MAMAN N UN U
du ' oisinage . Or j étais alors un important personnage de six ans, désigné ordinairement par le sobriquet de « Gicis », un gamin maladif, vêtu d’un petit caban de drap écossais, à carreaux blancs et rouges, chef-d’œuvre de l’industrie maternelle dont j’étais très fier. Ma sœur Marie, bien que déjà elle se rendît utile à la maison, n’avait que trois ans de plus que moi, et d’aussi jeunes enfants avaient besoin d’exercice et de grand air.
Aussi, vers midi, la mère Bernu, une pauvre vieille du quartier, venait nous prendre tous les deux pour nous mener à la promenade. Elle déjeunait sur un coin de latable et maman lui donnait dix sous. Avec cette petite ressource, les secours du bureau de bienfaisance et quelques autres aumônes peut-être, elle trouvait encore moyen de vivre; et mes humbles, très humbles parents, qui, par des prodiges d’économie, conservaient dans la pauvreté un air de décente bourgeoisie, devaient lui faire l’effet de puissants capitalistes.
Très âgée, avec un bonnet d’aïeule campagnarde d une blancheur éclatante, une robe brune à petites fleurs et un châle vert toujours tiré à quatre épingles, ce maman Nunu », comme nous la nommions, offrait un visage aux traits réguliers, ridé
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comme une pomme de conserve, où quelques poils blancs frisaient autour d’une bouche édentée. Elle était d’une propreté scrupuleuse, conservait les formes polies du peuple d’ autrefois, et, ayant eu elle-même une nombreuse famille, s’entendait a merveille au gouvernement des bambins.
Maman Nunu nous emmenait donc, ma sœur Marie et moi, dans les avenues désertes qui rayonnent autour des Invalides. J’habite aujourd’hui de ce côté; je suis revenu là, poussé par un irrésistible attrait; car le Parisien est plus fidèle qu’on ne croit à ses souvenirs d’enfance et garde un sentiment attendri pour son quartier natal. Il y avait à cette époque, sur ces lointains boulevards, de magnifiques ormes qui ont été coupés pendant le siège, de vieux bancs de bois vermoulu, des fossés pleins d’herbe et des réverbères à potence datant du Paris révolutionnaire, des réverbères à pendre l’aristocrate. C’était un lieu mélancolique, presque agreste, très solitaire. On n’y rencontrait que de rares invalides — ancien modèle — avec l’habit bleu à pans retroussés et le grand tricorne à cocarde, porté en bataille, ou des pauvresses à cornettes de nonnes et à fichus croisés sur la poitrine, qui vivaient de la charité des hôtels et des couvents
du faubourg Saint-Germain — tout proche — et qui, dans la journée, se chauffaient sur les bancs au soleil. La mère Bernu prenait place auprès d’elles et faisait volontiers un bout de causette, tandis que Marie et moi nous nous accroupissions à scs pieds et jouions avec le sable.
Mais, si petit bonhomme que je fusse, j’avais déjà de l’imagination, et les récits que la mère Bernu faisait à ses simples compagnons m’intéressaient puissamment. Écoutée avec respect à cause de son grand âge, elle leur parlait souvent, comme d’une personne considérable et qui faisait honneur à sa famille, de sa fille, l’unique enfant qui lui restât, • — car les autres, tous des garçons, avaient été tués pendant les guerres de l’Empire, — de sa fille, qui tenait la loge d’un hôtel du faubourg Saint-IIonoré où son mari était cocher, et qui, par un hasard ironique, s’appelait Madame Napoléon. Ce nom de Madame Napoléon, qui revenait constamment dans les discours de la mère Bernu, exerçait sur moi une sorte de fascination, et je ne pouvais me figurer la concierge du faubourg Saint-Honoré que coiffée de la couronne et traînant le manteau impérial. Un jour, maman Nunu nous conduisit chez sa fille : c’était une
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grosse commère, déjà vieille, qui nous offrit des tartines d’excellent raisiné. Mais mon cerveau d’enfant ne voulut pas admettre cette réalité, et, même après cette visite, le nom prononcé de Madame Napoléon n’évoqua jamais dans ma pensée que l’image d’une radieuse impératrice.
Comme toutes les personnes âgées, la mère Bernu, dans ses entretiens du boulevard des Invalides, remontait volontiers vers ses plus lointains souvenirs. Elle avait dîné dans la rue, sur une table dressée devant samaison, le jour de la Fédération; elle avait vu passer Marie-Antoinette dans la charrette, « en camisoleblanche » ; elle décrivait son fds aîné, le grenadier de la garde impériale, avec son grand bonnet à poils et ses hautes guê tres noires; et j’entrevoyais, en l’écoutant, des drames confus et de vagues splendeurs. Hélas ! ce qu’elle se rappelait le mieux, c’étaient les réjouissances publiques dont le petit peuple a sa part : la fête de l’Empereur et les distributions de vin, le jour de la naissance du roi, où l’on jetait des cervelas à la loule. Chose navrante — j’y songe aujourd’hui — que ce cours d’histoire contemporaine fait par une pauvresse!
Un jour, elle voulut montrer son logis à l’une