MON F P. A N G PARLER
misères de la vie, et que, contre elles, nos meilleures armes sont encore les deux sentiments innés, les deux vertus d’instinct que l’orgueil détruirait d’abord en nous, la résignation et la simplicité du cœur.
Ce langage, si raisonnable et si modéré qu’il soit, le peuple n’a pas coutume de l’entendre. Car, en France, depuis quelque vingt ans, nous sommes en proie à une sorte de délire scolaire, et, dès qu’on a prononcé les mots «science)) et «instruction», il semble que tout soit dit. Beaucoup de gens, qu on prendrait pour très sensés au premier abord, considèrent l’orthographe et la géographie comme des vertus et sont persuadés que l’algèbre donne la paix de l’âme. Il ne faudrait pas les pousser beaucoup, je crois, pour les entendre déclarer qu ils trouvent très possible et même souhaitable un avenir où les piqueuses de bottines seraient toutes pourvues du brevet supérieur et où les champs seraient labourés par des bacheliers ès lettres. Rêve de mandarins, aussi absurde que celui de certains idéologues qui nous annoncent comme prochaine une société où tout le travail, fait aujourd’hui par nos mains, sera sans peine et rapidement exécuté par les machines, tandis que l’espèce humaine, désormais composée seu-
L’INSTRUCTION ET LE PEUPLE
1 ciiient de rêveurs, de poètes et de philosophes, sera nourrie dans le Prytanée et passera son temps en conversations, tout en se promenant par groupes, à la mode péripatéticienne.
D ailleurs, quand même ces chimères devraient un jour devenir des réalités, ce n’est pas pour tout a 1 heure, et, d ici à bien longtemps, la science ne lera pas grand chose pour diminuer l’inégalité des conditions entre les hommes. Il ne me paraît donc pas inutile que, de temps en temps, de vrais amis du peuple, de ceux qui n’attendent rien de lui personnellement et n’ont pas, par conséquent, besoin de le flatter et de l’induire en erreur, lui tiennent de moins superbes discours.
Recommandons-lui de s’instruire, soit. Mais n éveillons pas dans son esprit de dangereuses illusions. Pour la plupart des humbles, le savoir ne peut être qu’un ornement de la pensée, un parfum de la vie. Les fleurs de Jenny l’Ouvrière, mon Dieu, oui. Et c’est beaucoup ! Donnons l’instruction à l’homme du peuple, mais inspirons-lui la défiance contre les appétits et les révoltes du demi-savant. Adressons-nous à son bon sens et à son bon cœur. Répétons-lui qu’aux pires sévérités du sort, il n’a guère à opposer
MON FRANC PARLER
que la douceur et la solidarité fraternelle, que la meilleure discipline morale consiste encore à porter vaillamment son fardeau et à alléger, quand on le peut, celui de ses compagnons, et que quiconque se résigne est relativement heureux, car il conserve un inappréciable trésor, la bonté.
Il me comprenait, mon public populaire de l’autre jour, et il applaudissait franchement à ces vérités mélancoliques. Mais mon cœur était triste de n’y pouvoir ajouter quelques paroles de consolation. Ils les entendaient autrefois, les pauvres gens, dans l’église, quand l’école, sa voisine injustement jalouse, n’attirait pas seule la foule. Aujourd’hui, l’herbe pousse entre les dalles du parvis, et c’est un grand malheur. Car la misère humaine n’a pas renoncé à l’espoir d’un paradis, et chez quelques-uns de ceux qui l’exigent ici-bas, et tout de suite, l’impatience a pris la forme d’une folie mystique et sanguinaire.
« Toute foi religieuse est morte, » disent certains savants infatués. Hélas ! tuant comme des persécuteurs, mourant comme des martyrs, de toutes parts je vois surgir des fanatiques.
31 mai 1894.