivèrent alors du côté du quartier de cavalerie en traînant leurs sabres sur le trottoir, et s’arrêtèrent un moment au seuil du café.
cc J’en suis certain, mon capitaine... Le lieutenant Tardieu sera compris dans la promotion de janvier... C’est son « tour de bête ».
— Eh bien! moi, je vous réponds qu’il n’a pas son rang d’ancienneté.
— Il est bien aisé de nous en assurer... Consultons Y Annuaire. »
Et ils entrèrent dans l’estaminet, où les appelait du reste l’heure de l’absinthe.
A ce moment, l’astre, que voilaient les arbres
CONTES EN PROSE
lointains des Champs-Elysées, plongea derrière l’horizon, et soudain tout s’assombrit. En quelques secondes, les maisons et les monuments devinrent tristes et noirs comme s’ils avaient vieilli de cent ans; les feuillages d’automne, dont tout à l'heure la cime brillait encore, prirent un funèbre ton de rouille; le concert des oiseaux continua pendant une minute en s’affaiblissant, puis se tut; un vent froid souffla du nord et traversa l’espace, pareil à un long soupir de regret.
Mais, en même temps, obéissant à la loi qui veut que tous les foyers qui s’éteignent jettent en mourant un plus brillant éclat, le soleil, déjà disparu, déploya, dans le coin du ciel où régnait encore son souvenir, toutes les magnificences du crépuscule; et, là-bas, vers le pont de la Concorde, au-dessus de la rivière, se creusa dans l’horizon une grotte de pierreries qui faisait songer à l’entrée des souterrains où les despotes d’Asie enfouissent leurs trésors. Autour de ce foyer fulgurant, les nuages s’amoncelaient, variant sans cesse de nuances et de formes. D’abord ils s’étaient massés comme une chaîne de montagnes d’or; puis, la cordillère s’était rompue, et un archipel d’ilots couleur de rubis nagea dans un océan d’un vert adorablement
LE COUCHER DU SOLEIL
tendre. Mais voilà que les iles s’allongeaient et se transformaient en serpents de lumière, en poissons de feu ; et, tout à coup, sans qu’on s’en fût aperçu, d’autres nuages s’étaient formés, plus loin, à droite, à gauche, partout, ébauchant des chimères fugitives, se revêtant de tons à désespérer Yéronèse, construisant et détruisant à la hâte des Labels aériennes. Il y en avait d’énormes, dont les plans s’enfoncaient dans le lointain avec des perspectives d’architecture; un gros nuage, d’un brun violacé, se tordait comme un crocodile en ouvrant une gueule monstrueuse, et là-haut, toute seule, une petite nuée, pure comme une vierge, semblait une fleur s’épanouissant dans l’infini.
Un omnibus traversait alors le pont Royal; il était complet, et tout un rang de voyageurs de l’impériale était placé juste en face du merveilleux crépuscule. Mais il se passait alors un événement à sensation — triple assassinat ou crise ministérielle — et tous ces hommes assis lisaient le journal du soir, mettant la banalité d’un premier- Paris ou l’horreur d’un fait-divers entre leurs regards et les sublimes féeries du couchant.
Le soleil était vaincu; mais, avant de disparaître tout à fait, il tenta un suprême effort contre l’indif-
CONTES EN PROSE
férence des citadins, et, du fond de son gouffre, il lança une telle lueur de pourpre que tout le paysage en fut incendié. Les solitudes du ciel rougirent, comme prises de pudeur; le fleuve roula dans ses flots du sang et des roses; et les façades des maisons et les visages des passants eux-mêmes se colorèrent de ce reflet érubescent.
Mais le bouquineur, assis devant le café d’Orsay, observa vainement les physionomies, écouta vainement les fragments d’entretiens de ceux qui défilaient devant lui. C’étaient des artisans silencieux revenant vers la soupe du soir, courbés par le labeur, les yeux fixés au sol; c’était un couple d’hommes de lettres en train de déchirer un confrère; c’étaient des gens de négoce et de finance absorbés dans un calcul mental, rêvant à quelque stratagème contre le bien du prochain; c’était une jolie femme dont les regards ne cherchaient que la flatterie caressante des autres regards.
Aucun de ces êtres-là ne se souciait du coucher du soleil.
Seul, un bourgeois, qui donnait le bras à son épouse, daigna jeter les yeux sur l’horizon; puis il prononça ces simples paroles :
« Le ciel est rouge... C’est signe de vent. »
LE COUCHER DU SOLEIL
La nuit montait. Dans le sombre azur du levant venaient d’éclore quelques débiles étoiles; il ne restait plus du crépuscule qu’une brume rousse, semblable à celle qui suit les feux d’artifice; et le llàneur quelconque, dont la contemplation de la nature avait, ce soir-là, fait un poète, fut un instant tout fier et tout troublé en songeant que le soleil s’était couché pour lui seul.
LE DÉ D’ARGENT
La Schomberg se meurt de chagrin et d’ennui dans sa villa de Monaco.
La célèbre courtisane, dont vingt années d’orgies ont à peine altéré la beauté, sent s’épaissir sur ses yeux — ses yeux qui ont causé tant de folies et de désespoirs — le voile, chaque jour plus obscur, de la cataracte. Elle a constaté les premiers symptômes de la terrible infirmité il y a deux ans. Un beau matin, en s’asseyant devant le miroir de sa table de toilette, elle a vu son visage comme baigné dans un léger brouillard; le lendemain, cette brume effrayante était devenue plus opaque, et la Schomberg s’est souvenue alors que, depuis quelque temps, elle souffrait fréquemment de maux de tête, de migraines, qu’elle se plaignait parfois de
LE DE D’ARGENT
voir des mouches voltigeantes, des points noirs, des toiles d’araignée. Les oculistes furent consultés; tous tombèrent d’accord sur le diagnostic du mal, et les phénomènes suivirent leurmarche, lente, progressive, implacable. Un jour, enfin, les hommes de l’art ont parlé d’opération. Mais la Schomberg est lâche. Cette femme, qui a fait souffrir tant de malheureux, craint la douleur; ses nerfs, lassés et rompus par l’excès des voluptés, se réveillent et se révoltent à la pensée qu’ils seront touchés par un instrument d’acier, elle pour qui le jeune prince de Royaumont, un enfant de vingt ans qu’elle avait affolé d’amour, est mort transpercé par l’épée déloyale d’un spadassin. Elle a repoussé les chirurgiens et laissé sa maladie accomplir son œuvre. Aujourd’hui, la Schomberg est presque aveugle.
La villa de la Schomberg est la plus belle et la mieux située de ce coin du paradis qui s’appelle Monaco. Le passant aperçoit, à travers la grille envahie de plantes grimpantes, la vérandah aux stores roses, et s’imagine que le bonheur doit habiter là. Mais la Schomberg est mortellement triste; elle ne devine plus les ileurs qu’à leurs parfums, elle ne se rappelle l’azur éblouissant de la Médi-