‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 1 sur 30 · Œuvres complètes de François Coppée · texte numérisé non relu

Œuvres complètes de François Coppée

En m invitant à écrire une page par semaine pour « Le Journal » que vous dirigez si bien , vous avez été cause , mon cher Xau, que fai fait un volume de plus. Je sais d ailleurs que vous aimez ces libres causeries. C'est donc bien le moins que je vous les off) 6', comme un témoignage de ma sincère a/mitié.

MON FRANC PARLER

SCIENCES POLITIQUES

Rimeur frivole, esprit superficiel, je ne m’occupe pas de politique. C’est bon pour ceux qui n’ont rien de mieux à faire. Et il n’en manque pas. Il y a en France un homme d’État par café.

Cependant, j’avais souvent entendu affirmer et j’avais quelquefois répété — de « chic », pour dire comme tout le monde — que la politique était une science. Très empirique, si vous voulez ; mais enfin une science. J’ai même lu jadis, moi profane, un livre sur la matière, écrit par un certain Machiavel, où j’ai trouvé qu’il y avait du bon.

Or, l’autre jour, passant dans la rue Saint-Guillaume, — je loge de ce côté-là, - — mes yeux furent attirés par cette inscription, gravée dans un cartouche de style rococo, au-dessus de la porte

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d’un hôtel très confortable : ce École des Sciences politiques ».

Cela me fit plaisir.

« A la bonne heure, pensai-je. Il va peut-être y avoir enfin des politiciens qui auront appris et qui connaîtront leur affaire. Car, jusqu’à présent, on ne se met dans cette partie-là que lorsqu’on a raté un autre métier. C’est toujours le mot de Gavarni : « T’es propre à rien... Fais-toi artiste » - — ouïe mot de Gambetta : cc Sous-vétérinaires ». Pour ma part, je n’ai connu qu’un gaillard qui fût très fort en politique. Le jeu des institutions parlementaires n’avait pas de secret pour lui, et il connaissait la question d’Orient comme sa poche. Mais voilà, pas de tenue. Sa redingote venait du « décrochez-moi ça », et il lui manquait une dent sur le devant, qu’il n’avait jamais voulu se faire remettre, trouvant commode cette cavité pour y loger le tuyau de sa pipe. Et puis, noctambule. Empruntant même quelquefois une pièce de vingt francs à un camarade sur le coup de minuit, afin de s’embarquer pour Cythère, — et ne la rendant jamais. Tranchons le mot, un bohème. Aussi a-t-il végété, simple rédacteur du Premier- Paris dans un journal grave, et est-il mort à la

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maison Dubois. Et pourtant, cet homme-là n’avait pas son pareil pour dire son fait à l’Angleterre ou pour rappeler les anciens partis à la pudeur. Nos législateurs n’en sauront jamais aussi long que lui. Mais, Dieu merci! et grâce à cette École des Sciences politiques, nous aurons désormais un personnel de jeunes gens instruits, ayant du linge, et nourris, tout de suite après le baccalauréat, de la moelle des Pitt et des Talleyrand. »

Adroite et à gauche de la porte, une affiche était collée. — Blanche, officielle, tout à fait convenable.

« Voyons ce qu’on leur enseigne, » me dis-je, en dégainant mon binocle.

Oh! le programme est admirable! La diplomatique, le droit des gens, l’économie sociale, les traités de commerce, rien n’y manque. C’est prodigieux, ce qu’on doit piocher, là dedans, les tableaux à deux entrées, avec accolades et reports au bas des pages, et les protocoles, et tout le tremblement. Quant aux professeurs, — vous savez, là ! — - tout ce qu’il y a de mieux. Des anciens ministres, des sénateurs inamovibles, des membres de l’Institut! En lisant cette affiche, je croyais entendre l’huissier de l’Élysée annonçant les visiteurs, un soir deréception ouverte, chez M. Carnot.

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Je vous le répète, au premier abord, c’est superbe !

Mais, après avoir étudié l’affiche, et tout en continuant mon chemin, je sentis que mon enthousiasme tombait tout à coup.

Que deviendront les élèves de l’École des Sciences politiques quand ils auront écouté ces maîtres illustres et qu’ils sauront sur le bout du doigt toutes ces belles choses? De charmants sous-préfets, de délicieux attachés d’ambassade, de suaves auditeurs au Conseil d’État. Ils auront de bonnes places, feront d’excellents mariages. A merveille. Mais seront-ils préparés à la vie publique? En aucune façon. L’enseignement de l’École est par trop incomplet et surtout trop peu pratique. Et, croyez-moi, pas de réforme possible. Il faudrait prendre une mesure radicale, ouvrir une autre école, une concurrence, une boutique en face, où l’on donnerait aux futurs hommes politiques des connaissances vraiment essentielles.

Et déjà j’imaginais l’affiche rivale.

Le lundi, d’une heure à trois heures, M. A... fera son cours hebdomadaire : Mensonge et Trahison.

Le même jour, de trois heures a cinq heures, M. B... fera sa leçon bimensuelle : Faux Serments et Palinodies .

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Conférence du soir par M. C... : Du Cumul et des Sinécûres.

Le mardi, d’une heure à trois heures, M. D...fera son cours hebdomadaire de : Corruption électorale.

Le même jour, de trois heures à cinq heures, M. L..., ébéniste du Ministère de l’Intérieur, présentera sa nouvelle boîte pour scrutin, à double tond perfectionné.

Conférence du soir, M. W...: Du Trafic des Décorations.

Le mercredi, d’une heure à trois heures, M. G... traitera de la Presse en général, et en particulier des taiifs applicables à son courage, à son indépendance et à son désintéressement.

Le même jour, de trois heures à cinq heures, M. A... s’occupera de la Magistrature et des moyens de s’assurer de sa complaisance dans les procès politiques.

Conférence du soir: Lecture du général J... : Un projet de Coup T État.

Le jeudi, d’une heure à trois heures, M. K... continuera ses études financières au point de vue spécial des Coups de Bourse et Pots-de-vin.

... Et ainsi de suite.

Je me borne à indiquer sommairement les

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grandes lignes, le plan général dn programme de la nouvelle École des Sciences politiques, et je livre cette esquisse aux hommes d’expérience, aux gens de carrière. Elle est informe, j’en vois toutes les lacunes. Par exemple, l’oubli d’une chaire de Calomnie saute aux yeux; la création de conférences régulières sur les Fonds secrets s’impose.

Je voudrais, je l’avoue, beaucoup d’enseignement pratique, des leçons de choses, en quelque sorte. Il serait indispensable, tenez, de dresser une carte électorale de la France, très détaillée, à peu près comme celle de l’état-major, où seraient indiqués, d’un point rouge, tous les marchands de vin. De même que certains professeurs de botanique ou de minéralogie mènent en promenade leurs élèves pour cueillir des plantes ou ramasser des cailloux, les futurs candidats feraient de petites tournées — espèces de communions en blanc — où ils s’exerceraient à l’art de séduire les. instituteurs, de corrompre les cabaretiers et de terroriser les gardes champêtres. Pour former les jeunes gens à l’éloquence tribunitienne, un comédien — non pas un professeur du Conservatoire, un fin diseur de la Comédie-Française, mais quelque antique cabot du Boulevard du Crime — leur enseignerait

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ses gros « effets » d’émotion haletante et de coups de poing sur les pectoraux. Ne trouveriez-vous pas encore très nécessaire, en prévision des séances orageuses, de convoquer parfois un camelot, une poissarde de la halle, un vieux cocher de fiacre, pour mettre les élèves au courant du vocabulaire ordinairement employé dans ce genre de tumulte? Enfin, une salle d’armes leur révélerait les secrets de l’escrime spéciale aux duels pour la galerie : égratignures au poignet, balles de papier mâché échangées à quarante pas, dans le brouillard, jurys d’honneur, etc.

Les idées viennent en foule. Tout cela est à étudier, à creuser. Ce qui est urgent, c’est l’ouverture d’une nouvelle École des Sciences politiques. Il est manifeste que l’enseignement qu’on reçoit dans l’École actuelle n’est plus en rapport avec nos habitudes et nos besoins, et que ses lauréats les plus brillants, victimes d’un programme suranné, seront dans un état d’infériorité déplorable, quand ils voudront prendre part à la vie publique et aux luttes parlementaires. Il y a là un péril. Je jette le cri d’alarme.

20 octobre J 892.

LE CERCUEIL DE VICTOR HUGO

L’autre jour, — oh ! le charmant ciel d’octobre, d’un bleu laiteux, où le soleil tiède et clair semblait vous adresser un adieu mélancolique et vous donnait envie de lui crier : ce Pas encore ! » — l’autre jour, mon ami le poète Amédée Violette se promenait dans Paris avec sa chère petite Rosa.

Rosa, c’est sa bonne amie, tout simplement. Amédée n’est pas hypocrite et ne cache pas ses amours, comme fait l’éléphant. Pourquoi ne prendrait-il pas l’air avec sa petite Rosa, puisque depuis douze ans qu’ils vont ensemble à travers la vie, jamais Amédée n’a trouvé lourd le bras de Rosa, posé sur le sien?

Ils se promenaient donc, conjugalement. Malgré ses trente ans sonnés, Rosa garde un air de jeu-

LE CERCUEIL DE VICTOIi HUGO.

nesse. Et' si jolie encore, avec son teint de miss, son nez droit et sa taille fine ! L’après-midi d’automne était exquise. Au bord du trottoir, sur une petite charrette, des bouquets de violettes embaumaient. Amédée en prit un pour son amie. Et l’odeur des fleurs forestières, et l’odeur de Rosa aussi, qui montait de son cou échauffé par le boa de fourrure, grisaient délicieusement le poète... Voyez-vous ça? Le vieux fou ! A cinquante ans !

Ils arrivèrent devant le Panthéon.

« C’est là, n’est-ce pas? dit Rosa, qu’ils ont mis Victor Hugo? »

Rassurez-vous. Rosa n’a rien d’un bas-bleu. Elle n’est même pas très sûre de son orthographe. Qu’importe? si elle est sincère. Mais Rosa admire Victor Hugo. Depuis douze ans, elle entend dire et redire que Victor Hugo est un des plus merveilleux poètes de l’humanité. De plus, elle est intelligente et sensible, et point n’est besoin, je vous assure, d’être ferré sur la règle des participes pour pleurer en lisant l’histoire de Cosette chez les Thénardier. C’est le privilège des seuls grands poètes d’émouvoir à la fois les vieux accoupleurs de rimes comme Amédée Violette, et les âmes simples comme celle de sa chérie. Rosa ne se doute pas

que dans les cénacles de « Jeunes », l’auteur des Contemplations et de la Légende des Siècles est traité par-dessous la jambe. Quelquefois, Amédée frémit à la pensée que, tout à coup, sa maîtresse pourrait lui parler légèrement de Victor Hugo. Ce jour-là, il serait sûr de son affaire. Il aurait pour rival préféré quelque symboliste.

« Oui, c’est là, » répondit-il en levant les yeux vers le dôme.

Il est encore surmonté d'une croix. Elle fait loucher, paraît-il, quelques politicards, mais elle ne doit pas gêner celui qui a écrit, sur le crucifix, quatre des plus beaux vers qui soient au monde.

... Et Amédée se souvenait des funérailles triomphales.

C’était grandiose, malgré tout, cette énorme antithèse : le corbillard des pauvres allant de l’Arc de Triomphe au Panthéon, suivi par l’élite du pays et salué par tout un peuple. Seul, un méchant sceptique aurait pu ricaner de certains détails, par exemple, des camelots criant, sur le parcours du cortège, avec le pur accent de Belleville : « Achetez la petite médaille queumémoralive du Maître... dix centimes. » Amédée, qui, en

LE CERCUEIL UE VICTOR HUGO

apprenant la mort, avait Tondu en larmes, comme un enfant, était sincèrement navré, tandis que, perdu dans la foule, il regardait passer le convoi. Oui, tout le monde était ému, autour de lui. Pas un instant il n’avait éprouvé le froid des pompes officielles. Tous — les hommes de pensée comme les instinctifs — - sentaient douloureusement, ce jour-là, qu’il y avait, en France et dans le monde, une grandeur de moins.

« Si nous allions voir son tombeau? » proposa la jeune femme.

Et, quand elle apprit qu’il n’était pas encore commencé, que le cercueil était seulement déposé dans la crypte du monument, Rosa fut scandalisée. En vain son compagnon tâcha de lui expliquer que ce retard était un honneur de plus rendu à la mémoire du poète, qu’il convenait de donner à Rodin tout le temps de modeler son œuvre, que le tombeau serait magnifique et qu’on l’inaugurerait en grande cérémonie. Amédée voyait bien que Rosa restait choquée dans ses idées plébéiennes sur le respect des morts.

« Allons voir quand même, » insista-t-elle.

Et ils montèrent le large escalier.

Amédée Violette n’entre jamais là sans un ma-

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laise. Rien que de fâcheux souvenirs. Tous les partis ont laissé dans ce Panthéon la trace de leur intolérance, de leurs besoins haineux de représailles. Les uns ont violé des sépultures, les autres ont démoli des autels. On songe avec tristesse, ici, qu’il y a, dans notre caractère national, un fond de barbarie, l’instinct du destructeur et de l’iconoclaste. Et, comme nécropole de grands hommes, rien de plus raté. Deux noms immenses — Voltaire et Rousseau — sur des tombeaux vides. Le glorieux Lannes mêlé à d’obscurs gros bonnets du premier Empire. Et la République d’aujourd’hui qui prétend y loger les siens!... Amédée proposerait volontiers l’austère Grévy, — histoire de rire.

D’ailleurs, il trouve qu’on a bien fait de mettre Victor Hugo au Panthéon, qu’il n’y a même pas d’inconvénients à lui donner des voisins. Il est et sera toujours là le plus grand, le premier, le seul, — comme « T Autre », aux Invalides.

Arrivés à la porte des caveaux, le poète et sa compagne suivirent le petit groupe de visiteurs, où ne manquaient pas, naturellement, l’Anglais en ulster à carreaux et les paysans à parapluie. Mais, tandis que le gardien emmenait son monde

LE CERCUEIL DE VICTOR HUGO

vers le « curieux écho » recommandé par tous les guides, les deux amants restèrent devant le cercueil du poète.

Il est posé, tout à cru, sur la dalle du souterrain, et seulement dissimulé par des débris de couronnes et de symboles funèbres, datant du jour des obsèques.

Dès le lendemain, les fleurs naturelles étaient fanées; les artificielles sont pourries depuis longtemps. Il y a beau jour qu’on les a balayées. Ce qui reste, ce sont des horreurs en fer-blanc peint, en fausses perles, en verre filé. Tout cela poudreux, sec, flétri, avec des rubans de soie décolorée, sur lesquels Amédée lit quelques inscriptions: La Démocratie de Puteaux... La Loge maçonnique de Saint-Mandé... Les Solidaires du Raincy... La Libre-Pensée de Levallois-Perret . . . , etc. C’est hideux, presque ridicule!

Amédée Violette tombe dans une rêverie noire.

Comment ? Le plus grand poète du siècle, de tant de siècles ! Il n’y a que cela sur son cercueil ! Sans doute, il a trop aimé la popularité quelconque, la grosse gloire... Mais cela, vraiment, c’est de l’outrage!... Les regrets de la Panthère des Batignolles et des Beni-bou/fe-toujours 7 L’hom-

PROSE. — VI. -

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mage des sectaires et des imbéciles! Le résultat des souscriptions faites chez le marchand de vin!... Hélas! sur la bière où repose Olympio, rien que le souvenir des politiciens raseurs et phraseurs, des Vénérables en tabliers grotesques, des piliers de club et de café, des fanfareux à bannière, des gymnastes à casquette blanche, qui marchent, le pantalon dans les bottes, en roulant des épaules !. . . Ah ! Flaubert avait raison. La voilà, l’invasion du Panmuflisme!... Rodin, Rodin, dépêche-toi! Roule la terre glaise sur ton large pouce! Et puis, bien^ vite, le marbre aux praticiens, le bronze à la tonte!... Un chef-d’œuvre, statuaire! un monument digne du génie, où l’on

aura la pudeur, espérons-le, de ne pas accrocher ces loques !...

Et Amédée Violette se souvient de son voyage a Londres, de sa visite à Westminster. Sur la dalle qui porte le nom de Charles Dickens, il a vu la-bas une pauvre jeune femme, — les yeux si tristes! les joues si creuses ! — qui s’était agenouillée dans ses haillons et qui priait pour l’ami des humbles.

Alors Amédée regarda Rosa et vit qu’elle avait les yeux mouillés de larmes. Éprouvait-elle, con-

LE CERCUEIL DE VICTOR HUGO

iusément, ia même tristesse que lui devant cette tombe de poète, où rien ne rappelait la poésie? Tout à coup, elle eut une délicate et charmante inspiration, l’ancienne grisette, la fille du peuple. Elle s’agenouilla et posa sur la dalle, — près du cercueil, mais non parmi les couronnes fanées, — le petit bouquet de violettes, dernier gage de la tendresse de son amant.

Non, jamais Amédée, autant que dans cette minute, n’a aimé sa chère petite Rosa ! Il reprit le bras de son amie et l’attira doucement contre lui, certain que le Grand Mort qui dormait là était content.

27 octobre ÎS92.

UN SOLDAT DE TREIZE JOURS

En attendant que les peuples fraternisent et dansent tous en rond, comme sur le pont d’Avignon, — ce qui n’est pas encore pour demain, — je tâche de rester bon Français. Depuis Cronstadt, le patriotisme consiste à ôter son chapeau, aux premiers accords de l’hymne russe. Je me découvre comme les camarades, mais cela me semble insuffisant. La fameuse devise, à propos de F Alsace-Lorraine : «Y penser toujours, n’en parler jamais », est, depuis quelque temps, trop bien observée. D’ailleurs, elle m’a toujours déplu, cette consigne. Elle n’est qu’une phrase, j’en ai bien peur. Méfions-nous des phrases. « N’en parler jamais. » Ilélas! le silence est le frère de l’oubli.

Je sais bien que nous avons d’autres préoccu-

UN SOLDAT DE TREIZE JOURS. ’

pations, bien plus intéressantes. Il faut que, pour affirmer le triomphe du suffrage universel, le drapeau rouge flotte dans les rues de Carmaux, bien qu’aucun plébiscite n’ait encore aboli, que je sache, les trois couleurs nationales. Il faut aussi qu’une poignée de politicards se refasse, à cette occasion, une virginité électorale, aux dépens de ces pauvres dupes de mineurs. Voilà pour nous distraire de la pensée abominable qu’un soldat allemand monte sa faction, à Strasbourg, devant la statue de Kléber.

Moi, je m’en souviens quelquefois et je m’obstine à espérer que, tôt ou tard, cette sentinelle sera relevée — et sans douceur - — par une patrouille de pantalons rouges. Aussi j’aime l’armée, et, quand passe un régiment, je l’accompagne, un bout de chemin, le long du trottoir. Ce n’est plus le régiment pompeux et paré d’autrefois. Plus de sapeurs à longue barbe et à large tablier, la hache sur l’épaule. Plus de tambour-major à colback et à panache. Plus de chapeau chinois dans la musique. N’importe! Ce sont des militaires. Les sabres-baïonnettes au bout des fusils ondulent, comme une moisson d’acier, penchée sous on ne sait quel souffle héroïque. Pour un

peu, vieux gamin de Paris que je suis, je ramasserais deux tessons, je m’en ferais des castagnettes et je marquerais le rhythme des tambours.

D’ailleurs, elle a un grand charme de jeunesse, cette armée nouvelle. Ils sont très gentils, ces pioupious aux têtes enfantines, qui n’ont encore au menton que du poil follet. Plusieurs officiers — - et des « grosses légumes », s’il vous plaît — m’ont parlé d’eux avec un sourire confiant et affectueux sous la moustache, tout à fait de bon augure. Mais que sait-on? L’expérience n’est pas laite. Elle plie bien sur la pointe de la botte, l’épée vierge et neuve. Mais est-elle solide? Tout ce monde sac au dos, si ce n’était qu’une cohue ? Des inquiétudes naissent. On songe à la garde nationale, de désastreuse mémoire.

Bien des fois, tourmenté par le doute, j’ai interrogé des jeunes gens qui venaient de finir leur service, et souvent leurs réponses n’étaient pas pour me satisfaire. Je m’adressais, il faut le dire, à des fils de bourgeois, choyés et dorlotés chez papa et maman, pendant toute leur enfance. La caserne 11e leur avait pas laissé de bons souvenirs, fous s y étaient ennuyés, avaient compté les jours. Un assez grand nombre d’entre eux gardaient une

UN SOLDAT DE TREIZE JOURS

rancune contre la discipline, une aigreur contre les chefs. Ils me parlaient de leur capitaine comme d’un Ramollot à trois galons, de leur sergent comme du « sous-off » de Descaves, carottant sur la solde et sur l’ordinaire. Certains même — et non les moins intelligents ni les moins sensibles — revenaient furieux, indignés, déclaraient l’armée absurde et abjecte, s’exaltaient pour la décevante chimère de la paix entre les hommes.

Et j’ avais le cœur assombri, me demandant si l’abus du militarisme n’allait pas contre le but, n’affaiblissait pas, en effet, nos vertus guerrières.

Or, il vient de se passer, chez moi, sous mes yeux, quelque chose qui m’a fait plaisir et qui m’a rassuré. C’est la petite aventure de mon jardinier.

Depuis dix ans et jusqu’à l’été dernier, ce brave garçon travaillait dans une équipe de terrassiers, sur une voie ferrée, et, en sa qualité d employé de chemin de fer, il avait été exempté de toute présence sous les drapeaux, n’avait lait ni un an, ni trois ans, ni vingt-huit jours, rien. II était, en style administratif, « homme à la disposition ».

Étant devenu propriétaire — j’en demande par-

don aux mânes de Ravachol — et ayant acquis un vieux logis et un bouquet d’arbres, il me fallait un ménage pour garder la maison et en prendre soin. Je débauchai le terrassier et l’installai chez moi, avec sa femme et son petit garçon.

Mais, en quittant le chemin de fer, mon homme retombait sous la loi commune, et il avait encore, envers l’Etat, une dette de treize jours de service, qu’il devait payer au mois de septembre.

La date approchant, je vis mon jardinier devenir soucieux. Je lui demandai pourquoi, tout en le regardant arroser ses salades. Sa préoccupation était aussi honorable que légitime. Il avait peur de ne pas se tirer d’affaire, au régiment, d avoir 1 air trop godiche. Il rougissait un peu d être seul de son espèce à ignorer le maniement d’un lusil de guerre, à ne pas savoir obéir au commandement de : « Parle flanc droit! »

Je le rassurai de mon mieux, cc Bah! ça se passera en douceur... Ces treize jours sont une sorte d’appel, de feuille de présence à signer... Vous ferez un peu l’exercice, dans la cour de la caserne, et tout sera dit. » Enfin, il partit, muni de quelque argent de poche et d une bonne paire de souliers.

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Mais, le surlendemain, j’appris, par une lettre qu il écrivit à sa femme, que les choses se gâtaient. A peine arrivé au corps, mon homme avait été équipé des pieds a la tête, avec les cartouches à blanc et les vivres de campagne; et, sans lui donnei le temps de dire ouf, on vous l’avait poussé dans un vagon à bestiaux, avec son escouade, et expédié a Poitiers pour les grandes manœuvres.

Sincèrement, je le plaignais. Un garçon robuste et débrouillard, soit. Mais nullement enti aîné, ne connaissant pas l’A B G du métier. Avec une pensée de pitié pour lui,, je lisais, dans les journaux, le récit de cette fausse guerre où il y avait tout de même de la vraie fatigue, de ces batailles pour rire où l’on ne devait pourtant pas s amuser. Et je l’imaginais, mon novice, empêtré de son sac et de son flingot, ployant sous la charge, bourré de coups de coude à chaque mouvement, se taisant écraser les pieds à chaque pas, gênant ses voisins par sa maladresse, — et constamment rabroué, insulté, puni peut-être, par quelque butor de sergent ou par un blanc-bec de lieutenant, à l’impertinente voix de vinaigre.

Eh bien ! je me trompais. J’ai dû faire à mon jardinier amende honorable.

Au bout de treize jours, il revint à la maison, éreinté, toussant d’un gros rhume, mais enchanté de son expédition. Parbleu! oui, d abord, il avait été embarrassé. Mais on avait de la complaisance dans le rang. O11 lui disait : « A droite... à gauche... Regarde comme je fais... » Et — là, vrai! — au bout de deux ou trois jours, il en savait aussi long que les autres. Ce n’était pas si sorcier, après tout... Et puis, il avait vu du pays. Oh ! pas comme par ici. Des laudes, des mauvaises terres. Mais ça plait d’aller de l’avant, de voir du nouveau, même en couchant dans la paille — pas toutes les nuits, encore — et en marchant, tout le jour, sous le poids du sac... Et le capitaine? Très bien, 1e. capitaine. Jamais de juron, jamais les gros yeux. Il s’était contenté de prévenir ses hommes, doucement, poliment, qu’il ne répétait pas les choses deux fois, qu’il entendait être obéi. Voilà tout. Il n’avait eu besoin d’envoyer personne à la corvée du camp ou au peloton de punition. Et bons enfants aussi, les sous-officiers... Sans doute, on avait eu un peu de misère. Une nuit qu’on couchait dehors, il avait plu sans arrêter. Et puis, quelques accrocs, bien entendu. Deux fois les vivres avaient manqué. Toujours Plnten-

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dance!... Mais quoi, on s’arrangeait. Ceux qui avaient le gousset garni trouvaient quelque chose a acheter, et l’on partageait le fricot avec les camarades sans monnaie... Et la revue donc! la revue dans la plaine de Montmorillon ! L’étatmajor, les étrangers avec de si drôles d’uniformes et M. Carnot en grand cordon rouge! C’était superbe!... Ah! certes, oui, il était content d’avoir vu ça.

O fils des repus et des satisfaits, enfants gâtés, petits pédants, qui, parce qu’on vous a seriné pour quatre sous de latin, vous croyez supérieurs à votre paysan de caporal, j’aurais voulu que vous lussiez là pour le voir et pour l’entendre, ce bon garçon, tandis qu’il me racontait sa campagne, avec une gaieté dans le regard et un peu de rire dans sa barbiche blonde. C’était le Français en personne, la vraie pâte à soldats. Il n’avait assisté qu’à des simulacres de combats, pendant quelques jours seulement. Mais je sentais qu’il avait au cœur le germe de tous les devoirs militaires. Car, malgré tant de rabâchages philanthropiques, il y a autre chose, dans la guerre, que le massacre, le pillage, le viol et l’incendie. Il y a les plus hautes vertus, l’esprit de sacrifice et le mépris

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de la mort. Et il n’est pas inutile de rappeler ces vérités élémentaires, dans un temps où beaucoup d’honnêtes gens s’imaginent qu’il suffit, pour être un bon citoyen, de payer ses impôts et de déposer, de temps en temps, un bulletin de vote dans une tirelire.

Quant à mon soldat de treize jours, il m’a fait grand plaisir, je le répète. En lui j’ai reconnu toute notre race, et il a certainement dans les veines une goutte du sang de nos premiers ancêtres, qui tordaient en chignon leur crinière rousse et mettaient à nu leur torse blanc, pour combattre plus à l’aise, de ces Gaulois aux farouches moustaches et aux yeux d’acier, qui ne craignaient rien au monde, que la chute du ciel.

9 novembre 1892.

BANVILLE CAUSEUR

Je viens d’écrire le petit discours que je prononcerai, dimanche prochain, dans le jardin du Luxembourg, devant le buste de mon paternel et si regretté maître et ami, Théodore de Banville; et son cher souvenir me hante.

Ce fut en 1864 — - vingt-huit ans déjà, grand Dieu ! — que je lui lus mes premiers essais d’écolier en rimes, et je crois le revoir encore, dans son appartement de la rue Crébillon, qu’égayaient de claires aquarelles et des meubles du xvuT siècle, bien choisis. Oui, je revois son aimable visage, absolument glabre, taché par des yeux pareils à des gouttes de café, — et dont la mobile physionomie offrait un si singulier mélange de bonhomie, de candeur et de malice !

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Jeune encore à cette époque, mais de santé chétive, il avait déjà pris des habitudes très casanières et ne quittait qu’à regret sa veste de chambre et le bonnet de velours étoffé, ayant la forme de celui de Scapin, dont il coiffait sa calvitie. Une fois par semaine, — le jeudi, si j’ai bonne mémoire, — nous arrivions chez lui, mes camarades du Parnasse et moi. On prenait le thé, on disait des vers, on causait surtout. Et c’était un plaisir très exceptionnel et très capiteux que d’entendre causer Banville. Vif comme la poudre et roulant son éternelle cigarette, il allait, il sautait, pour mieux dire, d’un fauteuil à l’autre, ne s’asseyant jamais que peu d’instants sur sa jambe droite repliée sous lui ; et il nous contait alors, de sa voix de tête si amusante, une foule d’historiettes et d’anecdotes, où il évoquait toute sa vie de vieux Parisien. L’auteur des Odes Funambulesques — - on ne l’a pas assez dit — était un prodigieux conversationiste. Tel se fait une renommée d’homme d’esprit pour quelques réponses méchantes et cruelles; tel autre lime, pendant huit jours, un mot à effet et va le colporter ensuite par la ville. Tout différent était notre bon maître, et ses entretiens, d’une verve folle, étaient dignes

BANVILLE CAUSEUR

d’uu poète lyrique. Son imagination pleine de féeries exagérait, magnifiait ses souvenirs. Pour se faire comprendre, il allait tout de suite à l’hyperbole.

Par exemple, pour nous parler du vin unique, mais exquis, qui paraissait sur la table de Nestor Roqueplan : « C’était un vin, disait Banville, comme seul un vieux vigneron peut en boire le jour du mariage de sa fille unique! » Ou bien encore, voulant nous vanter le talent d’un commis voyageur, sans rival pour trouver trente-deux aiguillettes dans une volaille : ce Enfin, s’écriait le poète, ce gaillard-là découpait si bien qu’il prenait un perdreau sur un cil et que, avec un curedents, il en faisait des cahiers de papier à cigarettes. »

Et, malgré 1 abondance inouïe de ses idées et de ses paradoxes sur l’art et sur la vie, malgré le torrent de laits qui s’échappait en bondissant de son infaillible mémoire, Banville— qui, d’ailleurs, quand il le fallait, savait fort bien se taire et écouter — - ne donnait jamais la sensation du bavardage, tant son discours étincelait de fantaisie et de variété. Puis, c’était si bref, si léger! Avec quelques mots, un jeu de physionomie, un

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éclair dans le regard, un bout de pantomime, il traçait un portrait, racontait toute une comédie, tout un drame.

J’ai entendu des causeurs de premier ordre : Théophile Gautier, qui, simplement, avec le calme d’une force élémentaire, parlait comme sont écrites ses plus belles pages; Alexandre Dumas, qui frappe ses mots ainsi qu’un balancier frappe des médailles; Victorien Sardou, qui a tout lu, qui sait tout, et dans les moindres détails ; Renan, qui avait cette flatterie pour son interlocuteur de s’emparer de sa pensée, de l’orner en la développant et de la lui restituer, pour ainsi dire, revêtue d’un charme nouveau; Barbey d’Aurevilly, avec ses anecdotes innombrables et truculentes, avec ses épigrammes taillées à facettes comme des diamants, et pourtant inventées sans aucun effort, jaillies du caprice de la conversation ; Scholl, qui est un petit-fils de Rivarol; Daudet, qui, par la parole comme par la plume, est un maître de l’émotion et de la grâce, et qui possède, d’ailleurs, le génie d’un mime napolitain; bien d’autres encore.

Tous sont étonnants; mais, chez quelques-uns d’entre eux, il y a de l’orateur; chez les autres, on

BANVILLE CAUSEUR

sent un procédé, une habitude intellectuelle qu’ils ont bien disciplinée. Ils ont de l’esprit, et beaucoup, certes, mais ds en font quelquefois.

Banville n en faisait jamais. 11 parlait toujours avec l’abandon le plus complet, se jetait au fleuve de l’improvisation. La causerie lui donnait alors une griserie, une sorte de délire; et, à chaque instant, il 'sous éblouissait par un choc de mots surprenant, par une métaphore foudroyante d’imprévu ou de comique. C’était irrésistible, et c’était délicieux.

Ce qui rendait encore tout particulièrement piquante la conversation de Théodore de Banville, c était que, ayant reçu l’éducation et gardé les manières d un gentilhomme, il avait traversé les milieux les plus divers, depuis la haute vie jusqu à la bohème. Ses récits vous attablaient tour à tour devant 1 argenterie massive d’une maison princière et devant le litre de vin bleu, servi à Privât d’Ànglemont dans un cabaret de voleurs. Avec lui, on passait, sans transition, du salon de Victor Hugo, place Boyale, aux coulisses des Funambules.

Il aimait tant Paris! Il en avait si bien vn — et deviné aussi, grâce à son instinct de poète —

PROSE. — VI. Q

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tous les mystères, honteux ou sublimes! Ses nombreux volumes de contes en prose, trop peu répandus, peuvent seuls donner une idée de sa puissance et de sa rapidité d’évocation, quand il vous disait une anecdote parisienne. Là seulement, l’on peut retrouver ce qu’il mettait dans ses propos extraordinaires : du Balzac comprimé, du « Liebig » de Comédie humaine.

N’oublions pas, non plus, un caractère touchant de cette causerie enchanteresse. Elle était absolument inoffensive. Le difficile problème d’être à la fois spirituel et bon, Théodore de Banville l’avait résolu. Non que les ridicules, les travers et les vices de l’humanité échappassent à ce subtil observateur. Mais il était arrivé, dès sa jeunesse, à la philosophie des forts, c’est-à-dire à l’indulgence. Son ironie était sans fiel, ses malices avaient quelque chose d’attendri. Jamais je ne lui ai entendu dire ce qui s’appelle une méchanceté.

Dimanche prochain, en remerciant les amis qui ont eu la pieuse et charmante pensée d’élever à Théodore de Banville un modeste monument dans ce jardin du Luxembourg, où if a si souvent promené ses rêves, je louerai de mon mieux l’homme,

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qui lut excellent, et l’œuvre, qui reste exemplaire. Des poètes — et, au premier rang, Catulle Mondés et Jean Richepin — célébreront aussi sa gloire en vers enflammés. Ici, je ne prétends que fixer un aspect de la physionomie d’un maître que j’ai beaucoup aimé. Je rappelle seulement qu’il eut infiniment d esprit. Ce n’est rien, — - pour les pédants, - mais c’est français comme le vin de Champagne.

Hélas ! ami disparu, qui, pendant vingt-cinq ans, m’avez donné, dans nos entretiens, tant d’amusement et de joie, c’est avec une profonde mélancolie que j’écris ces dernières lignes. De quoi parle! ions-nous, maintenant? Les bouches ne sont pleines que d’injures, de mépris et de haine. Nous n aurions pas grand’chose à dire sur les fous furieux qui font sauter les maisons et sur les vertueux marchands de politique et de finance qui s accusent entre eux d’être des escrocs. Je vous dois encore, du moins, ce bon moment où, en pensant à vous aujourd’hui, j’ai oublié tous ces crimes et toutes ces ordures. Dans nos fantasques causeries, nous revenions toujours, en définitive, à ce qui nous tenait le plus au cœur, à notre amour naïf et désintéressé de la poésie et de l’art.

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Maintenant on ne parle plus que de la prochaine explosion clu volcan social, qui vomira peut-être quelque chose de plus abominable encore que la dynamite ou la boue. Je tâche de me distraire de ces horreurs, en me souvenant des heures que nouspassâmes à deviser ensemble et que je compte parmi les plus douces et les plus innocentes de ma vie.

24 novembre 1892.

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