MALADE
Si vous aimez la flânerie, vous avez dû surprendre quelquefois, fasciné, devant la vitrine de Yéry, au Palais-Royal, ou devant celle de Potel et Chabot, rue Vivienne, un bohème du trottoir, un de ces lamentables errants du pavé de Paris, qui laissent s’attarder sur leurs épaules, jusqu’aux beaux soleils de juin, un vieux paletot à collet de fourrure rongée par les mites, et qui, par contre, quand décembre gèle les ruisseaux, grelottent sous une veste d’alpaga flétrie par la dernière canicule. Il donne le frisson, n’est-il pas vrai ? le regard affamé dont ce pauvre diable enveloppe les caisses de primeurs, les grappes de perdrix et de cailles au fin plumage, les dindes obèses et marbrées de truffes. Avez-vous aussi parfois observé au passage la flamme de désir qui brille
dans les yeux du rhétoricien à barbe naissante,
PROSE. — V
UG
LES VRAIS RICHES
contemplant, derrière la glace d’une boutique de coiffeur, une belle dame en cire, très décolletée, qui tient sur son petit doigt, avec un geste maniéré et en regardant par-dessus son épaule, le lacet de son corset rose?
C’était dans cet état de concupiscence qu’Albéric avait vécu jusqu’alors, comme un meurt-defaim devant la devanture d’une rôtisserie, comme un jeune factionnaire de l’armée turque regardant par le trou de la serrure du harem. Et, v’ian! d’un coup, sans transition, voilà qu’il était riche, qu’il allait avoir un demi-million déposé à la Banque, que toutes les douceurs, toutes les voluptés de la vie s’offraient à lui. Son premier mouvement, avouons-le, fut de se précipiter dans le plaisir. A coup sûr, non, il n’allait pas commencer par acheter de la rente et vivre de son revenu, comme un pleutre. Il avait d’abord à rattraper le temps perdu; il voulait, pendant quelque temps au moins, jouir autant qu’il s’était privé, vivre comme un nabab, sans compter, sans se refuser aucune fantaisie, aucun caprice ; mordre à même tous les fruits qui le tenteraient, puiser à pleines mains dans son trésor.
« La vie me doit bien cela, — songeait-il en
LA CURE UE MISÈRE
sentant contre sa poitrine, dans son portefeuille, son triomphant billet de loterie; — je veux prendre la revanche de mes années de jeunesse et de misère, et je ne serai satisfait qu’ après avoir exterminé une centaine de mille francs... Ensuite, nous verrons. Il m’en restera toujours assez pour vivre à mon aise. »
Cependant, Albéric n’avait pas le cœur dur, et il se disait aussi :
« Je ferai du bien. »
Naturellement, dès qu’on sut qu’il avait gagné le gros lot et avant même qu’il ne l’eût touché,
— car il y avait quelques formalités préalables,
— il devint le lion du jour. Vingt reporters à carnet le surprirent au saut du lit dans sa misérable chambre de la rue Ravignan, décrivirent dans les journaux son logis et sa personne, et, pendant quarante-huit heures, il fut un prétexte à « copie », un sujet d’article. Et, tout de suite, la nuée épaisse des corbeaux parisiens s’abattit sur l’homme heureux. Ils accoururent des quatre points cardinaux, tous les mendiants à domicile : l’Alsacien (ayant opté) qui ne peut tout à fait dissimuler son accent marseillais; l’inventeur humble et râpé qui montre, en ôtant son chapeau,
LES VRAIS RICHES
un crâne chauve et piriforme ; l’escroc plein de verve et d’effronterie. Il les reçut en grand nombre, les lettres criblées de fautes d’orthographe, cachetées avec de la mie de pain et gonllées de certificats déchirés et crasseux; il les entendit, les voix suppliantes qui sentent l’absinthe. Son galetas fut encombré, pendant une heure, par la pelisse fourrée d’un chevalier d’industrie à grosse chaîne d’or, qui voulait lui faire prendre de force une part de fondateur dans une affaire infaillible, une entreprise de sondages maritimes pour repêcher le trésor de l’Armada; et un respectable père de famille, dont l’haleine empoisonnait le cassis, le menaça de se brûler la cervelle séance tenante, s’il n’obtenait pas les deux cents francs que, dans une minute de délire, il avait soustraits de la caisse de son patron, pour donner du pain à ses cinq enfants en bas âge, dont deux jumeaux. 11 n’y avait pas vingt-quatre heures que la bonne fortune d’Albéric était publiée, et déjà on lui avait offert, par correspondance, de s’intéresser à une jeune personne (vingt ans, très jolie, éducation distinguée), qui voyagerait volontiers avec un monsieur seul; d’acheter un château entouré d’un parc de cent
LA CURE DE MISÈRE
hectares, et d’assurer son salut éternel en participant avec quelque générosité à la construction d’un édifice religieux.
Dégoûté par cet essaim d’affreuses mouches qui tourbillonnaient autour de sa récente fortune comme autour d’une charogne, et voulant faire perdre sa piste à cette meute d’exploiteurs, Albéric résolut de quitter son logement sans retard.
« A tous ceux qui viendront me demander, — dit-il le lendemain matin à son concierge, — vous répondrez : — Parti sans laisser d’adresse, — et vous m’enverrez mes lettres à l’Hôtel Continental où je coucherai ce soir. Je garde ma chambre. Voici un an de loyer d’avance et cent francs pour vous... Allez me chercher une voiture et descendez mon bagage, pendant que je vais faire mes adieux à ces dames Bouquet. »
Il y avait deux jours qu’il était riche, — Cahun et fils, en recevant sa démission, s’étaient soudain montrés pleins d’égards et lui avaient avancé quelques mille francs; — et, depuis ces deux jours, il avait souvent songé à ses voisines, qui, les premières, l’avaient félicité de sa chance merveilleuse. Puisqu’il se proposait de faire des heureux, c’est par elles qu’il aurait voulu commen-
cer. Mais comment? Ces dames étaient fières. Il n’était pour elles qu’un voisin, à peine un ami. A quel titre aurait-il pu leur offrir un don? Elles s’en fussent certainement offensées. C’était impossible.
Ainsi sa richesse lui donnait déjà deux regrets : celui d’avoir fait l’aumône à des indignes, — car il avait dû, quand même, jeter quelques poignées de louis à tous les mendiants importuns, — et celui d’être impuissant à secourir un malheur qui le touchait profondément.
Eh oui ! Tout en remontant, pour la dernière fois peut-être, l’escalier de cette maison où il avait si tristement et si pauvrement vécu ; oui, au moment de sonner chez ses voisines, Albéric sentit encore son cœur battre à coups précipités. Tic, tic, tic, tic, tic. C’était bien la même palpitation que celle de la « silencieuse » de Mlle Zoé. Sans doute, il avait un moyen — et bien facile — d’associer à son bonheur la jeune fdle aux regards sincères. Il pouvait l’épouser, tout simplement, car il n’était plus embarrassé, à présent, pour payer les violons de la noce. Mais, quoi? Se marier, comme cela, tout de suite? Devenir un bourgeois rangé, fonder une dynastie de petits
LA CURE DE MISÈRE
Mesnard, mettre sagement le capital de son gros lot dans des placements de tout repos, dans des valeurs de père de famille? Voyons! c’était par trop raisonnable, par trop médiocre. Et puis, il y avait la terrible Mme Bouquet. Voilà une bellemère qui justifierait les plaisanteries traditionnelles. Et jamais Zoé ne consentirait à se séparer de sa mère. Albéric avait froid dans le dos à la pensée qu’il faudrait vivre avec la vieille « beauté », qui, lorsqu’on annoncerait le dîner, se lèverait de son fauteuil avec autant de solennité que pour marcher à l’échafaud. Ah! ma foi, non! Cent fois non! Il ne se commanderait pas son premier habit noir pour les beaux yeux de M. le maire et de M. le curé! Auparavant, il voulait connaitre un peu le goût de la vie, savoir ce que c’était que le plaisir, goûter de la fortune et de la liberté !
Hélas ! encore un détestable effet de l’argent. Il flétrissait dans sa fleur le premier sentiment de tendresse qui avait éclos dans le cœur d’ Albéric; il faisait déjà de lui un égoïste.
La visite du jeune homme aux dames Bouquet fut très courte. Il les surprit à table, déjeunant d’une côtelette de veau dont Mme Bouquet man-
LES VRAIS RICHES
geait la noix, comme de juste, et dont Mlle Zoé rongeait l’os, et il s’excusa d’abord de les déranger à cette heure matinale.
« Il venait prendre congé d’elles, dit-il. Oh! pas définitivement, bien entendu, car il leur demandait la permission de venir, de temps en temps, prendre de leurs nouvelles et leur présenter ses hommages, mais seulement parce qu’il allait quitter la maison. Il emportait le meilleur souvenir de ses relations de bon voisinage avec elles, et les assurait — ici, sa voix devint hésitante et troublée, — que, si jamais il pouvait leur être, en quoi que ce fût, agréable ou utile, elles pouvaient compter sur son amitié, sur son dévouement. »
Mais, au milieu de cette offre de service faite avec une parfaite convenance, Albéric s’interrompit, soudainement intimidé par le regard de Mme Bouquet.
« Sachez, monsieur, — disait ce regard sévère, — que vous êtes en présence d’une dame tombée dans le malheur, sans doute, mais d’une indomptable fierté. Apprenez que la mère d’une fille de vingt ans ne saurait accepter, sous quelque prétexte que ce soit, le moindre secours d’un jeune
LA CURE DE MISÈRE
blanc-bec, qu’après tout elle connaît à peine; et ne vous avisez pas de croire que votre fortune de hasard vous donne le droit de faire le généreux, c’est-à-dire l’impertinent, avec une femme du plus beau caractère, qui se laisserait mourir de faim plutôt que de contracter une dette de reconnaissance envers quiconque. »
Albéric, dont les intentions étaient pures, chercha bien un peu d’encouragement dans les yeux de Mlle Zoé; mais celle-ci, médusée par sa mère, tint ses regards obstinément fixés sur son assiette. Si bien qu’après quelques minutes d’un entretien à la glace, le jeune homme, gêné, se sentant de trop et froissé en somme qu’on méconnût ainsi sa générosité, se retira brusquement.
« Au diable les pimbêches ! — murmura-t-il en descendant l’escalier. — Je ne retournerai pas chez elles de sitôt. »
Et, sautant dans un fiacre, sur lequel sa malle était déjà fixée et dont son concierge, tête nue, lui ouvrait respectueusement la portière, il se fit conduire à l’Hôtel Continental.
Bien qu’il eût mis ses habits des dimanches, on le reçut d’abord assez légèrement, à l’aspect de son mince bagage, et l’on prétendit le loger
LES VRAIS RICHES
près des toits. Mais une pièce de vingt francs apprit au suisse à casquette galonnée qu’il ne fallait pas juger le nouveau venu sur l’apparence, et Albéric fut installé au second étage, dans un coquet appartement. Enfin, la valetaille fut pénétrée de déférence, quand le jeune voyageur, courant au téléphone, eut mandé près de lui quelques fournisseurs célèbres.
Ils accoururent, — le cordonnier très mal chaussé, pour se conformer au proverbe, — le tailleur habillé comme quatre sous, selon l’usage, — et le chemisier sale comme un peigne. Mais c’étaient de grands artistes, et, grâce à la magie de cette parole : ce Comptant... et d’avance, si vous voulez », ils promirent à leur client de l’habiller sans retard à la mode d’après-demain, le suppliant de s’abandonner à leur génie.
Albéric leur donna carte blanche; et le tailleur, enthousiasmé, lui annonça un certain veston « pour sortir le matin, pour monter à cheval », quelque chose de délicieux. Puis, par bonté d’âme et pour déniaiser ce novice en matière d’élégance, il l’avertit charitablement que ce veston n’était possible que jusqu’à midi. A midi un quart, si l’on sortait avec ce vêtement spécial, on
LA CURE DE MISÈRE
était déshonoré, tout bonnement. Pour les visites d’après-midi, l’artiste illustre lui ferait une jaquette, sa dernière création, à laquelle il attribuait des vertus presque orthopédiques, prétendant qu’elle donnerait à un difforme les proportions de l’Antinoüs Bithynien et affirmant que ce chef-d’œuvre avait permis à plusieurs dandys de sa clientèle de conclure des mariages magnifiques.
Avec le bottier seulement, Albéric eut une petite contestation. Il fut assez imprudent pour déclarer qu’il ne voulait pas de souliers à bouts pointus. Mais un si noir chagrin se peignit sur le visage du maître, il s’écria avec un accent si douloureux : « Comment ! monsieur, les bouts pointus du prince de Galles! » que le jeune homme comprit qu’il venait de manquer de tact et céda immédiatement.
Ap rès une longue conversation avec ces arbitres de la toilette, Albéric, resté seul, se sentit tout honteux de son pauvre « complet » de la Belle Jardinière, qui naguère constituait pourtant l’honneur de sa garde-robe, et il regretta d’être condamné à le porter quelques jours encore. Mais, avec la fortune, l’aplomb lui était venu.
« Bah! — se disait-il, — je ne suis pas, après
LES VRAIS RICHES
tout, plus mal vêtu qu’un touriste anglais. »
C’était l’heure du dîner. Il entra, le front hautain, dans la salle à manger éblouissante de lumière électrique, méprisa l’offre de la table d’hôte, se fit servir à part. Aussitôt les laquais s’empressèrent. On savait maintenant dans l’hôtel à qui l’on avait affaire. S’inspirant des conseils d’un garçon qui lui dicta son menu avec une décision napoléonienne, Albéric savoura un dîner exquis et l’arrosa d’une bouteille de pontet-canet, que le sommelier apporta dans son berceau d’osier, avec autant de précautions et de délicatesse que s’il se fût agi d’un enfant nouveau-né, venu avant terme, et dont le moindre geste un peu brusque aurait pu compromettre la frêle existence.
En prenant le café et en humant un havane de choix, orné d’un anneau de papier rouge sur lequel étaient imprimés en or ces mots : « Pour la noblesse ! », — ce qui était assez flatteur, convenez-en, — Albéric s’avoua son inexpérience et sa maladresse comme homme de plaisir. Il était riche, — très bien ! — mais il ne savait se commander ni un pantalon ni un dîner. Il lui fallait un guide, un ami pour l’introduire dans le monde
LA CURE DE MISÈRE
où l’on s’amuse, pour l’initier à sa nouvelle existence.
Où le chercher? Eh! parbleu ! n’avait-il pas ses anciens camarades de lycée? Timide et fier, parce qu’il était pauvre, il les avait évités et perdus de vue depuis longtemps. L’employé à dix-huit cents francs de Gahun et fils pouvait-il conserver des relations supportables avec des jeunes gens ayant tous ou presque tous le gousset bien garni? Non! c’eût été s’exposer à trop d’humiliations. Mais, maintenant, il était pareil à ces fils de famille, il pouvait vivre avec eux, sur le pied de l’égalité, et il en trouverait bien un qui aurait gardé de lui un bon souvenir et qui consentirait à faire son éducation.
Il en trouva dix, il en trouva vingt, et ce ne fut pas long. Il y avait cinq cent mille excellentes raisons pour qu’il fût accueilli cordialement par • tous les « chers camarades », et le gagnant d’un gros lot n’est jamais une connaissance à dédaigner. Albéric en fut quitte pour offrir un déjeuner fastueux, avec truffes sous la serviette, où il y eut beaucoup de tutoiements et de scènes de reconnaissance. On évoqua les charmants souvenirs de collège, on se rappela les vers à soie qu’on éle-
LES VRAIS RICHES
vait dans les pupitres, les cordons de soulier qu’on fumait en cachette. Ce fut tout à fait attendrissant. Albéric, poursuivant son idée, fut surtout bien aise de remettre la main sur le gros Georges Bordier, l’ancien cancre, devenu remisier à la Bourse et très répandu dans le monde du sport, ainsi que sur le petit Jules Sautelet, celui qui faisait jadis tant de cc boucan » à la classe d’anglais, et qui, maintenant, un peu journaliste et collaborateur dans quelques librettos d’opérettes, fréquentait les coulisses des petits théâtres. Tout en se montrant fort gracieux pour ses autres anciens condisciples, qui tous avaient pris de la gravité et étaient mariés pour la plupart, Albéric se promit surtout de cultiver ces deux boulevardiers, restés frivoles et célibataires, afin qu’ils le guidassent dans cette vie parisienne où il allait se ruer avec l’ardeur et l’ignorance d’un rastaquo uère péruvien ou chilien débarqué de la veille.
De leur côté, le gros Bordier et le petit Sautelet furent sensibles à la préférence du « cher camarade » et lui donnèrent sans retard une preuve de leur sympathie. A l’heure des petits verres, dans le nuage de fumée, quand les convives, parlant tous à la fois, produisirent un
vacarme comparable au coassement de cent grenouilles dans un marécage en plein soleil, le remisier prit Albéricparle bouton de sa jaquette, l’entraîna dans l’embrasure d’une fenêtre et l’adjura, dans son intérêt, de jeter vingt-cinq ou trente mille francs dans une affaire d’un avenir énorme, une société d’assurances contre les pertes au jeu, proposition que le nouveau capitaliste accueillit par un machiavélique : « Nous en reparlerons. » Quant au journaliste, il manifesta non moins sincèrement sa joie d’avoir retrouvé un vieux copain, en lui empruntant — oh ! jusqu’à demain ou après-demain, c’est-à-dire jusqu’à Pâques ou à la Trinité, — la somme insignifiante de dix louis.
Sous de tels maîtres, Albéric fit des progrès rapides dans l’art de bien vivre. Un tapissier très fort — surtout dans l’art de grossir une note — lui meubla, dans une maison neuve de la rue de Châteaudun, un entresol qu’il capitonna de tentures si épaisses et de si profonds tapis, qu’on aurait pu croire que cet appartement avait été spécialement arrangé pour commettre un meurtre et pour étouffer les cris de la victime ; et Albéric l’encombra de tant de bibelots qu’il ne put bien-
LES VRAIS RICHES
tôt y faire un geste sans trembler de casser une potiche. Il en orna les murailles de prétendus tableaux de maîtres, tout petits dans des cadres énormes, entre autres d’un faux Diaz, — un Automne qui donnait la sensation d’une sole au gratin, — et d’un faux Ziem, — une Venise qui semblait peinte avec de la chartreuse et du curaçao. Il y installa plusieurs divinités de l’Inde, de la Chine et du Japon, aussi hideuses que peu authentiques, absolument comme s’il eût appartenu à la race jaune et pratiqué le culte des idoles à vingt bras et à tète d’éléphant. Du reste, lancé tout de suite dans une existence de plaisir et vivant hors de chez lui, Albéric posséda un lit copié sur celui de Mme de Pompadour, pour s’y coucher trop tard et y mal dormir, une bibliothèque pleine de volumes bien choisis et bien reliés pour ne jamais les lire, une salle à manger Renaissance pour y déjeuner rarement, quand il était indisposé, d’un œuf à la coque et d’une tasse de thé. Il eut même un valet de chambre dont les principales fonctions consistèrent à parcourir les journaux et à fumer les cigares de Monsieur, à prendre connaissance des lettres qui traînaient sur le bureau, et à exercer de grands ravages, grâce à ses culottes de
LA CURE DE MISÈRE
peluche noire et à ses guêtres de drap café au lait, parmi les bonnes du voisinage.
Car Albéric, absorbé par son apprentissage de vie élégante, n’était presque jamais au logis. Dès le matin, il sautait dans son coupé au mois et il allait prendre sa leçon d’équitation. Déjà, après quinze jours de courbature, il avait fait la folie de sortir avec une bête qui, selon l’expression du maître de manège, « avait du caractère » et qui le prouva tout de suite au cavalier novice en le jetant, par une pluie battante, dans la boue de l’avenue du Bois-de-Boulogne. Après avoir « pilé du poivre » pendant une heure, vite, Albéric remontait dans son coupé et se faisait conduire en hâte à la salle d’armes, où, bien qu’il fût d’humeur pacifique et n’eût soif du sang d’aucun de ses semblables, il s’exerçait violemment à tuer son homme dans les règles, en ployant et en cassant des fleurets sur le plastron du maître d’armes. Ainsi l’avait ordonné son nouveau mentor, le gros Georges Bordier, homme de tous les sports et arts gymnastiques, qui ne manquait ni une réunion de courses ni un assaut.
A midi, Albéric arrivait, avec un appétit formidable, au Cercle des Égoutiers — lequel, en
PROSE
réalité, s’appelait Cercle Philharmonique, New- Club, ou quelque chose dans ce genre-là, mais que ses membres, tous gens persuadés qu’ils étaient du meilleur ton, désignaient plus volontiers par ce gracieux sobriquet. C’était là qu’en déjeunant avec ses deux amis, Bordier le coulissier et Sautelet le vaudevilliste, l’heureux gagnant du gros lot achevait son éducation de dandy vraiment moderne. En somme, toute la question se réduisait à « être dans le train » ou à ne pas y être, à savoir ce qui était « chic » et ce qui ne l’était pas. Ainsi, parier à coup sûr aux courses, quand on avait obtenu d’un jockey un renseignement sûr, un « fort tuyau », c’était être ce dans le train » ; fumer une courte pipe de bruyère, dans la rue, quand on rentrait > chez soi, la nuit, en tenue de soirée, c’était chic. Il s’agissait encore, autant qu’on le pouvait, de se montrer « fin de siècle ». Par exemple, une duchesse portant un nom historique, qui allait applaudir tous les vendredis les chansonniers du Chat Noir , était citée comme tout ce qu’il y a de plus « fin de siècle ». Àlbéric avait de l’intelligence, le don de l’assimilation. Bientôt il comprit et sentit toutes ces jolies nuances.
LA CURE DE MISÈRE
On jouait beaucoup, au Cercle des Égoutiers. Tous les soirs, vers minuit, après la sortie des théâtres, la grosse partie commençait, et, bien entendu, rien n’était plus « chic », plus digne d’un parfait clubman, que de se chauffer le crâne, jusqu’à cinq heures du matin, sous l’immense abat-jour de la table verte et de perdre ou de gagner cc la forte somme », avec un air de détachement absolu et sans que bougeât un poil de la moustache. Un si noble emploi de son temps et de ses facultés devait tenter Albéric, qui avait de l’amour-propre. Ses nouveaux conseillers lui expliquèrent combien il était louable et intéressant de prendre l’argent d’autrui, par la vertu d’un valet de carreau, ou de vider sa bourse dans la poche du premier venu, sur Tordre d’un neuf de pique. L’écolier en cc haute vie » — qui se formait, décidément, — passa donc des nuits entières à manier des jetons et des cartes, à répéter jusqu’à l’aurore ces harmonieux monosyllabes : « Carte... Bac... Bûche », rentra chez lui au moment où commence dans Paris le travail des balayeurs, et ne se réveilla plus qu’à midi, avec les cheveux secs et brûlants et un goût de cuivre dans la bouche.
LES VRAIS RICHES
Pour les deux premiers mois seulement, ce nouveau train d’existence soulagea le jeune homme d’une trentaine de mille francs. Mais il avait acquis des connaissances très précieuses. Allez ! le tailleur n’avait plus besoin de lui apprendre qu’on ne portait pas un veston dans l’après-midi, ni le bottier de lui imposer les souliers à bouts pointus. Il était désormais incapable d’une seule hérésie en matière de toilette. Il savait qu’on se couvre de ridicule en mettant ses gants paille et qu’il suffit de les tenir dans sa main nue, tout neufs; que, pour voyager, on peut et même il faut porter une chemise à plastron de couleur, mais à col blanc, — et une foule de choses aussi essentielles. Tout de suite, il avait attrapé le genre anglais pour marcher dans la rue, la tête en arrière, les coudes écartés, et la façon de tenir un mince parapluie, horizontalement, à bout de bras, comme si c’était un pesant fardeau. Et que d’autres notions utiles! Ce n’était pas devant lui qu’on aurait osé comparer la piste de Chantilly à celle d’Auteuil. Il ne I allait pas lui parler des cigarettes d’Orient de I hôtel de Bade, puisqu’il n’y en avait de tolérables qu’au Grand-Hôtel ; et vous pouviez dire
LA CURE DE MISÈRE
tout ce que vous voudriez, ce n’était encore que chez Voisin qu’on pùt manger un salmis de bécasse.
L’un des inséparables d’Albéric, le journaliste Jules Sautelet, était, nous l’avons dit, assez répandu dans le monde des théâtres, — lequel prend, comme on sait, plus d’importance chaque jour. Rédigeant le courrier dramatique dans un journal d’informations, sous l’ingénieux pseudonyme de (( Petit Banc », il tenait la société parisienne au courant des potins de coulisses. On lui devait des entrefilets ainsi conçus : « Nos lecteurs « apprendront avec plaisir que le petit garçon de « Mlle Fleur-de-Pêcher, la toute charmante chance teuse des Bouffes de l’Ouest, est complètement ce guéri, à l’heure qu’il est, de la coqueluche dont « il souffrait depuis quelques semaines. Tout le « public s’associera comme nous à la satisfaction ce de la délicieuse divetta. » — Ou bien encore : « Nous remarquons, dans la liste du jury pour la « prochaine session des assises de la Seine, le « nom de M. Le Banqueroute!, le sympathique « directeur du théâtre des Fumisteries -Pari- « siennes. » Un gazetier chargé d’annoncer des nouvelles de cette gravité et qui, tout récemment,
LES VRAIS RICHES
avait eu le pouvoir, par deux lignes d’insertion, de faire rapporter chez la chanteuse à roulades de l’Opéra-Comique un chien havanais qu’elle avait perdu, devait avoir une influence légitime derrière tous les manteaux d’arlequin. Aussi s’était-il glissé déjà, comme cinquième collaborateur, mis sur l’affiche et touchant un pour cent, dans quelques librettos d’opérettes. Il commençait à devenir « quelqu’un ». Sur le boulevard, les cabotins le saluaient respectueusement, dans l’espoir de quelque réclame. Les directeurs avaient des égards pour lui; Braillard, le fameux comique, poussait la condescendance jusqu’à le tutoyer, et le richissime chef de claque Rougeaud l’invitait parfois à tirer un faisan dans la magnifique propriété qu’il possède sur les bords de la Marne.
Un pareil homme semblait venu tout exprès au monde pour introduire Albéric dans ce mystérieux paradis des coulisses, qui, de loin, semble à tous les naïfs quelque chose comme le ciel du Prophète, tandis que, en réalité, toutes les délicatesses y sont offensées par les escaliers escarpés, les couloirs ténébreux, les décors au grossier badigeon, les comédiens tatoués comme des anthropophages,
et surtout par les odeurs odieusement mélangées de la vieille poussière, de la parfumerie et de la tuite de gaz. Mais c’est ainsi. Il n’v a pas un Parisien qui n’envie, au fond de son cœur, la destinée du pompier de service.
Or, le théâtre des Fumisteries venait de donner une pièce à costumes et à couplets, une espèce de Revue, portant ce titre suave, Enlevez! c’est pesé! et Sautelet, que son sacerdoce de courriériste obligeait à honorer de sa présence toutes les premières représentations, s’était fait accompagner à celle-ci par Albéric.
La pièce — si l’on peut appeler de ce nom une suite de scènes décousues — était d’une imbécillité parfaite. Entouré d’un peloton de demoiselles court vêtues, généralement cagneuses et chantant faux à troubler les éléments, le célèbre pitre Oscar, qui jouait le rôle du compère, débitait une série de coq-à-l’âne empruntés à l’ouvrage bien connu, Un million de calembours pour un sou. Mais le public le plus attique du monde entier était charmé par ces inepties et les applaudissait avec enthousiasme.
Soudain, au moment où le compère Oscar — il avait été récemment décoré des palmes acadé-
LES VRAIS RICHES
iniques — venait de recevoir, à la grande joie du poulailler, son troisième coup de pied dans le derrière, une grande fille assez jolie, qui avait les cheveux d’or pâle et les yeux bleus et féroces d’une Walkyrie, — bien qu’elle fût née à Charonne et y eût exercé l’état de blanchisseuse de fin, — fit son entrée et fut saluée d’une double salve de bravos, que cc l’entrepreneur de succès » avait payée, avant la représentation, d’une tournée de mêlé-cassis offerte à son personnel sur le comptoir de la buvette du théâtre.
A la vue de Mlle Acacia, Albéric sentit que c’en était fait de son repos, que son cœur était réduit en esclavage.
Elle représentait — gracieux symbole — le futur Chemin de fer Métropolitain. Coiffée d’une petite locomotive en carton peint dont une plume blanche simulait la fumée, elle chanta d’une voix au verjus, avec l’accent de Belleville, une série de couplets suivis du refrain obligatoire :
Je suis le Métropolitain,
Tin, tin, rlintintin !
et, comme son corsage avait été réduit par le costumier à l’indispensable, et sa jupe au mini-
LA CURE DE MISÈRE
muni, elle obtint les honneurs du bis. Ce fut une « révélation », un succès incontestable; et Jules Sautelet, qui n’était pas absolument maître de ses métaphores, imprima, dans son compte rendu du lendemain, cette phrase restée célèbre : « Mlle Acacia est une étoile en herbe, qui a chanté de main de maître. »
D’ailleurs, le journaliste présenta, le soir même de la première représentation d 'Enlevez! c’est pesé! son inflammable ami à « l’étoile en herbe », et désormais Mlle Acacia traîna le jeune Albérrc enchaîné à son char triomphal.
Il protégea cette intéressante artiste, et dès lors il coula des jours dignes d’envie.
Afin d’entendre, le plus souvent et le plus près possible, Mlle Acacia déclarer à la claque en délire qu’elle était le Métropolitain, « tin, tin, rlintintin », le jeune homme prit, par abonnement, un fauteuil du premier rang — côté cour — au théâtre des Fumisteries-Parisiennes, et, comme il passait là toutes ses soirées, il finit par se lier avec le timbalier, vieux et excellent musicien, qui avait, depuis vingt-cinq ans, une partition d’opéra en cinq actes sur le chantier, — un chef-d’œuvre peut-être, — et qui, pour gagner
LES VRAIS RICHES
son pain, tenait les timbales à l’orchestre des Fumisteries, où il était chargé, par surcroît, de jouer de tous les instruments rares : triangle, tambour de Basque, chapeau chinois, grelots et castagnettes.
Un soir, pendant l’entr’acte, Albéric — qui prenait au sérieux Mlle Acacia, et qui, pour lui permettre de débuter à l’Opéra-Comique, était sur le point d’avancer une somme assez ronde au directeur de cette scène lyrique alors en détpesse, — fit part de son ambition au vieux timbalier.
« N’est-ce pas qu’elle serait charmante dans les Dragons de Villars? »
Mais le bonhomme se contenta de répondre, en reniflant avec volupté une prise de tabac :
« Allons donc ! cette pintade ! »
Et Albéric, blessé dans ses plus intimes sentiments, fit changer le numéro de son fauteuil, abandonna le côté cour pour le côté jardin, et, se trouvant à présent voisin des instruments à cordes, lia bientôt un commerce d’amitié avec l’homme de la contrebasse.
Celui-ci était un modeste virtuose à face moustachue de sergent-major, d’aspect tout ensemble civil et militaire, qui, le soir, sciait son armoire à
LA CURE DE MISÈRE
l’orchestre des Fumisteries, et, le jour, s’époumonait dans un saxotrombone, comme musicien de la garde républicaine.
« Dites-moi franchement votre avis, — lui dit
enfin Albéric. — Est-ce que vous ne voyez pas
Mlle Acacia dans le Domino Noir? »
Mais l’humble exécutant fut aussi sévère que le maestro méconnu.
« Cette dinde! — s’écria-t-il. — Vousvoulezrire. »
Albéric fut un peu découragé. Il se demanda si, vraiment, il ne s’était pas trompé en croyant que Mlle Acacia fût destinée à devenir une grande artiste. Depuis quelque temps, du reste, elle le fatiguait par ses prétentions et son avidité. Elle écumait de fureur en entendant prononcer le nom d’une cantatrice célèbre, et ne pouvait passer, au bras du jeune homme, près d’une vitrine de bijoutier, sans tomber en arrêt devant un bracelet ou une broche. De plus, elle avait pour duègne une hideuse vieille femme, une soidisant tante, qui jadis avait crié dans les rues : ce Hareng qui glace, y glace ! » et qui énervait Albéric par sa familiarité, en l’appelant « mon fiston » et en lui tapant sur le ventre.
Il prit donc congé, après avoir atténué, par le
LES VRAIS RICHES
don d’une parure de saphirs, la brusquerie de son départ; et, pour le consoler de sa déception, son ami le coulissier, le gros Bordier, qui ne comprenait le plaisir qu’avec un parfum d’écurie, l’emmena au cirque des Champs-Elysées, où tout Paris admirait alors une jeune Américaine, miss Nelly, — laquelle n’avait pas de rivale pour se tenir à genoux sur un fil de fer en jonglant avec cinq compotiers.
C’était là, sans doute, un art inférieur et dont n’aurait pas dû se soucier un gentleman qui venait de faire quelques sacrifices pour une diva. Mais miss Nelly — ah! ces blondes! — était belle à damner saint Antoine, et, grâce à l’intermédiaire du coulissier, Albéric fit, le soir même, connaissance avec la jeune acrobate, dans la coulisse, c’est-à-dire dans l’écurie, devant le box de l’éléphant qui le regardait d’un petit air goguenard.
L’ardent Albéric prit feu et, dans tous ses rêves, il vit la belle Américaine ceinte d’une auréole de compotiers. Mais miss Nelly était une fort honnête personne, — ce qui est assez fréquent chez les saltimbanques, — et vivait très sagement dans sa famille.
Elle était nombreuse. Il y avait d’abord le
LA CURE RE MISÈRE
respectable aïeul, qui s’était autrefois montré supérieur dans l’exercice des barres fixes et qui, devenu vieux, se reposait sur ses lauriers et se contentait de dresser quelques chiens savants pour se distraire. Puis le père, un homme-canon, ni plus ni moins, qui vous portait sur sa nuque une caronade de marine, s’il vous plaît, et qui vous pariait deux cents francs, — bien comptés, là, dans un sac, en pièces de cent sous, — qu’aucun amateur de l’honorable société n’était fichu d’en faire autant. Ensuite, la maman, une forte femme, elle aussi, je vous prie de le croire, qui grimpait en deux temps — hop là ! — tout debout sur les épaules de son homme, et qui supportait alors elle-même, dans cette position difficile et en croisant les bras, la pyramide humaine formée par ses trois fils cadets, adolescents pleins d’avenir et désarticulés dès le berceau. Enfin la famille se complétait par un quatrième fils, l’aîné de tous, qui, vu sa constitution délicate, avait endossé la souquenille du clown et remportait les succès les plus batteurs en faisant exécuter, chambrière à la main et selon la pure tradition de M. Loyal, tous les travaux du manège à un cochon en liberté.
LES VRAIS RICHES
Or, tout ce petit monde était plein de moralité et ne perdait jamais l’équilibre sur la corde raide de la vertu. Aussi, quand Albéric, qui devint assidu dans les écuries du Cirque, osa parler d’amour à miss Nelly, toujours sous le regard narquois de l’éléphant, la charmante acrobate lui répondit, en baissant les yeux comme une ingénue des comédies de M. Scribe :
« Parlez à ma mère. »
Puis, pour l’encourager, elle lui fit espérer, avec une grâce modeste, que cette estimable matrone vaincrait certainement la première et inévitable répugnance du chef de la famille pour un gendre inexpert en gymnastique et pas seulement en état de présenter sa tendre requête entre deux sauts périlleux.
Si jolie que fut miss Nelly, Albéric, qui d’ailleurs n’avait pas songé d’abord au bon motif, fut épouvanté d’entrer dans une famille capable d’ouvrir le premier quadrille du bal de noce en marchant sur les mains, et il fit une prompte retraite.
Ainsi s’écoulait absurdement sa vie. Toujours les fleurets cassés sur le plastron du maître d’armes. « A moi, touché! » Toujours les repas
LA CURE DE MISÈRE
au restaurant et les discussions avec le garçon : « Dites donc, Louis? Vous ne me ferez pas croire que ce pomard-là est le même que celui de la dernière fois. » Toujours les nuits passées à cartonner au cercle : « Carte... Bûche... Bac. » Pas d’amis, rien que des parasites. Pas une bonne action, rien que des largesses vaniteuses, de l’or jeté à la vanvole. Et maintenant, voilà qu’il avait déposé ses hommages aux pieds d’une aboyeuse de café-concert, qui hurlait tous les soirs, couverte de diamants, l’exquise romance, destinée d’ailleurs à faire le tour du monde : fai quéq ’ chos' qui ni demain/ dans V dos. Et cette existence-là durait depuis un an; et Albéric n’était pas loin d’avoir dissipé les premiers cent mille francs de son gros lot ! Ah ! pauvre imbécile ! Gâté par l’argent, comme tant d’autres !
Mais un matin de novembre, Albéric, qui, par hasard, s’était couché avant minuit, se réveilla, vers sept heures, la bouche et le cœur pleins de dégoût, et il se mit à réfléchir, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
« Il faut en convenir, — songeait-il, la tête sur l’oreiller, — j’ai été trop vite, beaucoup trop vite. Mon excuse est que je mourais d’inanition, que
LES VRAIS RICHES
je me suis jeté trop gloutonnement sur la nourriture et que maintenant je ne peux pas digérer... Car, il n’y a pas à dire, je me blase, je suis blasé. Celui qui m’aurait prophétisé, quand j’ai palpé mes cinq cent mille francs, que je serais las, au bout d’un an, de toutes les jouissances de l’homme riche, m’aurait singulièrement surpris. Cependant, c’est ainsi. Je m’ennuie. Tout me déplaît. Mes camarades du club sont stupides, et je suis écœuré de truffes. Hier, j’ai gagné un banco de trois cents louis sans le moindre battement de cœur... Que faire? Enraver, changer de manière de vivre? Ah! ma foi, non... Car il y a du bon dans les choses qui me dégoûtent aujourd’hui, et s’il fallait y renoncer absolument, — je me connais, — je les regretterais... Non, ce qu’il me faudrait, ce serait une halte, un repos, une sorte de purgation intellectuelle et morale... Il faudrait, oui, il faudrait que je redevinsse, pour un jour, deux, trois, pour le temps nécessaire enfin, le pauvre diable que j’étais autrefois... Et, après cela!... »
Tout à coup, il se dressa sur son séant, et frappa ses mains l’une contre l’autre.
« Mais suis-je niais! Rien n’est plus facile. J’ai payé pour un an mon loyer là-bas. J’ai encore
LA CURE DE MISÈRE
mon grenier de la rue Ravignan, où je ne suis jamais retourné. Je puis y coucher dès ce soir. Qui m’empêche de manger à mon ancienne gargote, de passer une soirée au café avec M. Mataboul?... Parfaitement! Voilà ce que je dois faire. Voilà de quoi rafraîchir mes sensations. Je n’ai qu’à revivre un peu de ma misérable vie de jadis. Il faudrait même, pour que ce fût complet, refaire de la correspondance commerciale pendant dix heures de suite, chez Cahun et fds... Ah! je suis malade de satiété! Eh bien, je sais maintenant ce qui va me guérir : une cure de misère, et je suis sûr qu’elle ne sera pas longue; car ce serait bien étonnant que les nuits dans une glacière, les dîners à vingt-deux sous et l’esclavage d’un travail stupide ne me rendissent pas bien vite le goût et le désir d’un lit moelleux, de la bonne chère et de la libre paresse... Oui, c’est cela ! Une cure de misère, — j’ai trouvé le mot et la chose, — et je vais la commencer dès aujourd’hui. »
PROSE
LES VRAIS RICHES
Albéric venait de prendre cette importante résolution, lorsque son valet de chambre, le beau séducteur en culotte de peluche noire, entra dans la chambre, portant sur un plateau une jolie tasse de chocolat exhalant un fumet délicieux,
Et dont, avant le goût, les yeux se contentaient,
comme dit le Sosie ü Amphitryon. Mais le jeune homme, qui voulait commencer immédiatement son régime de mortification et d’abstinence, eut le courage de résister à cette première tentation et sauta à bas du lit.
« Comment? — s’écria le don Juan des caméristes, — Monsieur s’habille avant que j’aie allumé le feu?... Monsieur ne prend pas son chocolat?...
— Non, Joseph. Il faut que je sorte tout de
LA CURE DE MISÈRE
suite... Je m’absente peut-être pour deux ou trois jours... Je n’ai pas besoin de vous. Allez. »
En ce moment, Albéric se souvint qu’il avait encore, au fond d’un placard, le « complet » de la Belle Jardinière et le pardessus de vinaigre sous lequel il grelottait jadis, par les matins d’hiver, en hâtant le pas vers son bureau. Il chercha donc et retrouva ses pauvres hardes, puis, après avoir jeté sur elles le regard philosophique de Sixte-Quint reconnaissant ses anciens haillons de gardeur de pourceaux, il s’habilla bravement et, sortant de chez lui, il revit, pour la première fois depuis un an, le Paris matinal, avec ses passants affairés, ses petites femmes trottinantes, ses charrettes de boueurs, ses tapageuses voitures de laitiers, ses rassemblements de chiens.
« Fichtre ! — se dit-il, en frissonnant dans la brume humide et pénétrante, — voici déjà que le traitement opère. Ma pelisse doublée de loutre avait du bon, et je la remettrai avec plaisir. »
Dans une puante crémerie de la rue de la Grange- Batelière, qu’il avait autrefois fréquentée, Albéric avala un détestable café au lait, et sou estomac regretta tout de même un peu le chocolat par-
LES VRAIS RICHES
fumé, stoïquement laissé sur la table de nuit, et dont se régalait probablement le lovelace aux belles guêtres.
« Encore un excellent effet de la cure ! — songea le consommateur en étalant du beurre rance sur du pain mou comme une éponge ; — voici du lait qui prouve les admirables progrès de la chimie moderne , car aucune vache n’en est certainement responsable... C’est bien bon, du bon chocolat, et Joseph le fait à merveille... Hum ! je crois que ma guérison sera prompte... Allons maintenant chez Cahun et fds... Il faut, par quelque moyen, que je m’administre, à titre de spécifique contre l’ennui, une de mes assommantes journées d’autrefois... Ce sera de l’homéopathie. Similia similibus. »
Il arriva chez les illustres chemisiers de la rue du Sentier, à huit heures précises, et trouva le père Schwab, le vieux caissier, en train d’enfiler ses manches de lustrine.
« Vous, monsieur Mesnard ! — s’écria d’un air stupéfait le caissier, qui ne se croyait plus le droit de traiter familièrement un homme riche d’un demi-million. — Vous ici, de si grand matin ? Par quel hasard?...
LA CURE DE MISÈRE
— Monsieur Schwab, — répondit Albéric, — je viens vous demander une faveur.
— Laquelle, monsieur Mesnard? Laquelle?... dit le caissier plein d’empressement.
— De me laisser, tout simplement, passer la journée d’aujourd’hui, et peut-être celles de demain et d’après-demain, dans les bureaux, en aidant mes anciens camarades à expédier la correspondance, absolument comme du temps où j’étais employé ici?... Et même je prierai M. Abraham, le chef de bureau, de m’accabler de besogne. »
A cette singulière demande, le père Schwab ouvrit de grands yeux, où éclatait une vive inquiétude sur l’état mental de son interlocuteur. Mais le jeune homme se mit à rire :
« Non, monsieur Schwab, non, je ne suis pas en démence, soyez tranquille... Et dans tous les cas, ce ne serait point de la folie des grandeurs que je serais atteint, n’est-il pas vrai?... Si je prétends redevenir pour un temps le pauvre garçon que j’étais naguère, c’est tout simplement... pour gagner un pari. Oui, ces messieurs du Cercle des Égoutiers, dont j’ai l’honneur de faire partie, ont prétendu en plaisantant que je
LES VRAIS RICHES
ne serais plus capable, après un an de bien-être, de vivre un seul jour de ma vie d’employé. J’ai tenu le pari, et vous allez être les témoins, vous et les camarades, que j’en remplirai consciencieusement toutes les conditions... Vous voyez, j’ai déjà remis le petit complet de la Belle Jardinière que je portais il y a un an... Chaque jour que je passerai dans les bureaux de Cahun et fils représente pour moi une somme fort respectable, et tout finira par un bon dîner que j’offrirai à mes anciens compagnons de chaîne... Est-ce convenu ? »
La pensée que de sots et prodigues chrétiens allaient perdre leur argent dans une ridicule gageure était faite pour réjouir l’âme du vieil hébreu, et le bon dîner en expectative ne lui était pas indifférent non plus. Ce fut donc avec entrain qu’il quitta pour quelques inslants sa caisse et qu’il entra avec Albéric dans la vaste cage vitrée, où une douzaine d’infortunés scribes, courbés sur d’énormes registres, additionnaient des colonnes de chiffres longues comme des agonies.
Albéric, accueilli par des exclamations de surprise, distribua des poignées de main à la
ronde, redit la fable de son pari, renouvela la promesse d’un repas de corps, et fut réinstallé, au milieu des éclats de rire, devant son ancien pupitre. Il était au courant de la besogne, et, sur sa prière, elle lui fut abondamment distribuée par le chef de bureau, M. Abraham, magnifique israélite à barbe noire et frisée, qu’on ne pouvait voir sans songer aux bas-reliefs ninivites du Louvre, tant il ressemblait aux personnages qui y sont représentés, toujours de profil, la tiare en tête, étreignant un lion sous leur bras avec autant de facilité qu’un homme d’affaires y tient sa serviette de chagrin noir, ou une vieille dame son griffon havanais.
Pendant toute la journée, Albéric, ayant retrouvé du premier coup sa belle cursive de naguère, dépouilla une volumineuse correspondance venant de l’Amérique du Sud, où Gahun et fils avaient su conquérir depuis peu une très nombreuse clientèle, et il répondit — toujours avec la formule obligatoire : « En réponse à votre honorée du... » — aux ordres de tous les chemisiers du Chili, du Pérou, du Brésil et de la Bande Argentine. Il fit tomber sur Rio-de-Janeiro une neige de faux cols, il gorgea Buenos-Ayres
LES VRAIS RICHES
el Montevideo de manchettes et de plastrons mobiles. Mais surtout il expédia, par ballots énormes, dans ces villes exotiques — dont les noms semblent des gazouillements d’oiseaux, comme Guayaquil, ou des cris de perroquets, comme Caracas, — un nouvel article de la maison Cahun et fils, des cravates au nœud tout fait, en satin sang de bœuf, flamme de punch, cuisse de nymphe, vert pomme et jaune citron, dont l’atroce mauvais goût représentait la dernière mode de Paris pour les républiques hispano-américaines.
Phénomène bizarre ! l’employé volontaire supporta sans trop d’ennui les longues heures de travail. Il ne put même s’empêcher de faire cette réflexion que ce n’était pas, après tout, beaucoup plus abrutissant de passer sa journée à copier et à recopier la même phrase, que de rester toute la nuit au cercle à regarder tomber les cartes d’un baccarat à deux tableaux.
« Pour cette partie du traitement, — songea-t-il, — je prévois que je serai forcé d’insister. Eh bien ! on doublera la dose; on la triplera, s’il le faut. Mais je ne suis pas assez jobard pour croire aux niaiseries des moralistes, qui prétendent qu’on se blase moins vite d’un travail que d’un plaisir. »
LA G U R E DE MISÈRE
Cependant, quand six heures sonnèrent et qu’on leva la séance, Albéric trouva que le temps avait assez vite passé. Après avoir pris congé du père Schwab et des autres camarades en leur donnant rendez-vous pour le lendemain matin, il sortit et gagna le boulevard, pour remonter à Montmartre.
La pluie tombait, fine et froide, et le gaz faisait luire la soie mouillée des parapluies. Albéric n’avait pas pris le sien. Il fut sur le point de sauter dans un fiacre, mais il se ravisa brusquement.
« Non, non, je n’en ai pas le droit. Être trempé comme un caniche, parce qu’on a oublié son parapluie, cela fait encore partie de la cure... Un fiacre ! quel luxe ! Et à la fin du mois encore ! Est-ce que je suis fou?... Je n’ai censément pas de quoi me payer une course de fiacre... Ah! tu ne t’apercevais pas combien il était agréable et commode d’avoir un coupé au mois, avec ton chiffre peint sur la portière!... Eh bien, il y a vingt minutes de chemin d’ici à la gargote de la rue Germain-Pilon, et il va pleuvoir à verse... En avant, marche, mon bonhomme! Ça t’apprendra. »
Il était en effet mouillé jusqu’aux os et crotté jusqu’aux oreilles, lorsqu’il arriva au petit restaurant.
LES VRAIS RICHES
Rien n’y était changé. L’étroit couloir — qu’on avait eu le tort de ne pas employer pour une de ces industries qui s’exercent en longueur, celle d’un cordier, par exemple, — exhalait toujours la même odeur de ratatouille, et le courant d’air de la porte ouverte y travaillait à chaque instant les trois becs de gaz brûlant à plein feu. Seulement la gargote devait être en décadence ; car, ce soir-là, la plupart des petites tables étaient inoccupées, et une dizaine tout au plus de tristes chapeaux et de pardessus lamentables garnissaient les fourches patibulaires de la muraille.
A la vue d’Albéric, l’énorme patronne, — qui ressemblait à Mirabeau, et qui, en ce moment, pour rappeler à la bonne que le ce quatre » avait déjà trois fois réclamé son fricandeau, était aussi indignée que le fameux tribun apostrophant M. de Dreux-Brézé , — la monstrueuse patronne au visage grêlé fut stupéfaite. Car elle n’ignorait pas que le jeune homme avait gagné le gros lot et elle ne pouvait s’expliquer quel goût dépravé pour l’abominable cuisine de son établissement y ramenait ce client, depuis un an disparu.
Mais, sans se soucier de l’étonnement de l’ogresse, Albéric s’assit devant une table, consulta
LA CURE DE MISÈRE
la carte du jour, qui traînait là dans son cadre de bois, et constata qu’elle commençait toujours par cette mention spécialement destinée aux délicats : « Serviette, 5 centimes. »
« Monsieur, il y a du poisson aujourd’hui, » lui dit d’une voix fatiguée la servante, en plaçant la moutarde et la salière sur la nappe graisseuse.
Elle n’avait pas embelli, la servante. Ce soir, par bonheur, elle 11e souffrait pas de sa rage de dents chronique et n’était pas ornée de son paquet d’ouate et de sa mentonnière; mais l’index de sa main droite, affligé d’un panaris, était enveloppé d’une poupée de linge sale, dont la seule vue aurait coupé l’appétit à un naufragé, même sur le radeau de la Méduse.
« Soit, voyons ce poisson, » dit Albéric, à qui fut servi, sur une assiette d’une propreté douteuse, un maquereau qui, selon la vigoureuse expression de Henri Heine, « sentait de la bouche comme un homme d.
Le consommateur fit une grimace de répugnance.
« Diable! — • songea-t-il, — le régime s’impose ici dans toute sa rigueur... Et moi qui, pas plus tard qu’avant-hier, au café Anglais, me plaignais
de la décadence du chef et faisais une scène au garçon à propos des filets de sole aux crevettes... La prochaine fois, je m’en lécherai les moustaches... Allons, décidément, mon idée était excellente, et ma cure de misère va me remettre sur pied en vingt-quatre heures... Pourtant, il manque quelque chose à mon infortune, ce soir. Le service et la cuisine sont bien tels que je les souhaitais, capables de soulever le coeur; mais, pour que ce fût complet, il faudrait ici quelquesuns de mes ennuyeux commensaux d’autrefois... M. Mataboul, notamment... Oui, je regrette M. Mataboul... Car, depuis quelque temps, les conversations de mes camarades de club me sont devenues insupportables; ils ne savent me parler que de chevaux et de cocottes, et leurs moindres discours sentent le crottin et la poudre de riz... Mais, en une heure de politique, M. Mataboul me réconcilierait avec les entretiens de la potinière, autour de la grande cheminée des « Égoutiers »... Je m’en souviens, des tartines du commissionnaire en vins. Je n’ai jamais connu de « raseur » plus impitoyable. Que n’est-il devant moi, à cette table, pour tonner contre les empiétements du cléricalisme ou pour dénoncer patriotiquement à
LA CURE RE MISÈRE
l’indignation publique l’abandon de l’Égypte aux Anglais?... »
En ce moment, comme si la destinée eût été aux ordres d’Albéric, la porte du restaurant s’ouvrit et M. Mataboul parut. Mais il n’était pas seul et il poussait devant lui une assez gentille fillette de sept à huit ans, en robe et en bonnet de deuil.
Le méridional reconnut tout de suite Albéric, et une exclamation de surprise jaillit des profondeurs de sa barbe noire.
« En croirai-je mes yeux? — s’écria-t-il comme dans les tragédies classiques. — Vous, mon cher monsieur Mesnard?... Comment? L’heureux mortel qui a gagné le lot de cinq cent mille revient dîner à la gargote? Voilà de l’extraordinaire!... Mais n’importe ! je suis très content de vous revoir. Me permettrez-vous encore de m’asseoir à votre table ?
— Comment donc, monsieur Mataboul. A l’instant même où vous êtes entré, je pensais à vous et je regrettais votre absence.
— Alors, Joséphine, — commanda le courtier en vins à la servante, — deux couverts... Encore une fois, mon cher monsieur Mesnard, je suis charmé de la rencontre. »
LES VRAIS RICHES
Puis, installant sur une chaise la petite fille qu’il accompagnait :
« Assieds-toi, ma mignonne, — lui dit-il en adoucissant sa voix. — Vous allez voir, monsieur Mesnard, elle va manger bien tranquillement, comme une grande demoiselle... Nous n’avons pas encore huit ans, mais nous sommes déjà très raisonnable... Attends, mon trésor, que je te mette ta serviette. »
Albéric était très étonné; et c’était, en effet, un spectacle surprenant de voir cet homme du Midi, aux yeux farouches, à la barbe hirsute, à la physionomie de brigand des Abruzzes, prenant soin de cette petite fille et lui attachant sa serviette derrière la tête avec des gestes délicats et maternels.
«Quelle est donc cette gentille enfant? — demanda le jeune homme.
— Eh! c’est Mariette, — répondit le courtier en vins, — c’est ma belle petite Mariette, ma propre et unique nièce, et qui aime bien son oncle, n’est-ce pas, ma chérie?... Ah! ma vie est bien changée, depuis six semaines. Vous voyez, j’ai un crêpe à mon chapeau... Mais je vous conterai cela tout à l’heure. Parlons de vous d’abord, mon
LA CURE RE MISÈRE
cher Mesnarcl, car ça m’a donné un coup de vous retrouver, attablé dans notre ancien restaurant... Pardon si ma question est indiscrète. Mais depuis que nous ne nous sommes vus, il y a eu ce terrible krach du Comptoir de Crédit. J’espère que vous n’aviez pas déposé vos capitaux chez ces voleurs-là... Vrai, je serais désolé qu’il vous fût, arrivé malheur, car vous êtes un bon garçon, et l'heureuse chance que vous avez eue m’a fait plaisir. »
Tiens! tiens ! Mais c’était donc un brave homme que ce « raseur » de Mataboul. Albéric fut touché de sa sollicitude. Quand il était malheureux, à la grosse partie du samedi soir, aux « Egoutiers », et qu’il attrapait une forte « culotte », le gros Bordier et le petit Sautelet, ses prétendus amis, prenaient sa déveine beaucoup plus philosophiquement. Et, sur le simple soupçon d’un malheur, ce Mataboul, qu’il ne connaissait guère, après tout, un étranger presque, s’inquiétait, lui témoignait de la sympathie.
« Rassurez-vous, — dit Albéric au méridional, qui venait de servir à sa petite nièce la moitié d’un maquereau malodorant, après en avoir soigneusement retiré les arêtes, — rassurez-vous,
mon cher Mataboul, et merci de votre sentiment amical. Non, je ne suis pas ruiné, et je viens ici, ce soir, par pur caprice... Un pari, je vous expliquerai... Pour le moment, c’est cette enfant qui m’intéresse. Racontez-moi donc son histoire.
— Elle n’est pas gaie, je vous en préviens, — commença le courtier avec un gros soupir. — J’avais une sœur plus jeune que moi de trois ans, veuve, pas heureuse, avec cette fillette. Elle était gérante d’un petit bureau de tabac, là-bas, au Grand-Montrouge. Je ne la voyais pas souvent ; elle demeurait si loin, dans cette banlieue. Et puis, je suis assez gêné moi-même, je ne pouvais pas faire grand’chose pour elle. Enfin, elle vivotait. Elle avait ajouté à son commerce de tabac un peu de mercerie, d’épicerie... Oh! presque rien. Des paquets de bougies, des lacets de bottines, et des pipes en sucre rouge dans un bocal, pour les gamins, comme on n’en voit plus qu’à l’étalage de ces toutes petites boutiques-là. Elle vendait aussi les journaux à un sou... Pas heureuse, non ; elle n’avait jamais été heureuse, ma pauvre sœur, et elle avait eu bien tort de quitter le pays pour épouser un Parisien... Un mauvais sujet, qui lui avait mangé ses quatre sous de dot,
LA CURE DE MISÈRE
et qui, à force de faire la noce, l’avait laissée veuve à trente-deux ans... Enfin, comme je vous le disais, elle gagnait à peu près sa vie, dans son débit du Grand-Montrouge. Je lui poussais trois ou quatre visites par an, le premier janvier, le jour de sa fête, et j’apportais quelque chose d’utile pour la petite... Mais, au mois de septembre dernier, ma sœur, dont la santé traînait depuis quelque temps, est morte, sans m’avoir même prévenu de sa dernière maladie. De quoi est-elle morte? Le médecin n’a pas su me le dire au juste. Il a parlé d’anémie, leur grand mot... La pauvre femme ne se nourrissait pas trop bien non plus... Enfin, elle est morte, et, dame, que voulez-vous? J’ai hérité de sa fille. Il le fallait bien. Je suis son oncle, son tuteur, son seul parent. Le plus ennuyeux, voyez-vous, c’est que je suis un vieux garçon et que je loge en garni. Vous savez, sur le boulevard Pigalle, à Y hôtel de V Univers et de Tarn-et-Garonne, la maison où il y a un cordonnier qui vend des chaussures de fatigue pour les ouvriers... Heureusement qu’on a pu m’arranger tout de suite un cabinet pour Mariette, à côté de ma chambre... Et, n’est-ce pas, que tu n’es pas trop mal là, ma fifille ? — ajouta M. Mataboul en
PROSE. — V
LES VRAIS RICHES
s’adressant à l’enfant, — et que tu n’as pas peur la nuit, et que tu sais bien que ton oncle laisse toujours la porte de communication entrouverte ? »
Et l’homme du Midi, inclinant vers la petite fille, assise à côté de lui, son terrible visage de Fra Diavolo, la baisa légèrement sur le front.
« Mais cela doit être très embarrassant pour vous ? — demanda Albéric, qui luttait contre l’émotion. - — Comment avez-vous arrangé votre existence?
— Pas trop mal tout de même, je vous assure, — répondit M. Mataboul. — Il y a l’école; c’est une grande ressource. J’y mène Mariette dès le matin... Elle aime bien les bonnes sœurs, allez !... Et puis, toute la journée, en route ! Dans les tramways, sur les impériales d’omnibus !... Je traverse Paris dans tous les sens, je vais voir mes mastroquets, et je tâche de leur placer des pièces de vin, et raide!... Car il faut que je gagne pour deux, à présent... Et puis j’ai une ambition, je veux faire quelques économies, me mettre dans mes meubles, prendre, plus tard, une petite bonne... Mais ça, c’est l’avenir... Quand ma tournée est finie, je me dépêche de reprendre l’enfant à la sortie de
LA CURE DE MISÈRE
l’école et je l’emmène dîner ici avec moi. Pas moyen de faire autrement... Et puis, on rentre à l’hôtel, je lui fais apprendre ses leçons, écrire son devoir... et enfin, au dodo! parce que les petites filles, — hein, Mariette? — si elles veulent grandir et avoir de bonnes joues, il faut que ça soit couché de bonne heure.
— Est-il possible, monsieur Mataboul?... Vous ne passez plus la soirée au café? Vous ne lisez plus tous les journaux? Vous ne vous occupez plus de politique?
— Presque plus. C’est vrai, pourtant. Je ne suis plus au courant de rien; je ne sais même pas ce qui s’est passé depuis quinze jours dans les Balkans. Mais comment voulez-vous que je fasse?... Ah! je ne vous dis pas que ça n’ait pas été très dur, dans les premiers jours... Et encore maintenant, je n’y résiste pas, quelquefois... En sortant d’ici, je m’en vais avec la petite au café du Delta, je l’assieds près de moi sur la banquette, je lui donne un canard dans la soucoupe de mon mazagran, je lui fais apporter tous les « illustrés » par le garçon... et alors, dame, je m’en fourre jusque-là, des journaux... Tenez! l’autre jour, quand ces vieux ramollis de sénateurs
LES VRAIS RICHES
ont encore démantibulé toute la nouvelle loi militaire, ma foi ! je n’ai pas pu y tenir. Je suis allé au « Delta » avec Mariette, et j’ai lu la discussion in extenso dans Y Officiel... Mais, quand j’ai eu fini, j’ai trouvé l’enfant qui mourait de sommeil sur le Charivari. Il n’y a pas à dire, ça la fatigue. Il faudra que j’y renonce tout à fait. Mais quoi, n’est-ce pas? c’est le devoir. »
Le devoir! Voilà un mot qu’Albéric n’avait pas entendu prononcer depuis longtemps. Dans le monde où il s’était lancé, au manège, à la salle d’armes, dans l’enceinte du pesage, dans le boudoir de Mlle Acacia, dans les coulisses des Fumisteries-Parisiennes, sur les divans du Cercle des Égoutiers, on ne parlait jamais que du plaisir. Et pourtant, oui, cela existait, le devoir; cela pouvait remplir et occuper toute une existence.
Cependant M. Mataboul a fini de dîner; il a payé sa note, que n’augmente guère la nourriture de Mariette, — car l’enfant ne mange pas plus qu’un oiseau, — et maintenant, soigneux comme une bonne nourrice, il emmitoufle sa nièce dans son petit châle de tricot noir. Puis, au moment de partir :
« Je n’ose pas espérer que je vous reverrai sou-
LA CURE DE MISÈRE
vent ici, mon cher monsieur Mesnard, — dit le méridional d’un ton cordial. — Le poisson de tout à l’heure n’était pas pour vous engager à revenir... Hein? quelle peste!... Mais je suis bien content de vous avoir rencontré. Si je n’avais pas à faire répéter, ce soir, à Mariette, sa leçon de grammaire, nous serions allés faire un tour au café... Je n’aurais pas été fâché de voir où en sont les affaires d’Orient. Ça se gâte en Serbie, et cette abdication du roi Milan est très grave... Mais il faut absolument que la petite repasse sa règle des participes... Bonne chance donc, et au revoir... Mariette, dis bonsoir au monsieur. »
Elle vient vers Albéric, tout près de sa chaise, et reste là, toute droite dans ses vêtements noirs. Il lui prend sa menotte, lui met un baiser sur le front. Comme c’est doux d’embrasser un enfant! Pourquoi donc se sent-il le cœur tout remué?
« Monsieur Mataboul... monsieur Mataboul... Il est possible que j’aie besoin de vous écrire, prochainement... Rappelez -moi donc votre adresse.
— Boulevard Pigalle, hôtel de V Univers et de Tarn-et-Garonne , — répond le courtier en vins. — Toujours à votre service, mon cher monsieur
LES VRAIS RICHES
Mesnard... Et la prochaine fois que nous nous reverrons, il faudra causer un peu des dernières élections partielles. Il est intolérable de voir les anciens partis relever aussi effrontément la tête... Allons ! au revoir, encore une fois... Passe devant, ma mignonne. »
Un instant après, Albéric quittait à son tour le restaurant. Il ne pleuvait plus, et, dans le ciel nettoyé, brillaient de larges étoiles. Mais la boue était profonde, et le vent aigre et fâcheux.
« Pour le coup, — songeait le jeune homme en remontant vers la rue Ravignan, — mon traitement est en défaut. Loin de m’ennuyer, M. Mataboul m’a sincèrement ému... Il faudra que je fasse quelque chose pour lui et pour sa petite nièce... Mais que dis-je? Reconnaître qu’un « raseur » est en même temps un brave homme, devenir indulgent pour les travers et les ridicules d’autrui, se rappeler qu’il y a des pauvretés discrètes pt dignement supportées, et désirer leur venir en aide, tout cela fait peut-être encore partie de la cure de misère... Voici matière à réflexions... En attendant, allons revoir mon ancien domicile. »
• Il était arrivé devant la maison. Il sonna, la porte s ouvrit, et il entra dans la loge du portier.
LA CURE DE MISÈRE
Celui-ci, tailleur en vieux, comme beaucoup de ses collègues, était accroupi sur sa table, les jambes repliées sous lui comme un fakir, et appliquait un morceau de velours à côtes bleu de roi au fond d’nn pantalon de commissionnaire devenu bleu de ciel à force d’usage. En reconnaissant son ancien locataire, le concierge eut un haut-lecorps.
« Monsieur Mesnard ! — s’écria-t-il avec le plus pur accent parisien. — C’est-y Dieu possible!... Eh bien ! vrai, j’ai cru que vous n’étiez plus de ce monde ! Je sais bien que vous m’avez payé quatre termes d’avance; mais, comme nous étions sans nouvelles, l’autre jour, avec le popiétaire, nous nous demandions ce qu’il faudrait faire, rapport à vos meules... Mais à quoi est-ce que je pense? Assistez-vous donc, monsieur Mesnard.
— Ne vous inquiétez de rien, père Constant, — dit Albéric, — et donnez-moi ma clef. J e coucherai là-haut, cette nuit.
. — Comment, coucher là-haut!... En voilà une idée pour un richard, pour un gros lot!... Mais faut que je monte, pour lors... Ça doit être plein de champignons, votre local. On na pas fait de feu depuis un an, songez donc... Attendez que la
LES VRAIS RICHES
bourgeoise soit revenue, pour garder la loge... que j’aille au moins mettre des draps à votre lit. »
Ici, — avouons-le en historien véridique, — le jeune homme eut une faiblesse. Après tout, il n’entrait pas dans son programme de mourir de froid; et, jadis, dans la plus rude période de sa vie, le portier faisait son ménage. Il crut donc pouvoir se permettre ce petit écart de régime.
« Soit, — dit-il. — Quand votre femme sera de retour, vous irez mettre ma chambre en état et vous laisserez la clef sur la porte. Pendant ce temps-là... oui... je ferai une visite à ces dames Bouquet... Car je suppose qu’elles demeurent toujours ici.
— Oh ! — répondit le père Constant, — rien n’est sangé dans la maison. Seulement, il est arrivé un malheur à ces pauv’ dames, il vaut mieux que vous le sachiez tout de suite. La maman a eu une attaque.
- — Une attaque! Ah ! mon Dieu !
• — Oui, une et demie plégie, à ce qu’a dit le docteur. Et c’est bien triste, allez!... Ces dames n’étaient déjà pas miyonnaires ; et la maladie, dame, ça ne les enrichit pas... C’te pauv’ demoiselle Zoé, si courageuse, si aimabe!... »
LA CURE DE MISÈRE
Mais Albéric était las d’entendre parler ce dialecte spécial qu’on devrait appeler le « parisien », et la nouvelle du coup qui avait frappé ses voisines venait de réveiller son ancienne sympathie pour Mlle Zoé. Il grimpa donc lestement l’escalier et, s’arrêtant devant la porte du logement des dames Bouquet, il écouta, avec une émotion qui l’étonna lui-même, la légère trépidation de la machine cà coudre. Hélas! elle devait, maintenant, fonctionner plus que jamais, puisque le malheur était entré dans le pauvre logis et que la gêne y était devenue plus dure.
Le jeune homme sonna et Mlle Zoé vint lui ouvrir.
ce Ah! maman, — s’écria-t-elle, — voici une visite inattendue, mais qui va certainement vous faire plaisir. C’est notre ancien voisin, c’est M. Albéric. »
Elle avait toujours ses yeux pleins de franchise et son charmant sourire de bienvenue, la petite Mlle Zoé. Mais elle avait un peu maigri, — car l’on ne devait pas se nourrir d’ortolans, chez ces dames, — et la meurtrissure de ses paupières trahissait de longues nuits de veille.
Albéric sentit le discret reproche exprimé par
le mot « visite inattendue », et salua d’abord Mme Bouquet, vieillie de dix ans, les cheveux tout gris, immobile — pour toujours, à présent! — dans son grand fauteuil. L’ancienne « beauté », qui n’était plus qu’une pauvre paralytique, après avoir fixé pendant quelques instants sur le jeune homme ses yeux brillants et inquiets de malade, lui fit un faible signe de tête qui n’avait plus rien de majestueux.
« J’ai le devoir de m’excuser, — dit Albéric, — d’être resté si longtemps sans vous venir voir, mesdames. J’ai voyagé, j’ai fait une absence assez longue. (La vérité était qu’il les avait à peu près oubliées.) Je viens seulement d’apprendre par le père Constant, mademoiselle Zoé, que votre chère mère avait été malade, et je suis monté tout de suite prendre de ses nouvelles.
— Hélas ! oui, monsieur Albéric, — répondit Mme Bouquet d’une voix lente et pâteuse, — oui, j’ai été... bien... bien malade... Voyez, je puis à peine remuer ma pauvre main... A cinquantedeux ans, c’est dur!... N’être plus bonne arien!... Et si vous saviez tout le mal que je donne à ma chère Zoé!... Elle est si bonne, si dévouée pour moi... Elle est toute ma consolation. »
LA CURE DE MISÈRE
Quel changement ! Ah! la vieille dame, je vous prie de le croire, n’avait plus son maintien royal, son regard de Marie-Antoinette devant le Tribunal révolutionnaire. Était-ce possible? Elle se plaignait, et, bien plus, elle plaignait sa fdle, elle parlait de Zoé tendrement! Mon Dieu, oui! À quelque chose malheur est bon. La terrible épreuve subie par Mme Bouquet avait accompli ce miracle. La maladie avait brisé ce caractère exigeant et altier, fondu l’égoïsme de ce cœur. Désormais condamnée à la tutelle de sa fdle, incapable de rien faire sans son assistance, la mère comprenait, appréciait enfin son admirable enfant.
Zoé, après avoir baisé le front pâli de la paralytique, reprit sa place devant la « silencieuse » et se remit aussitôt à la faire palpiter, palpiter. Tic, tic, tic, tic, tic.
« Maman me flatte et me gâte, — dit-elle en tournant vers Albéric ses yeux limpides. — Ce quelle en dit, c’est par bonté pour moi, et quand elle se plaint, c’est pour faire mon éloge. Mais vous ne sauriez croire, au contraire, avec quelle vaillance et quelle résignation elle a supporté son accident. D’ailleurs, elle va déjà bien mieux.
LES VRAIS RICHES
Tout à l’heure, à dîner, elle a pu serrer son verre dans sa mauvaise main et le porter à sa bouche. Je n’ai plus à lui rendre que des soins insignifiants... Vous savez qu’elle est étonnante d’énergie... Eh bien, je suis certaine qu’elle ne s’abandonnera pas, allez ! et qu’elle voudra, qu’elle veut aller mieux... Et vous verrez, monsieur Albéric, qu’elle finira par guérir tout à fait, à force de courage. y>
Non, non ! L’hémiplégie ne pardonne pas. La moitié du corps de Mme Bouquet est inerte pour toujours, et la pauvre femme est absolument accablée par sa disgrâce. Mais, rfayez crainte! la petite Zoé n’en conviendra pas ; à tout prix, elle entretiendra dans l’esprit de sa mère la précieuse illusion, la consolante espérance. Elle poursuivra jusqu’au bout son touchant et pieux mensonge. Elle répétera sans cesse à cette impotente si faible et qui pleurniche à tout propos, elle la persuadera même qu’elle a gardé sa force d’âme et sa volonté d’autrefois. Elle ne lui permettra pas de trop s’attendrir, — car les émotions sont fatigantes et dangereuses pour les malades, — et elle se dérobera à ces douceurs, à ces baisers maternels dont elle a pourtant été bien sevrée.
LA CURE DE MISÈRE
Que ne peut-elle rendre à l’infirme, devenue plus juste et meilleure, ses anciens défauts, sa froideur, sa dureté? Comme elle consentirait à en souffrir de nouveau, la chère et excellente fille, si sa mère pouvait retrouver là un soutien moral contre l’infortune et la douleur !
Tic, tic, tic, tic, tic ! La machine à coudre peut bien courir tant qu’elle pourra, et galoper de toutes ses forces. Elle ne rattrapera pas le cœur du jeune visiteur. Ah! je vous assure qu’elle opère, et ferme, dans ce moment, la cure de misère entreprise par Albéric. Seulement elle va lui donner un anévrisme, si cela continue. Son cœur bat, son cœur bat douloureusement et délicieusement. Était-il donc aveugle? Jamais il ne s’était aperçu comme aujourd’hui que, sans être bien jolie, Mlle Zoé est adorable. Que de grâce dans la vertu, que de simplicité dans le dévouement! Et comme elle a dû souffrir, la pauvre petite, comme elle doit souffrir encore ! Surtout quelle angoisse du lendemain ! Car, c est bien facile à voir, ces malheureuses femmes sont sur la limite même de l’indigence. Où est le cartel Louis XYI, où sont les deux bonnes gravures, épaves du naufrage de la famille Bouquet,
qui naguère encore décoraient la muraille? Chez le marchand de bric-à-brac, à coup sûr. Oh ! grand Dieu ! elles en sont là ! Elle en est là, cette exquise petite Zoé, qui, de temps en temps, lève les yeux de dessus son ouvrage et regarde Albéric d’un air triste et doux, qui veut dire : « Quel dommage que vous soyez riche ! » Elle en est là, à vendre le mobilier pour ne pas mourir de faim ! Oh ! quelle pensée insupportable !
Et, pendant que la maman Bouquet, de sa voix pleurarde et bégayante, raconte sa maladie et toutes les bontés de sa Zoé, de sa fille, Albéric, qui fait semblant de l’écouter, réforme ses projets d’avenir de fond en comble. Allons! c’était idiot, c’était creux comme un radis, son existence de plaisirs. Demain, il donnera congé de son étouffant entresol, mettra dehors par les épaules le lovelace en guêtres café au lait, enverra sa démission au président des « Egoutiers », oubliera les adresses de Bordier et de Sautelet, fera table rase de tout son passé. Tout cela, c’était faux, archi-faux, et il n’en a retiré que fatigue et dégoût. Faire son devoir, travailler, vivre pour les autres, voilà le vrai moyen de ne pas s’ennuyer. Des devoirs? Il
LA CURE DE MISÈRE
n’en a guère à remplir, puisqu’il est indépendant et seul. Eh bien! il va s’en créer. Ali! vous vous imaginez, petite Zoé, qu’on ne peut pas vous aimer parce qu’on est riche? Vous allez voir ça. On vous épousera pour vos beaux yeux, entendezvous, et pour votre gentille et adroite façon de faire glisser l’étoffe sous l’aiguille de votre « silencieuse ». Oui! mademoiselle, on deviendra le gendre respectueux de Mme Bouquet, et même on vous aidera à soigner la pauvre infirme; et, quoiqu’on possède encore, malgré bien des folies, un capital suffisant pour vivre de ses rentes, on se remettra à travailler, — parfaitement! Pas comme employé volontaire chez Cahun et fils, non; mais on se donnera une occupation, n’importe laquelle, fallùt-il peindre comme papa, mais en simple amateur, des centaines de douzaines d’huîtres, ou même se racheter un Gradus et cheviller des vers latins pour tuer le temps. Mais ce qu’il y a de sûr, mademoiselle Zoé, c’est qu’on vous aime, c’est qu’on va vous demander en mariage, et envoyer au diable toute la vie de garçon, et qu’on aura beaucoup moins de mérite, en faisant ce sacrifice, que ce brave M. Mataboul, quand il a renoncé à la politique et à la demi-tasse, pour
LES VRAIS RICHES
que sa petite nièce pût se coucher de bonne heure.
Brusquement, Albéric se leva, alla prendre par la main Zoé stupéfaite, et la conduisit devant le fauteuil de l’impotente.
« Chère madame Bouquet, — dit-il alors, tout tremblant, — pardonnez-moi, mais je ne vous ai pas dit la vérité tout à l’heure. Non! je n’ai pas été absent, je suis resté à Paris, j’ai fait cent sottises et j’ai eu l’impolitesse et l’ingratitude de ne pas revenir chez vous... J’étais atteint d’une affreuse maladie qui ne sévit que chez les gens riches. Elle m’a coûté une centaine de mille francs, a quelque peu altéré ma santé, et elle commençait à gagner le cœur. Mais je viens de suivre un traitement énergique qui m’a radicalement guéri... Maintenant chère madame Bouquet, vous pouvez d’un mot me rendre le plus heureux ou le plus infortuné des hommes. J’aime Mlle Zoé, j’ose espérer que je ne lui suis pas indifférent, et je vous demande tout franchement à l’une et à l’autre de m’accepter pour gendre et pour mari. »
Eh! mon Dieu! Qu’a donc la pauvre petite? Voilà que sa tête défaillante tombe sur l’épaule du
LA CURE DE MISÈRE
jeune homme, et qu’elle fond en larmes, la chère enfant! En vérité, elle l’aimait autant que cela? Puis elle s’agenouille devant sa mère, lui prend sa main paralysée et l’inonde de pleurs. Et, Dieu me pardonne, Albéric lui-même a les yeux humides, se met aussi à genoux, et saisit l’autre main de Mme Bouquet. Que voulez-vous que fasse la bonne dame, sinon pleurer à son tour en bénissant les amoureux?
Guéri par sa cure de misère, si courte mais si efficace, et assuré d’une large aisance par les débris de son gros lot, Albéric, depuis le printemps dernier, habite, avec sa belle-mère et sa jeune femme, une très jolie maison de campagne, située à dix lieues de Paris, sur le flanc d’un coteau boisé, au bord de la Seine, et qui date du commencement du siècle. Il y a là une charmante terrasse sur laquelle on installe bien commodément dans les oreillers Mme Bouquet, par les beaux jours, et d’où elle regarde passer les bateaux et filer les trains de bois. La jeune Mme Mesnard, qui a conservé sa « silencieuse », vient souvent travailler auprès de sa mère.
LES VRAIS RICHES
Elle est parfaitement heureuse, et son mari n’a pas encore trouvé de meilleure occupation que d’aimer sa femme. Cependant, au début de l’automne, pour remplir les longues soirées, il s’est mis à faire des vers, non pas latins, c’eût été trop stupide, — mais français, — et tous à la louange de sa chère Zoé. Ils sont détestables; mais n’ayez pas peur, Albéric s’en doute et ne les publiera pas.
Le dimanche, M. Mataboul, qui s’est établi marchand de vins en gros, grâce à une somme assez ronde prêtée par Albéric, et qui réussit dans ses affaires, vient dîner en famille avec sa nièce, et Mme Mesnard prodigue alors à la petite Mariette ces tendres et instinctives caresses où l’on devine qu’une jeune femme sera plus tard une bonne mère.
Comme il est assez difficile de se procurer du poisson, cà la campagne, M. Mataboul apporte volontiers un homard tout cuit, dont la couleur flatte ses opinions radicales. Car l’homme du Midi ne s’est point laissé corrompre par le bien-être, et reste républicain rouge. Sans négliger son commerce, il s’intéresse de nouveau beaucoup à la politique, et redevient quelquefois, par ce seul
LA CURE DE MISÈRE
fait, aussi cc raseur » que jadis. Par égard pour ses bonnes qualités, Albéric le supporte; mais l’autre jour, le marchand de vins a scandalisé Mme Bouquet, en approuvant hautement l’incorporation des séminaristes dans l’armée et en s’écriant : « Les curés, sac au dos ! » Cependant, par une fâcheuse erreur de logique, il a confié sa petite nièce à des religieuses, « parce que, voyezvous, les sœurs, pour l’éducation des enfants, en définitive, il n’y a qu’elles. »
Albéric a complètement rompu avec ses camarades du Cercle des Ëgoutiers. D’ailleurs, le gros Bordier, après une légèreté financière un peu trop vive, a dû mettre entre sa personne et la police correctionnelle la frontière de Belgique. Quant à Sautelet, dont le grand-père était capitaine au long cours et avait fait, pendant trente ans, la traite des nègres pour un armateur de Nantes, il exerce, par un phénomène d’atavisme fort remarquable, une profession à peu près analogue. Il est aujourd’hui directeur de théâtie.
LONGUES ET BRÈVES
UNE FAUTE DE JEUNESSE
A André Theuriet.
Henri Luc, pour aller du faubourg Saint- Jacques, où il nichait dans un grenier, à la rue du Regard, où logeait M. le comte de Vindeuil, traversait le jardin du Luxembourg, que le mois d’avril avait déjà paré de feuillages tendres et de frais lilas. Lèvent était aigre; les nuages violets, et gros de giboulées, couraient vite. Mais ils laissaient voir des espaces de ciel bleu, des « culottes d’ange », comme disent les bonnes gens; et le soleil, qui souriait par intervalles, était déjà tiède et promettait la prochaine arrivée du printemps.
Ces claires matinées, qui réjouissent les vieux flâneurs, n’ont rien d’agréable pour un jeune
LONGUES ET BRÈVES
homme fier, pauvre et mal mis, comme était Henri Luc. Au grand soleil, sa redingote lui parut plus râpée, ses gants plus flétris et la fente de sa bottine droite plus visible. Il se dit que, pour la démarche qu’il allait faire, sa tenue était à peine décente, et il se sentit plein de découragement. Ce M. de Yindeuil, à qui cependant il était chaudement recommandé, le prendrait sans doute pour un claquepatin, pour un bohème, et réconduirait. Allons, c’était trop beau, cette place de secrétaire. Dix-huit cents francs, seulement pour quelques heures d’occupation par jour, cela eût pourtant fait joliment son affaire. Il aurait pu se remettre au travail, piocher sa licence et son agrégation. Mais non, le guignon s’acharnait après lui. Il manquerait encore cette bonne aubaine, à cause de ses chaussures trouées ; et il lui faudrait de nouveau courir le cachet, vendre au rabais son grec et son latin, ou, ce qui serait pis, rentrer comme pion dans quelque pensionnat, dans quelque « four à bachot ».
Pour se donner un peu de confiance et d’espoir, Henri Luc s’arrêta un moment, tira de sa poche la lettre — non cachetée — du vieux M. Berthier, son ancien professeur de rhétorique,
UNE FAUTE DE JEUNESSE
qui l’introduisait auprès du comte de Vindeuil, et la relut avec attention.
Elle était conçue en ces termes :
Paris, le 15 mai 1874.
ce Monsieur le comte et cher ancien élève,
ce Voici le jeune homme de qui je vous ai parlé. Je le tiens pour un des sujets les plus distingués qui se soient assis sur les bancs de notre vieux lycée Henri IV. Il y a fait ses études en qualité de boursier, et, il y a deux ans, comme il venait de passer son baccalauréat ès lettres, il a perdu sa mère, une pauvre veuve, vivant d’une pension de l’État qui s’est éteinte avec elle. Henri Luc s’est trouvé alors tout à fait dépourvu de ressources et a courageusement gagné sa vie en donnant des leçons, ce qui n’est rémunérateur pour personne et surtout pour un très jeune homme. Il n’a pas réussi, l’hiver dernier, à son examen de licence; mais il réparera cet échec, j’en suis certain, car il sait beaucoup. Je le pousse à préparer aussi son agrégation, qui lui permettra de suivre sa carrière dans l’Université.
LONGUES ET BRÈVES
Il lui faudrait, pour cela, pendant deux ou trois ans, une besogne qui ne l’absorbât pas, qui lui laissât du temps. Quand vous m’avez dit que vous cherchiez un secrétaire, j’ai tout de suite pensé à Henri Luc. Je me porte garant de son intelligence, de son zèle et de ses sentiments d’honneur. Vous n’aurez qu’à vous louer de lui, et vous lui rendrez un grand service.
« Le seul point délicat, sur lequel j’ai, l’autre jour, appelé déjà votre attention, c’est que Henri Luc, comme la plupart des jeunes gens d’aujourd’hui, a été élevé dans les principes les plus libéraux. J’ajoute bien vite que, malgré son jeune âge, il est plein de tact et de réserve, et qu’il ne dira jamais une parole qui puisse offenser votre foi ou vos convictions. Je sais aussi que leur fermeté n’a d’égale que votre tolérance. La preuve, c’est que je suis moi-même libre penseur et républicain, et que cela n’a jamais altéré en rien l’amitié que vous portez à votre vieux maître. C est à cette amitié que je m’adresse pour vous prier de résister au désir très légitime que vous pourriez avoir de choisir un secrétaire qui partage vos idées politiques et religieuses, et de donner la préférence à mon protégé, que je considère,
UNE FAUTE DE JEUNESSE
je vous le répète, comme un esprit d’élite, comme un jeune homme du plus grand avenir. D’ailleurs, je me reproche d’attacher tant d’importance aux opinions et, pour mieux dire, aux tendances d’un enfant de dix-neuf ans. A mon point de vue, je devrais plutôt craindre qu’il n’en changeât, si vous l’admettez dans votre vie intime. Car — je le dis sincèrement — le spectacle de vos vertus chrétiennes et de votre dévouement si fidèle et si désintéressé à la cause royaliste ne pourra que pénétrer mon jeune ami de respect et d’admiration.
« Veuillez agréer, monsieur le comte et cher ancien élève, l’expression de mes sentiments les plus affectueux.
« L. Berthier,
« Professeur de rhétorique au Lycée Henri IV. »
Un peu rassuré par la lecture de cette lettre, à la fois chaleureuse et adroite, Henri Luc se remit en marche et arriva bientôt rue du Regard à l’adresse indiquée.
C’était un magnifique hôtel, dans le goût lourd et pompeux du Grand Siècle, et le jeune homme sentit redoubler son anxiété, en franchis-
LONGUES ET BRÈVES
sant la porte monumentale. Mais, dans cette demeure princière, le comte de Yindeuil occupait seulement, à titre de locataire, un fort modeste logement, qui était situé au-dessus des remises et auquel on accédait par un étroit et raide escalier. Les quatre pièces de cet appartement en enfdade, petites, basses de plafond et incommodes, avaient pourtant un charme. Toutes leurs fenêtres s’ouvraient sur un jardin planté de vieux ormes, où les ramiers faisaient leurs nids.
Au coup de sonnette de Luc, un domestique à moustaches d’ancien soldat vint ouvrir immédiatement, et, dès que le jeune homme se fut nommé, lui fit traverser une antichambre et une salle à manger dignes d’un petit bourgeois, et l’introduisit dans la troisième pièce, où se trouvait le maître du logis.
Tendu d’un méchant papier vert et encombré de casiers, de registres et de cartons, le cabinet de M. de Yindeuil faisait songer, au premier coup d’œil, à l’antre d’un usurier. Mais cette impression était aussitôt corrigée par les deux belles gravures de la muraille, — portraits du pape Pie IX et du comte de Chambord, chacun enrichi d’un précieux autographe, — et par une
UNE FAUTE DE JEUNESSE
tête de Christ en bois sculpté, douloureux et pathétique chef-d’œuvre de l’Espagne du xvU siècle, posé tout à cru sur l’affreuse tablette de marbre portor de la cheminée. Malgré la poussière et les paperasses qui les souillaient, les fauteuils, les chaises, et surtout le bureau Louis XVI, orné de cuivres délicats, avaient l’aspect honorable de vieux meubles de famille. Le désordre de ce logis, qui aurait fait dresser les cheveux d’une ménagère hollandaise, offrait d’étranges contrastes. Une bouillotte de cuisine chantonnait devant le feu; un miroir à barbe, évidemment acheté à la boutique à treize, pendait à l’espagnolette, tandis que, sur un petit guéridon, le papier crevé d’un rouleau de mille francs avait répandu quelques louis à côté d’une boîte de havanes. Toute la chambre était pleine, d’ailleurs, d’une brume parfumée, évidemment due à l’un de ces cigares de choix.
A l’entrée de Luc, M. de Vindeuil, qui écrivait en fumant, se leva, et, quand il eut débarrassé l’un des fauteuils d’une pile de dossiers :
« Vous êtes sans doute, monsieur, le jeune homme envoyé par M. Berthier? demanda-t-il.
— Lui-même, » répondit l’étudiant, qui présenta sa lettre de recommandation.
LONGUES ET BRÈVES
Le gentilhomme lui indiqua le siège libre d’un geste courtois, s’assit à son tour, et, tandis qu’il lisait, Luc put l’examiner tout à son aise.
Ce qui étonnait, d’abord, dans le comte de Vindeuil, alors âgé de quarante-cinq ans, c’était son extrême maigreur et sa taille démesurée. Sa tête très petite, son torse très mince, son dos un peu voûté déjà, ses jambes et ses bras trop longs, lui donnaient l’aspect dégingandé de l’insecte bizarre qu’on appelle le faucheux. Mais, après cette première surprise, et bien que M. de Vindeuil usât jusqu’à la corde ses redingotes noires et laissât moisir à sa boutonnière ses rosettes de la Légion d’honneur, il fallait reconnaître en lui un homme de race, un aristocrate. Ses bottes de fatigue ne parvenaient pas à dissimuler tout à fait la forme élégante et la petitesse de ses pieds. Quoique sortant de manchettes d’une propreté parfois douteuse, ses mains aux doigts fuselés, presque transparentes, étaient délicieuses. Mais le visage surtout offrait une expression charmante d’énergie et de bonté. M. de Vindeuil ressemblait à un Henri IV blond, et, comme certains sanguins à teint rose, il gardait un air de durable jeunesse. Les yeux verts étincelaient, le nez en
UNE FAUTE DE JEUNESSE
bec d’aigle, aux narines passionnées, respirait le courage. Mais, dans la barbe légère, la bouche, fine et sensuelle, avait un demi-sourire, tout ensemble fier et bienveillant, d’une sympathie irrésistible. Seule, dans cet aimable visage, la flétrissure des paupières dénonçait la trace de l’âge, et aussi des larmes; carM. deVindeuil avait cruellement souffert.
En le considérant, Henri Luc sentit s’évanouir sa défiance de jeune et hargneux démocrate. Oui, c’était bien là l’homme dont M. Berthier lui avait raconté l’admirable vie.
Appartenant par le sang et par les alliances de sa famille à la meilleure noblesse de France, le comte de Vindeuil, dans les premières années de sa jeunesse, avait servi avec distinction aux chasseurs d’Afrique et avait même été décoré pour une action d’éclat. Puis il s’était marié, avait donné sa démission de lieutenant et était devenu père de deux jeunes filles. En 1870, il avait repris du service comme commandant d’un bataillon de mobiles, s’était battu comme un preux, et, le soir de la bataille du Mans, où il avait reçu deux blessures graves, Chanzy lui avait apporté la croix d’officier sur la paille de l’ambulance. Après la
LONGUES ET BRÈVES
guerre, retiré dans sa terre patrimoniale de Vindeuil, en Berry, une épouvantable catastrophe l’avait accablé. Ses fdles, toutes deux phtisiques, étaient mortes à quelques mois de distance, et sa femme, qui avait en elle le germe de l’impitoyable maladie, les avait suivies de près. M. de Vindeuil avait toujours été d’une haute piété. Elle le défendit du désespoir et lui dicta, pour combler le vide de son existence, une résolution digne d’un chrétien. Abandonnant à jamais son pays natal, sa maison de famille, désormais peuplée de spectres, il vint à Paris, sûr d’y trouver plus de misère qu’ailleurs. Il s’y établit très modestement, et consacra toute son activité et tous ses revenus, qui étaient assez considérables, aux pauvres, aux malades, et particulièrement aux phtisiques. Selon l’énergique expression du vieux professeur de rhétorique, le comte de Vindeuil se rua dans la charité.
Il entra dans toutes les sociétés de bienfaisance, sans excepter les laïques, et il en devint aussitôt le membre le plus actif et le plus zélé, bien qu’il fût extrêmement pris, d’autre part, par ses bonnes œuvres personnelles. Tous les matins, de huit à dix heures, et tous les soirs, de quatre
UNE FAUTE DE JEUNESSE
à six, c’était, dans son étroit logement de la rue du Regard, un défilé de prêtres, de religieuses et de mendiants de toute espèce. Le reste du temps, M. de Vindeuil courait par la ville pour visiter ses amis les besogneux et les souffrants, grimpait des étages, entrait dans des mansardes, dans des galetas, s’asseyant seulement quelquefois au chevet des grabataires. Devenu très avare de son bien, depuis que c’était celui des malheureux, il s’interdisait jusqu’à la dépense d’un fiacre, et l’on ne rencontrait plus par les rues que sa longue personne, toujours affairée, le parapluie sous le bras, filant le long des trottoirs ou sautant dans les tramways. Il ne s’accordait qu’un quart d’heure pour chacun de ses repas. Et quels repas! Toujours servis froids, toujours en retard. Dans sa fièvre charitable et aussi par un calcul de sa généreuse ladrerie, il en était arrivé — lui, l’ancien clubman, l’ex-beau cavalier — à négliger tout à fait sa toilette. Mais il avait quand même grand air sous son vieux chapeau et sous sa redingote de la Belle Jardinière , blanchie aux coudes; et le geste d’exquise politesse avec lequel ce monsieur, long comme une perche et crotté jusqu’aux yeux par les jours
PROSE. — V. 15
LONGUES ET GRÈVES
d’averse, passait, dans l’omnibus, la monnaie de ses voisins au conducteur, trahissait tout de suite l’homme bien né et de haute compagnie. Le seul luxe auquel il n’eût pas renoncé, c’étaient ses excellents cigares; car il avait toujours été grand fumeur, et fumeur difficile. En dehors du sommeil, les seules heures de repos de M. de Vindeuil étaient celles qu’il passait, tous les dimanches, à Saint-Sulpice, où il assistait dévotement à la grand’messe et aux vêpres. Même en pleine canicule, il ne quittait point Paris, où le retenait sa clientèle, et ne faisait, tous les deux ou trois ans, qu’une absence de quelques jours, pour aller, selon son ancienne habitude, à Frohsdorfî, présenter ses hommages au comte de Chambord. Telle était la noble existence de ce parfait gentilhomme, de cet héroïque soldat, qui finissait comme un saint.
Après avoir lu la lettre de M. Berthier, le comte la jeta sur son bureau, tourna son fauteuil vers le visiteur, croisa ses interminables jambes qui semblaient toujours un peu l’embarrasser, et sourit à Henri Luc avec bienveillance.
« Eh bien ! mon cher enfant, — dit-il d’une belle voix de médium, pleine de franchise, — c’est chose
UNE FAUTE DE JEUNESSE
faite, et vous ôtes mon secrétaire. La recommandation de mon cher et vieux maître est toute puissante sur moi; car, quoique nous ne partagions pas les mêmes convictions, je le regarde comme un homme de bien dans toute la force et dans toute la beauté du terme, comme un homme d’or, et l’estime que vous lui avez inspirée vous assure d’avance de la mienne... Vous entrerez en fonctions dès demain matin. »
Devant le sourire heureux qui éclaira la figure du jeune homme, M. de Vindeuil frotta ses belles mains l’une contre l’autre avec satisfaction.
« Vous avez été élevé, — continua-t-il, — dans les idées modernes. Si vous le permettez, nous n’agiterons jamais ensemble les questions politiques et religieuses. Vous vous apercevrez bientôt que nous aurons, tous les deux, mieux à faire que du prosélytisme... Vous savez, d’ailleurs, dans quelles conditions vous entrez chez moi?... Elles vous conviennent... c’est à merveille... Parlons maintenant de votre besogne... D’abord, — ajouta-t-il en promenant un regard un peu honteux autour de lui, — je vous prierai de ranger ce capharnaüm... Ah! malheureux jeune homme, vous allez en avaler, de la poussière!... C’est même le désordre de
LONGUES ET BRÈVES
ces papiers qui m’a décidé à prendre un aide... J’hésitais beaucoup. Le peu que je puis vous offrir comme traitement — et je m’en excuse — représente tout de même une dépense, et j’ai tant de monde à contenter... Longtemps, j’ai administré tout cela moi-même... Mais il faut être raisonnable. Je n’y suffis plus. J’ai trop de courses à faire... Et puis, l’ordre, le classement, j’en conviens, ce n’est pas mon fort... Chaque matin, pendant que je recevrai mes visites, vous mettrez à jour la correspondance, vous tiendrez de nos deniers une petite comptabilité... Oh! soyez tranquille, je sais que vous avez à travailler pour vous-même et je ne vous accablerai pas... Et, en vérité, mon cher enfant, vous me serez on ne peut plus utile. »
M. de Yindeuil mettait dans ses paroles tant de bonhomie, il était pris d’une si charmante pudeur quand il était obligé de faire allusion à ses bonnes œuvres, que Henri Luc, de tempérament peu sensible, fut pourtant ému.
« Monsieur, — répondit-il avec assez de chaleur, — c’est moi qui resterai votre obligé. La position que vous m’offrez est modeste, mais suffisante. Elle me permettra de poursuivre mes études, de
UNE FAUTE DE JEUNESSE
préparer mon avenir... Je ne l’oublierai pas... Quant au travail dont vous voudrez bien me confier une humble part, je sais d’avance combien il est intéressant. Il s’agit, n’est-il pas vrai? de la répartition de vos aumônes... M. Berthier ne m’a pas laissé ignorer que votre bienfaisance... »
Mais, à ce mot, M. de Vindeuil se leva brusquement, et, interrompant Henri Luc :
« Ne parlons pas de cela, — dit-il, repris par sa touchante modestie d’homme de bien; — ne parlons pas de cela... Nous nous convenons tous les deux, voilà l’essentiel... Maintenant, mon jeune ami, je vais être forcé de vous renvoyer. Car je n’ai pas encore déjeuné, et il faut que je sois, avant midi, tout en haut de la Villette... A demain, je compte sur vous... Et, encore une fois, apprêtezvous à gober de la poussière. »
L’enfance et les premières années de jeunesse de Henri Luc avaient été extrêmement dures.
A Henri IV, il était le boursier qui obtient tous
LONGUES ET BRÈVES
les prix et qui n’a que dix sous par semaine pour ses menus plaisirs. Sa mère, femme d’énergie, ne le demandait jamais au parloir, pour ne pas mêler son deuil fané de pauvresse aux toilettes des autres visiteuses. Pendant les vacances, il restait à Paris avec elle, dans le petit logement propre et triste qu’elle habitait au fond de Vaugirard, et il y passait tout le jour sur ses livres, comme au lycée. Très laborieux, très intelligent, il avait pu sauter « sa troisième )> et reprendre bien vite, quand même, la tête de sa nouvelle classe. Les professeurs faisaient le plus grand cas de Henri Luc, mais ses camarades l’aimaient peu, à cause de sa réserve et de son humeur silencieuse. En général, on exalte, un peu niaisement, les luttes scolaires, l’émulation entre les collégiens. Chez certaines natures, ce système développe surtout l’ambition et l’orgueil. Orphelin à dix-sept ans, Henri Luc était seul au monde, avec un diplôme en poche. Il accepta, bravement et froidement, cet austère début dans la vie. Nourri — mal — par quelques rares leçons, imposant silence aux premiers grondements de ses appétits, il devint un lecteur assidu des bibliothèques publiques, s’y bourra le cerveau des doctrines qui
UNE FAUTE DE JEUNESSE
flattaient son instinctif mépris des hommes et son espoir de revanche contre une société marâtre. Enfant, il n’avait que machinalement répété ses prières; à dix-huit ans, il devint foncièrement athée. En politique, il rêva passionnément un état légal, très différent de notre démocratie dérisoire, où nul ne pourrait vraiment rien obtenir que par son seul mérite, sa valeur personnelle; mais il s’accordait secrètement, pour son compte, comme tous les ambitieux, le droit d’abuser de sa force. Son échec, immérité d’ailleurs, quand il se présenta pour la licence, lui fat très pénible et l’aigrit. Découragé, il travailla moins et, dans les heures oisives, ses désirs de jeune homme se réveillèrent avec violence; car, esprit froid et cœur sec, il avait un tempérament fougueux.
Ce fut alors que son ancien maître de rhétorique, qui l’estimait singulièrement et avec qui il était resté en relations, le recommanda à M. de Yindeuil et qu’il devint le secrétaire de ce gentilhomme. Il apportait là les sentiments d’un ennemi; mais ils furent d’abord un peu adoucis par la bonne grâce et la bienveillance du comte.
Dès huit heures du matin, Henri Luc arrivait rue du Regard et s’installait, pour travailler, aune
LONGUES ET BRÈVES
petite table, dans la salle à manger. Mais, à tout moment, pour prendre ou pour remettre en place un registre ou un carton, il entrait dans le cabinet du comte, qui laissait la porte ouverte et qui avait dit à son secrétaire, une fois pour toutes, de circuler dans l’appartement sans s’inquiéter même des visiteurs. Ils étaient nombreux; et Gaspard, le valet de chambre, — un brave garçon qui avait été l’ordonnance de M. de Yindeuil pendant la guerre, — les faisait asseoir dans l’antichambre sur deux méchantes banquettes, et les introduisait l’un après l’autre, chacun à son tour, avec une inflexible discipline. Aux deux cornettes d’une paire de religieuses succédait le froc d’un moine ou la soutane d’un ecclésiastique. Les bonnes femmes en bonnet de linge alternaient avec les vieillards râpés. Il y avait souvent aussi de pauvres mamans accompagnées d’un gamin pâlot ou d’une fdlette malingre. A tous M. de Yindeuil donnait une courte audience, à la fin de laquelle Henri Luc entendait toujours un léger tintement de pièces d’or ou d’écus. Du reste, les papiers qu’il mettait en ordre lui donnaient sans cesse de nouvelles preuves de tout le bien fait par le comte. C’était d’abord sa correspondance avec
UNE FAUTE DE JEUNESSE
les hôpitaux, les asiles, les bureaux de bienfaisance, les sociétés de patronage, les établissements charitables de toutes sortes; puis les innombrables lettres par lesquelles on appelait son attention sur des malheurs particuliers, toutes avec une note de sa main prouvant qu’il était allé en personne, au premier appel, voir les pauvres gens qu’on lui signalait et porter les secours les plus urgents. Enfin c’était le budget de ses libéralités, budget établi, il faut le dire, d’une façon très rudimentaire, mais qui permettait tout de même de constater que, de ses cinquante mille francs de rente, M. de Yindeuil attribuait à peine le dixième à ses dépenses personnelles.
Cette inépuisable charité, cette bonté toujours active, dont Henri Luc avait sous les yeux le constant spectacle et les indéniables témoignages, forçaient peu à peu son estime et même son admiration. Pourtant sa mauvaise humeur de plébéien et de matérialiste luttait contre ce sentiment. Il aurait voulu rabaisser la vie exemplaire de cet aristocrate, les bonnes actions de ce chrétien.
« Ne soyons pas dupe, — songeait parfois le jeune sceptique. — Si M. de Yindeuil, ayant cinquante
LONGUES ET BRÈVES
mille livres de rente, se contente pour lui-même des appointements d’un sous-chef et vit comme un pleutre, c’est qu’il s’achète, d’avance et chaque année, pour quarante-cinq mille francs de paradis. A son point de vue, ses charités ne sont pas autre chose qu’un placement d’avenir pour son âme, que de larges versements faits à la caisse d’une société d’assurances sur la vie éternelle. Voilà qui diminue singulièrement son mérite; et, considérée sous cet angle, sa charité n’est que de la simple prudence, de la sage économie. Pour un dévot, convaincu que rien ne doit être plus délicieux que de regarder éternellement le Père Éternel face à face, il n’est pas de sacrifice qui vaille le plus petit regret. Et, même, si j’étais le confesseur de M. de Vindeuil, je l’adjurerais de renoncer à ses cigares de quinze sous, qui l’exposent, assurément, à quelques années de purgatoire... Mais je fais là des plaisanteries surannées et voltairiennes... Soyons plus carré. Le fameux aphorisme de Taine, qui dit que la vertu et le vice sont des produits naturels comme le sucre et le vitriol, suffit à expliquer la conduite du patron. Je veux bien croire que, n’eût-il pas la foi en Dieu et l’espérance d’aller droit au ciel, il aimerait quand
UNE FAUTE DE JEUNESSE
même son prochain et lui donnerait jusqu’à sa dernière chemise. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il y trouve un plaisir infini et qu’il fait la charité comme un autre ferait la noce. Celui qui aime, par exemple, les belles personnes ayant le goût du luxe n’est pas un criminel, lui non plus, et il assure la prospérité des bijoutiers et des couturières, tout comme M. de Vindeuil, en payant des médicaments à ses petits phtisiques, fait aller le commerce des pharmaciens et des marchands d’huile de foie de morue. Son plaisir est, si l’on veut, plus délicat, plus intellectuel que celui du viveur; mais c’est tout de même son plaisir. Et il n’y a pas lieu d’admirer... Allons plus loin, et admettons que la loi de la sélection naturelle soit la bonne, comme j’en ai bien peur... Est-ce qu’alors M. de Yindeuil ne ferait pas une œuvre mauvaise en retardant le repos définitif et en encourageant la reproduction de tous ces ratés de la vie, qui n’y tiennent guère, je pense, et qui, dans tous les cas, ont tort d’y tenir... Je sais bien que les féroces théories de la lutte pour l’existence et du droit de la force ne s’accordent pas du tout avec nos rêves d’égalité à outrance et de niveau social. Je me promets bien, entre parenthèses, si
LONGUES ET BRÈVES
jamais je deviens quelqu’un ou quelque chose, de ne pas m’amuser à m’avouer darwinien devant mes compatriotes, qui sont, pour la plupart, des démocrates médiocres, des bourgeois et des sentimentaux... Et puis Darwin a beau être un fameux homme et sa doctrine a beau être carrée par la base, il y a quand même, au fond de nous, un petit animal qui s’appelle la conscience, la justice, comme il vous plaira, et qui montre toujours le bout de l’oreille... C’est peut-être lui, après tout, qui me force de convenir que le patron est, somme toute, un brave homme... N’importe! ne lâchons pas les principes, et ne nous montons pas la tête en faveur d’un ci-devant et d’un mansreur
de bon Dieu ! »
C’est par ces sophismes et par ces ironies que Henri Luc s’efforçait de résister à la sympathie qui le gagnait malgré lui, devant les vertus de M. de Yindeuil. Ah! comme il aurait voulu découvrir une tache à cette pureté, un défaut à cette perfection !
Un matin, il trouva l’antichambre encombrée de solliciteurs, et Gaspard, le valet de chambre, dit au jeune homme, quand il fut seul avec lui dans la salle à manger :
UNE FAUTE DE JEUNESSE
(( Monsieur le comte n’est vraiment pas raisonnable... Il a encore découché. »
Ah! vraiment! M. de Vindeuil avait découché! Et il était coutumier du fait! A cette révélation, Henri Luc ricana méchamment, eut une satisfaction perverse. Oh! oh! vous passez des nuits dehors, monsieur l’homme de bien. Vous avez donc, tout comme les autres, d’aimables faiblesses... Excellent, soit; mais pas irréprochable... Qui sait? Peut-être un petit ménage en ville? Et l’on ne s’en vante pas, pour ne point donner de scandale, parbleu! On cache soigneusement son péché mignon. Grattez le dévot, vous trouverez l’hypocrite.
La brusque entrée de M. de Vindeuil — yeux creux, linge froissé, cravate en désordre — interrompit les réflexions de Henri Luc.
« Un peu chiffonné, le patron, — songea-t-il avec malveillance. — Ah! mon gaillard!... »
Mais le comte l’entraîna dans son cabinet.
« Bonjour, mon cher enfant... Venez avec moi, venez vite. »
Et, ouvrant le tiroir de son bureau, dont, par négligence d’ancien prodigue, il ne retirait jamais la clef :
« Prenez ces trois louis, — dit-il d’une voix trou-
LONGUES ET BRÈVES
blée, — et courez, mon ami, chez Mme Guillot, rue du Moulin-de-Beurre, à Plaisance... Son fils, un charmant enfant de quinze ans, est mort, il y a une heure, dans mes bras... Oh! cette horrible phtisie!... J’ai passé la nuit au chevet du pauvre petit, à prier pour lui... La mère est folle de douleur... Et une misère !... Allez vite, mon cher enfant, et, s’il vous plaît, dites en passant à Gaspard d’introduire les Petites Sœurs des Pauvres, qui sont arrivées aujourd’hui les premières et dont le temps est si précieux. »
C’était ainsi que M. de Vindeuil courait le guilledou.
Une autre fois, Henri Luc, à son arrivée, était tout surpris de ne pas voir le logement obscurci, comme à l’ordinaire, d’une fumée bleuâtre. Et, tout de suite, le comte lui mettait dans les mains une caisse de cigares, à peine entamée.
« Emportez-les, aujourd’hui même! — s’écriait le digne homme, avec une violence tragi-comique. — Emportez-les, et que je ne les voie plus... Vade rétro!... Je serais capable de céder à la tentation... Et je me suis donné ma parole d’honneur de ne plus fumer.
— Vous, monsieur! — fit Luc stupéfait.
UNE FAUTE DE JEUNESSE
— Oui, oui, emportez-les... Vous n’êtes pas fumeur, je sais. Mais n’importe. Ce sera pour vos camarades... Quant à moi, je ne brûlerai plus de ma vie un havane... Je me le suis promis, sur ce que j’ai de plus sacré, hier, chez cette malheureuse femme... Une veuve, imaginez-vous, avec deux gamines à élever, et qui n’a pour vivre que ce qu’elle gagne à coudre des sacs du matin au soir... Soixante-quinze centimes! Précisément le prix d’un de ces cigares... Et j’en fumais cinq, six, par jour, quelquefois davantage!... Emportez, emportez! On n’en verra plus un seul ici, je vous le jure !...
— Un fumeur endurci comme lui! — se disait le jeune homme. — Ma foi, c’est de l’héroïsme... Mais allons donc! Il n’y tiendra pas. »
Et, pourtant, après quinze jours de vraie souffrance, pendant lesquels M. de Vindeuil avait clappé de la langue, comme un homme ayant très soif, et promené à chaque instant sur lui-même ses mains nerveuses et inoccupées, il domptait son ancienne habitude et sacrifiait définitivement aux pauvres son dernier plaisir.
Donc Henri Luc sentait diminuer chaque jour ses préventions malveillantes contre « le patron »,
LONGUES ET BRÈVES
comme il l’appelait, et se laissait gagner le cœur par ses façons cordiales et paternelles, lorsque, dans la vie du jeune homme, une crise se produisit.
Il avait alors, grâce à ses appointements de secrétaire et à quelques leçons passablement payées, de quoi subvenir à ses besoins. Moins farouche, depuis qu’il était moins pauvre, il n’évita plus, comme naguère, quelques condisciples de collège devenus étudiants, renoua sans peine avec eux les fils rompus de la camaraderie, les rejoignit dans les cafés et les lieux de plaisir qu’ils fréquentaient. La plupart appartenaient à des familles aisées, avaient toujours en poche quelques écus, s’endettaient sans scrupules. Trop fier pour accepter auprès d’eux un rôle de second plan, une attitude parasite, Henri Luc dépensa souvent en une soirée son gain d’une semaine. C’était sans grand inconvénient. Il en fut quitte, d’abord, pour se réduire à l’indispensable, les lendemains de fête. Mais bientôt les choses se gâtèrent.
L’orgueil et la vanité ne vont pas, nécessairement, de compagnie. L’orgueil peut quelquefois être légitime et même noble; la vanité est toujours médiocre et basse. Mais dans une personna-
UNE FAUTE DE JEUNESSE
lité comme celle de Henri Luc, privée de boussole morale, orgueil et vanité se confondent. Le pédant égalitaire s’imagine volontiers qu’il est le centre du monde, que ses moindres actions ont une importance capitale. Par point d’honneur, ou plutôt par sot amour-propre, Henri Luc ne voulut pas moins faire que ses camarades, dépensa plus qu’il ne pouvait, contracta quelques dettes. Bientôt il fut extrêmement gêné.
Et puis, sa jeunesse réclamait ses droits, se révoltait violemment, après la période de misère et de privations qu’il venait de traverser. Il vivait à présent dans un groupe de voluptueux qui jouissaient de leurs vingt ans d’une façon passablement vulgaire, soit, mais effective. C’était, pour Henri Luc, un exemple continuel, une tentation irritante. Dans le café où il passait la plupart de ses soirées avec ses jeunes amis, certes il pouvait briller, car il était le plus instruit et le plus intelligent de la bande. Pour réformer la société de fond en comble ou pour orienter la littérature et les arts vers un idéal nouveau, — ainsi que cela se passe autour des tables de marbre, — la supériorité de Henri Luc était reconnue par tous sans
discussion; et, grâce à un crédit ouvert chez son
PROSE. — V
LONGUES ET BRÈVES
gargotier et à une broche de petits billets faits à son tailleur, l’étudiant avait presque toujours dans son porte-monnaie la pièce de cent sous nécessaire pour payer comme les autres la tournée de bocks qui arrose, de quart d’heure en quart d’heure, ces hautes spéculations. Mais, dès qu’il s’agissait de monter à Bullier, pour en descendre bras dessus bras dessous avec des personnes d’un autre sexe et aller finir la soirée aux Halles parmi l’explosion des bouchons de vin de Champagne, Henri Luc était bien forcé de se dérober. Et, vexé, humilié, dévoré de désirs, le jeune homme regagnait son galetas, s’exaltait dans la solitude et s’abandonnait aux pires suggestions de l’envie et de la haine contre les riches et les heureux.
Le lendemain de ces soirées-là, lorsque, classant des papiers dans le cabinet de M. de Vindeuil, il le voyait puiser pour ses aumônes dans son tiroir plein d’or et de bank-notes, Henri Luc était pris d’une sorte de rage.
« Et je l’admirerais ! — pensait-il. — Pourquoi? Parce qu’il a le moyen de vivre selon ses goûts... La vertu n’est qu’un mot sans aucune signification. La vérité, c’est que l’homme cherche son bonheur comme il peut, le prend où il le trouve,
UNE FAUTE DE JEUNESSE
et que celui qui en trouve un peu, n’importe où, n’importe comment, est un privilégié... Au point de vue de la jouissance, Néron qui brûle Rome et Vincent de Paul qui ramasse les enfants trouvés, se valent... Le patron est un égoïste, oui, un égoïste... Pas de danger qu’il s’aperçoive jamais que je me ronge d’ennui, que je crève de continence, et qu’il me donne une poignée de louis, en médisant : « Va t’amuser! » Et je l’admirerais!... Allons donc! »
Le misérable enfant en était là, quand la rencontre d’une femme mit le comble au désordre de sa vie et de ses idées.
La belle Cio — abréviation galante de Clotilde — était fameuse au quartier Latin, et avec raison; car, bien qu’elle fût née à Ivry-la-Gare et qu’elle eût débuté modestement comme apprentie corsetière, elle offrait absolument le type de la Romaine, tel qu’il se retrouve encore dans l’ancien Vélabre. Elle avait de la Transtévérine l’opulente et un peu lourde beauté, les grands yeux pleins d’un rêve bestial, les cheveux d’un noir profond, et « le front stupide et fier » que Musset donne à sa Belcolore. Avec un peu plus de chance et d’intelligence, cette créature, taillée sur le patron et
LONGUES ET BRÈVES
douée du tempérament des grandes courtisanes, eût ruiné des millionnaires. Faute de mieux, elle se contentait de mettre à sec quelques étudiants. Un prince japonais — qui faisait son droit à Paris et qui avait eu bien tort de renoncer à son double sabre et à ses robes de soie brodées de dragons d’or, car sous le costume européen il ressemblait à un singe atteint de la jaunisse — venait de dépenser ses derniers ipsibous pour la belle Cio, lorsque, dans une subite toquade, elle abandonna la chambre confortablement meublée de l’Asiatique pour la mansarde de Henri Luc.
Cette bonne fortune, qu’il devait à son maigre et fin visage et à sa légère barbe brune, fit décidément perdre la tête au jeune homme, qui apprit bien vite que l’amour désintéressé d’une fille est tout de même ruineux pour un pauvre, et qu’il en coûte fort cher d’être aimé pour soi-même. Cio, plus raisonnable, ayant satisfait son caprice, voulut le quitter au bout de quinze jours. Mais, devant l’explosion de fureur et de jalousie de ce malheureux qu’elle avait enflammé d’amour et de vanité, et un peu par bonté d’âme aussi, elle n’osa pas.
Henri Luc s’abîma dans la dette.
UNE FAI TE DE JEUNESSE
Maintenant il devait d’assez fortes sommes à tous ses camarades. Il avait usé de tous les expédients pour se procurer quelque argent. Les petits usuriers terrés au fond de leur boutique de friperie ne répondaient plus à ses supplications que par un haussement d’épaules, et sa signature était désormais sans valeur aux yeux des courtiers en librairie, qui lui avaient déjà vendu à tempérament trois « Larousse », immédiatement convertis par Cio en une robe d’été, un chapeau fleuri, une paire de bas de soie, quelques dîners chez Foyot et une partie de canot à la Grenouillère.
Comment retenir près de lui cette femme dont il était ivre? Elle n’avait aucune disposition, décidément, pour vivre d’amour et d’eau claire, et ne cachait déjà plus sa mauvaise humeur. Henri Luc était affolé.
Un matin que Cio lui avait dit, d’une voix dure et pleine de menaces : « Tu sais... Je n’ai plus de bottines, » et comme il expédiait machinalement sa besogne chez M. de Yindeuil, celuici, après avoir reconduit son dernier visiteur, dit à son secrétaire :
« Par grande exception, mon cher Luc, je ne déjeune pas chez moi aujourd’hui... Avant de
LONGUES ET BRÈVES
vous en aller vous-même, répondez donc aux deux lettres que j’ai laissées sur mon bureau. »
Lorsque le comte fut parti, Henri Luc entra dans le cabinet pour y prendre les deux lettres. Négligent comme toujours, M. de Vindeuil avait laissé son tiroir à moitié tiré hors du meuble, et le jeune homme vit briller les pièces d’or. Il savait par expérience que le « patron » avait peu d’ordre, s’embrouillait aisément dans les chiffres... Il fut tenté!
L’affreux désir lui sauta au cerveau, brusque, foudroyant, et son cœur battit à gros flocons.
Hélas! à quoi tient l'honneur? Qu’il est fragile ! Henri Luc était le fds de très honnêtes sens, avait été élevé par une mère probe et fière; luimême, jusqu’au jour où ce bas amour était entré dans sa vie, s’était montré, en matière d’argent, d’une délicatesse scrupuleuse. Mais, en un instant, sa conscience se brisa, comme une barre de fer où il y a une paille. Il n’eut qu’une idée : avec un peu de cet or il pourrait conserver sa maîtresse. Dans quelques jours, plus tard, — comment? n importe!... — il restituerait, il remettrait en place l’argent volé, non ! emprunté à ce riche qu’il haïssait, au fond, et qui ne s’apercevrait de rien!...
UNE FAUTE DE JEUNESSE
Il prit trois pièces de vingt francs, courut retrouver la belle Cio et lui paya des bottines.
Huit jours après, il prenait deux autres louis. Et cette fois, il dut ouvrir le tiroir, où M. de Yindeuil laissait toujours la clef. O chute rapide, pente savonnée ! Pendant quelques semaines, imprudemment, follement, il plongea la main dans la caisse du patron confiant, du maître excellent et paternel!
Mais, un matin, comme Henri Luc entrait, pour prendre les ordres, dans le cabinet du comte, celui-ci, qui se tenait debout devant la cheminée, lui dit d’une voix calme et triste :
« Mon cher Luc, fermez la porte, je vous prie... J’ai à vous parler de choses sérieuses... »
Le voleur eut un frisson soudain, puis une sueur froide. Il ressentit, à la gorge, un étouffement affreux, comme si une main l’eût étranglé.
«Je viens de découvrir, — reprit lentement M. de Yindeuil, — qu’on me vole... J’ai l’habitude, vous le savez, de ne point fermer ce tiroir... Mauvaise habitude, que je me reproche aujourd’hui... Il ne faut tenter personne !... Or, si peu ordonné que je sois, je constate, depuis plus d’un mois, que l’argent que je mets là file bien vite... Oh! ne vous effrayez pas, fit le comte en s’interrompant, devant
LONGUES ET BRÈVES
un geste ébauché par Luc ; et laissez-moi finir. J’ai déposé, depuis trois jours, dans ce tiroir, une certaine somme en or, sans y toucher. Hier, il manquait deux louis... On me vole, j’en suis sûr, et, pour tout vous dire, je soupçonne Gaspard. Depuis quelque temps, ce garçon se dérange, il boit... Tenez, ce matin même il empestait l’absinthe... Me voler, lui, à qui j’ai sauvé la vie, lui que j’ai emporté du champ de bataille, blessé, sur mon dos, au milieu des balles allemandes!... N’est-ce pas, mon cher enfant, que je ferai bien d’être impitoyable ? »
Le misérable Luc ne s’attendait certes pas à cette conclusion. Mais, loin de lui être un soulagement, elle redoubla son horreur. Il n’en était pas arrivé à cette abjection de souffrir qu’un autre fût accusé du crime qu’il avait commis. Hors de lui, chancelant, une étincelle brûlante à la racine de chacun de ses cheveux, il s’appuya de la main sur le bureau, et d’une voie éperdue, vibrante, il cria son aveu :
« Monsieur le comte, Gaspard est innocent!... C’est assez d’une infamie!... C’est moi, moi qui ai pris, par petites sommes, trente louis dans ce tiroir!... Pour une femme!... J’avais perdu
UNE FAUTE DE JEUNESSE
la tête... Faites de moi ce que vous voudrez. »
M. de Vindeuil ne bougea pas; mais son visage, son loyal et charmant visage, devint terriblement sombre.
« J’en étais certain, — dit-il d’une voix sourde. — Gaspard est mon frère de lait, je le connais depuis son enfance, et c’est la probité même... Tout à l’heure, je vous tendais un piège, je l’avoue, et j’éprouve quelque satisfaction à reconnaître que vous n’êtes pas encore descendu aussi bas que je le craignais... Ainsi, malheureux enfant, vous avez volé cet argent, l’argent des pauvres!... Vous, un esprit distingué, un homme de savoir et de pensée, qui sentiez toute l’horreur de votre action !... Ah ! je pourrais, en ce moment, n’est-il pas vrai? confondre vos doctrines de néant et de mensonge... Mais j’ai résolu de ne pas vous faire d’inutile morale... J’ai trouvé mieux... Mettez-vous là, prenez une plume et écrivez ce que je vais vous dicter... Obéissez, vous entendez bien, ou je sonne Gaspard, pour qu’il aille chercher la police. »
Écrasé de honte, Henri Luc était tombé, plutôt qu’il ne s’était assis, devant le bureau. Il prit la plume d’une main toute tremblante.
LONGUES ET BRÈVES
ce Écrivez... ordonna le gentilhomme. « Je sous- « siemé avoue avoir volé la somme de six cents « francs à M. le comte de Vindeuil, dont j’étais « le secrétaire, et je reconnais que je dois à sa « seule générosité de n’avoir pas été livré à la « justice... » Datez et signez... Et donnez-moi ce papier, maintenant. »
Le pitoyable jeune homme avait écrit sa déclaration d’une écriture troublée, mais lisible cependant. M. de Vindeuil, qui s’était rapproché de lui, prit le papier, le lut attentivement, le plia en quatre et le mit dans un portefeuille qu’il tira de la poche intérieure de sa redingote. Puis il regarda bien en face Henri Luc, qui s’était levé et se tenait debout, la tête basse, les yeux à terre, et claquant des dents comme un homme qui grelotte.
« Répondez-moi, — dit alors le comte, du même accent dur et impératif. — Vous avez des dettes?... Combien?... »
Surpris par la question inattendue, Henri Luc ne trouva pas tout d’abord de réponse.
Mais M. de Vindeuil insista :
« Combien, vous dis-je?... Allons... Un millier de francs?...
UNE FAUTE DE JEUNESSE
— Environ... Oui, il me semble, — finit par balbutier l’étudiant.
— En voici quinze cents, » reprit le comte en prenant dans son portefeuille trois billets de banque et en les présentant à Henri Luc.
Et comme celui-ci, stupéfait, jetait un cri étouffé :
« Ne me remerciez pas. Je vous défends de jamais me rendre ce que vous m’avez volé et ce que je vous donne aujourd’hui... Je vous le défends, j’en ai le droit... Je fais sur vous une simple expérience... Si vous vous repentez, si vous vous remettez au travail et menez à l’avenir une conduite irréprochable, je vous aurai sauvé et j’en serai bien aise; car — ici la voix de M. de Vindeuil s’altéra un peu — j’avais de l’amitié pour vous... Vous n’êtes plus mon secrétaire, et il me serait pénible de vous revoir... Mais vous voici libéré de vos dettes, avec un peu d’argent devant vous, et vous pouvez, si vous le voulez, redevenir un honnête homme... Prenez garde seulement à ceci. Je vous suivrai dans la vie, et si j’apprends de vous une action que je trouve mauvaise, et dont je m’instituerai le juge, à mon point de vue, selon mes idées et ma morale à moi, souvenez-vous
LONGUES ET BRÈVES
que j’ai là de quoi vous perdre et que je vous perdrai... Donc, c’est bien entendu... Je vous pardonne aujourd’hui; mais, si j’ai eu tort, si vous faites le mal et ce que je considérerai, moi, comme le mal, eh bien! alors, je ferai justice... Allez, maintenant, — ajouta le comte après un court silence, en congédiant du geste Henri Luc, allez, — et tâchez de marcher droit. »
Dix ans après.
On vient de lever la séance, et les députés sortent du Palais-Bourbon. Le court crépuscule de novembre allume encore quelques froides braises au-dessus du Trocadéro, et les candélabres du pont de la Concorde ont déjà leurs étoiles de gaz, qui semblent vertes sur le ciel clair du soir.
Henri Luc, le jeune et déjà fameux orateur de l’extrême gauche, prend congé d’un groupe de collègues et d’amis politiques, au coin du quai d’Orsay. Le collet de la pelisse relevé, — car il gèle, — il distribue des poignées de main.
UNE FAUTE DE JEUNESSE
« Ainsi, mon cher, — lui dit Louis Mathias, le chef de son groupe, vous savez bien, celui qui a renversé tant de ministères, et dont tout Paris connaît la mauvaise figure de sergent-major qui vient de manger la grenouille, — ainsi nous pouvons compter sur vous?... Demain, quand viendra la discussion du budget des cultes, Baral ouvrira le feu et parlera pour la suppression. Puis, après la réponse de l’évêque, tout de suite vous demanderez la parole.
— Parfaitement, répond Henri Luc.
— Cher maître, — demande avec un empressement obséquieux le petit Devismes, un sauteruisseau du journalisme, en assujettissant son monocle devant son œil inquiet d’intrigant et de mouchard; — cher maître, puis-je annoncer la nouvelle comme certaine dans les Droits de V Homme de demain matin?
— Sans doute. »
Maintenant, c’est le tour de cet imbécile de Juliod, un muet parlementaire, qui n’a pour lui que sa fortune, sa carrure d’athlète et sa barbe de fleuve allégorique, mais qui est aussi — ce qui explique bien des choses — le mari de la célèbre Mme Juliod, cette « professional beauty »
LONGUES ET BRÈVES
de la troisième République, de qui nous sommes las, n’est-il pas vrai, d’admirer depuis douze ans, à toutes les « premières » et à tous les bals de l’Élysée, les épaules émaillées et, pour ainsi dire, officielles.
« Vous savez, Luc, — ditle gros bêta, — votre discours est attendu comme un événement. Mme Juliod ira vous entendre avec deux de ses amies, et elle sera dans la tribune avant le lever du... qu’est-ce que je dis?... avant l’ouverture de la séance. »
Lejeune homme s’incline avec un sourire légèrement ironique :
« Très flatté!
— Et sabrez-moi les calotins, — reprend Louis Mathias de sa voix sèche et méchante. — Ah! si nous pouvions, cette fois-ci, leur couper les vivres et bousculer un peu le Concordat!... Car c’est idiot, voyons, cette république qui restaure sans cesse les ruines du Consulat et qui marche dans les bottes de Bonaparte!... Enfin, on m’assure que les gens du centre, qui ne songent qu’à leur réélection, sont ébranlés. On est, paraît-il, plus anticlérical que jamais en province, et la franc-maçonnerie, dans la dernière campagne, a marché
UNE FAUTE DE JEUNESSE
comme un seul homme... Mon cher Luc, nous comptons beaucoup sur vous... Ah! si vous emportiez le vote!...
— Vous savez, mon cher maître, — ajoute le petit Devismes, — qu’on dort mal dans les jésuitières en attendant votre discours... Ils en sont, m’a-t-on dit, à dire des messes et à faire des neuvaines. » Mais la bise de novembre est glaciale, décidément. Il faut se séparer.
« N’ayez pas peur, — dit Henri Luc, en quittant ses amis. — Je donnerai tout mon effort. Je vous promets d’être énergique, et en même temps adroit... J’ai déjà les grandes lignes de mon affaire... Mais, ce soir, après dîner, je m’enferme dans mon cabinet, et, là, je piocherai encore mes arguments... Soyez tranquilles... A demain. »
Et, tout en ruminant une péroraison à grand effet, à laquelle il songe depuis la veille, le jeune oradeur s’éloigne d’un pas vif, le long du quai.
Comme on le voit, l’ancien secrétaire de M. de Vindeuil avait fait une belle carrière depuis dix ans. Très honorablement, hâtons-nous de le dire, par son travail et par son mérite.
L’épreuve terrible, mais méritée, qu’il avait subie le jour où, sur Tordre du comte, il dut écrire
LONGUES ET BRÈVES
et signer de sa main l’aveu de sa criminelle défaillance, avait suffi pour le remettre dans le chemin droit. Ce jeune homme, qui était trop intelligent et trop fier pour n’être pas foncièrement honnête, avait sans doute commis un acte inexcusable. Mais il était alors aigri jusqu’au paroxysme par l’envie et par la misère, et d’ailleurs déprimé par une passion sensuelle. Il avait agi dans un coup de fièvre, dans une sorte d’accès de la maladie morale dont il était profondément atteint; pourtant son cas n’était pas désespéré. Sa propre honte, qu’il but à plein verre, lui fut un remède d’une amertume répugnante, mais violent et efficace.
Henri Luc sortit de chez M. de Yindeuil, pareil à un homme qui se sauve d’un incendie à la dernière minute, le poil roussi, les vêtements enflammés, mais qui, pour toujours, aura peur du feu. Il quitta sa maîtresse, paya ses dettes, rompit avec tous ses camarades, se remit au travail, s’y replongea comme dans une mer d’oubli. En moins d’un an, il passa victorieusement l’examen de licence, fut reçu le premier au concours d’agrégation. On le nomma professeur de lycée dans une ville manufacturière du Nord-Est, et il quitta
UNE FAUTE DE JEUNESSE
Paris qu’il avait pris en haine, Paris où il avait souffert et où il avait failli, avec le cri de joie et la longue aspiration d’air libre du prisonnier qui s’évade.
En province, il fut le jeune homme irréprochable, un peu trop sérieux et réservé peut-être, ne dansant point, de qui les jeunes fdles ne rêvent pas, mais que toutes les mamans désireraient pour gendre, et que les pères proposent à leur fils pour modèle. Certains lui reprochaient seulement ses opinions très avancées en politique et en philosophie; mais tous étaient forcés de convenir qu’il ne les exprimait que lorsqu’il y était poussé, et toujours sous une forme extrêmement calme et courtoise.
Ces honorables apparences n’étaient nullement trompeuses, et il n’y avait pas l’ombre d’hypocrisie dans la conduite de Henri Luc. Son retour au bien était sincère; il ne demandait plus rien à la vie que par le devoir et par le travail. Quand il pensait à la faute de sa première jeunesse, à son ancienne chute, — et il y pensait souvent, — c’était avec un douloureux serrement de cœur, un remords cruel, et sans se faire un mérite de son relèvement. Il n’oubliait rien, ne se pardonnait
PROSE. — V
LONGUES ET BRÈVES
rien, et se croyait au contraire d’autant plus obligé à une existence absolument pure qu’il y avait dans] son passé une souillure inconnue et qu’il avait été très coupable.
Cependant, au fond de ce cœur droit, mais aride, un mauvais sentiment — ou, pour mieux dire, une absence de bon sentiment — persistait. Henri Luc n’éprouvait aucune reconnaissance pour M. de Vindeuil. Pourtant le comte, avec une admirable générosité, non seulement lui avait fait grâce, quand il aurait très légitimement pu le perdre, mais encore lui avait mis dans les mains les éléments de sa rédemption et de son salut. N’importe! le jeune professeur devenait sombre quand il songeait à son ancien patron. Mais aussi, cet aveu signé, cet argent reçu comme une aumône et avec défense de le rendre, quelle ignominie! Henri Luc sentait que cela lui gâtait pour jamais la vie, lui flétrissait les fleurs, lui voilait le soleil.
« Je suis absurde, injuste, — se disait-il quelquefois. — M. de Vindeuil a bien fait. Il avait le droit et même le devoir de m’humilier, de fixer en moi la leçon, de prendre une garantie sur mon avenir. 11 m’a rendu le plus grand des services... Ce pa-
UNE FAUTE DE JEUNESSE
pier, — je connais le comte! — il n’en aurait jamais fait usage, quand même je ne serais pas corrigé pour toujours, quand même je ne mènerais pas une conduite exemplaire... Allons! j’ai cent fois tort et je suis un ingrat. M. de Vindeuil a, dans cette circonstance, agi comme un parfait galant homme. )>
Mais, en dépit de tous ces raisonnements, le souvenir du charitable gentilhomme restait lié, pour Henri Luc, à celui de sa mauvaise action et lui était toujours très pénible.
Cependant le jeune professeur, qui avait pu avancer sur place et faisait un cours de rhétorique, obtenait tous les succès. Il s’était découvert et possédait en effet le don de la parole, l’avait cultivé et perfectionné. Un avenir assuré dans l’enseignement s’ouvrait pour lui, lorsque sa destinée changea brusquement.
Il fréquentait en ami la maison d’un industriel, fort considéré dans la ville et père d’une nombreuse famille. La fille aînée était intelligente, bonne, sérieuse, — et jolie. Elle plaisait infiniment à Henri Luc. On lui fit comprendre qu’il n’était pas vu moins favorablement par Mlle Aimée. La dot était mince. Trop de frères et de
LONGUES ET BRÈVES
sœurs. Mais Henri Luc, par ce mariage désintéressé, tout d’inclination, élargit, sans l’avoir voulu, sa destinée. Son beau-père, qui s’était toujours beaucoup occupé de politique, était quelque chose comme le grand-électeur du département. Une vacance s’étant produite, il fit nommer député son gendre, qui siégea sur les bancs de la gauche radicale, et du premier coup, par un maître discours où il sut parler sans banalité — ô surprise ! — des lois scolaires et des bienfaits de l’instruction, se classa parmi les orateurs de premier plan.
A trente ans, c’est-à-dire à l’âge où nous le retrouvons, Henri Luc était devenu — qu’on nous pardonne cette irrévérencieuse comparaison — l’un des premiers sujets de la troupe parlementaire. Elle est surtout composée, personne ne l’ignore, de vulgaires cabotins. Henri Luc, par son talent sincère et convaincu, méritait le titre de véritable artiste. Dans la bataille annuelle que les partisans de la séparation de l’Église et de l’État devaient livrer sur le terrain du budget des cultes, on avait donné cette fois au jeune orateur le premier rôle. Si le Cabinet, qui devait poser la question de confiance, n’obtenait pas la
UNE FAUTE DE JEUNESSE
majorité, Henri Luc était désigné pour le portefeuille de l’Instruction publique. Cette espérance excitait son ambition et flattait aussi ses chimères. Il se voyait déjà préparant la France de l’avenir, dirigeant la jeunesse dans une voie exclusivement scientifique ; car il partageait les illusions de ce siècle de mandarins. Universitaire, il avait foi dans la vertu, si peu infaillible pourtant, des méthodes et des programmes. Jacobin, il croyait possible d’exercer la tyrannie sur les pensées. Matérialiste, il voulait que la science eût une réponse et une explication devant tous les mystères de la vie et toutes les énigmes de la nature. Et il n’eût pas fallu beaucoup pousser ce sectaire pour lui faire affirmer que les mathématiques et la morale sont connexes, et que les hommes deviendront plus heureux et meilleurs par les progrès de l’électricité et des explosifs.
Tout en se murmurant les dernières phrases du discours par lequel il espérait porter un coup sensible au clergé et aux idées religieuses, Henri Luc atteignit rapidement le quai Voltaire, où il demeurait. Il trouva sa jeune femme auprès du berceau où elle endormait le petit garçon qu elle lui avait donné deux ans auparavant, et, mis en
LONGUES ET BRÈVES
présence de ce gracieux et toujours si touchant spectacle, le tribun de trente ans oublia pendant quelques minutes — rendons-lui cette justice — qu’il devait, lelendemain, « écraser l’infâme ». Il y a temps pour tout; et, si vous tenez à savoir ma façon de penser, je suis d’avis qu’en enveloppant la taille de son Aimée et en lui appuyant un long et tendre baiser dans le cou, le jeune législateur fit une chose beaucoup plus intéressante et beaucoup plus essentielle que de chercher une période ronflante pour maudire les funestes conséquences du Concordat.
Mais, lorsque l’enfant eut fermé les yeux et que les deux époux se furent mis à table, le parlementaire, obsédé par sa prochaine harangue, revint à la question tout de suite après le potage et le coup du médecin. Avec autant de verve que d’appétit, il ne fit qu’une bouchée des dogmes catholiques et de son filet de sole, et il attaqua de toutes ses dents l’entrecôte aux tomates farcies, comme s’il se fût agi d’un congréganiste. La jeune femme l’approuvait d’un sourire silencieux et charmant, d’abord parce qu’elle-même n’avait pas été élevée dans des sentiments de piété, mais surtout parce qu’elle admirait et adorait son
UNE FAUTE DE JEUNESSE
époux. Pour elle, évidemment, la suppression du traitement des évêques et des curés devait être indispensable, puisque son Henri la réclamait d’une voix si harmonieuse et si chaude; et quand il affirmait que le Premier Consul, en 1801, avait fait reculer la civilisation d’un siècle en se mettant d’accord avec le Pape, son cher mari ne devait pas avoir tort, puisqu’elle le trouvait si joli garçon.
Après dîner, Henri Luc parcourut les journaux du soir, qui, tous, annonçaient son discours et considéraient son intervention dans la séance du lendemain comme un événement capital. Confortablement installé au coin du feu, il respira cette fumée de gloire, tandis que, par une porte ouverte, il voyait sa jeune femme, dans sa chambre à coucher, aller et venir autour du berceau où dormait son enfant, et procéder silencieusement aux soins délicats d’une toilette de nuit. Près de lui, les livres ouverts et les papiers épars sous le rayonnement d’une grosse lampe le conviaient au travail nocturne. Il songea combien étaient précieux pour lui, dans sa vie fiévreuse d’homme politique et de tribun, ce foyer paisible, cette douceur de famille, et -il se dit qu’il était heureux.
LONGUES ET BRÈVES
Sa femme vint alors lui donner le baiser du soir et le laissa seul.
Henri Luc, tantôt marchant de long en large et se redisant à voix basse ses périodes oratoires, tantôt s’asseyant à son bureau pour prendre une note ou vérifier un texte de loi, était depuis assez longtemps absorbé par sa besogne, lorsque la femme de chambre, après avoir frappé plusieurs fois sans qu’il y prît garde, finit par entrer, une carte de visite à la main, et lui dit qu’un monsieur insistait vivement pour être reçu, malgré l’heure avancée.
Avec un peu d’impatience, il prit la carte et y jeta les yeux. Un frisson le secoua et le glaça jusqu’au cœur, quand il lut le nom du comte de Vindeuil.
L’arrivée de cet homme, du seul témoin de sa honte de jeunesse, reparaissant brusquement devant lui, en plein bonheur, en plein succès, lui parut du plus sinistre augure.
Sa voix tremblait presque lorsqu’il dit « : Faites entrer, d
Gomme presque tous ceux dont l’existence est remplie par une œuvre unique et réglée par des habitudes exclusives, M. de Vindeuil avait peu
UNE FAUTE DE JEUNESSE
changé. Dix années n’avaient que peu courbé sa longue et mince personne, et, dans la pénombre de la chambre éclairée seulement par la lampe voilée, on ne pouvait voir les poils blancs, maintenant nombreux, de sa barbe de vieux blond. Ses vêtements n’étaient pas moins négligés qu’autrefois. Et lorsque, l’ayant salué et invité d’un geste à s’asseoir, Henri Luc le vit croiser ses maigres jambes et poser sur un guéridon voisin un vieux chapeau flétri par cent averses, le jeune homme reconnut, avec un singulier malaise, son ancien patron absolument tel qu’il était au jour néfaste de leur séparation.
« Je m’excuse d’abord, monsieur, — commença le comte en lançant au député le regard étincelant et direct de ses yeux verts, — de l’inconvenance de ma visite à cette heure de nuit... Mais j’ai appris seulement tout à l’heure, en lisant une feuille du soir, le fait qui m’amène auprès de vous, et vous comprendrez tout à l’heure que ma démarche ne pouvait souffrir aucun retard.
— Quel que soit le motif qui vous a fait venir ici, — répondit Henri Luc en contenant son émotion par un grand effort, — vous étiez certain, je l’espère, monsieur le comte, que votre présence ne pourrait
LONGUES ET BRÈVES
éveiller en mon cœur que des sentiments de profond respect et de reconnaissance infinie.
— Oui, — reprit M. de Yindeuil, — mais je suis heureux de vous les entendre exprimer, car je viens y faire appel... Demain, à la Chambre des députés, sera discutée l’interpellation d’un de vos collègues, dont le nom m’échappe. Il demandera la suppression du budget des cultes, et, si j’en crois le journal qui vient de me tomber sous les yeux, vous devez prononcer, dans cette circonstance, un discours qui pourrait exercer sur le vote final une influence considérable et rendre, en effet, cette suppression immédiate... Oserais-je vous prier de me dire si cette nouvelle est exacte ?
— Elle l’est, — fit Henri Luc, que la question commençait à inquiéter. — Pourtant je suis loin de penser que mon intervention dans le débat emporte des conséquences aussi décisives, et que mon discours... »
Mais M. de Yindeuil, de sa voix ferme, l’interrompit :
« Point d’inutile modestie, monsieur. Votre talent de parole et votre action sur le Parlement me sont connus... J’arrive au but de ma visite. Ce
UNE FAUTE DE JEUNESSE
morceau de pain, que l’État donne si parcimonieusement aux prêtres, et qui n’est pas un traitement de fonctionnaire, mais bien une sorte de restitution faite au Clergé des biens dont il fut jadis injustement dépouillé, je crois qu’ils ne pourraient le perdre sans un sérieux dommage pour l’éducation religieuse de la France. Ce n’est point l’avis, je le sais, de certains catholiques; mais c’est ma conviction profonde. A tort ou à raison, je considérerais la suppression du budget des cultes comme un malheur pour l’Église et pour la Foi. Or, on m’assure que votre harangue peut hâter l’accomplissement de ce malheur... Vous devinez déjà, je suppose, la prière que je viens vous adresser... Abstenez-vous, gardez le silence dans la discussion de demain, et vous m’aurez prouvé, plus même que vous ne pouvez le croire, cette reconnaissance que vous prétendez avoir pour moi... Répondez-moi sans détours, monsieur. Puis-je ou non attendre de vous ce bon office ? »
Disons-le, en adressant cette prière à Henri Luc, en réclamant de lui ce service, M. de Vindeuil, emporté par la fougue de son désir et par la franchise de son caractère, avait mis, sinon
LONGUES ET CRÈVES
dans les termes, du moins dans le ton de sa demande, toute l’énergie d’un ordre.
Lejeune homme le sentit bien, et en fut cruellement mortifié. Ce qu’il comprit immédiatement aussi, c’est que le comte devait toujours le mépriser à fond, pour lui proposer en face une pareille capitulation de conscience. Henri Luc, devinant qu’un orage fondait sur lui, essaya pourtant de le conjurer.
« Monsieur le comte, — répondit-il, — je vous remercie de n’avoir fait que si discrètement allusion à votre généreuse conduite envers moi. Elle n’a pas été vaine. Le coupable à qui vous avez épargné le châtiment a tout fait pour se réhabiliter. C’est, j’ose le dire, un homme honnête qui vous parle aujourd’hui, qui s’adresse à votre loyauté, et qui vous fait juge de sa position... Je suis, vous le savez, j’ai toujours été un champion de la libre pensée. Cette suppression des salaires du clergé, qui vous semblerait une défaite pour la religion, serait, à mes yeux, une victoire pour le progrès. Admettons que je puisse, en effet, décider cette victoire. Est-ce bien vous, un soldat, qui me conseillez de déserter la veille de la bataille?... Non, vous n’exigerez pas cela de moi ! Vous n’or-
UNE FAUTE DE JEUNESSE
donnerez pas à un homme que votre magnanimité a remis dans le chemin de l’honneur de le quitter pour toujours !... Je vous le jure, je ne songe pas, en ce moment, à mes ambitions, à ma carrière. Pour vous prouver ma bonne foi, dites un mot, et je donne ma démission, je renonce à la vie politique... mais seulement après avoir fait mon devoir... Me dérober demain, ce serait trahir... Et, s’il ne s’agissait, pour vous contenter, que de paraître un traître aux yeux de mon parti, j’y consentirais encore. Non, c’est pour ma satisfaction intime que je vous refuse, c’est pour n’avoir point une bassesse sur la conscience... Voilà ce qu’est devenu le malheureux que vous avez arrêté sur la pente du crime. Mon scrupule, c’est votre œuvre, et vous ne pouvez pas le blâmer... Vous m’aviez perdu de vue, vous ignoriez ma transformation morale; et il y a dans la proposition que vous venez de me faire un profond mépris pour moi. En la repoussant, je suis certain que je force votre estime. »
En parlant ainsi, Henri Luc s’était échauffé. Il était debout maintenant devant M. de Vindeuil, qui, très calme, les jambes toujours croisées, l’écoutait avec une moue dédaigneuse.
LONGUES ET BRÈVES
cc L’honneur!... Le devoir !... La conscience !... Le scrupule !... — clit le gentilhomme. — Ce sont là de belles et sonores paroles, et qui font toujours leur effet dans les assemblées parlementaires. On n’avait pas eu tort, je le vois, de me vanter votre éloquence... Par malheur pour vous, je ne puis me payer de ces grands mots, car je possède la preuve, écrite et signée de votre main, que vous n’avez pas toujours eu le droit de les prononcer... Oh! je sais que, depuis que nous nous sommes quittés, votre conduite a été irréprochable. Notre ami commun M. Berthier, à qui je demandais de temps en temps ce que vous deveniez, m’a tenu au courant de votre vie... Mais, s’il vous plaît, qui vous a épargné l’infamie?... Moi. Et, souvenezvous-en, vous ne pouvez faire figure d’honnête homme que par ma permission... Vous parlez de devoirs? Le plus sacré, le premier de tous devrait être pour vous la reconnaissance envers l’homme qui vous a sauvé... Et, à l’heure qu’il est, vous n’obéissez pas à la voix de l’honneur, mais à celle de votre orgueil..* Enfin, ne perdons pas notre temps en discussions stériles... J’entends que demain, à la Chambre des députés, vous ne preniez pas la. parole, et vous ne la prendrez pas.
UNE FAUTE DE JEUNESSE
C’est un ordre que je vous donne, et, si vous aviez l’audace de n’y point obtempérer, je rendrais public, entendez-vous, cet écrit dont je ne me suis pas dessaisi et par lequel vous reconnaissez vousmême avoir volé quelques louis d’or dans le tiroir de mon bureau, comme un laquais.
— Vous feriez cela? — s’écria Luc d’une voix étranglée.
— Pourquoi pas? — reprit M. de Vindeuil, qui s’était levé à son tour, et qui arpentait à grands pas le cabinet. — Ce n’est pas une action bien élégante. D’accord. Mais je sers un intérêt supérieur... Et puis, quoi? je suis chrétien et catholique, — comme vous êtes athée, — avec passion, et je n’ai que ce moyen de satisfaire ma passion... Voyons, remettez-vous, — continua le comte, après un regard sur Henri Luc, qui s’était écroulé dans un fauteuil. — Je ne tiens nullement à vous perdre, et les choses, je vous assure, sont arrangeables... Ne pouvez-vous être pris, cette nuit, d’une indisposition subite... vous trouver, demain matin, hors d’état de sortir? Je n’exige pas de vous, remarquez-le bien, que vous abandonniez vos principes et votre parti... Non, rien qu’une abstention momentanée, une trêve d’un jour... Je
LONGUES ET BRÈVES
m’étonne même cle rencontrer tant de résistance et d’avoir été forcé de recourir à la menace, d’employer des armes qui me répugnent... Si vous n’avez pas encore compris que, dans certains cas, il faut montrer de la souplesse, faire quelques concessions, je désespère, en vérité, de votre avenir politique... Voyons, un bon mouvement, et dites-moi que je puis compter sur vous. » Accablé, prostré, les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, Henri Luc se laissait couler au fond de son désespoir. C’était donc vrai? Ce crime de sa jeunesse, qui l’avait toujours suivi, comme un témoin invisible, pendant ces dix années de labeur et de probité, ce crime l’arrêtait net, aujourd’hui, dans la bonne route et lui tombait lourdement sur l’épaule, comme la poigne d’un argousin. Le malheureux était en proie à l’épouvante d’un homme jadis atteint d’une lèpre, qui longtemps s’en est cru guéri, et qui tout à coup en voit reparaître les hideuses pustules. Que répondre? S’il résistait au comte, il était ignoble devant tous, et s’il cédait, il l’était à ses propres yeux. Et réellement, il faut le dire, Henri Luc avait reconquis sa conscience, car l’infamie publique ne lui inspirait pas moins d’horreur que
UNE FAUTE DE JEUNESSE
le déshonneur inconnu. De plus, à sa torture morale s’ajoutait un étonnement douloureux. Était-il possible que ce fût le loyal M. de Vindeuil qui lui offrit ce honteux marché? Était-ce vraiment cet homme de bonté et de compassion qu’il entendait, malgré son trouble, lui parler avec cet accent d’impitoyable dédain? Que faire? Aucune issue! Il était entre deux abîmes!... Et le misérable homme souffrait à ce point qu’il éprouva presque un soulagement, quand la voix secrète qui conseille les désespérés lui murmura, tout bas à l’oreille, ce mot tragique : « La Mort ! »
Il n’hésita pas. Se dressant brusquement, il fit deux pas vers M. de Vindeuil et le regarda dans les yeux.
« Ainsi, — dit-il sourdement, — vous tenez à ce que ce discours ne soit pas prononcé?
— Sans doute, — répondit le comte avec froideur. — Ai-je besoin de vous le répéter?
— Rassurez-vous donc... Il ne le sera pas. »
Le gentilhomme 'eut un petit rire et un léger
haussement d’épaules.
« Allons donc!... Nous y voilà, » fit-il.
Mais, soudain, il crut voir les yeux de Luc pâlir, comme dans une agonie.
LONGUES ET BRÈVES
« Je ne parlerai pas demain à la Chambre, — reprit l’infortuné, — parce que, cette nuit, je me ferai sauter la cervelle.
- — Vous vous tueriez? » s’écria M. de Vindeuil surpris, avec une nuance de doute.
Le jeune homme affirma sa résolution d’un énergique hochement de tête.
(( Yoyez-vous une autre solution qui soit acceptable?... Vous venez ici, monsieur le comte, — et je suis stupéfait que ce soit vous, tel du moins que je vous ai connu autrefois, qui accomplissiez cette œuvre de bourreau, — vous venez ici, dis-je, me contraindre à une lâcheté, sous peine du pilori. Eh bien, ma mort vous répondra : Ni l’un ni l’autre.
— Vous vous tueriez ? — répéta M. de Vindeuil, baissant le front cette fois, et devenu pensif.
— Convenez, — dit Henri Lug avec une amertume affreuse, — convenez, malgré vos préjugés religieux, que ce suicide ne sera pas sans courage... Vous voyez cet intérieur paisible, — ajouta-t-il en montrant la chambre pleine de livres; — c’était, il y a une heure, celui d’un homme heureux, autant qu’on peut l’être avec le remords d’une mauvaise
UNE FAUTE DE JEUNESSE
action... Mais j’étais parvenu à l’endormir, à l’étouffer presque, à force de travail... Si j’entr’ouvrais la porte que voici, je pourrais vous montrer, dans leur sommeil innocent et sans crainte, ma chère femme et mon pauvre petit garçon... J’ai eu tort de les aimer. Ces joies-là ne sont pas permises à celui qui a, comme moi, une tache dans son passé. Je ne vous dirai rien de mes rêves, de l’avenir qui s’ouvrait devant moi... Tenez, voilà un paquet de journaux où l’on me traite d’éminent, d’illustre orateur... Misères!... Je ne regrette de la vie que ces deux jeunes êtres, qui vont devenir une veuve et un orphelin... Tout de même, soyez franc, monsieur le comte, il y a quelque mérite à quitter tout cela... Allons! Sans doute, j’étais indigne de ce bonheur, et vous qui me forcez si cruellement à y renoncer, peut-être agissez-vous, sans le savoir, au nom de la justice... N’importe! tout à l’heure, en posant le revolver sur ma tempe, j’aurai au moins cette fierté de me dire que ma seule faute de jeunesse est bien expiée, puisque je meurs pour rester un honnête homme... Maintenant, monsieur, soyez assez bon pour me laisser seul. J’ai quelques adieux, un bout de testament à écrire... Mais vous
LONGUES ET BRÈVES
pouvez partir tranquille... Henri Luc ne montera pas, demain, à la tribune. »
Et il faisait un pas pour reconduire M. de Vindeuil, quand celui-ci, qui l’avait écouté avec une attention passionnée et une flamme d’émotion dans les yeux, tira de sa poche une enveloppe, et, la montrant à l’homme qui voulait mourir :
« Voici, — dit-il d’une voix vibrante, — la preuve de votre ancienne faute...
— Eh bien, après?... Vous ne pousserez pas la haine et l’esprit de parti jusqu’à déshonorer ma mémoire... Que pouvez- vous faire, à présent, de cet écrit?... »
Le comte s’était approché de la cheminée, où brûlait un ardent feu de coke. 11 y jeta le papier, qui flamba et fut aussitôt dévoré.
Henri Luc poussa un grand cri, et, sans comprendre encore pourquoi, instinctivement, comprit que tout était changé pour lui.
« Vous êtes libre, — dit gravement M. de Vindeuil. — Allez demain au Parlement, insultez-y nos croyances, réduisez nos prêtres à la misère. J’en serai navré, mais la justice avant tout... Écoutez ceci... Quand, après avoir signé ce papier, vous êtes sorti de chez moi, accablé de ma clémence
UNE FAUTE DE JEUNESSE
et de mon bienfait, j’avais cette arrière-pensée, je vous le confesse, que ma bonne action serait inutile. Je ne croyais pas au relèvement moral d’un jeune homme sans foi, qui avait débuté par un acte contre l’honneur. Ayant appris, par M. Berthier et par d’autres, vos premiers succès, votre conduite correcte et respectable, ce fut pour moi comme une déception. Et lorsque je vous entendis citer, parmi les ennemis de la religion, comme un de ceux dont on ne pouvait ni blâmer les mœurs, ni suspecter la sincérité, — que Dieu me pardonne ce sentiment indigne d’un chrétien ! — j’en ai positivement souffert... Or, ce soir même, comme je vous l’ai dit, je lus dans un journal que vous alliez attaquer l’Église, et je me souvins de l’arme terrible que je possédais contre vous. J’eus ce mauvais désir alors d’obtenir du même coup, par un moyen dont je rougis à présent, et votre silence et la certitude que vous n’étiez qu’un hypocrite... Vous venez, au contraire, de me convaincre que je vous jugeais mal et de me rappeler que je ne me comportais pas ici comme un gentilhomme... Mais tout est réparé, et je n’ai plus qu’à vous prier d’agréer mes
excuses. »
LONGUES ET BRÈVES
Henri Luc, les yeux pleins de larmes, les mains tremblantes, était inondé de joie.
« Vos excuses ! — s’écria-t-il. — Quand je devrais me jeter à vos pieds, quand vous détruisez la dernière trace de mon coupable passé, quand je retrouve en vous l’homme plein de pardon qui m’a, jadis, épargné, sauvé!... Non, non, je ne parlerai pas demain contre vos amis. Je m’y engage, maintenant que je puis le faire de bonne volonté... Que dis-je? Un dégoût subit me vient pour la politique, pour cette vie de haine... Et je comprends que, bien au-dessus de tous les partis, il y a celui des honnêtes gens, parmi lesquels vous me rendez ma place... Ah! monsieur de Vindeuil, que de générosité!
— Mon cher enfant, — répondit le comte, très ému, en rendant à son ancien secrétaire le nom d’amitié qu’il lui donnait autrefois, — nous nous sommes quittés, il y a dix ans, sans que nos mains se soient touchées... Voici la mienne : la voulezvous? Je vous la tends pleine d’estime et d’amitié. »
Et, le cœur délicieusement épanoui, pour la première fois de sa vie peut-être, Henri Luc, en serrant entre les siennes cette main chaude et loyale, sentit que sa faute de jeunesse était vraiment effacée pour toujours.
L’ENFANT PERDU
CONTE DE NOËL
A Jules Claretie.
Ce matin-là, qui était la veille de Noël, deux événements d’importance eurent lieu simultanément. Le soleil se leva, — et M. Jean-Baptiste Godefroy aussi.
Sans doute, le soleil, — au cœur de l’hiver, après quinze jours de brume et de ciel gris, quand par bonheur le vent passe au nord-est et ramène le temps sec et clair, — le soleil, inondant tout à coup de lumière le Paris matinal, est un vieux camarade que chacun revoit avec plaisir. Il est d’ailleurs un personnage considérable. Jadis, il a été dieu : il s’est appelé Osiris, Apollon, est-ce que je sais? et il n’y a pas deux siècles qu’il
LONGUES ET BRÈVES
régnait en France, sous le nom de Louis XIV. Mais M. Jean-Baptiste Godefroy, financier richissime, directeur du Comptoir général de crédit, administrateur de plusieurs grandes compagnies, député et membre du Conseil général de l’Eure, officier de la Légion d’honneur, etc., etc., n’était pas non plus un homme à dédaigner. Et puis l’opinion que le soleil peut avoir sur son propre compte n’est certainement pas plus flatteuse que celle que M. Jean-Baptiste Godefroy avait de lui-même. Nous sommes donc autorisé à dire que, le matin en question, vers huit heures moins le quart, le soleil et M. Jean-Baptiste Godefroy se levèrent.
Par exemple, le réveil de ces puissants seigneurs fut tout à fait différent. Le bon vieux soleil, lui, commença par faire une foule de choses charmantes. Comme le grésil, pendant la nuit, avait confit dans du sucre en poudre les platanes dépouillés du boulevard Malesherbes, où est situé l’hôtel Godefroy, ce magicien de soleil s’amusa d’abord à les transformer en gigantesques bouquets de corail rose; et, tout en accomplissant ce délicieux tour de fantasmagorie, il répandit, avec la plus impartiale bienveillance, ses
L’ENFANT PEU DU
rayons sans chaleur, mais, joyeux, sur tous les humbles passants que la nécessité de gagner leur vie forçait à être dehors de si bonne heure. Il eut le même sourire pour le petit employé en paletot trop mince se hâtant vers son bureau, pour la grisette frissonnant sous sa cc confection d à bon marché, pour l’ouvrier portant la moitié d’un pain rond sous son bras, pour le conducteur de tramway faisant sonner son compteur, pour le marchand de marrons en train de griller sa première poêlée. Enfin ce brave homme de soleil fit plaisir à tout le monde. M. Jean- Baptiste Godefroy, au contraire, eut un réveil assez maussade. Il avait assisté, la veille, chez le ministre de l’agriculture, à un dîner encombré de truffes, depuis le relevé du potage jusqu’à la salade, et son estomac de quarante-sept ans éprouvait la brûlante morsure du pvrosis. Aussi, à la façon dont M. Godefroy donna son premier coup de sonnette, Charles, le valet de chambre, tout en prenant de l’eau chaude pour la barbe du patron, dit à la fille de cuisine :
<r Allons, bon!... Le « singe » est encore d’une humeur massacrante, ce matin... Ma pauvre Gertrude, nous allons avoir une sale journée. »
LONGUES ET BRÈVES
Puis, marchant sur la pointe du pied, les yeux modestement baissés, il entra dans la chambre à coucher, ouvrit les rideaux, alluma le feu et prépara tout ce qu’il fallait pour la toilette, avec les façons discrètes et les gestes respectueux d’un sacristain disposant les objets du culte sur l’autel, avant la messe de M. le curé.
« Quel temps, ce matin? — demanda d’une voix brève M. Godefroy, en boutonnant son veston de molleton gris sur un abdomen un peu trop majestueux déjà.
— Très froid, — monsieur, répondit Charles. — Asix heures, le thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro. Mais Monsieur voit que le ciel s’est éclairci, et je crois que nous aurons une belle matinée. »
Tout en repassant son rasoir, M. Godefroy s’approcha de la fenêtre, écarta l’un des petits rideaux, vit le boulevard baigné de lumière et fit une légère grimace qui ressemblait à un sourire. Mon Dieu, oui ! On a beau être plein de morgue et de tenue, et savoir parfaitement qu’il est du plus mauvais genre de manifester quoi que ce soit devant les domestiques, l’apparition de ce gueusard de soleil, en plein mois de décembre,
L’ENFANT PERDU
donne une sensation si agréable qu’il n’y a guère moyen de la dissimuler. M. Godefroy daigna donc sourire. Si quelqu’un lui avait dit alors que cette satisfaction instinctive lui était commune avec l’apprenti typographe en bonnet de papier qui faisait une glissade sur le ruisseau gelé d’en face, M. Godefroy eût été profondément choqué. C’était ainsi pourtant; et, pendant une minute, cet homme écrasé d’affaires, ce gros bonnet du monde politique et financier, fit cet enfantillage de regarder les passants et les voitures qui filaient joyeusement dans la brume dorée.
Mais, rassurez-vous, cela ne dura qu’une minute. Sourire à un rayon de soleil, c’est bon pour des gens inoccupés, pas sérieux; c’est bon pour les femmes, les enfants, les poètes, la canaille. M. Godefroy avait d’autres chats à fouetter, et, précisément pour cette journée qui commençait, son programme était très chargé. De huit heures et demie à dix heures, il avait rendezvous, dans son cabinet, avec un certain nombre de messieurs très agités, tous habillés et rasés comme lui dès l’aurore et comme lui sans fraîcheur d’âme, qui devaient venir lui parler de toutes sortes d’affaires, ayant toutes le même but :
LONGUES ET BRÈVES
gagner de l’argent. Après déjeuner, — et il ne fallait pas s’attarder aux petits verres, — M. Godefroy était obligé de sauter dans son coupé et de courir à la Bourse, pour y échanger quelques paroles avec d’autres messieurs qui s’étaient aussi levés de bonne heure et qui n’avaient pas non plus de petite fleur bleue dans l’imagination ; et cela toujours pour le même motif : gagner de l’argent. De là, sans perdre un instant, M. Godefroy allait présider, devant une table verte encombrée d’encriers siphoïdes, un nouveau groupe de compagnons dépourvus de tendresse et s’entretenir avec eux de divers moyens de gagner de l’argent. Après quoi, il devait paraître, comme député, dans trois ou quatre commissions et sous-commissions, toujours avec tables vertes et encriers siphoïdes, où il rejoindrait d’autres personnages peu sentimentaux, tous incapables aussi, je vous prie de le croire, de négliger la moindre occasion de gagner de l’argent, mais qui avaient pourtant la bonté de sacrifier quelques précieuses heures de l’après-midi pour assurer, par-dessus le marché, la gloire et le bonheur de la France.
Après s’être vivement rasé, en épargnant toutefois le collier de barbe poivre et sel qui lui donnait
L’ENFANT PERDU
un air de famille avec les Auvergnats et les singes de la grande espèce, M. Godefroy revêtit un « complet » du matin, dont la coupe élégante et un peu jeunette prouvait que ce veuf, cinglant vers la cinquantaine, n’avait pas absolument renoncé à plaire. Puis il descendit dans son cabinet, où commença le défdé des hommes peu tendres et sans rêverie, uniquement préoccupés d’augmenter leur bien-aimé capital. Ces messieurs parlèrent de plusieurs entreprises en projet, également considérables, notamment d’une nouvelle lisme de chemin de fer à lancer à travers un
désert sauvage, d’une usine monstre à fonder aux environs de Paris, et d’une mine de n’importe quoi à exploiter dans je ne sais plus quelle république de l’Amérique du Sud. Bien entendu, on n’agita pas un seul instant la question de savoir si le futur railway aurait à transporter un grand nombre de voyageurs et une grande quantité de marchandises, si l’usine fabriquerait du sucre ou des bonnets de coton, si la mine produirait de l’or vierge ou du cuivre de deuxième qualité. Non ! Les dialogues de M. Godefroy et de ses visiteurs matinaux roulèrent exclusivement sur le bénéfice plus ou moins gros à réaliser,
LONGUES ET BRÈVES
dans les huit jours qui suivraient l’émission, en spéculant sur les actions de ces diverses affaires, actions très probablement destinées du reste, et dans un bref délai, à n’avoir plus d’autre valeur que le poids du papier et le mérite de la vignette.
Ces conversations nourries de chiffres durèrent jusqu’à dix heures précises, et M. le directeur du Comptoir général de crédit, qui était honnête homme pourtant, autant qu’on peut l’être dans les « affaires », reconduisit jusque sur le palier, avec les plus grands égards, son dernier visiteur, vieux filou cousu d’or qui, par un hasard assez fréquent, jouissait de la considération générale, au lieu d’être logé à Poissy ou à Gaillon aux frais de l’État, pendant un laps de temps fixé par les tribunaux, et de s’y livrer à une besogne honorable et hygiénique telle que la confection des chaussons de lisière ou de la brosserie à bon marché. Puis M. le directeur consigna sa porte impitoyablement — il fallait être à la Bourse à onze heures — et passa dans la salle à manger.
Elle était somptueuse. On aurait pu constituer le trésor d’une cathédrale avec les massives argenteries qui encombraient bahuts et dressoirs. Néan-
L’ENFANT PERDU
moins, malgré l’absorption d’une dose copieuse de bicarbonate de soude, le pyrosis de M. Godefroy était à peine calmé, et le financier ne s’était commandé qu’un déjeuner de dyspeptique. Au milieu de ce luxe de table, devant ce décor qui célébrait la bombance, et sous l’œil impassible d’un maître d’hôtel à deux cents louis de gages, qui s’en faisait deux fois autant par la vertu de l’anse du panier, M. Godefroy ne mangea donc, d’un air assez piteux, que deux œufs à la coque et la noix d’une côtelette; et encore, l’un des œufs sentait la paille. L’homme plein d’or chipotait son dessert, — oh ! presque rien, un peu de roquefort, à peine pour deux ou trois sous, je vous assure, — lorsqu’une porte s’ouvrit, et soudain, gracieux et mignon, bien qu’un peu chétif dans son costume de velours bleu et trop pâlot sous son énorme feutre à plume blanche, le fds de M. le directeur, le jeune Raoul, âgé de quatre ans, entra dans la salle à manger, conduit par son Allemande.
Cette apparition se produisait chaque jour, à onze heures moins le quart exactement, lorsque le coupé, attelé pour la Bourse, attendait devant le perron, et que l’alezan brûlé, vendu à M. Gode-
LONGUES ET BRÈVES
froy, par les soins de son cocher, mille francs de plus qu’il ne valait, grattait, d’un sabot impatient, le dallage de la cour. L’illustre brasseur d’argent s’occupait de son fils de dix heures quarante-cinq à onze heures. Pas plus, pas moins. Il n’avait qu’un quart d’heure, juste, à consacrer au sentiment paternel. Non qu’il n’aimât pas son fds, grand Dieu! Il l’adorait, à sa façon. Mais, que voulez-vous, les affaires!...
A quarante-deux ans, plus que mûr et passablement fripé, il s’était cru très amoureux, par pur snobisme, de la fille d’un de ses camarades de cercle, le marquis de Neufontaine, vieux chat teint, joueur comme les cartes, qui, sans la compassion vaniteuse de M. Godefroy, eût été plus d’une fois affiché au club. Ce gentilhomme effondré, mais toujours très chic, et qui venait encore de « lancer » une casquette pour bains de mer, fut trop heureux de devenir le beau-père d’un homme qui payerait ses dettes et livra sans scrupule au banquier fatigué une ingénue de dixsept ans, d’une beauté suave et frêle, sortant d’un couvent de province, et n’ayant pour dot que son trousseau de pensionnaire et qu’un trésor de préjugés aristocratiques et d’illusions romanesques.
L’ENFANT PERDU
M. Godefroy, fils d’un avoué grippe-sou des Andelys, était resté « peuple » et même fort vulgaire malgré son fabuleux avancement dans la hiérarchie sociale. Il blessa tout de suite sa jeune femme dans toutes ses délicatesses; et les choses allaient mal tourner, quand la pauvre enfant fut emportée, à sa première couche. Presque élégiaque lorsqu’il parlait de sa défunte épouse, avec laquelle il eût sans doute divorcé si elle avait vécu six mois de plus, M. Godefroy aimait son petit Raoul pour plusieurs raisons : d’abord à titre de fds unique, puis comme produit rare et distingué d’un Godefroy et d’une Neufontaine, enfin et surtout par le respect qu’inspirait à cet homme d’argent l’héritier d’une fortune de plusieurs millions. Le bébé fit donc ses premières dents sur un hochet d’or et fut élevé comme un dauphin. Seulement, son père, accablé de besogne, débordé d’occupations, ne pouvait lui consacrer que quinze minutes par jour, — comme aujourd’hui, au moment du roquefort, — et l’ abandonnait aux domestiques.
« Bonjour, Raoul.
— Bonzou, p’pa. »
Et M. le directeur du Comptoir général de
PROSE. — V
LONGUES ET BREVES
crédit, ayant jeté sa serviette, installa sur sa cuisse gauche le jeune Raoul, prit clans sa grosse patte la petite main de l’enfant et la baisa plusieurs fois, oubliant, ma parole d’honneur! la hausse de vingt-cinq centimes sur le trois pour cent, les tables couleur de pâturage et les encriers volumineux devant lesquels il devait traiter tout à l’heure de si grosses questions d’intérêt, et même son vote de l’après-midi pour ou contre le ministère, selon qu’il obtiendrait ou non, en faveur de son bourg-pourri, une place de souspréfet, deux de percepteur, trois de garde champêtre, quatre bureaux de tabac, plus une pension pour le cousin issu de germain d’une victime du Deux Décembre.
« P’pa, et le p’tit Noël... Y mettra-ti’tet’ chose dans mon soulier? » demanda tout à coup Raoul, dans son sabir enfantin.
Le père, après un : « Oui, si tu as été sage », fort surprenant chez ce député libre penseur, qui, à la Chambre, appuyait d’un énergique : « Très bien! » toutes les propositions anticléricales, prit note, dans le meilleur coin de sa mémoire, qu’il aurait à acheter des joujoux. Puis, s’adressant à la gouvernante :
I/ENFAINT PEliDU.
« Vous êtes toujours contente de Raoul, mademoiselle Bertha? »
L’Allemande, qui se faisait passer pour Autrichienne, cela va sans dire, mais qui était, en réalité, la fille d’un pasteur poméranien affligé de quatorze enfants, devint rouge comme une tomate sous ses cheveux blond albinos, comme si la question toute simple qu’on lui adressait eût été de la pire indécence, et après avoir donné cette preuve de respect intimidé, répondit par un petit rire imbécile, qui parut satisfaire pleinement la curiosité de M. Godefroy sur la conduite de son fils.
« Il fait beau aujourd’hui, — reprit le financier, — mais froid. Si vous menez Raoul au parc Monceau, mademoiselle, vous aurez soin, n’est-ce pas? de le bien couvrir. »
La « fraulein », par un second accès de rire idiot, ayant rassuré M. Godefroy sur ce point essentiel, il embrassa une dernière fois le bébé, se leva de table — onze heures sonnaient au cartel — et s’élança vers le vestibule, où Charles, le valet de chambre, lui enfila sa pelisse et referma sur lui la portière du coupé. Après quoi, ce serviteur fidèle courut immédiatement au petit café de
LONGUES ET BREVES
la rue cle Miromesnil, où il avait rendez-vous avec le groom de la baronne d’en face, pour une partie de billard, en trente liés, avec défense de « queuter », bien entendu.
Grâce au bai brun, — payé mille francs de trop, à la suite d’un déjeuner d’escargots offert par le maquignon au cocher deM. Godefroy, — grâce à cet animal d’un prix excessif, mais qui filait bien tout de même, M. le directeur du Comptoir général de crédit put accomplir, sans aucun retard, sa tournée d’affaires. Il parut à la Bourse, siégea devant plusieurs encriers monumentaux, et même, vers cinq heures moins le quart, il rassura la France et l’Europe inquiète des bruits de crise, en votant pour le ministère; car il avait obtenu les faveurs sollicitées, y compris la pension pour celui de ses électeurs dont l’oncle à la mode de Bretagne avait été révoqué d’un emploi de surnuméraire non rétribué, à l’époque du coup d’État.
Attendri sans doute par la satisfaction d’avoir
L’ENFANT PERDU
contribué à cet acte de justice tardive, M. Godefroy se souvint alors de ce que lui avait dit Raoul au sujet des présents du petit Noël, et jeta à son cocher l’adresse d’un grand marchand de jouets. Là, il acheta et fit transporter dans sa voiture un cheval fantastique en bois creux monté sur roulettes, avec une manivelle dans chaque oreille; une boite de soldats de plomb aussi semblables les uns aux autres que les grenadiers de ce régiment russe, du temps de Paul Ier, qui tous avaient les cheveux noirs et le nez retroussé; vingt autres joujoux éclatants et magnifiques. Puis, en rentrant chez lui, doucement bercé sur les coussins de son coupé bien suspendu, l’homme riche, qui, après tout, avait des entrailles de père, se mit à penser à son fils avec orgueil.
L’enfant grandirait, recevrait l’éducation d’un prince, en serait un, parbleu! puisque, grâce aux conquêtes de 89, il n’y avait plus d’aristocratie que celle de l’argent et que Raoul aurait, un jour, vingt, vingt-cinq, qui sait! trente millions de capital. Si son père, petit provincial, fils d’un méchant noircisseur de papier timbré; son père, qui avait diné à vingt-deux sous jadis au quartier Latin, et se rendait bien compte, chaque soir, en
LONGUES ET BREVES
mettant sa cravate blanche, qu’il avait l’air d’un marié du samedi; si ce père, malgré sa tache originelle, avait pu accumuler une énorme fortune, devenir fraction de roi sous la République parlementaire et obtenir en mariage une demoiselle dont un ancêtre était mort à Marignan, à quoi donc ne pouvait pas prétendre Raoul, dès l’enfance beau comme un gentilhomme, Raoul, au sang affiné par l’atavisme maternel, Raoul, de qui l’intelligence serait cultivée comme une fleur rare, qui apprenait déjà les langues étrangères dès le berceau, qui, l’an prochain, aurait le derrière sur une selle de poney, Raoul, qui serait un jour autorisé à joindre à son nom celui de sa mère, et s’appellerait ainsi Godefroy de Neufontaine, Godefroy devenant le prénom, et quel prénom! royal, moyen ageux, sentant à plein nez la croisade?... Avec des millions, quel avenir! quelle carrière!... Et le démocrate — il y en a plus d’un comme celui-ci, n’en doutez pas! — imaginait naïvement la monarchie restaurée, — en France, tout arrive, — voyait son Raoul, non! son Godefroy de Neufontaine marié au Faubourg, bien vu au château, puis, qui sait? tout près du trône, avec une clef de chambellan dans le dos et un
L’ENFANT PERDU
blason tout battant neuf sur son argenterie et sur les panneaux de son carrosse!... O sottise, sottise! Ainsi rêvait le parvenu gorgé d’or, dans sa voiture qu’encombraient tous ces joujoux achetés pour la Noël, — sans se rappeler, hélas! que c’était, ce soir-là, la fête d’un très pauvre petit enfant, fils d’un couple vagabond, né dans une étable, où l’on avait logé ses parents par charité.
Mais le cocher a crié : « Port’, siou plaît! » On rentre à l’hôtel; et, franchissant les degrés du perron, M. Godefroy se dit qu’il n’a que le temps de faire sa toilette du soir, lorsque, dans le vestibule, il voit tous ses domestiques, en cercle devant lui, l’air consterné, et, dans un coin, affalée sur une banquette, l’Allemande, qui pousse un cri en l’apercevant et cache aussitôt dans ses deux mains son visage bouffi de larmes. M. Godefroy a le pressentiment d’un malheur.
« Qu’est-ce que cela veut dire?... Qu’y at-il?... »
Charles, le valet de chambre, — un drôle de la pire espèce, pourtant, — regarde son maître avec des yeux pleins de pitié, et, bégayant et troublé : « Monsieur Raoul !...
— Mon fils?...
LONGUES ET BRÈVES
— Perdu, monsieur!... Cette stupide" Allemande !... Perdu depuis quatre heures de l’aprèsmidi !... »
Le père recule de deux pas en chancelant, comme un soldat frappé d’une balle; et l’Allemande se jette à ses pieds, hurlant d’une voix de folle : « Pardon !... Pardon! » et les laquais parlent tous à la fois.
« Bertha n’était pas allée au parc Monceau... C’est là-bas, sur les fortifications, qu’elle a laissé se perdre le petit... On a cherché partout M. le directeur; on est allé au Comptoir, à la Chambre; il venait de partir... Figurez-vous que l’Allemande rejoignait tous les jours son amoureux, au delà du rempart, près de la porte d’Asnières... Quelle horreur!... Un quartier plein de bohémiens, de saltimbanques! Qui sait si l’on n’a pas volé l’enfant?... Ah! le commissaire était déjà prévenu... Mais conçoit-on cela? Cette sainte-nitouche !... Des rendez-vous avec un amant, un homme de son pays!... Un espion prussien, pour sur!... »
Son fils! Perdu! M. Godefroy entend l’orage de l’apoplexie gronder dans ses oreilles. Il bondit sur l’Allemande, l’empoigne par le bras, la secoue avec fureur.
L’ENFANT PERDU
ce Où l’ avez-vous perdu de vue, misérable?... Dites la vérité, ou je vous écrase!... Où çà? Où çà?... »
Mais la malheureuse fdle ne sait que pleurer et crier grâce. Voyons, du calme!... Son fds! son fds à lui, perdu, volé? Ce n’est pas possible! On va le lui retrouver, le lui rendre tout de suite. Il peut jeter l’or à poignées, mettre toute la police en l’air. Ah ! pas un instant à perdre.
« Charles, qu’on ne dételle pas... Vous autres, gardez-moi cette coquine... Je vais à la Préfecture. »
Et M. Godefroy, le cœur battant à se rompre, les cheveux soulevés d’épouvante, s’élance de nouveau dans son coupé, qui repart d’un trot enragé. Quelle ironie ! La voiture est pleine de jouets étincelants, où chaque bec de gaz, chaque boutique illuminée allume au passage cent paillettes de feu. C’est aujourd’hui la fête des enfants, ne l’oublions pas, la fête du nouveau-né divin, que sont venus adorer les mages et les bergers conduits par une étoile.
« Mon Raoul!... mon fils!... Où est mon fils?...» se répète le père crispé par l’angoisse et déchirant ses ongles au cuir des coussins. A quoi lui servent
maintenant ses titres, ses honneurs, ses millions, à l’homme riche, au gros personnage? Il n’a plus qu’une idée, fixée comme un clou de feu, là, entre ses deux sourcils, dans son cerveau douloureux et brûlant: « Mon enfant, où est mon enfant?... »
Voici la Préfecture de police. Mais il n’y a plus personne; les bureaux sont désertés depuis longtemps.
« Je suis M. Godefroy, député de l’Eure... Mon fils est perdu dans Paris; un enfant de quatre ans!... Je veux absolument voir M. le préfet. »
Et un louis dans la main du concierge.
Le bonhomme, un vétéran à moustaches grises, moins pour la pièce d’or que par compassion pour ce pauvre père, le conduit aux appartements privés du préfet, l’aide à forcer les consignes. Enfin, M. Godefroy est introduit devant l’homme en qui repose à présent toute son espérance, un beau fonctionnaire, en tenue de soirée, — il allait sortir, — l’air réservé, un peu prétentieux, le monocle à l’œil.
M. Godefroy, les jambes cassées par l’émotion, tombe dans un fauteuil, fond en larmes, et raconte son malheur, en phrases bredouillées, coupées de sanglots.
L’ENFANT PERDU
Le préfet — il est père de famille, lui aussi — a le cœur tout remué; mais, par profession, il dissimule son accès de sensibilité, se donne de l’importance.
« Et vous dites, monsieur le député, que l’enfant a dû se perdre vers quatre heures?
— Oui, monsieur le préfet.
— A la nuit tombante... Diable!... Et il n’est pas avancé pour son âge; il parle mal, ignore son adresse, ne sait pas prononcer son nom de famille?
— Oui!... Hélas ! oui !...
— Du côté de la porte d’Asnières?... Quartier suspect... Mais remettez-vous... Nous avons par là un commissaire de police très intelligent... Je vais téléphoner. »
L’infortuné père reste seul pendant cinq minutes. Quelle atroce migraine! quels battements de cœur fous! Puis, brusquement, le préfet reparaît, le sourire aux lèvres, un contentement dans le regard : « Retrouvé ! »
Oh! le cri de joie furieuse de M. Godefroy! Comme il se jette sur les mains du préfet, les serre à les broyer !
« Et il faut convenir, monsieur le député, que
LONGUES ET BREVES
nous avons de la chance... Un petit blond, n’estce pas? un peu pâle?... Costume de velours bleu?... Chapeau de feutre à plume blanche?...
— Oui, parfaitement... C’est lui! c’est mon petit Raoul !
— Eh bien, il est chez un pauvre diable qui loge de ce côté-là, et qui est venu tout à l’heure faire sa déclaration au commissariat... Yoici l’adresse par écrit : Pierron, rue des Cailloux, à Levallois-Perret. Avec une bonne voiture, vous pourrez revoir votre fds avant une heure... Par exemple, — ajoute le fonctionnaire, — vous n’allez pas retrouver votre enfant dans un milieu bien aristocratique, dans la « haute », comme disent nos agents. L’homme qui l’a recueilli est tout simplement un marchand des quatre saisons... Mais qu’importe ! n’est-ce pas?... »
Ah! oui, qu’importe! M. Godefroy remercie le préfet avec effusion, descend l’escalier quatre à quatre, remonte en coupé, et, dans ce moment, je vous en réponds, si le marchand des quatre saisons était là, il lui sauterait au cou. Oui, M. Godefroy, directeur du Comptoir général de crédit, député, officier de la Légion d’honneur, etc., etc., accolerait ce plébéien ! Mais, dites-moi donc, est-
I/ENFANT PERDU
ce que, par hasard, il y aurait autre chose, dans ce richard, que la frénésie de l’or et des vanités? A partir de cette minute, il reconnaît seulement à quel point il aime son enfant. Fouette, cocher! Celui que tu emportes, dans un coupé, par cette froide nuit de Noël, ne songe plus à entasser pour son fils millions sur millions, à le faire éduquer comme un Fils de France, à le lancer dans le monde; et pas de danger, désormais, qu’on le laisse aux mains des mercenaires ! A l’avenir, M. Godefroy sera capable de négliger ses propres affaires et celles de la France — qui ne s’en portera pas plus mal — pour s’occuper un peu plus sérieusement de son petit Raoul. Il fera venir des Andelys la sœur de son père, la vieille tante restée à moitié paysanne, dont il avait la sottise de rougir. Elle scandalisera la valetaille par son accent normand et ses bonnets de linge. Mais elle veillera sur son petit-neveu, la bonne femme. Fouette, fouette, cocher! Ce patron, toujours si pressé, que tu as conduit à tant de rendez-vous intéressés, k tant de réunions de gens cupides, est, ce soir, encore plus impatient d’arriver, et il a un autre souci que de gagner de l’argent. C’est la première fois de sa vie qu’il va embrasser son
LONGUES ET BRÈVES
enfant pour de bon. Fouette donc, cocher! Plus vite ! Plus vite !
Cependant, par la nuit froide et claire, le coupé rapide a de nouveau traversé Paris, dévoré l’interminable boulevard Malesherbes; et, le rempart franchi, après les maisons monumentales et les élégants hôtels, tout de suite voici la solitude sinistre, les ruelles sombres de la banlieue. On s’arrête, et M. Godefroy, à la clarté des lanternes éclatantes de sa voiture, voit une basse et sordide baraque de plâtras, un bouge. C’est bien le numéro, c’est là que loge ce Pierron. Aussitôt la porte s’ouvre, et un homme parait, un grand gaillard, une tête bien française, à moustaches rousses. C’est un manchot, et la manche gauche de son tricot de laine est pliée en deux sous l’aisselle. Il regarde l’élégant coupé, le bourgeois en belle pelisse, et dit gaiement :
« Alors, monsieur, c’est vous qui êtes le papa?... Ayez pas peur... Il n’est rien arrivé au gosse. »
Et, s’effaçant pour permettre au visiteur d’entrer, il ajoute, en mettant un doigt sur sa bouche : « Chut! il fait dodo. »
L’ENFANT PERDU
Un bouge, en vérité! A la lueur d’une petite lampe à pétrole qui éclaire très mal et qui sent très mauvais, M. Godefroy distingue une commode à laquelle manque un tiroir, quelques chaises éclopées, une table ronde où flânent un litre à moitié vide, trois verres, du veau froid dans une assiette, et, sur le plâtre nu de la muraille, deux chromos : l’Exposition de 89 à vol d’oiseau, avec la tour Eiffel en bleu de perruquier, et le portrait du général Boulanger, jeune et joli comme un sous-lieutenant. Excusez cette dernière faiblesse chez l’habitant de ce pauvre logis : elle a été partagée par presque toute la France.
Mais le manchot a pris la lampe et, marchant sur la pointe du pied, éclaire un coin de la chambre, où, sur un lit assez propre, deux petits garçons sont profondément endormis. Dans le plus jeune des deux enfants, que l’autre enveloppe d’un bras protecteur et serre contre son épaule, M. Godefroy reconnaît son fils.
LONGUES ET BRÈVES
« Les deux mômes mouraient de sommeil, — dit Pierron, en essayant d’adoucir sa voix rude. — Comme je ne savais pas quand on viendrait réclamer le petit aristo, je leur ai donné mon « pieu », et, dès qu’ils ont tapé de l’œil, j’ai été faire ma déclaration au commissaire... D’ordinaire, Zidore a son petit lit dans la soupente; mais je me suis dit : Ils seront mieux là. Je veillerai, voilà tout. Je serai plus tôt levé demain pour aller aux Halles. »
Mais M. Godefroy écoute à peine. Dans un trouble tout nouveau pour lui, il considère les deux enfants endormis. Ils sont dans un méchant lit de fer, sur une couverture grise de caserne ou d’hôpital. Pourtant quel groupe touchant et gracieux! Et comme Raoul, qui a gardé son joli costume de velours, et qui reste blotti avec une confiance peureuse dans les bras de son camarade en blouse, semble faible et délicat! Le père, un instant privé de son fils, envie presque le teint brun et l’énergique visage du petit faubourien.
« C’est votre fils? — demande-t-il au manchot.
— Non, monsieur, — répond l’homme. — Je suis garçon et je ne me marierai sans doute pas, rapport à mon accident... oh! bête comme tout! un
L’ENFANT PEIlItU.
camion qui m’a passé sur le bras... Mais voilà. Il y a deux ans, une voisine, une pauvre fille plantée là par un coquin avec un enfant sur les bras, est morte à la peine. Elle travaillait clans les couronnes de perles, pour les cimetières. On n’y gagne pas sa vie, à ce métier-là. Elle a élevé son petit jusqu’à l’àge de cinq ans, et puis, ç’a été pour elle, à son tour, que les voisines ont acheté des couronnes. Alors je me suis chargé du gosse. Oh! je n’ai pas eu grand mérite, et j’ai été bien vite récompensé. A sept ans, c’est déjà un petit homme, et il se rend utile. Le dimanche et le jeudi, et aussi les autres jours, après l’école, il est avec moi, tient les balances, m’aide à pousser ma charrette, ce qui ne m’est pas trop commode, avec mon aileron... Dire qu’autrefois j’étais un bon ajusteur, à dix francs par jour!... Allez! Zidore est joliment débrouillard. G est lui qui a ramassé le petit bourgeois.
— Comment? — s’écrie M. Godefroy. C est
cet enfant?...
— Un petit homme, que je vous dis. Il sortait
de la classe, quand il a rencontré l’autre qui allait
tout droit devant lui, sur le trottoir, en pleurant
comme une fontaine. Il lui a parle comme a un
PROSE. — V
LONGUES ET BRÈVES
copain, l’a consolé, rassuré clu mieux qu’il a pu. Seulement, on ne comprend pas bien ce qu’il raconte, votre bonhomme. Des mots d’anglais, des mots d’allemand; mais pas moyen de lui tirer son nom et son adresse... Zidore me l’a amené; je n’élais pas loin de là, à vendre mes salades. Alors les commères nous ont entourés, en coassant comme des grenouilles. « Faut le mener chez le « commissaire. » Mais Zidore a protesté. « Ça fera « peur au môme, » qu’il disait. Car il est comme tous les Parisiens : il n’aime pas les sergots. Et puis votre gamin ne voulait plus le quitter. Ma foi, tant pis! j’ai raté ma vente, et je suis rentré ici avec les mioches. Ils ont mangé un morceau ensemble, comme une paire d’amis, et puis, au dodo!... Sont-ils gentils tout de même, hein? » C’est étrange, ce qui se passe dans l’âme de M. Godefroy. Tout à l’heure, dans sa voiture, il se proposait bien, sans doute, de donner à celui qui avait recueilli son fils une belle récompense, une poignée de cet or si facilement gagné en présence des encriers siphoïdes. Mais on vient de lever devant l’homme riche un coin du rideau qui cache la vie des pauvres, si vaillants dans leur misère, si charitables entre eux. Le courage de cette hile-
L’ENFANT PERDU
mère se tuant de travail pour son enfant, la générosité de cet infirme adoptant un orphelin, et surtout l’intelligente bonté de ce gamin de la rue, de ce petit homme secourable pour un plus petit, le
recueillant, se faisant tout de suite son ami et son ' •
frère aîné, et lui épargnant, par un instinct délicat, le grossier contact de la police, tout cela émeut M. Godefroy et lui donne à réfléchir. Non, il ne se contentera pas d’ouvrir son portefeuille. Il veut faire mieux et plus pour Zidore et pour Pierron le manchot, assurer leur avenir, les suivre de sa bienveillance. i\.h! si les peu sentimentaux personnages qui viennent constamment parler d’affaires à M. le directeur du Comptoir général de crédit pouvaient lire en ce moment dans son esprit, ils seraient profondément étonnés; et pourtant M. le directeur vient de faire la meilleure affaire de sa vie : il vient de se découvrir un cœur de brave homme. Oui, monsieur le directeur, vous comptiez offrir une gratification à ces pauvres gens, et voilà que ce sont eux qui vous font un magnifique cadeau, celui d’un sentiment, et du plus doux, du plus noble de tous, la pitié. Car M. Godefroy songe, à présent, — et il s’en souviendra, — qu’il y a d’autres estropiés que
LONGUES ET BREVES
Pierron, l’ancien ajusteur devenu marchand de verdure, d’autres orphelins que le petit Zidore. Bien plus, il se demande, avec une inquiétude profonde, si l’argent ne doit vraiment servir qu’à engendrer l’argent, et si l’on n’a pas mieux à faire, entre ses repas, que de vendre en hausse des valeurs achetées en baisse et d’obtenir des places pour ses électeurs.
Telle est sa rêverie devant le groupe des deux enfants qui dorment. Enfin il se détourne, regarde en face le marchand des quatre saisons; il est charmé par l’expression loyale de ce visage de guerrier gaulois, aux yeux clairs, aux moustaches ardentes.
« Mon ami, — dit M. Godefroy, — vous venez de me rendre, vous et votre fils adoptif, un de ces services!... Bientôt, vous aurez la preuve que je ne suis pas un ingrat... Mais, dès aujourd’hui... Je vois bien que vous n’êtes pas à l’aise et je veux vous laisser un premier souvenir... »
Mais de son unique main le manchot arrête le bras de M. Godefroy, qui plonge déjà sous le revers de la redingote, du côté des bank-notes.
« Non, monsieur, non! N’importe qui aurait agi comme nous... Je n’accepterai rien, soit dit sans
L’ENFANT PERDU
vous offenser... On ne roule pas sur l’or, c’est vrai, mais, excusez la fierté, on a été soldat, — j’ai ma médaille du Tonkin, là, dans le tiroir, — et on ne veut manger que le pain qu’on gagne.
— Soit, — reprend le financier. — Mais, voyons, un brave homme comme vous, un ancien militaire... Vous me paraissez capable de mieux faire que de pousser une charrette à bras... On s’occupera de vous, soyez tranquille. »
Mais l’estropié se contente de répondre froidement, avec un sourire triste qui révèle bien des déceptions, tout un passé de découragement : ce Enfin, si monsieur veut bien songer à moi!... »
Quelle surprise pour les loups-cerviers de la Bourse et les intrigants du Palais-Bourbon, s’ils pouvaient savoir ! Voilà que M. Godefroy est désolé, à présent, de la méfiance de ce pauvre diable. Attendez un peu! Il saura bien lui apprendre à ne pas douter de sa reconnaissance. Il y a de bonnes places de surveillants et de garçons de caisse, au Comptoir. Qu’est-ce que vous direz, monsieur le sceptique, quand vous aurez un bel habit de drap gris-bleu, avec votre médaille du Tonkin à côté de la plaque d’argent? Et ce sera fait dès demain,
LONGUES ET BRÈVES
n’ayez pas peur! Et c’est vous qui serez Bien attrapé, ah! ah!...
ce Et Zidore? — s’écrie M. Godefroy avec plus de chaleur que s’il s’agissait de faire un bon coup sur les valeurs à turban. — Vous permettrez bien que je m’occupe un peu de Zidore?...
— Ah! pour ça, oui! — répond joyeusement Pierron. — Souvent, quand je songe que le pauvre petit n’a que moi au monde, je me dis : ce Quel « dommage!... » Car il est plein de moyens... Les maîtres sont enchantés de lui, à l’école primaire. »
Mais Pierron s’interrompt brusquement, et, dans son regard de franchise, M. Godefroy lit encore, et très clairement, cette arrière-pensée : « C’est trop beau, tout ça... Le bourgeois nous oubliera, une fois le dos tourné. »
« Maintenant, — dit le manchot, — je crois que nous n’avons plus qu’à transporter votre gamin dans la voiture; car vous devez bien vous dire qu’il sera mieux chez vous qu’ici... Oh! vous n’avez qu’à le prendre dans vos bras ; il ne se réveillera même pas... On dort si bien à cet âge-là... Seulement il faudrait d’abord lui remettre ses souliers. »
Et, suivant le regard du marchand des quatre
I/ENFANT PERDU
saisons, M. Godefroy aperçoit devant le foyer, où se meurt un petit feu de coke, deux paires de chaussures enfantines : les fines bottines de Raoul et les souliers à clous de Zidore; et chacune des paires de chaussures contient un pantin de deux sous et un cornet de bonbons de chez l’épicier.
« Ne faites pas attention, monsieur, — murmure alors Pierron d’une voix presque honteuse. — C’est Zidore, avant de se jeter sur le lit, qui a mis là ses souliers et ceux de votre fils... A la laïque, on a beau leur dire que c’est de la blague, les enfants croient encore à la Noël... Alors, moi, en revenant de chez le commissaire, comme je ne savais pas, après tout, si votre gamin ne passerait pas la nuit dans ma turne, j’ai acheté ces bêtiseslà... vous comprenez... pour que les gosses... à leur réveil... »
Ah ! c’est à présent que les bras leur tomberaient, aux députés qui ont vu si souvent M. Godefroy voter pour la libre pensée; — au fond, il s’en moquait pas mal, mais 1a. réélection! — C’est à présent qu’ils jetteraient leur langue au chat, tous les messieurs durs et secs qui siégeaient avec M. Godefroy autour des tables vertes et qui
LONGUES ET BRÈVES
l’admiraient comme un maître pour sa sécheresse et pour sa dureté. Est-ce que, par hasard, ce serait aujourd’hui la fin du monde?... M. Godefroy a les yeux pleins de larmes!
Tout à coup, il s’élance hors delà baraque, y rentre au bout d’une minute, les bras chargés du superbe cheval mécanique, de la grosse boîte de soldats de plomb, des autres jouets magnifiques achetés par lui dans l’après-midi et restés dans sa voiture; et, devant Pierron stupéfait, il dépose son fardeau doré et verni auprès des petits souliers. Puis, saisissant la main du manchot dans les siennes, et d’une voix que l’émotion fait trembler :
« Mon ami, mon cher ami, — dit-il au marchand des quatre saisons, — voici les cadeaux que Noël apportait à mon petit Raoul. Je veux qu’il les trouve ici, en se réveillant, et qu’il les partage avec Zidore, qui sera désormais son camarade... Maintenant, vous me croyez, n’est-ce pas?... Je me charge de vous et du gamin... et je reste encore votre obligé; car vous ne m’avez pas seulement aidé à retrouver mon fils perdu, vous m avez aussi rappelé qu’il y avait des pauvres gens, a moi, mauvais riche qui vivais sans y son-
1, 'ENFANT PERDU
ger. Mais, je le jure par ces deux enfants endormis, je ne l’oublierai plus, désormais ! »
... Tel est le miracle, messieurs et mesdames, accompli le 24 décembre dernier, à Paris, en plein égoïsme moderne. 11 est très invraisemblable, j’en conviens; et, en dépit des anciens votes anticléricaux de M. Godefroy et de l’éducation purement laïque reçue par Zidore à l’école primaire, je suis bien forcé d’attribuer cet événement merveilleux à la grâce de l’Enfant divin, venu au monde, il y a près de dix-neuf cents ans, pour ordonner aux hommes de s’aimer les uns les autres.
PALOTTE
Au docteur Valéry-Meunier.
Ce matin-là, — le 3 novembre, un ciel de Toussaint, très triste, couleur de papier à chandelles, — la jolie Mme Cladat eut un réveil mélancolique et romanesque, et se sentit un « vague à l’âme » considérable.
Son mari — le chef de la maison Cladat, Mastock et Ci0, plumes et fleurs, commission, exportation — étant à la chasse, la jolie Mme Cladat s’était couchée, la veille, de très bonne heure, et avait veillé fort tard, le coude dans l’oreiller, sur un roman à la mode. Le sujet en était palpitant. Il s’agissait de savoir si la femme du marquis de B., abandonnée par son premier amant, le baron de C., pouvait, sans manquer à la déli-
PALOTTE
catesse, contracter une nouvelle liaison avec le vicomte de D.
C’est là, comme on sait, ce qu’on trouve dans la plupart des in-douze à couverture jaune qui brillent à la vitrine des libraires, étreints d’un anneau de papier blanc sur lequel on lit ces mots : « Vient de paraître ».
De l’honneur du marquis de B., l’auteur ne se préoccupait point, ce gentilhomme, dont le nom datait des croisades — - naturellement, — étant une brute parfaite et n’ayant pas su « comprendre » sa femme. Il est vrai que le baron de C., l’amant n° 1, n’avait pas non plus « compris » la marquise, de sorte qu’à un certain point de vue elle était en droit d’accueillir Tes hommages du vicomte de D., qui prendrait le n° 2. Mais pouvait-elle s’y décider, ayant une âme particulièrement distinguée et scrupuleuse, une âme pas du tout pareille aux autres âmes, puisque c’était une âme du Faubourg Saint-Germain, abonnée à l’Opéra et affligée de deux cent mille livres de rentes?
Tromper son mari, c’est le pont-aux-ânes ; mais changer d’amant, voilà qui est grave et qui
LONGUES ET BREVES
mérite d’inspirer trois cents pages à une plume de bonne compagnie. Et sur ce cas si intéressant de controverse amoureuse, l’auteur, qui savait son affaire, avait répandu à profusion les si, les caret les mais, multiplié les cas de conscience, et s’était livré à une consommation énorme de cheveux coupés en quatre. En définitive, la marquise couronnait la flamme du vicomte, mais après tant de lantiponnages et avec de si délicieuses nuances de sentiment, qu’il aurait fallu être un rustre et un malappris pour ne pas la considérer toujours comme une très honnête femme.
Le succès de ce roman avait été des plus vifs,
— le trentième « mille » était en vente, — et l’auteur, en habile homme et battant son fer pendant qu’il était chaud, préparait en hâte un nouvel ouvrage, où cette fois une duchesse, après avoir infligé au duc son mari l’infortune de Ménélas et rendu tour à tour les plus heureux des mortels un comte n° 1 et un marquis n° 2, répondait, dans le dernier chapitre, à la passion d’un baron n° 3, sans cesser un instant pour cela
— tant elle y mettait de grâce et de gentillesse
— d’être digne jusqu’au bout du respect et de la sympathie des personnes sensibles.
PALOTTE
La jolie Mme Cladat, — vingt-cinq ans, pas d’enfants, mariée à un lourdaud de négociant, grand chasseur et grand politiqueur, — la jolie Mme Cladat se repaissait ordinairement de ce genre de littérature. Aucune fiction n’avait chance de la charmer, si elle 11e lui mettait pas sous les yeux, dans un décor élégant et dans un milieu aristocratique, la chute d’une femme titrée, un adultère à particule. N’étant pas du monde, quoique fort riche, elle lisait toutes ces impures et séduisantes histoires avec une sorte d’envie respectueuse.
C’est, du reste, en France, un goût général, et nous sommes de drôles de démocrates. Voyez nos romans à fort tirage, nos pièces de théâtre à grande sensation. On n’y trouve, neuf fois sur dix, que des aventures d’amour, assez malpropres, au bout du compte, malgré le badigeon sentimental, mais dans lesquelles s’agitent des gens de la ce haute ». Nonobstant nos prétentions à l’égalité, il nous semble que le rang des personnages donne de la noblesse à leurs vices, et nous sommes encore pareils à nos pères, grands amateurs de tragédie, pour qui l’assassinat, l’inceste et les crimes les plus abominables revêtaient
LONGUES ET GREVES.
quelque dignité lorsqu’ils étaient commis par des princes et des rois.
Tout en s’énervant et en se montant la tète par des lectures capiteuses et par de malsaines rêveries, la jolie Mme Cladat n’avait encore, en réalité, rien de grave à se reprocher. Elle était née dans une de ces vieilles familles de la bourgeoisie parisienne, où il y a de l’honneur et où les filles sont bien élevées. Or, fort heureusement, les bonnes habitudes contractées dès l’enfance ne se perdent pas si vite. Cependant la jeune femme, mariée à un pesant personnage beaucoup plus âgé qu’elle, s’ennuyait à périr; et rien n’est plus dangereux pour la vertu.
Quand, à dîner, le sieur Cladat, qui n’invitait guère que des butors de son espèce, narrait ses glorieux carnages de lapins et de perdreaux, ou bien quand, d’après son journal, il préconisait l’expansion coloniale et réclamait de nouvelles rigueurs contre le clergé, Mme Cladat — grave symptôme — cachait très souvent, derrière sa petite main, un bâillement presque douloureux. Elle avait même constaté que ses meilleurs jours étaient ceux où son mari s’absentait pour aller
PALOTTE
dans un village de Seine-et-Marne dont il était maire, afin d’y massacrer de paisibles rongeurs et d’inoffensives volailles, on d’y taquiner le curé par quelque délibération vexatoire du conseil municipal. Ajoutons — phénomène infiniment plus inquiétant — que Mme Cladat ne prenait plus aucun plaisir à courir les grands magasins de nouveautés.
Et disons-le tout de suite, mon Dieu ! elle avait un « flirt ». (Prononcez fleuri surtout, ou vous seriez du plus mauvais genre.)
Chez une de ses amies, — femme d’un coulissier, pleine de prétentions littéraires, tout à fait « dans le train » à ce point de vue et donnant de redoutables « thés de cinq heures », où Von disait des vers, — Mme Cladat avait rencontré le jeune poète symboliste et décadent Alfred O’ Gaga. Blond et long, il se faisait passer pour Irlandais, — d’où son pseudonyme, — mais, en réalité, il s’appelait Isidore Lepifre, et son père, qui lui faisait une pension suffisante, était raffineur en Picardie. Proclamé grand homme dans un café et dans un journal de « jeunes », Isidore était considéré comme le dernier des derniers dans la brasserie et dans la revue rivales. Ses vers, d’après
LONGUES ET BRÈVES
la formule nouvelle, avaient toujours treize ou quinze pieds, — jamais douze ! — et le poète, ainsi qu’il sied, piochait la magie noire et se piquait à la morphine. Joli garçon, malgré sa pâleur maladive, il hypnotisa la pauvre petite Mme Cladat, qui, parce qu’elle avait épousé un ce raseur », lisait des romans et ne faisait rien entre ses repas, se croyait la plus intéressante des femmes. Ils n’eurent d’abord que des conversations esthétiques. O’ Gaga fit part à la jeune bourgeoise de la récente découverte d’art dont la poésie lui était redevable. Jaloux du fameux sonnet de Rimbaud sur la couleur des voyelles, il avait noté le parfum des consonnes. Avec condescendance, il daigna démontrer à Mme Cladat que la lettre II sentait la tubéreuse et que la lettre S fleurait l’héliotrope. La dame n’y comprit pas grand’chose, mais trouva que le poète avait de beaux yeux. Il s’en aperçut et lui dédia un court poème, où — de chic, et parce qu’elle avait les cheveux blonds et crêpelés — il la représenta sous les traits d’une Salomé tombant amoureuse, au dernier moment, de la tête coupée de saint Jean-Baptiste, et mettant un baiser sur le front livide de l’ex-mangeur de sauterelles,
PALOTTE
dont, à ce prix, O’ Gaga, c’est-à-dire Isidore Lepifre, enviait le sort, bien entendu.
Ce madrigal — les vers étaient, cette fois, par une heureuse innovation, de dix-sept syllabes — fit de terribles ravages, non dans le cœur de Mme Cladat, resté, au fond, un bon petit cœur tout simple, mais dans son imagination. Extrêmement flatté, le décadent entreprit alors, pour nous servir d’une vieille comparaison, le siège en règle de la dame. Il poussa rondement les travaux d’approche, creusa sans retard les parallèles, et l’assaut était imminent, ce matin même de novembre où Mme Cladat se réveilla dans un état d’âme si perturbé.
La femme de chambre, avec le chocolat matinal, apporta une lettre et une dépêche.
La dépêche était du mari, et à peu près aussi laconique que le billet du roi dans Ruy Blas :
Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups.
M. Cladat, absent depuis trois jours déjà, remettait encore son retour au lendemain, ayant à
exterminer un malheureux lièvre, — le dernier
PROSE. — V
LONGUES ET BRÈVES
de Seine-et-Marne, probablement, — dont les longues oreilles avaient été signalées dans une pièce de betteraves, à douze kilomètres de la commune où le riche plumassier, à l’instar de Néron et de Dioclétien, persécutait le christianisme dans la personne du desservant de la paroisse.
Quant à la lettre, elle fit battre le cœur de Mme Cladat, après un regard jeté sur l’enveloppe. Car cette lettre était d’Isidore, et ce n’était pas la première. Il y en avait tout un volume dans le bonheur-du-jour. Mais celle-ci avait un caractère décisif.
Abandonnant provisoirement le style symboliste, pour lequel on n’a pas encore fondé — et c’est un tort — une chaire au Collège de France ou à l’École des Hautes Études, O’ Gaga rappelait à son amie qu’elle lui avait promis de le rejoindre, ce jour même, au musée du Louvre, devant un fragment de fresque de Giotto. Car le scélérat, pour achever de faire perdre la tête à la romanesque bourgeoise, l’ahurissait de théories artistiques et avait mis les Primitifs dans ses intérêts.
Mais, malgré tout, Mme Cladat n’était pas tout
PALOTTE
à fait folle. Il ne s’agissait pas seulement — elle le comprenait bien — d’entendre dire des niaiseries devant des bonshommes sur fond d’or, assez mal dessinés. Il s’agissait d’aller retrouver pour la première fois à un rendez-vous un jeune homme amoureux d’elle. Cela devenait sérieux, et, dame ! elle hésitait, la bourgeoise !
C’était à deux heures seulement que — si elle le voulait bien — elle pourrait reconnaître de loin, dans la salle des Primitifs, la longue personne d’Isidore, en extase devant la fresque et changeant de pied de temps à autre pour se reposer. Certes elle n’était nullement décidée à cette démarche, et il y avait même, dans le fin fond de sa conscience, une répugnance qui protestait énergiquement. Que voulez-vous? Ce n’est pas impunément qu’on a vécu jusqu’au jour du mariage dans une famille de très honnêtes gens. Pourtant, à la question de sa camériste : « Quelle robe, madame? » Mme Cladat répondit languissamment : « Le petit costume gris de fer, » ce qui était assez mauvais signe; et, tandis qu’on la coiffait, elle se dit et se répéta tout bas que cette visite au musée n’était, après tout, qu’une action
LONGUES ET BRÈVES
de curieuse, une imprudence, une légèreté tout au plus, que cela n’engageait à rien, que les marquises et les comtesses des romans à trois francs cinquante en avaient bien vu d’autres et qu’elle était très excusable de se donner cette distraction sans conséquence, au bout de sept mortelles années d’ennui.
« Madame est servie. »
L’annonce du déjeuner trouve Mme Gladat dans les mêmes dispositions. Elle entre, le front soucieux, dans la vaste salle à manger, où son œuf à la coque l’attend sur la table carrée, autour de laquelle M. Cladat et ses assommants camarades ont tant de fois raconté leurs coups doubles, fait l’éloge de leurs chiens d’arrêt et blâmé le gouvernement de sa mollesse devant l’attitude des congrégations.
Mais une voix timide et très douce se fait entendre, dans l’embrasure de la croisée.
cc Bonjour, madame.
— Ah! c’est vous, Pâlotte... Bonjour, Pâlotte. »
C’est une humble fille, une lingère qui travaille en journée chez Mme Cladat, une fois par semaine. Elle est bien nommée, la pauvre Pâlotte. Petite, maigrichonne, courbée sur son ou-
PALOTTE
vrage. Comme elle tient peu de place dans cette grande pièce, auprès de la haute fenêtre! Quel âge a-t-elle, Pâlotte ? Oh ! pas jeune et déjà flétrie. Trente ans, c’est presque la vieillesse pour les filles du peuple. Pourtant le profil reste fin et pur; la robe noire est tirée à quatre épingles. Et puis, la physionomie est si sage, si modeste! Pâlotte en garde un air tout jeunet. Voilà deux ans qu’on l’a recommandée à Mme Cladat comme une personne irréprochable, digne de tout intérêt. Mais la jolie dame, tout en l’employant, ne lui a peut-être pas adressé dix fois la parole. C’est par exception que Pâlotte est installée aujourd’hui dans la salle à manger. L’office donne sur la cour; et par ce sombre ciel de novembre, on n’y verrait pas assez clair pour coudre.
Mme Cladat, troublée par la pensée du rendezvous, est oppressée, n’a aucun appétit. À peine peut-elle boire une tasse de thé. Elle regarde le cartel appliqué sur la muraille. Une heure moins le quart. Déjà.
« Tant pis! — songe-t-elle. — J’irai au Louvre... Ce n’est pas un crime... Mon mari me laisse souvent seule... (Notez que, lorsqu’il est là, elle le trouve insupportable.) Cependant, ce jeune
LONGUES ET BRÈVES
homme? Est-ce que je l’aime?... Ah! jê suis bien à plaindre ! »
Mais, au moment même où elle prononce — mentalement — ces mots : « bien à plaindre », son regard tombe sur Pâlotte absorbée dans son ouvrage, intimidée par la présence de la maîtresse de la maison, se faisant toute petite dans son coin. En dépit de beaucoup de vanités et de beaucoup de sottises, Mme Cladat a encore le cœur à sa place, est accessible à la pitié; et voilà que cette idée lui vient, à la jolie dame, qu’elle ne doit pas être bien heureuse non plus, la pauvre Pâlotte. Sans doute ses chagrins — si elle en a — sont du genre bas, de l’espèce vulgaire, et nullement comparables — cela va sans dire — à ceux des grandes dames analysés dans les romans mondains, qui passent, avec de si délicates souplesses d’âme, de l’amant n° 1 à l’amant n° 2, et dont l’exemple va peut-être décider Mme Cladat à commettre quelque irréparable folie, par simple besoin d’imitation. Mais enfin Pâlotte est une femme, une femme qui semble avoir souffert; et Mme Cladat, qui, dans ces derniers temps, s’est considérablement attendrie sur elle-même,
PALOTTE
aimerait à s’attendrir un peu sur une autre, à recevoir une confidence, où elle trouverait un écho — et une excuse — de ce qui se passe dans son cœur.
« Quel âge avez-vous donc, Pâlotte? — demande-t-elle soudain à l’ouvrière.
— Mais... j’aurai trente ans au mois de mai prochain, — répond celle-ci un peu surprise.
— Trente ans !... Je vous en donnais à peine vingt-deux ou vingt-trois... Vous êtes encore, — vous avez dû être jolie ?
— Oh! non, madame... On a été jeune, voilà tout... Mais toujours pâle, toujours mauvaise mine... J’ai si peu de santé!
— Vraiment, ma pauvre Pâlotte? »
Et les deux femmes se mettent à bavarder, Mme Cladat curieuse et bienveillante, Pâlotte confuse de tant d’intérêt. Allons, Pâlotte, confessez-vous ! Madame veut savoir pourquoi vous ne vous êtes pas mariée, si vous n’avez jamais eu un sentiment. Toutes les femmes, même les lingères à la journée, — trois francs par jour et nourries, — doivent avoir un roman dans leur vie. Madame désire connaître le vôtre; elle y tient absolument. Du courage, petite Pâlotte.
LONGUES ET BRÈVES
Contez votre histoire à Madame, qui vous en prie avec une si gentille insistance.
« C’est — voyez-vous, madame — qu’elle n’est pas gaie, mon histoire... Du plus loin que je me rappelle, j’entends maman — elle était coloriste en chambre — • qui tousse, qui tousse, qui tousse, et je la vois qui s’assied, épuisée, dans Tunique fauteuil, et qui m’attire vers elle, et qui me regarde avec des yeux trop grands, et si tristes... Tout de suite après ma naissance, la phtisie s’était déclarée. Maman a traîné sept ans comme ça... Papa, lui, un bon ouvrier, — il était margeur, il travaillait chez ces messieurs Didot, — n’allait pas bien non plus. Il n’a survécu à maman que quelques mois. Il paraît qu’il avait gagné sa maladie en la soignant... Alors, on m’a mise chez les sœurs, qui ont été bien bonnes pour moi et m’ont appris mon métier. Mais, à l’orphelinat, j’étais souvent malade. Le docteur m’auscultait, faisait la grimace et ordonnait toujours l’huile de foie de morue... C’est dans ce temps-là qu’on m’a appelée Pâlotte... Et je me suis dit, dès que j’ai eu un peu de réflexion, que j’avais sûrement la maladie de mes parents et
PALOTTE
que je ne vivrais sans doute pas vieille... Ali ! sans regrets, allez!... J’étais si seule au monde... Pourtant, six mois après que j’étais entrée chez Mme Hamel, la grande lingère de la rue Royale, j’ai retrouvé un parent, un neveu de mon père, qui venait de finir son temps dans l’armée. Victor était un bon sujet, gagnait bien sa vie comme ébéniste, me trouvait à son goût, et il me proposa de nous marier... Oh ! il me plaisait bien... Mais, quoi? me voyez-vous, faible et malade comme je suis, lui donnant sans cesse du chagrin à cause de ma santé, lui communiquant mon mal peutêtre, ayant des enfants qui, comme moi, seraient des orphelins?... Il a eu beau me supplier, je lui ai toujours répondu : cc Non, Victor, ce ne serait « pas raisonnable...» Alors, par dépit peut-être, il s’est adressé à Rosalie, une camarade qui m’accompagnait par convenance, quand Victor venait m’attendre à la porte du magasin; et, à la peine que j’ai eue de voir ça, j’ai bien compris que j’aimais Victor plus que je ne le croyais... Tout de même, j’ai été courageuse. Je me suis dit : « C’est « mieux ainsi, » et c’est un peu moi qui les ai mariés... Ah! que j’ai eu tort! Rosalie était une mauvaise femme, coquette, gourmande, dépen-
LONGUES ET BRÈVES
sière. Au bout de quatre ans elle a laissé là le pauvre Victor avec deux petits garçons... Ce fut terrible ! D’abord, le malheureux s’était mis à boire; mais je lui ai fait honte, et il a fini par se résigner. Alors je suis venue loger dans la même maison que lui, et je l’aide à élever les petits. Ils ont maintenant neuf et dix ans, et tout ce que je demande, c’est de ne m’en aller que lorsqu’ils seront en apprentissage... Vous voyez, madame, j’avais raison de dire que mon histoire n’était pas gaie... Cependant, il ne faut jamais se plaindre... J’ai l’amitié de ce pauvre homme, qui me respecte comme une Sainte Vierge; les enfants sont superbes, — ils ne ressemblent pas du tout à leur mère, — et si vous les voyiez se jeter au cou de « tante Pâlotte », dès qu’ils m’aperçoivent!... Tout va bien pour le moment. J’ai plus d’ouvrage que je ne peux en faire, et j’ai passé l’hiver dernier sans bronchite... Et quand je vois tant de pauvres gens autour de moi... Non! en vérité, non! je n’ai pas le droit de dire que je suis malheureuse. »
Pas malheureuse! pas malheureuse!... Avezvous bien entendu, avez-vous bien compris, ma
PALOTTE
jolie dame? Pâlotte n’est pas malheureuse! Et toute sa vie n’a été qu’abnégation, devoir, travail, maladie, souffrance, dévouement. Si Pâlotte n’est pas à plaindre, qui donc alors sont les infortunées? Sont-ce les belles dames des romans du jour, au cœur emberlificoté, qui ont de si gracieuses détresses et de si suaves désespoirs avant de passer du n° 1 au n° 2? Est-ce vous-même, petite bourgeoise ennuyée, qui, sans autre excuse que d’être mariée à un vieil imbécile, vous montez l’imagination pour un jeune sot?
Mme Cladat s’est-elle posé cette question? En tout cas, quand Pâlotte a fini de conter sa simple histoire, la jolie dame, qui s’est approchée de l’ouvrière, la regarde avec des yeux émus, l’interroge d’une voix pleine de bonté.
« Je veux faire quelque chose pour vos enfants d’adoption... Nous irons, dès aujourd’hui, les prendre au sortir de l’école, n’est-ce pas, Pâlotte?... Et nous les mènerons chez le pâtissier. »
Mais regardez donc la pendule ! Deux heures et demie, tout à l’heure; et, là-bas, au Louvre, depuis vingt-cinq bonnes minutes, le décadent se fatigue à changer de pied, devant son Primitif,
LONGUES ET BRÈVES
et consulte à chaque instant sa montre avec'impatience. Rentrez chez vous, jeune Isidore. Sans le faire exprès, la pauvre Pâlotte vient d’évoquer devant Mme Gladat, de lui mettre sous les yeux un peu de malheur pour de bon, un peu de vraie misère; et rien n’est meilleur pour chasser les mauvaises pensées, les rêves à la Bovary.
Il faut pourtant convenir que le sieur Cladat l’a échappé belle, en ce jour mémorable où il a fait mordre la poussière au dernier lièvre de Seine-et- Marne. Mais enfin, son honneur est sauf... pour cette fois-ci.
LE PARDON
CONTE DE NOËL
A Alphonse Daudet.
Dans la maison, — une grande ruche d’ouvriers de la rue Delambre, où Tony Robec occupait une chambre depuis deux trimestres, — tout le monde le croyait veuf. Et pas depuis longtemps, puisque son petit garçon, avec lequel il vivait seul, — ce petit garçon toujours si bien tenu, comme par les soins d’une maman, — était âgé de six ans à peine. Pourtant le père ni le fds n’avaient de crêpe à la casquette ou sur la manche.
Tous les jours, de grand matin, Tony Robec, qui travaillait, comme ouvrier compositeur, dans une imprimerie du quartier Latin, partait avec son petit Adrien encore tout ensommeillé sur son épaule et l’allait déposer dans une école du
LONGUES ET BRÈVES
voisinage. Il venait l’y reprendre, après la journée faite, entrait, en tenant son petit homme par la main, chez le boucher et chez la fruitière, rapportait dans le panier de l’enfant, ainsi que l’eût fait une ménagère, ce qu’il fallait pour le dîner, et s’enfermait jusqu’au lendemain.
Les commères au cœur compatissant plaignaient ce pauvre père, — quarante ans tout au plus, encore bel homme, l’air si triste avec son teint pâle, sa barbe noire striée d’argent et ses yeux dorés de lion au repos, — et elles disaient derrière lui :
« Cet homme-là devrait se remarier... Un bon sujet, jamais en ribote... Bien sûr, il trouverait aisément une brave fdle qui prendrait soin de lui et de son gosse... Avez-vous remarqué comme son petit est soigné?... Ni trou ni tache... Un homme d’ordre, ça se voit tout de suite. Et il paraît qu’il gagne ses dix francs par jour. »
On aurait voulu faire sa connaissance. Ordinairement, ce n’est pas difficile de se lier entre voisins, dans les maisons populaires, où l’on vit la porte ouverte. Mais Tony avait un air réservé, une façon polie de saluer le monde dans l’escalier, qui intimidaient.
LE PARDON
Chaque dimanche, le père et le fils, propres comme des sous neufs, partaient en promenade. On les avait rencontrés dans les musées, au Jardin des Plantes. On les avait vus aussi, avant l’heure du dîner, dans un petit café du quartier, où Tony se permettait sa seule débauche de la semaine et buvait une absinthe, longuement, à petits coups, tandis qu’Adrien, assis à côté de lui sur la banquette de cuir, regardait les journaux à images.
« Non, mesdames, — disait aux voisines la concierge, qui était sentimentale, — ce veuf-là ne se remariera pas. L’autre dimanche, nous nous sommes croisés dans une allée du cimetière Montparnasse... C’est sans doute là que sa femme est enterrée... Il faisait peine à voir, avec son orphelin à côté de lui... Il a dû adorer sa défunte... C’est rare, mais il y en a des comme ça... Un inconsolable !... »
Ilélas ! oui. Tony Robec avait tendrement aimé sa femme et ne se consolait pas de l’avoir perdue. Seulement, il n’était pas veuf.
Oh ! bien simple et pas heureuse, sa vie !
Ouvrier consciencieux , mais médiocrement
LONGUES ET BRÈVES
doué pour le métier, il n’était parvenu qu’assez tard à bien « lever la lettre », à gagner passablement son pain, et, pour cette raison, il n’avait songé à se marier qu’après avoir passé la trentaine. Il lui aurait fallu une fille raisonnable, ayant connu, comme lui, pas mal de misère. Mais l’amour s’occupe bien des convenances ! Tony perdit la tête devant la jolie frimousse d’une fleuriste de dix-neuf ans, sage encore sans doute, mais si frivole, ne songeant qu’à la toilette et sachant d’ailleurs s’habiller avec quatre chiffons comme une petite princesse. Il avait quelques économies, de quoi se mettre en ménage gentiment, avec une armoire à glace, — quatre-vingts francs, au faubourg Saint-Antoine, — où sa femme pourrait se mirer des pieds à la tête. Il épousa sa Clémentine, et, dans les premiers temps, ce fut délicieux. Comme on s’aimait ! On avait deux chambres, au cinquième, boulevard de Port-Royal, avec un bout de balcon et la vue de tout Paris. Tous les soirs, en sortant de son imprimerie, située sur la rive gauche, Tony Robec, son paletot cachant sa veste d’ouvrier, ayant l’air d’un demi-monsieur, allait attendre, au coin du pont des Saints-Pères, sa petite femme, qui reve-
LE PARDON
liait de la rue Saint-Honoré, où était son atelier. Bras dessus bras dessous, serrés l’un contre l’autre, on rentrait bien vite au logis lointain, pour y faire gaiement la popote du soir. Mais les dimanches, surtout, étaient exquis. Tant pis! on se trouvait trop bien chez soi, on ne sortait pas. Oh ! les bons déjeuners d’été, avec la fenêtre ouverte sur la grande ville et le plein ciel ! Pendant qu’il sirotait son café et fumait sa cigarette, Clémentine allait arroser les caisses de fleurs sur le balcon. Non, elle était trop mignonne ! il se levait, la surprenait d’un baiser dans le cou. « Finis donc... que tu es bête ! » Mais voilà! tout de suite un enfant, leur petit Félix, qu’on allait voir chez sa nourrice, à Margency, tous les quinze jours. Mort de convulsions, au bout d’un an. Ils étaient bientôt consolés par la naissance d’Adrien, que la mère voulait nourrir. Elle^ quittait l’atelier, prenait de l’ouvrage chez elle, gagnait moitié moins, faisait quand même un peu de toilette, jouait à la dame, au Luxembourg, en poussant devant elle son bébé dans une petite voiture d’osier. Et Tony avait beau bûcher comme quatre, travailler dans un journal de nuit, le ménage était gêné, s’endettait. Puis l’enfant, sevré, gran-
PROSE. — V
LONGUES ET BRÈVES
dissant, allait à l’asile, et la mère, souvent inoccupée, toujours coquette, s’ennuyait à la maison, prenait l’habitude des dangereuses flâneries. Voyez-vous d’ici ce pauvre homme, vieilli avant l’âge, épuisé de soucis et de besogne, et cette folle tête de vingt-trois ans, jolie comme un Greuze?... Un soir, rentrant avec son gamin qu’il avait pris à l’asile en passant, Tony Robec trouva sur la cheminée une lettre d’où tomba, quand il ouvrit l’enveloppe, l’anneau de mariage de Clémentine. Dans cette lettre, la méchante enfant leur disait adieu, à lui et à son fils, en leur demandant pardon.
O romantiques bourgeois du jury, qui acquittez toujours, sous prétexte de crime passionnel, les maris outragés qui voient rouge et qui tuent la femme et l’amant, vous allez trouver le pauvre Tony bien ridicule, et même un peu vil. Mais il eut plus de douleur que de colère. Il pleura beaucoup, et, quand son Adrien lui disait : « Où est maman? Reviendra-t-elle bientôt, maman? » il embrassait passionnément le petit et lui répondait : « Je ne sais pas. »
Clémentine s’était enfuie dans les premiers
LE PARDON
jours de mai. — Oh ! comme l’odeur des lilas est parfois perverse ! — Tony, au terme de juillet, vendit presque tout son mobilier pour acquitter ses dettes et vint habiter rue Delambre, voulant se dépayser. C’était là qu’il vivait si discrètement, si dignement, avec son petit garçon, et qu’on le prenait pour un veuf.
Vers la fin de septembre, l’ouvrier reçut une lettre de sa femme, quatre pages incohérentes et désespérées, où l’encre était délayée par les larmes. Son amant, un étudiant en médecine, étaiL parti, depuis cinq semaines, en vacances, dans sa famille, tout là-bas, dans le Midi, et il n’écrivait plus, ne donnait plus signe de vie. Elle était abandonnée, trahie à son tour, la trahisseuse ! et elle se repentait, implorait, criait grâce. Cela fit bien mal au pauvre Tony. Mais rassurezvous, jurés féroces qui tous avez l’âme du More de Venise, et, s’il vous plaît, rendez un instant votre estime au pauvre homme. Il fut fier et ne répondit rien à l’épouse coupable.
Il n’eut plus aucune nouvelle de Clémentine jusqu’à la veille de Noël.
Or, ce jour-là, depuis plusieurs années, il avait la touchante habitude d’aller, avec sa
LONGUES ET BRÈVES
femme, porter un modeste bouquet — quelques violettes gelées avec une rose frileuse au milieu
— sur la tombe de leur petit Félix, de leur premier-né, mort en nourrice, qu’ils avaient voulu avoir près d’eux, à Montparnasse, dans une concession de cinq ans déjà renouvelée.
Pour la première fois, Tony Robec dut accomplir ce pèlerinage seul avec son petit Adrien, et, tout en franchissant la porte du cimetière, sous un funèbre ciel d’hiver, — méprisez de nouveau ce cœur sans courage, terribles Othellos du jury ! — il souffrait plus que jamais du souvenir de l’absente, de la fugitive.
« Où est-elle, à présent? — songeait-il. — Qu’est-elle devenue? »
Mais, en arrivant devant la tombe de Félix, qu’il eut quelque peine à retrouver, il s’arrêta, tout surpris.
Il y avait, sur la pierre, trois ou quatre jouets comme on en donne aux plus pauvres enfants,
— une trompette, un polichinelle, un caniche sur un soufflet, — qu’on venait de déposer là, car ils étaient tout neufs, avaient été achetés, évidemment le jour même, à la boutique à treize.
LE PARDON
« Ah ! des joujoux ! » s’écria joyeusement Adrien devant l’humble trouvaille.
Mais le père, ayant aperçu un bout de papier épinglé sur les jouets, se pencha, le prit et lut ces mots dont il reconnaissait bien l’écriture : « Pour Adrien, de la part de son frère Félix, qui est maintenant avec le petit Noël. »
Tout à coup, il sentit son fds se serrer contre lui, il l’entendit murmurer d’une voix effrayée : « Maman I » et, à quelques pas de là, agenouillée près d’un groupe de cyprès, il vit une femme vêtue d’une robe et d’un châle de pauvresse, oh ! si pâle! les yeux si meurtris! qui tendait vers lui des mains jointes et suppliantes.
Entre nous, messieurs les jurés sanguinaires, je ne crois pas que Tony Robec ait alors pensé à Celui qui naquit en ce jour de Noël et qui enseigna, par la parole et par l’exemple, le pardon des injures. L’ouvrier n’avait point de religion. Mais son cœur de plébéien ignorait l’amourpropre et la rancune. Après un tressaillement, causé moins par le courroux de l’ancien outrage que par la pitié de voir dans un état si misérable
LONGUES ET BREVES
la femme qu’il avait tant aimée, il poussa "doucement vers elle son petit garçon.
ce Adrien, dit-il, va donc embrasser ta mère. » Elle saisit son enfant dans une étreinte éperdue, lui mit dix baisers dans les cheveux avec un râle de bonheur, puis, se relevant et tournant vers son mari un regard qui mendiait :
« Que vous ôtes bon ! » murmura-t-elle.
Mais il était déjà près d’elle et lui répondait, la bouche aride, presque durement :
« Ne parle pas... et donne-moi le bras. »
Il n’y a pas loin du cimetière à la rue Delambre. Ils firent le trajet à grands pas. Tony sentait le bras de Clémentine trembler sur le sien. L’enfant marchait auprès d’eux, l’esprit ailleurs déjà, admirant les joujoux.
La concierge de la maison où habitait Tonv se
tenait sur le seuil de la porte :
cc Madame, lui dit-il, voici ma femme, qui était depuis six mois en province, auprès de sa mère malade, et qui revient habiter avec moi. »
Et, en montant l’escalier, il dut soutenir, porter presque la malheureuse, qui éclatait en sanglots et défaillait d’émotion et de joie.
LE PARDON
Arrivé dans sa pauvre chambre, Tony fit asseoir sa femme sur l’unique fauteuil, lui jeta de nouveau son fils dans les bras ; puis il ouvrit un tiroir de la commode, y prit une méchante boîte de carton, en tira l’alliance de Clémentine, la lui remit au doigt ; et seulement alors, sans un mot de reproche, sans une parole amère sur le passé, silencieusement, gravement, avec la large générosité des cœurs simples, il la baisa sur le front pour qu’elle fût bien sûre qu’il lui pardonnait.
LA MAISON ABANDONNÉE
A Paul Bourget.
Il y a une quinzaine d’années, je passais presque tous les jours, et plutôt deux fois qu’une, dans une petite rue située à l’extrême limite du faubourg Saint-Germain et aboutissant à l’un des magnifiques boulevards qui rayonnent autour des Invalides. C’est une des très rares voies parisiennes ou il n’y ait pas une seule boutique, et je n’en connais pas de plus tranquille. Plusieurs jardins, dont les murs longs et bas sont dépassés par des branches, répandent dans la rue déserte, en mai, la suave odeur des lilas, en juin, le capiteux parfum des sureaux et des acacias. Quand une porte cochère s’ouvre pour livrer passage à un coupé ou à un landau, le promeneur — qui tout à l’heure entendait un écho répéter le bruit
LA MAISON ABANDONNÉE
de ses pas sur le trottoir — n’aperçoit qu’une allée sablée et bordée de charmilles, qui tourne brusquement et s’en va vers la maison cachée parmi les verdures. Pas de coin plus solitaire, plus aristocratique.
A l’époque dont je parle, une seule habitation, dans cette paisible rue, se laissait un peu entrevoir à travers les ferronneries d’une grille rococo, dans le style des fameux chefs-d’œuvre forgés qui décorent la place Stanislas, à Nancy, mais sans dorures et de dimensions beaucoup moindres. Jamais je ne passais là sans m’arrêter un instant pour admirer, au delà d’une fraîche pelouse, qu’ombrageait un beau tilleul argenté, l’élégante façade d’un pavillon Louis XYI, composé d’un seul rez-de-chaussée, de proportions exquises, avec son gracieux perron à double escalier, ses hautes fenêtres à petits carreaux et son toit d’ardoise au-dessus duquel les cimes de quelques grands arbres laissaient deviner un bout de parc. Ce logis avait dû, jadis, cacher les secrets plaisirs d’un traitant ou d’un grand seigneur. C’était, probablement, une ancienne petite-maison, une « folie », comme on disait au temps de la poudre et des mouches, et devant sa grille aux volutes
LONGUES ET BRÈVES
contournées avait dû s’arrêter, nuitamment' plus d’un carrosse plein de fdles d’opéra. Car le quartier ne s’est construit que sous la Restauration, et, au dernier siècle, le joli pavillon devait être presque perdu dans la campagne. De là, sans doute, l’air mystérieux qu’il conservait encore. Ni communs, ni loge de portier. Rien que ce nid dans le feuillage.
On ne pouvait y jeter un regard, dans ce nid, sans songer aussitôt : « Comme on serait bien ici, soins cum sola, avec un grand amour ! Quelle délicieuse cachette pour deux amants qui pourraient y enfouir leurs trésors de tendresse et de volupté ! » J’étais jeune alors, et, à l’heure où les rayons du soleil tombant, filtrés par les branches du grand tilleul, mettaient un reflet d’incendie aux vitres de la charmante maison, et allumaient, dans les massifs de la pelouse, les taches de cinabre des géraniums, bien souvent je m’étais abandonné à la décevante rêverie, qui fait croire à l’homme, presque toujours malheureux, que là où il n’est pas le bonheur habite.
Car le pavillon était habité. Le jardin, orné de fleurs et entretenu avec le soin le plus coquet, en donnait une preuve. Les cheminées, en hiver,
LA MAISON ABANDONNÉE
répandaient leur fumée sur le ciel gris, et, le soir, de sourdes lueurs de lampe se devinaient derrière les épais rideaux des fenêtres toujours fermées. Plusieurs fois j’avais vu entrer ou sortir, par la petite porte de la grille, un vieux serviteur en livrée sombre, de mine circonspecte et même soupçonneuse. Évidemment, je n’aurais rien gagné à l’interroger. D’ailleurs, de quel droit me serais-je permis de troubler par une vaine curiosité l’hôte ou les hôtes inconnus de la maison close ? Je respectai donc leur secret; et l’énigmatique demeure n’en exerça sur moi que davantage son attrait singulier.
Une nuit de juillet, une nuit étouffante, au ciel noir et pesant, je rentrais chez moi, vers onze heures ; et, comme j’en avais pris machinalement l’habitude, je me détournai de mon chemin pour passer devant le mystérieux pavillon. La petite rue, où trois becs de gaz seulement, très espacés l’un de l’autre, flambaient dans l’air surchauffé, était absolument déserte. Aux arbres des jardins, pas une feuille ne bougeait. Ce soir-là, la nature se taisait, toute au calme accablant qui précède les orages.
LONGUES ET BRÈVES
J’arrivais devant le pavillon, quand quelques accords de piano, qui venaient de là certainement, résonnèrent dans l’air immobile. Je remarquai alors avec surprise que, par extraordinaire et sans doute à cause de l’excessive chaleur, deux des fenêtres étaient un peu entrouvertes, sans qu’on pût cependant rien distinguer à l’intérieur de l’appartement; et, soudain, une voix de femme, une voix de soprano, éclata, merveilleuse de douceur et d’étendue, au milieu du silence nocturne. Elle chanta une mélodie très courte, d’un rhythme bizarre et de la plus émouvante mélancolie, où je devinai d’instinct un air populaire, une de ces fleurs de musique sauvage qu’on ne cueille jamais dans les jardins ratissés par les maëstri professionnels. Oui, c’était, à coup sûr, une mélodie populaire. Mais de quel pays? Je ne pus reconnaître en quelle langue étaient les paroles. Cependant je sentais là l’inspiration plaintive, le triste génie du Nord. L’air était poignant, la voix sublime. Cela dura deux minutes à peine, mais je n’ai jamais éprouvé, dans toute ma vie, une sensation musicale aussi profonde, et longtemps après que la chanteuse se fut tue j’avais encore, toute vibrante en moi, la dernière note de la mélodie, si aiguë,
LA MAISON ABANDONNÉE
si pénétrante, si douloureuse, et pareille à un long cri de souffrance.
Je serais resté là, dans l’espoir d’entendre encore la voix délicieuse. Mais, tout à coup, un vent de tempête secoua brutalement les feuillages, et une large goutte de pluie s’écrasa sur ma main nue. Bien que je demeurasse non loin de là et malgré ma hâte, je n’évitai qu’à demi l’orage.
Quelques jours après, me trouvant au Casino de Dieppe avec quelques aimables compagnons, et prenant part à une discussion assez animée à propos de musique, j’exaltai les mélodies populaires, naturellement jaillies d’un sentiment naïf, et, à l’appui de mon dire, je contai mon aventure.
« Vous souvenez-vous de cet air? — me demanda le prince K***, un jeune Russe avec qui je m’étais déjà lié de sympathie.
— Je ne l’oublierai jamais, » répondis-je avec feu.
Et je le chantonnai tant bien que mal.
« Eh bien, — reprit le jeune prince, — vous pouvez vous vanter, en effet, mon cher monsieur, d’avoir été gratifié d’un plaisir très rare. Cette mélodie est une chanson des matelots de Drontheim,
LONGUES ET BRÈVES
très répandue en Norvège, et l’admirable voix qui vous l’a fait connaître est celle de la Stolberg, de qui nous étions tous fous, il y a deux ans, quand elle a débuté à Pétersbourg, de la Stolberg qui avait le conLr e-fa de sa compatriote Nilsson, et qui serait devenue une des grandes cantatrices du siècle, si elle n’avait été brusquement ravie à l’art, au théâtre, aux succès de toute sorte, par son amour pour le comte Basile Lobanof, alors mon camarade dans la garde, où nous étions l’un et l’autre cornettes de cavalerie... Oui, depuis deux ans nous étions sans nouvelles de Basile. Il avait donné sa démission, quitté la Russie sans dire adieu à personne; et l’on savait seulement, d’une manière vague, qu’il se cachait à Paris avec son amie. Mais on ignorait jusqu’au lieu de sa retraite, que vous venez par hasard de nous révéler.
— Ainsi, — dis-je, — cette artiste si admirablement douée a renoncé à tout pour une amourette?
— Dites pour une passion ! — se récria le prince. Quoique très jeune encore, la Stolberg avait déjà un passé de galanterie assez accidenté quand elle rencontra Lobanof. J’étais là, dans les coulisses, le soir où Basile, qui, je dois le dire, est beau comme un jeune dieu, lui fut présenté, et je vois
LA MAISON ABANDONNÉE
encore la cliva pâlir d’émotion sous le blanc gras et le rouge végétal... Oh! ce fut foudroyant, et je crois bien qu’elle enleva notre camarade le soir même, pêle-mêle avec les bouquets triomphaux du cinquième acte. Mais, tout de suite, il devintjaloux comme un musulman... Oui, jaloux du public, quand elle chantait... Il était toujours là, au premier rang de l’orchestre, et, à chaque salve de bravos, il se retournait brusquement et promenait sur la salle un sombre regard, où éclatait le désir de gifler tous les abonnés... Il avait bien tort, du reste. Même quand le Czar était dans sa loge, la Stolberg n’avait d’yeux que pour Basile, ne chantait que pour Basile... Ce qu’il a dû faire de scènes à la pauvre fille pour la décider à quitter le théâtre!... Elle a cédé au bout de trois mois, à l’expiration de son engagement... Et, depuis lors, ils se cachent à Paris, dans l’asile que vous avez découvert. Ils doivent s’y tuer d’amour. Mais je parierais volontiers un panier de vin de Champagne que ce sera Basile qui survivra. Il est râblé comme l’Hercule Farnèse, etlapauvre Stolberg, dit-on, est poitrinaire. On prétend même que c’est la phtisie qui donne à sa voix cette puissance extraordinaire et ce charme étrangement douloureux. Son contre-/^
LONGUES ET BRÈVES
serait une maladie, comme la perle... C’est égal, si folle qu’elle soit de son Lobanof, la pauvre fdle doit périr d’ennui dans la cage où il la tient enfermée... Et puis, elle doit aussi souffrir de chanter si rarement, puisque, vous qui passez si souvent devant leur maison, vous ne l’avez entendue qu’une fois, par cette nuit d’orage... Allez! cela finira mal. »
La conversation tourna sur un autre sujet, et le lendemain je quittai Dieppe pour aller chez des amis, en Basse-Normandie. J’étais là depuis une dizaine de jours quand je lus, par hasard, dans un « courrier des théâtres », les lignes suivantes :
« On nous annonce une triste nouvelle. Mlle Ida Stolberg, la cantatrice suédoise, qui brilla d’un si vif et si rapide éclat sur les scènes d’Allemagne et de Russie, et qui avait, en plein succès, renoncé à la carrière lyrique, il y a environ deux ans, vient de mourir à Paris, d’une phtisie pulmonaire. »
Je n’avais jamais vu la Stolberg. Une fois seulement j’avais entendu sa voix incomparable. Pourtant la lecture de cette phrase banale, qui m’annonçait que la lugubre prophétie du prince K*** s’était accomplie, me navra le cœur. Je le con-
LA MAISON ABANDONNÉE
naissais à présent tout entier, le mystère de la maison close. C’était là que la pauvre femme avait langui et s’était éteinte, dévorée d’amour sans doute, mais étouffée aussi peut-être par la captivité à laquelle l’avait condamnée la jalousie de son amant, par le regret des triomphes d’autrefois et de l’art abandonné. La destinée et la fin de la Stolberg me semblaient si mélancoliques que je prenais en haine l’homme à qui elle avait tout sacrifié, jusqu’à sa vie. Il m’apparaissait comme un bellâtre, un égoïste, une brute. J’étais certain qu’il se consolerait de la perte de sa maîtresse, qu’il oublierait vite la pauvre morte, et qu’indigne de l’amour qu’il avait inspiré, il devait être incapable aussi d’une belle douleur et d’un fidèle souvenir.
A mon retour à Paris, une des premières personnes de connaissance que je rencontrai sur le boulevard fut le jeune prince K*”*. Je lui dis combien j’avais été ému par la mort de la chanteuse, et je ne pus m’empêcher de lui avouer l’antipathie instinctive que je ressentais pour ce Lobanof.
«Voilà bien les gens d’imagination ! — s’écria le prince. — Vous avez été charmé pendant un instant
PROSE
LONGUES ET BRÈVES
par la voix de cetle femme, et voilà qiTe vous éprouvez pour elle un amour posthume, et une jalousie rétrospective contre mon malheureux ami. Je veux bien convenir que, comme vous, j’ai longtemps tenu Basile pour un homme plus sensuel que sensible, plus passionné que tendre. Mais je l’ai vu depuis la mort de la pauvre Stolberg, et il est en proie, je vous assure, au désespoir le plus affreux et le plus sincère. Quand je lui ai apporté ma sympathie, il s’est jeté dans mes bras et m’a répété, en sanglotant sur mon épaule, qu’il ne pouvait plus vivre. Et ce n’était pas de la frime, car il vient de partir pour le Sénégal afin de se joindre à ce groupe d’explorateurs qui vont encore s’engloutir, probablement pour toujours, dans cette effroyable Afrique. Voilà qui n’est pas vulgaire, avouez-le. En suivant la mission Jakson, Basile ne fera certainement pas d’infidélité à la mémoire de la Stolberg, car on ne rencontre làbas que d’horribles singesses; et il est à craindre qu’une fièvre ou qu’une dysenterie, sinon le coup de fusil d’un Pahouin, ne débarrasse à la fois le pauvre garçon de son chagrin et de l’existence... Rengainez donc, je vous prie, vos jugements téméraires et prématurés sur son compte... Du reste,
LA MAISON ABANDONNÉE
il a eu, avant son départ, une idée qui, certainement, vous semblera touchante. Ce pavillon, où il a été si heureux et si malheureux, lui appartient. Eh bien! le voilà fermé pour toujours. Basile veut que, lui vivant, personne ne pénètre plus dans ce sanctuaire d’amour et de deuil. Vous qui passez souvent par là, vous verrez la maison tomber en ruines, et, le jour où l’on y mettra l’écriteau, vous pourrez dire : Basile Lobanof est mort! j>
Je quittai le prince en me reprochant mon mauvais sentiment, et le lendemain j’allai voir la maison déserte. Les volets en étaient clos; les feuilles mortes du grand tilleul à demi dépouillé — c’était au début de l’automne — jonchaient le gazon de la pelouse ; des touffes de mauvaises herbes avaient poussé dans le sable fin des allées. Déjà l’abandon commençait son œuvre de destruction.
Il se passa des mois, une année entière, puis une autre; et les journaux, de temps en temps, exprimèrent de graves inquiétudes sur le sort de Jakson et de ses compagnons, dont on était sans nouvelles. Vous savez que, encore aujourd’hui, on ignore ce que sont devenus, c’est-à-dire où et comment ont péri les hardis explorateurs. Habitant toujours le même quartier et passant chaque
LONGUES ET GRÈVES
jour devant le pavillon abandonné, je le vis se dégrader peu à peu. Les pluies de deux hivers ayant fouetté sans relâche les plâtres de la façade, elle se couvrit d’une sorte de lèpre. Puis quelques ardoises arrachées par un coup de tempête, ou peut-être une gouttière trouée, causèrent un dommage plus essentiel. L’humidité attaqua le gros œuvre; des lézardes zébrèrent la muraille, un balcon se descella, le toit fléchit. La physionomie de la pauvre maison devenait lamentable. Quant au jardin, il était bien vite retourné à l’état sauvage. Plus de fleurs cultivées. Les rosiers, n’étant plus taillés, n’avaient que branches et feuilles; les géraniums étaient morts; le gazon, depuis longtemps disparu sous la folle avoine et les hautes tiges des graminées, s’était transformé en un triste coin de prairie à l’ombre, dédaigné des papillons, on ne poussaient guère que des chardons et de pâles pavots. C’était sinistre !
Des années s’écoulèrent encore. Il était maintenant impossible d’espérer le retour de la mission Jakson. Évidemment, tous ces intrépides pionniers avaient succombé de soif et de faim dans
LA MAISON ABANDONNÉE
quelque horrible désert ou avaient été massacrés par les sauvages; et le comte Basile Lobanof était mort avec eux, fidèle à la Stolberg.
La maison délaissée tombait absolument en ruines. Le grand tilleul qui était proche de l’habitation et dont l’émondeur ne gouvernait plus les frondaisons, avait poussé contre une fenêtre une de ses maîtresses branches. Pourri d’humidité, le volet avait fini par tomber, et l’arbre envahisseur pénétrait maintenant à l’intérieur du logis éventré. Ce devait être, là-dedans, une champignonnière, et peut-être y avait-il déjà des herbes sur le parquet du salon.
Et, chaque fois que je passais devant la vieille bâtisse, arrivée au dernier degré de la décadence, je songeais, m’abandonnant à une rêverie romanesque :
« Il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Si l’on avait été certain de la mort du comte, la famille, les héritiers, sans doute forcés aujourd’hui d’attendre le terme de quelque prescription, seraient intervenus sans retard. Ils auraient brutalement violé, en ouvrant cette demeure et en y laissant entrer le plein jour, tant de souvenirs de douleur et de volupté. Basile Lobanof a bien fait de disparaître,
LONGUES ET BREVES
et la nature est bonne qui détruit et ensevelit lentement cet ancien nid d’amour, pour en empêcher la profanation. »
L’autre jour, j’avais encore revu la ruine, — ■ des branches sortent maintenant du toit effondré et il doit pousser de petits tilleuls dans les chambres, — quand je rencontrai le prince K*** qui n’était pas revenu en France depuis douze ans. Nous nous promenâmes en causant, et je lui parlai tout de suite de la maison abandonnée, de sa lente destruction, et des pensées qu’elle me suggérait.
Le prince partit d’un bruyant éclat de rire.
« Décidément, mon cher, — me dit-il, — vous ne serez jamais qu’un poète... Basile est marié et père de trois enfants, et il occupe aujourd’hui le poste de premier secrétaire à l’ambassade de Russie près du Quirinal.
— Le comte Lobanof n’est pas mort? — m’écriai-je, stupéfait.
— A mon récent passage à Rome, il se portait comme vous et moi.
— Il n’est pas parti avec la mission Jakson?... Ali! le misérable! — interrompis-je, furieux de toute ma sensibilité dépensée en vain. — J’aurais
LA MAISON ABANDONNÉE
dù m’en douter... Parions qu’il a oublié sa maîtresse morte, dès la première étape...
— Eh! non, — reprit le prince. — Basile n’est pas si coupable. Fou de douleur après la mort de la Stolberg, il s’est bel et bien embarqué pour le Sénégal, et il est parti avec la mission. Mais, au sixième jour de marche, il est tombé très gravement malade, et une caravane l’a ramené à Saint- Louis, presque agonisant. Là, il a guéri, ce n’est pas sa faute. Des amis ont profité de sa langueur, de son peu d’énergie de convalescent, pour l’expédier en Europe... et depuis... à la longue... depuis, ma foi! il s’est consolé.
— Mais alors, cette maison abandonnée?... Que signifie cette comédie? — demandai-je avec mauvaise humeur.
— Comme vous êtes sévère, mon cher, — répondit l’aimable Russe. — Ce n’est nullement une comédie, et cela prouve, au contraire, que le comte est un homme d’honneur. Qu’a-t-il promis? Que, lui vivant, personne n’entrerait sous le toit qui abrita ses amours de jadis. Eh bien, il a tenu parole. Et, au prix où sont les immeubles à Paris, cela lui coûte cher... D’ailleurs, qui sait s’il ne la pleure pas toujours, cette délicieuse Stolberg, et s’il ne
LONGUES ET BRÈVES
regrette pas amèrement les soirs passés dans la maison close à écouter cette voix divinement douloureuse, qui faisait tant de mal et tant de plaisir à entendre?... Tout ce que je peux vous accorder, — ajouta le prince avec un sourire ironique, — c’est qu’avec une grosse fortune, une belle famille et le séjour de la Ville Éternelle, un désespoir d’amour, vieux de douze ans, doit être assez supportable. »
i ,]■: Louis d'Oh
dans la savate tombée sur laneiêe,
il vit quelque chose de brillant . c-était
un louis d'or.
A H0USS1AUX&CŒ EDITEURS lmp. Ch-, Wittmanrv .
LE LOUIS D’OR
CONTE DE NOËL
A mon cher cousin Edouard Tramasset.
Lorsque Lucien de Hem eut vu son dernier billet de cent francs agrippé par le râteau du banquier, et qu’il se fut levé de la table de roulette où il venait de perdre les débris de sa petite fortune, réunis par lui pour cette suprême bataille, il éprouva comme un vertige et crut qu’il allait tomber.
La tête troublée, les jambes molles, il alla se jeter sur la large banquette de cuir qui faisait le tour de la salle de jeu. Pendant quelques minutes, il regarda vaguement le tripot clandestin dans lequel il avait gâché les plus belles années de sa jeunesse, reconnut les têtes ravagées des joueurs, crûment éclairées parles trois grands abat-jour,
LONGUES ET BREVES
écouta le léger frottement de l’or sur le tapis, songea qu’il était ruiné, perdu, se rappela qu’il avait chez lui, dans un tiroir de commode, les pistolets d’ordonnance dont son père, le général de Ilem, alors simple capitaine, s’était si bien servi à l’attaque de Zaatcha ; puis, brisé de fatigue, il s’endormit d’un sommeil profond.
Quand il se réveilla, la bouche pâteuse, il constata, par un regard jeté à la pendule, qu’il avait dormi une demi-heure à peine, et il éprouva un impérieux besoin de respirer l’air de la nuit. Les aiguilles marquaient sur le cadran minuit moins le quart. Tout en se levant et en s’étirant les bras, Lucien se souvint alors qu’on était à la veille de Noël, et, par un jeu ironique de la mémoire, il se revit soudain tout petit enfant et mettant, avant de se coucher, ses souliers dans la cheminée.
En ce moment, le vieux Dronski — un pilier du tripot, le Polonais classique, portant le caban râpé, tout orné de soutaches et d’olives — s’approcha de Lucien et marmotta quelques mots dans sa sale barbiche grise.
« Prêtez-moi donc une pièce de cinq francs, monsieur. Voilà deux jours que je n’ai pas bougé
LE LOUIS D’OR
du cercle, et depuis deux jours le « dix-sept » n’est pas sorti... Moquez-vous de moi, si vous voulez; mais je donnerais mon poing à couper que tout à l’heure, au coup de minuit, le numéro sortira. »
Lucien de Hem haussa les épaules; il n’avait même plus dans sa poche de quoi acquitter cet impôt que les habitués de l’endroit appelaient « les cent sous du Polonais ». Il passa dans l’antichambre, mit son chapeau et sa pelisse, et descendit l’escalier avec l’agilité des gens qui ont la fièvre.
Depuis quatre heures que Lucien était enfermé dans le tripot, la neige était tombée abondamment, et la rue — une rue du centre de Paris, assez étroite et bâtie de hautes maisons — était toute blanche. Dans le ciel purgé, d’un bleu noir, de froides étoiles scintillaient.
Le joueur décavé frissonna sous ses fourrures et se mit à marcher, roulant toujours dans son esprit des pensées de désespoir et songeant plus que jamais à la boîte de pistolets qui l’attendait dans le tiroir de sa commode; mais, après avoir fait quelques pas, il s’arrêta brusquement devant un navrant spectacle.
LONGUES ET BHÈVES.
Sur un banc de pierre placé, selon l’usagé d’autrefois, près de la porte monumentale d’un hôtel, une petite fille de six ou sept ans, à peine vêtue d’une robe noire en loques, était assise dans la neige. Elle s’était endormie là, malgré le froid cruel, dans une attitude effrayante de fatigue et d’accablement, et sa pauvre petite tête et son épaule mignonne étaient comme écroulées dans un angle de la muraille et reposaient sur la pierre glacée. Une des savates dont l’enfant était chaussée s’était détachée de son pied qui pendait, et gisait lugubrement devant elle.
D’un geste machinal, Lucien de Ilem porta la main à son gousset; mais il se souvint qu’un instant auparavant il n’y avait même pas trouvé une pièce de vingt sous oubliée, et qu’il n’avait pas pu donner de pourboire au garçon du cercle. Cependant, poussé par un instinctif sentiment de pitié, il s’approcha de la petite fdle, et il allait peut-être l’emporter dans ses bras et lui donner asile pour la nuit, lorsque, dans la savate tombée sur la neige, il vit quelque chose de brillant.
Il se pencha. C’était un louis d’or.
Une personne charitable, une femme sans
LE LOUIS D’OR
doute, avait passé par là, avait vu, dans cette nuit de Noël, cette chaussure devant cette enfant endormie, et, se rappelant la touchante légende, elle avait laissé tomber, d’une main discrète, une magnifique aumône, pour que la petite abandonnée crût encore aux cadeaux faits par l’Enfant Jésus et conservât, malgré son malheur, quelque confiance et quelque espoir dans la bonté de la Providence.
Un louis! c’étaient plusieurs jours de repos et de richesse pour la mendiante; et Lucien était sur le point de l’éveiller pour lui dire cela, quand il entendit près de son oreille, comme dans une hallucination, une voix- — la voix du Polonais avec son accent traînant et gras — qui murmurait tout bas ces mots :
« Voilà deux jours que je n’ai pas bougé du cercle, et depuis deux jours le « dix-sept » n’est pas sorti... Je donnerais mon poing à couper que tout à l’heure, au coup de minuit, le numéro sortira. »
Alors ce jeune homme de vingt-trois ans, qui descendait d’une race d’honnêtes gens, qui portait un superbe nom militaire, et qui n’avait jamais failli à l’honneur, conçut une épouvantable
LONGUES ET BRÈVES
pensée; il fut pris d'un désir fou, hystérique, monstrueux. D’un regard il s’assura qu’il était bien seul dans la rue déserte, et, pliant le genou, avançant avec précaution sa main frémissante, il vola le louis d’or dans la savate tombée! Puis, courant de toutes ses forces, il revint à la maison de jeu, grimpa l’escalier en quelques enjambées, poussa d’un coup de poing la porte rembourrée de la salle maudite, y pénétra au moment précis où la pendule sonnait le premier coup de minuit, posa la pièce d’or sur le tapis vert et cria :
« En plein sur le cc dix-sept! »
Le « dix-sept » gagna.
D’un revers de main, Lucien poussa les trentesix louis sur la rouge.
La rouge gagna.
Il laissa les soixante-douze louis sur la même couleur. La rouge sortit de nouveau.
Il fit encore le paroli deux fois, trois fois, toujours avec le même bonheur. Il avait maintenant devant lui un tas d’or et de billets, et il se mit à poudrer le tapis, frénétiquement. La « douzaine », la « colonne », le cc numéro », toutes les combinaisons lui réussissaient. C’était une chance inouïe, surnaturelle. On eût dit que la petite bille d’ivoire,
LE LOUIS D’OR
sautillant dans les cases de la roulette, était magnétisée, fascinée par le regard de ce joueur, et lui obéissait. Il avait rattrapé, en une dizaine de coups, les quelques misérables billets de mille francs, sa dernière ressource, qu’il avait perdus au commencement de la soirée. A présent, pontant des deux ou trois cents louis à la fois, et servi par sa veine fantastique, il allait bientôt regagner, et au delà, le capital héréditaire qu’il avait gaspillé en si. peu d’années, reconstituer sa fortune. Dans son empressement à se mettre au jeu, il n’avait pas quitté sa lourde pelisse ; déjà il en avait gonflé les grandes poches de liasses de banknotes et de rouleaux de pièces d’or; et, ne sachant plus où entasser son gain, il bourrait maintenant de monnaie et de papier les poches intérieures et extérieures de sa redingote, les goussets de son gilet et de son pantalon, son porte-cigares, son mouchoir, tout ce qui pouvait servir de récipient. Et il jouait toujours, et il gagnait toujours, comme un furieux! comme un homme ivre! et il jetait ses poignées de louis sur le tableau, au hasard, à la vanvole, avec un geste de certitude et de dédain!
Seulement, il avait comme un fer rouge dans le
LONGUES ET BRÈVES
cœur, et il ne pensait qu’à la petite mendiante endormie dans la neige, à l’enfant qu’il avait volée.
« Elle est encore à la même place! Certainement, elle doityêtre encore!... Tout à l’heure... oui, quand une heure sonnera... je me le jure!... je sortirai d’ici, j’irai la prendre, tout endormie, dans mes bras, je l’emporterai chez moi, je la coucherai sur mon lit... Et je l’élèverai, je la doterai, je l’aimerai comme ma fdle, et j’aurai soin d’elle toujours, toujours! »
Mais la pendule sonna une heure, et le quart, et la demie, et les trois quarts... et Lucien était toujours assis à la table infernale.
Enfin, une minute avant deux heures, le chef de partie se leva brusquement et dit à voix haute :
« La banque a sauté, messieurs... Assez pour aujourd’hui! »
D’un bond, Lucien fut debout. Écartant avec brutalité les joueurs qui l’entouraient et le regardaient avec une envieuse admiration, il partit vivement, dégringola les étages et courut jusqu’au banc de pierre. De loin, à la lueur d’un bec de gaz, il aperçut la petite fille.
« Dieu soit loué! s’écria-t-il. Elle est encore là. »
LE LOUIS D’OIL
Il s’approcha d’elle, lui saisit la main :
« Oh ! qu’elle a froid ! Pauvre petite! »
Il la prit sous les bras, la souleva pour l’emporter. La tête de l’enfant retomba en arrière, sans qu’elle s’éveillât :
« Comme on dort, à cet âge-là ! »
Il la serra contre sa poitrine pour la réchauffer, et, pris d’une vague inquiétude, il voulut, afin de la tirer de ce lourd sommeil, la baiser sur les yeux, comme il faisait naguère à sa maîtresse la plus chérie.
Mais alors il s’aperçut avec terreur que les paupières de l’enfant étaient entr’ouvertes et laissaient voir à demi des prunelles vitreuses, éteintes, immobiles. Le cerveau traversé d’un horrible soupçon, Lucien mit sa bouche tout près de la bouche de la petite fille ; aucun souflle n’en sortit.
Pendant qu’avec le louis d’or qu’il avait volé à cette mendiante Lucien gagnait au jeu une fortune, l’enfant sans asile était morte, morte de froid!
Étreint à la gorge par la plus effroyable des angoisses, Lucien voulut pousser un cri... et, dans l’effort qu’il fit, il se réveilla de son cauchemar sur la banquette du cercle, où il s’était endormi
LONGUES ET BRÈVES
un peu avant minuit et où le garçon clu tripot, s’en allant le dernier vers cinq heures du matin, l’avait laissé tranquille, par bonté d’âme pour le décavé.
Une brumeuse aurore de décembre faisait pâlir les vitres des croisées. Lucien sortit, mit sa montre en gage, prit un bain, déjeuna, et alla au bureau du recrutement signer un engagement volontaire au 1er régiment de chasseurs d’Afrique.
Aujourd’hui, Lucien de Hem est lieutenant ; il n’a que sa solde pour vivre, mais il s’en tire, étant un officier très rangé et ne touchant jamais une carte. Il paraît même qu’il trouve encore moyen de faire des économies; car l’autre jour, à Alger, un de ses camarades qui le suivait à quelques pas de distance dans une rue montueuse de la Kasba, le vit faire l’aumône à une petite Espagnole endormie sous une porte, et eut l’indiscrétion de regarder ce que Lucien avait donné à la pauvresse. Le curieux fut très surpris de la générosité du pauvre lieutenant.
Lucien de Ilem avait mis un louis d’or dans la main de la petite fille.
LE PORTRAIT
Au docteur Duchastelet.
« Comment? C’est pour de bon que vous nous dites ça, père Maujeu?... Vous, un ancien de la Commune !... La prochaine fois, quand on donnera le coup de torchon de la fin pour le triomphe de la Sociale, vous ne marcheriez plus avec les camarades! Vous ne tireriez plus sur les pantalons garance et sur la rousse!... Et pourquoi ça donc? » Le père Maujeu, ouvrier vieilli avant l’âge, — une tête hérissée de barbe et de cheveux gris, mais avec des yeux de brave homme, — secoua sur son pouce la cendre de sa pipe, regarda bien en face les deux jeunes camarades établis avec lui dans l’arrière-salle du cabaret, vida son verre et répondit :
LONGUES ET BRÈVES
« Pourquoi ça?... Eh bien! écoutez-moi ça, jeunes gens, et profitez-en, si vous pouvez... Pendant le Siège et pendant la Commune, vous le savez, j’étais dans un bataillon de Belleville. J’avais vingt-cinq ans, la cervelle chaude; j’étais garçon, je ne dépendais de personne, et je voulais chasser les Prussiens et sauver la République... Attention, voilà qu’on capitule et que les monarchos conspirent à Versailles... Vive la Commune, qui nous paie trente sous par jour et qui nous
laisse nos flingots ! Le jour de la grande sortie,
nous allons jusqu’à Rueil, avec Flourens. Mais là, les gendarmes du petit Thiers nous accueillent par un feu de salve; et, par derrière, le Mont- Valérien nous couvrait d’obus... Nous apprenons que notre chef vient d’être tué. On se débande. Sauve qui peut!... Moi, je me jette dans une petite rue. Mais un gendarme m’a vu tourner l’angle et me poursuit. Nous étions seuls dans la venelle. Je me retourne. Il me couchait en joue. Je fais un bond de côté: il me manque... A. mon tour! Et, pan ! je lui flanque mon coup de fusil à bout portant. Il lâche^son arme, porte les deux mains à sa poitrine, fait un haut-le-corps comme quelqu’un qui va vomir, et tombe lour-
LE PORTRAIT
dement sur le nez... Bon? mais au bout de la ruelle, c’était la campagne, où je voyais d’autres Versaiilais qui donnaient la chasse aux camarades... Où me terrer? Par bonheur, il y avait là une maison démolie par le bombardement, un débris du siège. Je me glisse dans 1a. cave, où je vois de la paille bonne pour m’y cacher, si on fouillait la ruine... Je n’en eus pas besoin. Jusqu’au soir, je restai dans ma cachette, la tête au soupirail, observant à droite et à gauche. J’avais les yeux juste au ras du sol, et je voyais, à dix mètres tout au plus, le cadavre de mon gendarme... Pas un joli spectacle, je vous en fiche mon billet, à regarder pendant des heures, qu’un homme qu’on vient de tuer... Celui-là était un brigadier, une baderne à chevrons, avec la médaille militaire et toute la ferblanterie de Crimée et d’Italie. Il était couché sur le côté, très tranquille, l’air de dormir. Seulement, sa face était très pâle, et il avait sous lui une mare de sang. Son képi avait roulé à quelques pas de là, et le vent faisait frissonner les rares mèches grises de son crâne... Bit ! je n’aime pas penser à ça !... Enfin, la nuit vint. Je quittai mon trou, je rappliquai sur Paris comme je pus, et vous savez que je me suis battu
LONGUES ET BRÈVES
jusqu’au bout. Heureusement que j’ai pu me-earapater, tout à la fin, après la prise de la barricade du boulevard Voltaire, et qu’on ne s’est plus occupé de moi, vu que je n’avais même pas les galons de caporal.
« Là-dessus, trois ans se passent. La vie reprend son train-train. Et voilà que, un samedi de quinzaine, moi et un camarade d’atelier, nommé Ugène, nous nous sentons en disposition de faire la noce... A vingt-huit ans, quand on n’est pas marié, c’est encore permis, n’est-ce pas?... Nous montons à Montparnasse, nous dînons chez un marchand de vins de la rue de la Gaîté, mais là, bien, avec chacun son litre, le gloria, le poussecafé, tout le tremblement, et l’on va finir la soirée au bal des Mille-Colonnes. Là, mon Ugène, qui avait oublié d’être timide, accosta deux guerrières, une grosse rousse, qui rigolait tout le temps, et une petite brune, au teint mat, pas effrontée, et qui me plut tout de suite. J’offre un saladier, on fait connaissance. Bref, à la sortie du bal, Ugène emmène la rousse, je donne le bras à la petite brune et je la reconduis jusque chez elle, au fond de Plaisance... N’ayez pas peur, les gosses. Je ne vais pas, à mon âge, vous conter
LE PORTRAIT
des gaudrioles... EL attendez la fin avant de rire.
cc Le lendemain matin, je me réveille, pas bien fier de moi, avec un peu de mal aux cheveux. La femme dormait profondément. A quoi bon se faire des mamours, quand on ne doit jamais se revoir?... Je me lève, je m’habille sans faire de bruit, • et je m’approche de la cheminée pour y laisser ma pièce de dix francs, quand une petite photographie dans un cadre, à côté de la glace, me tire l’œil. Je m’approche... Et qu’est-ce que je vois? Le portrait de mon gendarme de Rueil, nu-tête, assis sur une chaise, avec sa calvitie, ses chevrons et ses médailles!... Ah! je le reconnus du premier coup, allez! Je l’avais vu assez longtemps, là-bas, sur le pavé de la venelle, couché dans son sang!... Ça me fit un effet!... Oui, comme si j’avais eu dans le torse une main qui m’empoignait le cœur!... Le portrait de ce malheureux, ici!... Pourquoi?... Qu’était-il donc à cette fille?... Et, comme pour répondre à la question que je me posais tout bas, voilà que, tout à coup, derrière moi, la femme, qui s’était réveillée, me dit d’une voix triste: « Vous regardez le porte trait de papa... » Hein? Tableau !... Je venais de
LONGUES ET BRÈVES
passer la nuit avec la fille de l’homme que j’avais
tué !
« Bouleversé, la tête perdue, je voulus d’abord m’enfuir. Mais j’avais les jambes coupées par l’émotion ; et puis, j’étais aussi retenu là par cette pauvre fille, qui me faisait pitié. Elle s’était assise sur son lit, et, par un instinct de décence qui prouvait bien qu’elle ne faisait pas depuis longtemps son vilain métier, elle avait atteint sur une chaise sa camisole pour en couvrir ses épaules et ses bras nus. Elle était toute jeune, dix-huit ans peut-être, et, malgré sa soirée et sa nuit de débauche, elle restait gentille et fraîche sous ses cheveux en désordre ; et elle me regardait avec des yeux d’innocente.
« Je pouvais à peine me tenir debout. Je vins m’asseoir près d’elle, et, n’osant plus la tutoyer, je lui indiquai du doigt le portrait, cc Alors, c’est « votre père? » lui dis-je. — Et, s’attendrissant, elle me conta ses misères.
« Oui, son père, et un père excellent, qui était veuf, qui n’avait plus qu’elle, qui adorait sa petite Virginie. Ah ! s’il n’avait pas été tué, à Rueil, par ces gueux de communards, elle serait restée honnête fille. Elle était si heureuse, jadis, dans
LE PORTRAIT
ce village de Seine-et-Marne, à la gendarmerie, où son père était brigadier et où elle faisait déjà la petite ménagère!... Mais quoi? Orpheline à quinze ans ! Elle était entrée comme apprentie, sans un sou à elle, chez une parente éloignée, une corsetière du faubourg Saint-Denis; et là, toutes, la patronne et les ouvrières, étaient des catins. Mauvais conseils, mauvais exemples. On l’avait bien vite perdue. Pourtant elle ne faisait la vie que depuis quelques mois. Pendant deux ans, elle était restée avec le même amant, un employé de ministère, qui l’avait quittée pour se marier... Et la pauvre enfant revenait toujours, avec des larmes qui me faisaient mal, au plus grand malheur de son existence, dont j’étais cause, à la mort de son père, que j’avais tué de ma main.
- « Pendant qu’elle me parlait ainsi, je retrouvais mon bon sens et je n’avais plus qu’une idée, moi : réparer le mal dont j’étais l’auteur. Et il n’y avait qu’un moyen, n’est-ce pas? Me charger d’elle. Virginie habitait un galetas d’hôtel meublé, ne possédait que la robe qu’elle avait sur le corps. Moi j’étais un ouvrier connaissant son affaire, gagnant de bonnes journées. J’avais des meubles, quatre sous d’économies. Je n’ai pas hésité. J’ai
LONGUES ET BRÈVES
emmené Virginie et je l’ai établie chez moir.. Ça vous semble étrange, un meurtrier qui prend pour maîtresse la fille de sa victime. Mais je l’avais eue déjà, la fille, le coup était fait... Et puis, non, je n’étais pas un meurtrier... Je n’avais tué le gendarme qu’à mon corps défendant... A la guerre comme à la guerre!... Et c’était encore montrer du cœur que d’arracher son enfant au vice... Et j’ai réussi, mes enfants, et j’ai refait d’elle une travailleuse et une brave femme, et je l’ai épousée, pas bien longtemps après... je puis le dire, maintenant qu’elle est morte, car c’était elle, cette bonne mère Maujeu, que vous estimiez tous et que je pleure depuis deux ans!...
cc Quant au portrait du papa, il est encore accroché dans ma chambre, en bonne place. Je l’ai toujours regardé sans remords, et même il y a des instants où il me semble que c’est lui qui me sourit avec bonté, le pauvre bougre de gendarme, et qu’il me remercie de ce que j’ai fait.
« Voila, jeunes gens. Je suis resté aussi bon républicain que par le passé. Mais vous comprenez, maintenant, je l’espère, pourquoi je ne me battrai pas à côté de vous, à la prochaine, et pourquoi j’en ai assez, de la guerre civile. »
UNE RESTITUTION
La session du Parlement étant close, l’honorable M. Grandcadet, député des Deux-Garonnes, prend le rapide — gratis , bien entendu, avec sa carte de circulation — et va tâter le pouls de l’opinion publique, dans sa petite ville.
Confortablement installé dans un coin de wagon, M. Grandcadet déploie un immense journal du soir, un journal bien pensant, ministériel, rédigé d’une prose lourde et triste comme la vertu, et dont la typographie elle-même a quelque chose de grave et de puritain. L’épisode du Panama — insignifiant, comme on sait, et exagéré avec tant de malveillance par les seuls ennemis de la République — est relégué dédaigneusement à la troisième page, et tout ce qui s’y rapporte est imprimé
LONGUES ET BRÈVES
en sept et presque illisible. Par contre, les colonnes de l'organe austère sont encombrées de politique étrangère, d’articles d’un intérêt palpitant, qui commencent en ces termes : « Les choses se gâtent au Venezuela », ou bien : « Les jours du ministère Tricoupis seraient-ils comptés? »
Pour faire bonne contenance devant le monsieur à moustaches blanches de colonel en retraite, qui est assis sur la banquette en face et lit tranquillement la Cocarde , M. Grandcadet ne quitte pas des yeux la feuille officieuse et semble se passionner pour la crise hellène et pour les dernières dépêches de Caracas. Mais, en réalité, M. Grandcadet a été très secoué par les derniers événements, et la sombre inquiétude habite dans son âme.
Son nom n’a pas encore été prononcé. Bon. Il n’a rien écrit, rien signé. A merveille. Mais qui peut répondre, par le temps qui court, qu’on ne trouvera pas, un de ces quatre matins, sur son compte, un papier compromettant? Car enfin, tout de même, il a touché son petit pot-de-vin, l’honorable, comme les camarades, et il n’a pas cru mal agir. Voyons, je vous en fais juge. Il n’avait pas d’opinion sur le dernier appel de fonds;
UNE RESTITUTION
il hésitait. Un homme considérable, un riche banquier, qu’il rencontrait dans son milieu politique, avec qui il était dans les meilleurs rapports, — presque un ami, — lui ouvre les yeux, lui fait comprendre combien il est opportun — que dis-je? patriotique — de voter dans un sens favorable à l’émission. Ce monsieur, qui sait vivre, qui est un parfait gentleman, lui propose — oh! dans les termes les plus délicats ! — de l’associer aux opérations financières qui se préparent, tout naturellement, autour de cette grosse affaire, et lui assure, lui paie d’avance — pour calmer ses scrupules — un gain, mon Dieu, pas énorme, une misérable pièce de vingt-cinq mille francs... Laissez-moi donc tranquille ! vous auriez accepté, tout comme M. Grandcadet.
Je sais bien, vous allez me dire : « Et les souscripteurs? » Raisonnons. En cas de succès, ils n’auraient rien dit, puisqu’ils auraient fait un placement très avantageux. C’étaient des joueurs, allons! Voulez-vous savoir ma façon de penser? Pas intéressants du tout, les souscripteurs. Est-ce que Grandcadet pouvait deviner qu’on ne percerait pas ce fameux canal? Mais déjà, plusieurs fois, il avait réalisé quelques bénéfices — des
LONGUES ET BRÈVES
misères — dans des affaires du même genre, qui avaient plus ou moins réussi. Personne ne s’était plaint.
Eli bien ! franchement, la main sur la conscience, il ne se reprochait rien. Et, faut-il tout dire? il n’y croyait pas, à cette explosion de la colère publique. Tout cela était factice. Il était facile de reconnaître, derrière cette indignation de commande, un complot des anciens partis, la main du comte de Paris et des boulangistes. Le Président du Conseil le leur avait dit en face. Ah!... mais!... Heureusement qu’il était là, lui, Grandcadet, pour défendre la République menacée. Et au péril de sa vie, s’il vous plaît! On ne Ten aurait pas cru capable, avec son petit bedon, ses favoris en patte de lapin et sa mine de notaire paillard qui se dispose à faire un trou à la lune. Mais, quand la moutarde lui montait au nez!... Oui, s’il le fallait absolument, il se ferait tuer sur une barricade, et, pareil à l’héroïque Baudin, il s’écrierait: ce Venez voir comment on meurt... pour vingt-cinq mille francs! »
Pourtant, malgré tous ces beaux raisonnements,
1 honorable député des Deux-Garonnes n’était pas à la noce.
UNE RESTITUTION
« Si j’essayais de me reposer un peu, » se dit-il.
Il enfonça sur sa calvitie son bonnet de voyage, s’enveloppa les jambes dans sa couverture, s’étendit sur la banquette et s’endormit bientôt d’un profond sommeil.
Mais, alors, il eut le cauchemar. Était-il oppressé par le remords? Moi, je croirais plutôt qu’il avait eu tort de manger du civet, en dînant au buffet de la gare. Il aurait dû se méfier. Le lièvre ne lui réussissait pas.
Ses rêves furent absurdes.
11 se vit d’abord rentrant chez lui, ouvrant son coffre-fort, s’apercevant qu’on l’avait volé et que, à la place du gros portefeuille de maroquin vert où il serrait toutes ses valeurs, il n’y avait plus qu’un bas de laine absolument vide. Puis, brusquement, il fut transporté à la Chambre des députés; mais il était seul sur son banc, dans la salle déserte et à peine éclairée d’une lueur crépusculaire. Tous les pupitres étaient fermés, toutes les portes closes. Aucune trace humaine, qu’un énorme chapeau de haute forme, grand comme un réservoir de jardin et posé sur le bureau du président. Grandcadet le considérait avec stupeur, lorsque le monstrueux couvre-chef, faisant explo-
LONGUES ET GRÈVES
sion, se mit k vomir une innombrable quantité cle petits carrés de papier blanc, et sur tous le malheureux député, doué soudain d’une puissance de regard surnaturelle, put lire le nom de son concurrent aux dernières élections. Mais, tout k coup, le chapeau se replia de lui-même, comme un gibus; le plafond s’abaissa, les murs se rétrécirent, et Grandcadet, au comble de la surprise et de l’horreur, se trouva devant la cour d’assises, entre deux gendarmes, et reconnut, sous les robes à manches rouges et sous les toques galonnées d’or du président et des deux assesseurs, son portier, son coiffeur et sa femme de ménage de Paris, tous trois ruinés dans le Panama. Et le président se leva et lut, d’une voix caverneuse, une sentence extraordinaire, qui condamnait le sieur Grandcadet, ancien député, à dorer la tour Eiffel à ses frais, dans un délai de six mois, et k être ensuite empalé sur le paratonnerre de cet édifice.
C’était trop affreux. Le parlementaire se réveilla en sursaut. Il faisait petit jour. M. Grandcadet reconnut les coteaux et les vignes de sa patrie électorale.
« Décidément, le civet ne me vaut rien, — pensat-il. — J’ai fait de bien stupides rêves. Mais
UNE RESTITUTION
chassons ces mauvais présages. Je suis sûr de ma circonscription. Pas de socialistes; et le seul candidat possible des monarchistes, le marquis de La Tour-Prend-Garde, partisan de don Jaime, n’est pas redoutable. D’ailleurs, nul ne connaît l’histoire de mes vingt-cinq mille francs. Du courage! »
Une voiture attendait à la gare M. le député. La parfaite tranquillité de sa ville natale lui parut d’excellent augure. Sur son passage, le cheval blanc peint sur l’enseigne de l’auberge où se réunissaient les boulangistes ne se mit pas à hennir : « A bas les voleurs ! » et le coq de fonte juché sur le clocher de l’église ne lui chanta point : « Panama », en guise de cocorico.
Dès qu’il fut chez lui, sa servante Thérésine, qu’il avait prévenue, lui servit du café au lait; et, tandis qu’il le savourait voluptueusement :
« Monsieur Grandcadet, — lui dit la jeune paysanne d’un air gêné, — j’ai une chose ennuyeuse à vous avouer.
— Et quoi donc, rnafdle?
— D’abord... c’est que je vais me marier.
— Avec Pierre, le bourrelier d’en face... Voilà deux ans que c’est convenu... Je le savais bien... C’est toujours pour la semaine prochaine?
PROSE. — V. 25
LONGUES ET BREVES
— Oui... Mais voilà... C’est que pour me marier j’ai dû aller à confesse... et dire à M. le curé un tort que je vous avais fait...
— Du tort?... A moi?...
— Enfin, monsieur, pardonnez-moi, — s’écrie Thérésine qui fond en larmes. — Il y a que je vous ai volé... oui, que je vous vole depuis deux ans... et que je l’ai dit au curé, et qu’il m’a ordonné de rendre ce que j’avais pris... et que voilà votre argent, oh! jusqu’au dernier sou, je vous le jure!... »
Et la malheureuse retire de sa poche sa main pleine d’or et de menue monnaie, qu’elle verse sur la table, devant son maître.
« Comment?. . . Vous me voliez ! — fait M. Grandcadet, plein d’étonnement et de colère.
— Hélas! monsieur, ne me perdez pas et ne le dites à personne, je vous en supplie!... Vous voyez bien que je n’étais pas trop malhonnête, au fond, puisque je vous ai tout rendu.
Soit... C’est bon, laissez-moi, » répond le maître avec impatience.
Et, resté seul, M. Grandcadet tombe dans une rêverie. N’allez pas vous imaginer, par exemple, qu’il songe maintenant à restituer, lui aussi, ses
UNE RESTITUTION
vingt-cinq mille francs de pot-de-vin ! Une fois pour toutes, il considère le bénéfice comme acquis, et légitimement acquis. Non, devant faction de cette pauvre fille, à qui le prêtre a rappelé le catéchisme oublié, c’est une réflexion de sociologue, d’homme d’État, qui vient à l’esprit de M. Grandcadet. II rêve un moment. Puis il ramasse l’argent laissé par Thérésine, le fourre dans sa poche, et alors, — le croirait-on? — lui, le fougueux libre-penseur, lui, qui a voté toutes les lois anticléricales, il murmure entre ses dents:
« On a beau dire. Il faut une religion... pour le peuple. »