SOIR TRISTE
Ce premier vent de neige m’a joué un mauvais tour, comme il fait chaque hiver, d’ailleurs. Je tousse, ce soir, au coin de mon feu, et je ne suis pas gai. On m’apporte un journal et j’y Iis d’abord, en caractères d’affiche : « La Crise continue. Le Gâchis. Nouveaux scandales. » Ma tristesse augmente. Je jette un regard dégoûté sur ces ordures, et je trouve enfin, dans un coin perdu de la troisième page, les dignes et simples paroles prononcées par Paul Déroulède devant le monument de Champigny.
« Souvenons-nous!... » dit obstinément le brave homme. Et je me souviens.
Le siège durait déjà depuis plus de deux mois, et Paris était horrible. Dans une boue jaunâtre de
MON FRANC PARLER
neige fondue, des gardes nationaux passaient et repassaient, oisifs, enfiévrés par l’attente, tandis que les malheureuses femmes grelottaient à la porte des boucheries, où elles venaient chercher pour leur famille un morceau de charogne. Un ciel bas et sombre. Le grondement continu de la lointaine canonnade. J’étais dehors, moi aussi, avide de nouvelles. La lugubre journée!
On m’avait donné, comme à tant d’autres, au début du siège, une arme inutile, un lourd fusil transformé, que je menais, deux fois par semaine, monter la garde avec moi sur le bastion, près de la porte d’Italie. Le reste du temps, il restait sur deux clous, dans le petit logement de la rue des Feuillantines, où je m’étais réfugié avec les miens et où nous devions bientôt être réveillés, en pleine nuit, par l’un des premiers obus du bombardement, qui creva la maison voisine. Quelles heures affreuses j ai vécues là, entre ma vieille mère paralytique et déjà très menacée par la mort, et ma sœur aînée, qui se désespérait de trouver si rarement un œuf, un peu de nourriture tolérable pour soutenir la chère malade! Mais cette journée du 2 décembre fut particulièrement sinistre.
J’étais de ceux, je l’avoue, qui se faisaient peu