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Hélas! les sentiments des trop pauvres gens sont pareils aux boutons de rose de novembre ; ils avortent et n’ont pas la force de s’ouvrir.
Rentré dans sa chambre où régnait une température groënlandaise, Albéric s’introduisit en toute hâte entre ses draps glacés et eut alors un moment de désespoir véritable. Jamais, autant que dans cette soirée, il n’avait souffert de son écœurante et banale misère. Mais il était à l’âge heureux où le besoin de sommeil est plus fort que tous les soucis, et il ne pouvait comprendre encore toute la beauté du fameux vers de Saurin, qui se trouve dans la tragédie de Spartacus :
Ah ! que la nuit est longue à la douleur qui veille !
Après avoir adressé à son oreiller quelques malédictions contre les destins, il s’endormit donc profondément.
Le lendemain matin, quand il se réveilla, vers sept heures, — les bureaux ouvraient à huit heures, rue du Sentier, — il vit que le brouillard s’était levé pendant la nuit et que le ciel était pur. Bien qu’il fit très froid et que l’eau fût gelée dans la cuvette, le jeune homme s’habilla promp-
LA CURE DE MISÈRE
tement, dégringola ses cinq étages, dépensa huit sous, sur les dix qui lui restaient, pour prendre une tasse de café au lait dans une crémerie, et, comme il devait toucher ses appointements dès son arrivée chez Cahun et fils, il acheta un cigare avec sa dernière pièce de dix centimes.
Mais, sur le trottoir de la rue Bréda, un homme en casquette et en gilet de tricot percé aux coudes, un vieil homme à figure d’ouvrier honnête, se mit à marcher à côté d’Albéric, lui tendant sa main calleuse — une main qui avait travaillé — et murmurant d’une voix basse et gênée :
« Pas d’ouvrage... Rien mangé depuis hier matin... La charité, s’il vous plaît. »
Et Albéric fut forcé de hâter le pas, jetant par mégarde une bouffée de fumée au visage du vieux mendiant, ayant l’air de l’égoïste qui refuse l’aumône pour ne pas retirer ses mains chaudes du fond de ses poches; et il éprouva le plus cruel des crève-cœur, celui du pauvre qui ne peut rien pour un plus pauvre.
En arrivant à son bureau, encore tout attristé de cet incident, il se présenta d’abord à la caisse.
« Eh bien ! Mesnard, — lui dit le vieux caissier juif en lui réglant son compte et en lui donnant
LES VRAIS RICHES
un billet de cent francs et cinquante francs en or, — ch bien, ils ont donc fini par s’exécuter, les farceurs de la Loterie Internationale ! ... Le voilà donc tiré, le fameux gros lot!... Hier soir, les grands boulevards n’étaient pas tenables... Les hurleurs vous assourdissaient... Dire que j’ai été assez jobard pour prendre cinq billets... Cent sous de flambés.
— Moi, monsieur Schwab, — répondit Albéric, qui n’avait plus songé à cette loterie depuis la veille, depuis le moment où il avait entendu les camelots crier au coin du faubourg Montmartre, — moi, je n’aurai même pas la déception de ne point trouver mon numéro sur la liste... Je ne me rappelle plus où je l’ai mis. »
Mais, comme il ouvrait son portefeuille pour y serrer le billet de banque qu’il venait de recevoir, il aperçut un papier quadrillé en bleu qui sortait un peu d’une des poches de cuir. Il prit le papier et le développa. C’était son billet de la Loterie Internationale.
«Ma foi! — dit-il, — j’ai parlé trop tôt... car le voici, précisément... C’est le numéro 3,911,457.
— Alors, mon cher, — reprit le caissier en passant la main à travers le guichet de son gril-
LA CURE DE MISÈRE
lage, — permettez-moi de vous offrir le Petit Journal de ce matin, où vous trouverez la liste. Je suis certain qu’elle est sincère, car je l’ai collationnée avec celle qu’on m’a vendue hier sur le boulevard, pour être bien sûr de ma déveine... Rien pour moi, pas même un des petits lots de mille francs. »
Albéric ne put s’empêcher de sourire de cet excès de contrôle exercé par le vieux juif. Car, en toute circonstance, par habitude professionnelle sans doute, le père Schwab poussait son besoin d’exactitude jusqu’à la manie.
« Voyons ça tout de suite, — s’écria le jeune homme en plaisantant. — Mais, vous savez, moi, je suis très exigeant. C’est la forte somme qu’il me faut... ou rien. »
Et, tenant d’une main le journal, de l’autre son billet de loterie, il répéta, d’un ton plus sérieux :
« Voyons ça. »
Mais, tout à coup, son corps fut secoué comme par un hoquet, il pâlit affreusement, écarquilla des yeux ronds et fixes et poussa un râle de surprise, un bref et profond soupir qui semblait sortir du fond de ses entrailles.
Le numéro du gros lot était le même que celui
LES VRAIS RICHES
de son billet! C’était le numéro 3,911,457! Il avait gagné les cinq cent mille francs !
Alors, il ouvrit la bouche, il dit d’une voix rauque : « Moi!... moi !... » Puis le flot de sang de la congestion fit rouler un torrent dans ses oreilles, il chancela, recula de trois pas et s’assit, les genoux cassés, sur la banquette de velours placée en face de la caisse.
Le père Schwab s’élança hors de sa prison grillée, appelant au secours. Un garçon de bureau, plusieurs employés accoururent. On s’empressa autour d’Albéric. Mais il se leva brusquement, il agita son billet de loterie au-dessus de sa tête avec des gestes de fou, et, laissant enfin éclater le rire douloureux et les pleurs de l’attaque de nerfs, il cria de toutes ses forces :
« J’ai gagné le gros lot, les cinq cent mille francs!... J’ai gagné!... »
Et si — au lieu de ces faméliques, qui tous avaient déjà dans la bouche la salive amère de l’envie — il s’était trouvé là un calme témoin, un observateur, il aurait frémi devant cet homme ivre de bonheur, et constaté, une fois de plus, combien l’extrême joie est, au fond, effrayante et sinistre.