L’ODÉON
En ce moment, l’Odéon, le théâtre de mes débuts, mon cher et vieil Odéon, se rappelle à moi de diverses manières.
D’abord, voici l’intéressant et agréable livre d’Albert Lambert, Sur les planches. Albert Lambert, c’est l’Odéon personnifié. Si je 11e voyais plus, un de ces quatre matins, son nom sur l’affiche, je serais aussi troublé que si l’on supprimait, derrière le monument, la station de l’omnibus des Batignolles. Que l’excellent comédien 11e prenne pas en mauvaise part cette innocente plaisanterie. Je veux seulement dire qu’il occupe, avec beaucoup d’honneur et de talent, une place d’élite dans la troupe.
Or, cet acteur si utile, si laborieux, laisse traî-
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ner une plume sur sa table de toilette, entre sa patte de lièvre et son pot de rouge végétal, et de cette plume il se sert à merveille pour ratiociner sur un art dans lequel il est passé maître. Drapé dans la robe rouge du médecin moliéresque, ou sous le froc du vieux Charles-Quint de Don Juan (F Autriche, Albert Lambert, pendant les entr’actes, a donc écrit un fort bon livre. On sent là un homme qui parle bien de ce qu’il sait bien et de ce qu’il aime par-dessus tout. C’est un plaisir assez rare.
Je recommande Sur les planches à tous les amateurs de spectacles, et principalement aux jeunes artistes. Étudiez-moi cela, fillettes qui mettez du blanc gras sur vos joues fraîches, et vous aussi, cadets imberbes, qui, pour avoir l’air d’être rasés de près, seriez capables de vous maquiller le menton avec du bleu de blanchisseuse. Lisez le volume d’Albert Lambert, un coude dans l’oreiller, futures Célimènes. Faites-en votre épée de chevet, Rodrigues et Clitandres de l’avenir. Vous ne sauriez recevoir, sur votre art difficile et charmant, de plus sages ni de plus précieux conseils.
Sur la scène de ce même Odéon, on vient de reprendre le Trésor , un ouvrage de ma jeunesse. Aux répétitions, en écoutant mes vers, fort bien
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dits par de jeunes et gentils comédiens, j’ai été forcé de m’avouer que cela ne ressemblait pas du tout à la « tranche de vie » du Théâtre-Libre, à la pièce « rosse » au goût du jour. Le Trésor n’est qu’un conte de fées, terriblement romanesque. Plaira-t-il encore à quelques grands enfants? Je le souhaite. Dans tous les cas, cette reprise m’a donné une vive joie, celle de fouler de nouveau les planches de mon cher Odéon.
Vingt-cinq ans! Voilà vingt-cinq ans que fut jouée là ma première pièce, et l’hiver prochain, quand on y représentera mon drame encore inédit : Pour la Couronne , nous célébrerons nos noces d’argent, le vieux théâtre et moi. L’autre soir, en flanant dans les coulisses, j’ai reconnu, derrière un décor marouflé d’anciennes affiches, celle de la « première » du Passant , avec la date, 14 janvier 1869. J’en ai eu un battement de cœur, et mille souvenirs m’ont assailli.
La veille de ce bienheureux jour-là, je n’étais qu’un petit employé des bureaux de la Guerre, très pauvre, vivant en famille, apportant, à chaque fin de mois, son traitement aux deux femmes du logis, la maman et la sœur. Je me rappelle que, à cette époque, mon très mince budget personnel
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se soldait toujours parun déficit de quarante sous. J’avais beau faire des économies, opérer d’ingénieux virements, prendre cinq francs au chapitre blanchissage pour les reporter au chapitre chaussure, le résultat était le même. Cela faisait toujours quarante sous de moins.
Et j’ avais vingt-six ans, et, logée auprès du Luxembourg, respirait une certaine blonde aux yeux sombres, qui, j’en ai bien peur aujourd’hui, n’avait pas pour moi un sentiment exclusif, et à qui j’envoyais, chaque semaine, un madrigal et un bouquet. Pour les vers, cela ne me coûtait rien; mais la botte de roses ou de violettes? C’était au moins trente sous, — en marchandant, place Saint-Sulpice, — plus dix sous pour le commissionnaire. Précisément la somme qui me manquait.
Pour l’équilibrer, ce budget de misère, et aussi pour fleurir l’infidèle, j’ai accompli des prodiges de ladrerie. J’ai notamment porté, en pleine canicule, un certain pantalon d’hiver, hideux, couleur de fromage d’Italie, qui me faisait horreur, mais qui — je dois lui rendre cette justice — ôtait inusable.
Si, comme homme privé, j’étais sans argent, comme poète j’étais sans gloire. J’avais pourtant
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déjà publié deux recueils : le Reliquaire et les Intimités , dont l’édition, presque intacte, encombrait barrière-magasin de Lemerre. Mais mes vers ne m’avaient encore valu que l’approbation
— très flatteuse, d’ailleurs — de quelques maîtres et de quelques amis littéraires.
N’allez pas me plaindre, au moins. Être jeune, amoureux, avec des rimes et des chansons plein la tête! Je ne sais pas d’état plus enviable. Et puis, je n’avais aucune ambition. Cependant, toujours ces quarante sous de moins, c’était un peu dur, à la longue.
Enfin, j’écrivis le Passant. Je l’écrivis dans une maison au bas de Montmartre, où j’habitais avec les miens. Oh ! que ma chambre était petite ! — une chambre de poupée, où il fallait ouvrir la fenêtre pour enfiler la manche de sa redingote !
— Seulement, quand on ouvrait cette fenêtre, on se trouvait dans l’intérieur, dans l’intimité d’un grand arbre, d’un superbe acacia, peuplé par des centaines d’oiseaux. Au coucher du soleil, quand ils faisaient leur « prière du soir », quels joyeux chœurs! quelle folle musique!
En de clairs et frais matins de septembre, ayant devant moi cette verdure zébrée d’or par le soleil
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levant et secouée de frissons d’ailes, j’écrivis mon poème dialogué. Quelques mois après, grâce à un concours de circonstances invraisemblablement heureuses, la brève comédie était jouée par deux interprètes incomparables; et tout était changé dans ma vie. Si brillant qu’il fut, ce n’était qu’un début, sans doute. Mais déjà, comme dit Banville,
Je mangeais du sucre candi Dans les feuilletons du lundi,
et je pouvais, sans marchander, embellir de fleurs le logis de ma bien-aimée, qui — tant pis si je vous scandalise — - était à présent une brune aux yeux clairs.
Voilà pourquoi j’aime tant l’Odéon, et pourquoi je ne franchis jamais la porte de l’entrée des artistes sans être pénétré d’une émotion reconnaissante.
D’ailleurs, avant même que j’eusse pénétré dans l’édifice, il m’était cher déjà. Élève externe du lycée Saint-Louis, j’ai fait l’école buissonnière, et, plus tard, étudiant en rimes, j’ai promené mes songeries, comme tant d’autres,
Sous les piliers tournants de la vague demeure.
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Les livres m’y attiraient, les livres nouveaux, ceux qu’on ne « communiquait y> pas, aux séances du soir de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
C’est une gracieuse, c’est une hospitalière coutume que celle des libraires de l’Odéon, qui permettent au passant d’ouvrir les volumes et d’en parcourir les feuillets laissés libres par le brochage. Tous les Parisiens pauvres et passionnés pour les lettres ont ici les mêmes souvenirs que moi. Sous les galeries odéoniennes, ils ont suivi, tant bien que mal, le mouvement intellectuel de leur temps, ont pris connaissance, par fragments, de toutes les publications contemporaines.
Par malheur, la satisfaction n’est pas complète. Je m£ rappelle encore l’instant de désir irrité, de curiosité brusquement suspendue, quand j’arrivais aux feuillets non coupés. La sensation doit être à peu près la même, chez les pauvres filles du peuple qui, à la porte d’un bal de Mi-Carême, écoutent les lointains violons et regardent entrer les masques. A l’étalage de Masgana, durant les années de ma prime jeunesse, la littérature est restée ainsi devant moi, non pas ouverte, mais seulement entre-bâillée.
N’importe, elles m’étaient bien douces, mes
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stations de lecture autour de l’Odéon. Je possédais alors, dans toute sa candeur, la faculté d’admirer. Heureux enfant, je n’avais pas encore de goût, ni de sens critique. Ces proses et ces poésies, attrapées par morceaux, par bribes, me semblaient toutes belles, par le seul fait qu’elles étaient imprimées, par la magie des caractères typographiques. J’ai vécu, sous les arcades littéraires du massif monument, quelques-unes des meilleures heures de ma vie.
Encore aujourd’hui, la pente mystérieuse me ramène souvent vers le théâtre où j’ai livré presque toutes mes batailles dramatiques, vers les bibliothèques de plein vent, où mes narines de vingt ans respiraient jadis, avec tant d’avidité, l’odeur de l’imprimerie toute fraîche. Et il arrive parfois que je me trouve, coude à coude, devant la boutique de Flammarion, avec un jeune homme à la physionomie pensive, au teint blanchi par les veilles, aux yeux de lumière. Je devine en lui un poète, et mes vœux l’accompagnent.
Puisses-tu, mon pâle camarade, découvrir dans ton cœur et dans ta pensée une inspiration nouvelle, qui soit bien à toi, et nous chanter une chanson un peu différente de toutes celles qui
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sont dans ces livres par toi feuilletés ! Et, si tu as le redoutable désir de livrer ton poème à la foule par les lèvres des comédiens, puisses-tu obtenir prompt et bon accueil dans cet Odéon, dans ce vieux théâtre des débutants, autour duquel tourne, en ce moment, ta flânerie! Je te souhaite alors, mon gentil poète, un soir d’angoisse et de triomphe : d’abord la défaillance dans la coulisse, et le frisson d’agonie, quand la toile se lève avec un murmure solennel; mais, bientôt après, la récompense, le contraste délicieux, l’épanouissement de tout l’être comme sous une pluie de joie, alors qu’éclate, là-bas, dans la salle, avec le bruit de la grêle, l’orage des applaudissements !
Ce sont de terribles émotions. Mais je te connais, pauvre enfant qu’anime un rêve de gloire. Si tu ne devais jamais les sentir, tu ne croirais pas avoir vécu.
2(3 avril 1 894.
RELIGIONS ET MIRACLES
Quelqu’un de peu mystique, c’est votre humble serviteur. A cet égard, comme à beaucoup d’autres, il ne suit pas la mode. Il s’efforce simplement de conserver, intacte dans son cœur, la morale de Celui qui parlait sur la Montagne ; car c’est la plus grande école de bonté que le monde ait connue, la meilleure arme contre l’égoïsme. Que n’a-t-on le courage de conformer sa vie, en toute occasion, aux préceptes évangéliques? Du moins, votre serviteur le fait le plus souvent qu’il peut — jamais assez — et il se répète la consolante parole de Jésus : ce Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »
Quant au Mystère, il lui tire la révérence.
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Beaucoup de nos contemporains sont plus exigeants. II leur faut du surnaturel, et ils prétendent que l’infini se mêle de leurs petites affaires. Au temps où je n’avais pas encore de barbe au menton, j’ai assisté déjà à quelque chose de semblable, à la première épidémie de spiritisme. Tel que me voici, j’ai fait tourner des chapeaux et des tables. Mais n’allez pas me considérer, s’il vous plaît, comme un fameux thaumaturge. J’aime mieux entrer tout de suite dans la voie des aveux. Si des tables et des chapeaux ont tourné sous mes mains, c’est parce que je poussais, tout bonnement.
Je me souviens encore des interminables séances, chez une vieille tante. C’étaient des soirées à petits gâteaux et à verres d’orgeat, où les tables tournantes avaient remplacé les jeux innocents. Pour ma part, quoique je ne fusse encore qu’un adolescent dont la voix muait, un collégien à la tunique toujours trop courte, avec des bas bleus et des souliers à cordons, je regrettais les jeux innocents, parce qu’on pouvait quelquefois embrasser une jolie cousine aux joues rouges, qui avait perdu un gage. Mais il n’était plus question, depuis l’invasion du spiritisme, de corbillon ni de « dessous du
chandelier ». On ne s’occupait plus que des esprits trappeurs, et tous, le collégien, les cousines au teint de pomme d’api, les messieurs graves, les vieilles dames en bonnet à coques, tous s’asseyaient autour d’une table de bouillotte, sur laquelle on étendait les mains avec le geste d’un pianiste qui plaque un accord.
Au bout d’un quart d’heure, — tant pis ! c’était trop ennuyeux, — je poussais. Et je crois bien que les autres, impatientés comme moi, en faisaient autant.
Et voilà que la table se mettait à volter, à se trémousser, et se levait sur deux pieds, et exécutait toutes sortes de gentillesses. A l’aide d’un alphabet chiffré, on lui posait des questions, comme à un phoque ou à un âne savant. Et la table répondait, souvent avec beaucoup d’indiscrétion, révélait, par exemple, l’âge d’une demoiselle qui avait, depuis longtemps, coiffé sainte Catherine. Pour un peu, la table aurait désigné la personne la plus amoureuse de la société.
Les choses se compliquèrent. Des esprits furent évoqués, toujours dans la table. D’abord, des personnages célèbres, Robespierre, Marie-Antoinette, Papavoine; — Voltaire, qui, vraiment, n’était pas
en verve ce jour-là, Napoléon, qui ne disait que des niaiseries; — puis un oncle, disparu depuis trente ans, lequel nous apprit qu’il avait fait naufrage et que des cannibales l’avaient mangé à la croqueau-sel.
Les cousines aux couleurs de pivoine poussaient de petits cris d’épouvante. Seulement, — la vérité avant tout, n’est-ce pas ? — je poussais toujours-.
Rien n’est plus difficile à perdre que les habitudes prises dès l’enfance. J’ai bien peur que mes premières expériences de spiritisme ne m’aient rendu, à tout jamais, récalcitrant au merveilleux.
Eli bien! il paraît que je suis une espèce d’exception dans notre Paris décadent et byzantin. Si j’en crois le curieux volume de M. Jules Bois, les Petites religions de Paris , que je viens de lire avec beaucoup d’intérêt et un peu de stupéfaction, nous coudoyons par les rues à chaque instant, sans nous en douter, des Païens, des Swedenborgiens, des Bouddhistes plus ou moins orthodoxes, des Théosophes, des adorateurs de la lumière, que sais-je? Déjà Huysmans, dans son troublant et étrange Là-bas , nous avait conté qu’on disait la Messe noire au fond de Vaugirard ; et voici que
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M. Gilbert Augustin-Thierry — dont je signale le Masque a tous les amateurs de frissons et de cauchemars — nous apprend que les mystères d’Isis sont célébrés sur le versant nord de la Butte Montmartre.
Jamais on n a tant vu de temples « au fond delà cour, adroite », et d’églises « au troisième au-dessus de 1 entresol ». Il y a des gnostiques à Orléans et des esséniens rue des Belles-Feuilles. Et, tous les soirs, vous pourrez contempler, si le cœur vous en dit, au café Voltaire, buvant son verre de bière et lisant les gazettes, un fort savant vieillard, qui, dans la religion positiviste, est quelque chose comme un pape.
Et j’allais oublier le Sâr Péladan !
Que de dogmes et que de cultes ! Si vous tenez a savoir mon avis, je vous avouerai que tout cela me semble passablement absurde, que je trouverais plus simple d’espérer en un Dieu juste et bon, en une Loi suprême d’harmonie et de miséricorde, et de faire autour de soi, dans sa modeste sphère d’action, le plus de bien possible. Mais les cervelles mystiques 11e se contentent pas de si peu, et je sens plus que jamais que je ne suis qu’un pauvre homme.
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En l’an 1848, où la moisson de folies fut abondante, un certain nombre de bons dieux en chambre se révélèrent, tout comme aujourd’hui. J’ai eu personnellement l’avantage de rencontrer jadis, chez des amis, le dernier diacre irvingien. Quand je dis le dernier, je devrais plutôt dire le seul, car la religion irvingienne n’avait jamais eu qu’un prêtre, — son fondateur, un « quarantuitard » nommé Irving, — et un diacre, celui que j’ai connu. C’était un très brave homme qui exerçait la profession de photographe, place Dauphine. Tous les dimanches, vingt-cinq ou trente tidèles — le reste des irvingiens — se réunissaient dans son atelier. On roulait, dans un coin, les appareils sur leur trépied, les châssis où étaient peints en grisaille de riches salons et des parcs seigneuriaux, et l’excellent M. D... célébrait l’office. Je parle d’il y a vingt-sept ou vingt-huit ans. L’irvingianisme agonisait. Il doit être définitivement mort ; car je n’en ai pas trouvé trace dans l’ouvrage de M. Jules Bois.
C’est peut-être parce que j’ai poussé tant que j’ai pu la table de bouillotte, autrefois, chez ma tante, — et parce que l’âme de Jean Racine, qui, un soir, avait eu la complaisance de se déranger
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pour nous, fut incapable de déclamer les dix premiers vers du récit de Théramène sans y ajouter des « cuirs » et des fautes de quantité; — c’est peut-êtie pour cela, et aussi par tempérament, car .on est incrédule comme on est bilieux; mais je ne croirai aux miracles que lorsque j’en aurai vu.
« Ceux de Lourdes, me crient cent témoins, dont plusieurs étaient sceptiques naguère, ceux de Lourdes sont incontestables. » Il faudra donc que je retourne là-bas; car, autrefois, je n’y ai vu que des marchands de chapelets.
Bien des voix entraînantes m’excitent d’ailleurs à refaire le voyage. Déjà commence à se dérouler sous nos yeux la large et puissante fresque où Émile Zola va fairepalpiter la souffrance humaine. J’ai là, sur ma table, Terre de Lourdes, par M. Boyer d Agen, dont je n’ai encore lu que les premières pages, pour y respirer l’enivrante odeur des Pyrénées au mois d’août, quand la campagne est embaumée par la fenaison du premier regain. Mais ce serait surtout la Bernadette de Lourdes, de mon cher Émile Pouvillon, qui me ferait croire aux miracles, si, comme lui, j’avais assez d’imagination pour me donner à moi-même l’illusion, le mirage de la foi.
PROSE. — VI. <24
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Car cet exquis poète, ce délicat paysagiste, ce suave virtuose du style a su allier, dans sa Bernadette, la naïveté d’un « mystère » de jadis à la perfection d’une moderne œuvre d’art. Je ferme son livre, rustique et chrétien, avec un enchantement au cœur. Il me laisse cette sensation de cierges en plein soleil, d’odeur d’encens mêlée au parfum des roses, que donne un reposoir de village à la Fête-Dieu.
Dans l’âme de mon ami Pouvillon, je sens bien qu’il y a, comme dans la mienne, cette aspiration vers la foi, ce besoin d’une croyance, si douloureux, car il est triste comme un regret et âpre comme un désir. Mais avons-nous, lui et moi, le cœur assez ingénu pour prier, pour croire, surtout, à l’efficacité de notre prière, pour demander, pour espérer le miracle? Hélas! hélas !... Ce serait si doux, pourtant! J’en sais quelque chose, moi qui ai passé tout ce dernier hiver au chevet de malades bien chers, moi qui encore, à l’heure qu’il est, vois souffrir des êtres que j’aime et 11e puis rien pour les soulager.
Cependant, si ma raison est rebelle au merveilleux, je conviens que, au point de vue de l’imagination et de la poésie, rien n’est plus ad-
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mirable. Et, pour finir cette causerie, je veux vous dire une jolie histoire, qui me fut contée à Lyon, il y a quelques années.
Une fillette de la campagne arrive en ville par le chemin de 1er, avec son panier et ses petits paquets, pour entrer en condition dans une famille respectable. Mais, à la gare, elle s’aperçoit avec terreur qu’elle a perdu l’adresse de la maison où elle était attendue. L’enfant est jeune, jolie; et la voilà seule, sans argent, perdue dans cette grande cité, exposée à bien des périls. Que va-t-elle devenir?
Or, la petite a toujours eu une dévotion particulière à la Vierge. Là-haut, sur la colline, dominant cette ville dont elle a peur, elle voit se dresser la basilique de Notre-Dame de Fourvières. Elle passe le pont, gravit les pentes, va s’agenouiller devant la Bonne Vierge, se recommande à elle dans une ardente prière ; puis, comme elle sort de l’église, un jeune homme vêtu de noir, dont la physionomie respire la bonté, s’avance vers elle, lui demande pourquoi elle a le front soucieux et les yeux rouges.
A cet inconnu, qui lui inspire confiance, la jeune paysanne avoue la cause de son chagrin.
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« Allez donc, lui dit alors le jeune homme, chez madame une telle, qui demeure en ville, à tel endroit. C’est ma mère. Vous lui direz simplement que c’est son fds qui vous envoie. Allez, vous serez bien reçue. »
La fillette obéit, se rend à l’adresse indiquée, est d’abord introduite dans un salon où se trouve un portrait fort ressemblant de l’obligeant jeune homme. Puis une dame, âgée et en grand deuil, la rejoint et l’interroge. Mais, quand la jeune fille lui dit : « Je viens de la part de votre fils, » la vieille dame pousse un cri de douleur :
« Mon fils est mort!... Je le pleure depuis trois ans! »
Alors, la petite paysanne, éperdue et tremblante, raconte son aventure, sa prière à Notre-Dame, sa rencontre et son entretien, sur le seuil de l’église, avec ce jeune homme, dont voici le portrait.
On devine le dénouement. Ce n’est pas comme servante, c’est comme une fille d’adoption que la pauvre mère accueille cette pieuse enfant, à elle adressée par son fils qui est au ciel.
Vous souriez? Je ne m’en étonne pas. Cependant, cette anecdote miraculeuse m’a paru très émouvante, surtout dans le milieu et dans le
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décor contemporains. Je la signale à nos jeunes poètes qui sont mystiques volontiers. Elle pourîait, je crois, inspirer à l’un d’eux une centaine de charmants vers.
A PROPOS DE JEANNE D’ARC
Ce M. Joseph Fabre est vraiment un bon Français, et la fête nationale en l’honneur de Jeanne d’Arc, qu’il réclame avec une patience et une ardeur infatigables, devrait être instituée depuis longtemps. Il est même scandaleux qu’on hésite à satisfaire ce brave homme, et toute la nation aveclui .
Comment? On a ce bonheur inespéré que sur Jeanne d’Arc tout le monde soit d’accord. De l’aveu général, il n’y a, dans l’histoire d’aucun peuple, une légende aussi admirable, une figure aussi pure et aussi touchante. Pour les croyants, c’est une sainte; pour les libres penseurs, c’est une héroïne; pour tous, c’est la patrie personnifiée, c’est son âme même. Il n’y a pas un bon citoyen qui, en pensant à Jeanne, ne se sente pénétré de vénération et de tendresse. Elle a pour elle l’una-
A PROPOS DE JEANNE D’ARC
nimité des cœurs. On peut glorifier sa mémoire clans l’église, dans la caserne, dans la rue. Sa fête sera religieuse, militaire, populaire. Ce jour-là, on chantera des Te Demi, on passera des revues, on se réjouira sur les places publiques, sans une protestation, sans une bouderie, sans une note discordante. Ce deuxième dimanche de mai, jour anniversaire delà délivrance d’Orléans, que M. Joseph Fabre propose avec raison de choisir pour cette solennité, ce serait la trêve de toutes les discordes, la réconciliation momentanée de tous les Français. Nous aurions, à chaque printemps, comme au mois d’octobre dernier, pendant la présence des marins russes, quelques heures délicieuses d’union et de fraternité. La fête de Jeanne d’Arc serait une joie pour toute la France.
Qu’attend-on pour la lui donner]?
Je sais bien que, dans le monde de nos malfaisants parlementaires, une pensée vraiment nationale, vraiment française, a peu de chances de succès. La fête de Jeanne d’Arc ne flattera aucune passion politique, ne sera utile à aucune faction. Alors, à quoi bon? Quand on est un homme de parti, — et c’est le cas de tous les moulins à mensonges du Palais-Bourbon, — on doit considérer
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comme inutile, comme dangereux même, de rappeler que, au-dessus de tous les partis, il est quelque chose de supérieur, de sacré, — la France, quels que soient ceux qui la gouvernent. Sachezle bien, chaque parlementaire est pareil au calicot doré de la Maison du Pont-Neuf et développe une banderole sur laquelle sont écrits ces mots : « Le bon gouvernement n’est pas au coin du quai. » Or, le souvenir de Jeanne d’Arc ne fera de réclame à personne. Rien à en tirer d’avantageux pour les Armagnacs conservateurs ou pour les Bourguignons révolutionnaires. Aussi, les voyons-nous tous, Bourguignons et Armagnacs, assez froids pour l’héroïne.
Ces gens-là ne savent se mettre d’accord que pour tromper le pays et lui jouer quelque mauvaise farce. L’année dernière, ils ont voté par acclamation l’affichage du fameux appel à la vertu de M. Cavaignac, et, quelques semaines après, ils validaient à tour de bras tous les panamisles et les rétablissaient dans leurs charges et dignités. L’autre jour, ils n’ont eu qu’un cri pour réclamer l’extradition de Cornélius Herz, alors que beaucoup d’entre eux, soyez-en certains, prient le bon Dieu pour qu’on ne l’obtienne pas, décidés d’ail-
A PROPOS RE JEANNE D’ARC
leurs, dans le cas où l’on enverrait une nouvelle commission médicale près de l’illustre diabétique, à le prévenir télégraphiquement, afin qu’il ait le temps de se mettre au lit en bonnet de coton et de vider son sucrier dans son vase de nuit.
Ce qui vient de se passer à propos des couronnes déposées au pied de la colonne Vendôme, est aussi de nature à nous éclairer sur les sentiments des politiciens en présence de toute manifestation exclusivement patriotique. Quand les agents de police sont venus enlever ces fleurs apportées comme un hommage à nos vieilles gloires, certes, le bronze a dû frémir; car à cet airain est mêlée l’âme des prodigieux soldats qui le conquirent sur les Allemands ! En vérité, voilà qui est bien fait pour réjouir les ombres de tous les Français morts au champ d’honneur, et pour encourager ceux à qui, demain peut-être, nous demanderons le même sacrifice !
Mon Dieu, que les gens au pouvoir sont stupides quelquefois! Ils verront avec plaisir, aujourd’hui, déposer tous les bouquets qu’on voudra devant l’image de Gambetta, qui lut un ardent patriote, je le reconnais, mais dont l’emphatique monument ne rappelle, après tout,
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qu’un effort impuissant et d’effroyables désastres; et voici qu’ils ne tolèrent même plus, au pied de la colonne Vendôme, une couronne avec la date de la victoire de Lodi, remportée en 1796 par une armée républicaine.
Mais Bonaparte commandait en chef à Lodi, et, désormais, Lodi dégoûte les républicains.
Napoléon et Jeanne d’Arc !
Nous avons, chez nous, à nous, ces deux gloires extraordinaires, telles qu’il n’y en a pas de semblables dans l’histoire universelle ! La bonne Pucelle nous a révélé l’amour de la patrie, la « grande pitié du royaume de France ». L’immense Empereur nous a enveloppés d’un tel éblouissement de gloire que la France de son temps restera éternellement, dans les lointaines profondeurs de l’avenir, la plus grande nation du monde. Et que faisons-nous, hélas? A Jeanne nous marchandons les lampions officiels, et nous balayons quelques pauvres fleurs que des mains pieuses apportaient au bronze triomphal de la Grande Armée !
Mais pourquoi s’indigner? Peut-être les. choses sont-elles mieux ainsi. Qu’importe à la vierge de Domrémy, qu’importe au vainqueur de Marengo,
A PROPOS DE JEANNE D’ARC
d’Austerlitz et d’Iéna l’indifférence ou la haine d’une poignée de bourgeois devenus nos maîtres par le hasard de cette loterie qu’on appelle le suffrage universel? Qu’est-ce que tous ces malheureuxlà ont à faire avec une Sainte et un demi-Dieu?
Qu’ils jettent aux ordures une couronne d’immortelles sur laquelle est écrit le nom d’une victoire française ! Soit. Cela les juge. Nous n’avons qu’à hausser les épaules devant ce sacrilège imbécile, et nous pourrions leur donner l’occasion de le renouveler chaque matin. Car il y a, dans l’épopée impériale, assez de journées glorieuses pour toutes les éphémérides du calendrier. On se lasserait peut-être, à la longue, de cracher sur le drapeau.
Quant à Jeanne d’Arc, plus grande que Napoléon lui-même, car elle ne surgit que pour la juste guerre et garda, toujours intactes dans son âme, la charité de la chrétienne et la bonté de la femme, pleurant après la bataille et soignant les Anglais blessés; quant à la sainte Pucelle, plus touchante que le grand Empereur, car la victime des prêtres de Rouen est une martyre innocente sur son bûcher, tandis qu’il y a de 1 expiation dans les tortures du Prométhée de Sainte-Hélène;
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quant à la simple et sublime enfant, fille de notre Lorraine aujourd’hui mutilée, oh! de tout notre cœur, nous demandons, avec M. Joseph Fabre, qu’on la fête comme la patronne de la France.
Mais, si — ce qui est fort possible — pour ne pas déplaire à quelques électeurs voltairiens, cette joie patriotique nous était refusée, nous n’en serions pas autrement émus.
L’essentiel, et ce qui vaut mieux que tous les feux d’artifice, c’est que le souvenir de Jeanne, vieux de près de cinq siècles, est plus vivant que jamais parmi nous, c’est qu’un véritable culte pour elle s’établit dans d’innombrables cœurs. Et, au milieu des tristesses et des dégoûts du temps présent, quand se manifestent autour de nous tant de signes de décrépitude, c’est une grande consolation de constater que l’esprit public reste du moins fidèle à la plus belle et à la plus pure de nos religions nationales.
Souvenir de Jeanne, veille sur la France. Redisnous qu’il ne faut jamais oublier l’outrage, subir le joug, accepter la conquête. Inspire-nous la confiance et l’espoir. Promets-nous qu’un orage purifiant se lèvera bientôt pour balayer les nuages de corruption, de crime et de mauvaises chi-
A PROPOS DE JEANNE D’ARC
mères qui obscurcissent notre ciel. Conserve en nous l'amour instinctif, la piété liliale pour le pays; etrappelle-nous, chaque jour, à toute heure, que, quand même nous tomberions au dernier degré de la honte et de l’esclavage, il pourrait suffire, pour notre relèvement et notre délivrance, d’une enfant avec une foi dans le cœur et une épée h la main.
17 mai 1894.
IDYLLES PLÉBÉIENNES
Depuis quelques jours, nous subissons un retour offensif de l’hiver. Espérons qu’il va battre en retraite définitivement et qu’il nous envoie en ce moment les dernières cartouches de son arrièregarde. Mais, ce soir, je m’arrache à regret du coin du feu, où je viens de tisonner pendant une heure, et je commence cet article avec un frisson dans le dos. Toute cette après-midi, ayant eu à circuler à travers la ville, j’ai grelotté, malgré le paletot d’hiver, sous la capote d’une Victoria, et j ai été souffleté tout le long du chemin par des rafales d’aigre bise et de pluie glacée. Demain sans doute, je serai plus enrhumé que le père Ducantal, et la moitié de Paris éternuera. Que Dieu vous bénisse !
IDYLLES PLÉBÉIENNES
Or, savez-vous à quoi je songeais, tout à l’heure, en remuant les braises du bout des pincettes?
Aux amoureux.
Oui, aux couples d’amoureux populaires, qui, ce soir, par ce temps de chien, ne pourront pas s’asseoir, près, tout près l’un de l’autre, sur les bancs des boulevards solitaires, pour se prendre les mains, se regarder dans l’ombre au fond des yeux et se dire à voix basse de délicieuses stupidités et des phrases à dormir debout, avec des baisers en guise de points et de virgules.
Incorrigible rôdeur des banlieues parisiennes, quand je m’en vais, après dîner, promener ma canne et ma rêverie du côté de l’Observatoire, j’en rencontre presque sur chaque banc, de ces idylles. Je passe tranquillement, sans avoir l’air de faire attention, pour ne pas les déranger, les pauvres enfants! Mais, avec un regard de côté, je les surprends parfois qui se baisent sur la bouche au clair de lune ; et ce gentil tableau fait toujours naître un rien d’attendrissement dans mon vieil imbécile de cœur.
Je sens que je m’expose, en ce moment, à la blague des jeunes pessimistes et que j’offre à leur raillerie, dans la pénombre, sous mes arbres
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de Montparnasse, un profil confus de chansonnier national, coiffe d’un chapeau bas à larges ailes, d’où débordent des cheveux blancs, et drapé dans une redingote à la propriétaire, laissant pendre, par la poche de derrière, un bout de mouchoir à tabac.
Béranger tant que vous voudrez. Je me moque des moqueurs. Sans compter que le bonhomme a trouvé des vers de vrai poète pour exprimer un sentiment que je connais bien, la tristesse de la cinquantaine, et qu’il a, mieux que personne, soupiré le mélancolique «déjà», crié le suppliant «pas encore», douloureuses exclamations du sentimental un peu fatigué, quand va bientôt sonner pour lui l’heure de l’adieu aux amours.
Jeunes pessimistes, c’est vous qui êtes dans le faux. Croyez-moi, vous perdez votre temps, vous gâchez votre vie. Le sage, quand on lui sert sa soupe, si mauvaise qu’elle soit, la mange et ne commence pas par cracher dedans; car, après avoir fait ce beau coup, il serait bien obligé de la manger tout de même. Pour moi, je ne veux pas devenir pareil à la seiche qui répand sans cesse autour d’elle un nuage de sépia; et, devant un de ces spectacles qui prouvent que l’existence
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a du bon, comme, par exemple, une paire d’amoureux sur un banc, par une nuit de mai, je ne m’enveloppe pas de mauvaise humeur.
Ils ne sont pas pourtant très confortables, les amours de Daphnis en casquette et en bourgeron, de Cliloé en «taille» et en «cheveux». Ce banc n’est point un asile sûr. Un passant peut s’y asseoir, qui les en chassera. Mais qu’importe? Us iront, un peu plus loin, installer leur idylle errante. Leur plastique n’est pas toujours, non plus, irréprochable, à la vierge et à l’éphèbe. Tous deux sont des entants du faubourg, étiolés, malingres. Mais, bah ! il a tout de même ses yeux de vingt ans, beaux et ardents de désir, et elle, — sur ses lèvres, sur tout son visage, — une fleur de jeunesse. L’un et l’autre, sans doute, ils vivent dans leur famille, ne peuvent se rencontrer que dehors. Ils n’en sont encore qu’aux premières caresses. Je veux le supposer, du moins, et c’est ce qui m’émeut profondément.
Pauvres enfants! Ils ne s’en doutent point. Mais, là, sur ce banc tiède et poudreux, dans cette nuit sans fraîcheur et sans mystère, maudissant ces oisifs dont le passage trouble quand même leur entretien et interrompt leurs baisers,
PROSE. — VI. 25
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ils vivent les meilleures, peut-être même les seules bonnes heures qu’ils auront jamais. Aujourd’hui, ils souffrent de la contrainte, souhaitent la complète solitude. Moi, je prévois trop le malheur qui les guette, après la possession. Ils ignorent que le désir vaut mieux qu’elle. Bénis soient les obstacles qui, du moins, prolongent pour eux l’attente et permettent à leur amour de garder encore quelque délicatesse et quelque douceur!
Car ce qui me parait surtout cruel dans l’existence des pauvres gens et ce qui m’inspire tant de compassion pour eux, c’est peut-être moins les souffrances physiques qu’ils subissent que les jouissances sentimentales dont ils sont privés. Poussés, entraînés par la nécessité impatiente et brutale, par la quotidienne lutte pour le pain, ils ont à peine le temps de se sentir vivre.
La plupart des prolétaires — et ce sont les plus sages — se marient jeunes, mais presque toujours sans choix, dans une hâte d’accouplement. Ce n’est proprement que l’association de deux labeurs. En ménage, ils vieillissent très vite. L’amour n’est bientôt plus pour eux que la satisfaction d’un besoin; et de la famille, ils ne
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connaissent que Jes lourdes charges. Ont-ils aime? Ont-ils senti jamais au tond d’eux-mêmes l’instinct fleurir en sentiment, le désir s’épanouir en tendresse? Quelquefois, oui, aux environs de la vingtième année.
Mais qu’elle est brève, leur jeunesse! Un pâle soleil, qui dissipe un moment les brumes d’une matinée d’hiver, et c’est fini. Ces amoureux en plein vent que je rencontre dans mes vagabondages nocturnes sont presque des enfants encore. Hélas! Dans peu d’années, la fillette sera devenue une de ces ménagères tout de suite fanées et voûtées par le fardeau du travail, et l’homme, éreinté dans la pleine vigueur de l’âge, ne songera plus qu’à se coucher et à dormir, après la soupe.
Et c’est pourquoi j’en veux à ce printemps froid et mouillé, qui dérobe méchamment à la jeunesse des misérables quelques-unes des rares soirées où ils peuvent écouter leur cœur.
Aujourd’hui, cette pensée m’obsède, des amoureux sans refuge, et pour l’entretenir en moi, bien tendre, je vais relire le Cœur gros , de Jean Ajalbert. Car presque toutes les nouvelles de ce charmant recueil, écrites d’un style aigu et pitto-
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rcsque, où la sensation vibre jusqu’au bout des nerfs, racontent d’humbles amours. Et j’invite, en passant, tous ceux qui goûtent l’art sincère et l’émotion vraie, à faire la connaissance de ce Théocrite suburbain.
Jean Ajalbert, mon jeune ami, je vous sais gré de rester, comme moi, fidèle aux petites gens et à notre chère banlieue de Paris. Après tout, la fleur de la pastorale est bien libre de pousser à Grenelle ou aux Lilas, dans les terrains vagues, entre une boite k sardines et un vieux soulier, lavé et rougi par cent averses. Votre gamine — je ne me rappelle plus si elle est brunisseuse ou corsetière — qui, ayant pour le lendemain un rendez-vous décisif, veut se parer pour la chute et lave son linge à la borne-fontaine, sous le bec de gaz, me plait autant que Nausicaa. Pourquoi pas l’églogue le long des boulevards extérieurs et l’oarystis sur les «for tifs»?
Gomme votre vieux confrère en flânerie, je suis certain, mon camarade, que vous êtes furieux contre cet affreux temps qui empêche les couples plébéiens de se parler tendrement dans le cou, sous le profond azur, devant la marche imposante du Zodiaque. Car, une belle nuit de
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mai, n’importe où, c’est tout ce qu’il faut pour la promenade à deux; et le ciel a beau être coupé par des tuyaux d’usine, ou encombré par les cylindres noirs d’un gazomètre, la rêverie des amants y monte quand même vers les étoiles.
L’INSTRUCTION LT LE PEUPLE
Pour faire plaisir à l’un des meilleurs compagnons de ma toute première jeunesse, j’ai mis, dimanche dernier, dès le matin, ma cravate blanche et mon habit à manger du rôti, et je suis allé présider la distribution des prix d’une Association philotechnique, dans une des plus importantes localités de la banlieue de Paris.
Mes lecteurs vont sans doute me trouver bien inconséquent; car je me suis permis, l’année dernière, quelques libres réflexions sur l’éloquence spéciale qui coule copieusement dans les solennités de ce genre, et dont l’optimisme sans réserve, l’optimisme à la Pangloss, m’a toujours un peu agacé. Il y eut même, à ce propos, une légère émotion dans la Presse, et quelques interviews de gros bonnets me traitèrent avec sévérité. Des
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hommes politiques, des universitaires d’importance manifestèrent leur indignation, et mon article fut blâmé, généralement, comme subversif et révolutionnaire.
Je n’avais pourtant rien avancé de très énorme. Je me demandais seulement s’il était bien sage de présenter aux enfants la science comme une panacée universelle et de leur affirmer que, dans la vie comme à l’école, les plus méritants seront toujours les premiers. Il est, convenez-en, des paradoxes plus scandaleux. Cependant, je fus accusé de décourager la jeunesse, et je crois même me rappeler qu’on me flétrit du nom d’obscurantiste. Dans un cauchemar, je me vis alors vêtu d’un collant rouge et d’un mantelet de velours noir, coiffé du bonnet de Méphisto, et faisant des effets de cuisse auprès de la Cornalba, comme le mime Rossi dans Excelsior , le ballet de l’Eden.
Je ne répondis rien, cela n’en valait guère la peine. Mais je continuais pourtant à me dire, dans ma petite jugeotte, que, tout en respectant les illusions et la naïveté d’un jeune public, et de toute espèce de public, — il ne serait tout de même pas mal de relever la sauce un peu fadasse de ces sortes de harangues avec le sel de la véiite.
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Aussi, quand mon vieux camarade est venu m’embaucher, l’autre jour, pour cette distribution de prix, tant pis, j’ai voulu tenter l’expérience; et — le croiriez-vous d’un orateur? — j’avais écrit ce que je pensais sur les quatre ou cinq feuilles de papier que je tenais à la main, en m’installant au fauteuil dans mon costume de garçon d’honneur, et salué par le pas redoublé des cuivres de la fanfare locale.
L’auditoire était composé, en majeure partie, des elèves qui avaient suivi les cours et de leurs familles; et ce personnel, vous le savez, ne se recrute pas dans la « haute». Il y avait là des sens du peuple et de la plus médiocre bourgeoisie, de modestes employés, des ouvriers, des ouvrières, un soldat, même quelques servantes. Je ne sais rien de plus respectable et de plus digne d’intérêt que tout ce petit monde-là, qui, en plein combat pour la vie, garde pourtant le goût et le besoin des choses intellectuelles, et qui, chaque soir, après sa tâche faite, dérobe une heure à son repos si bien gagné, pour venir écouter un professeur, prendre quelques notes, et combler ainsi, tant bien que mal, les lacunes d’une instruction élémentaire, que la nécessité de gagner du pain interrompit de trop bonne heure.
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La plupart étaient encore des adultes, de très jeunes gens; mais je voyais aussi devant moi des visages plus virils. On m’a même raconté l’histoire touchante d’un père de famille en cheveux giis, qui, tout a lait illettré et rougissant de son ignorance, était venu s’asseoir, à côté de son fils, grand garçon déjà, sur les bancs de l’école. Imberbes ou barbons, mes auditeurs étaient donc de ceux a qui peut s appliquer la belle expression de l’Évangile, des hommes de bonne volonté.
Certes, il convenait de les féliciter, — et je l’ai lait a\ec toute la chaleur et toute la sincérité de mon âme, ces artisans, épuisés par une besogne fatigante, ces commis, las d’une longue et monotone séance dans un bureau, ces jeunes filles ayant tiré 1 aiguille toute la journée, qui avaient assez d’énergie pour cultiver encore la fleur de leur esprit. En leur présence, je songeais à tant de riches et d’heureux, qui se contentent du peu qu’on les a forcés d apprendre dans leur enfance, si même ils ne l’oublient pas, et dont toute l’existence s’écoule dans l’oisiveté stérile et dans les frivoles distractions. Je me sentais pénétré de sympathie pour ces braves gens. J’ai regardé avec bonheur ces visages, où la dure expérience de la vie, la gravité
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précoce que donne la pauvreté, n’avaient pas éteint pourtant le charme et l’éclat de la jeunesse. J’ai été fier de serrer ces mains qui, presque toutes, étaient marquées par les cals et les cicatrices du labeur. J’ai souri à ces yeux honnêtes, au fond desquels brûlait la flamme de la pensée.
Mais, précisément à cause de la profonde estime que m’inspiraient ces enfants du peuple, qui, tout en acceptant leur humble condition, prétendent s’élever au-dessus d’elle, j’ai voulu leur dire ce que je croyais être la vérité, et j’ai rompu avec la tradition depuis longtemps établie dans les allocutions scolaires, où l’on vante toujours avec emphase les bienfaits de l’instruction, où l’on n’en montre jamais les périls.
A coup sûr, leur ai-je dit avec Agrippa d’Aubigné, « la vertu n’est pas fille de l’ignorance ». Mais il n’est pas prouvé, malheureusement, que la science rende l’homme meilleur. Elle est une force, voilà tout, et comme toutes les forces, elle peut être mise au service du bien ou du mal. Malheur à celui en qui elle développe l’orgueil et le mépris de ses inférieurs intellectuels; car il perd aussitôt la notion de la justice et de la bonté. Le temps présent ne nous offre que trop d’exemples
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(le cette maladie morale. Ce ne sont pas, hélas! des ignorants, ces malheureux qui, affolés par le sentiment morbide de leur supériorité, s’abandonnent aux pires conseils de l’envie et de la haine, condamnent en masse la société imparfaite et, dans leur fureur, sont entraînés parfois jusqu’au crime.
Instruisons-nous, ai-je répété à mes jeunes auditeurs, instruisons-nous dès le premier âge et à tout âge. Les portes de l’école sont, désormais, largement ouvertes à tous. N’en oublions pas le chemin. Continuons à acquérir, non seulement les connaissances pratiques qui nous rendront utiles aux autres et à nous-mêmes, mais aussi cette culture de l’esprit qui nous donnera les plus pures et les plus nobles joies. Fréquentons l’école, prenons-y et rapportons-en chez nous le goût de l’étude, de la lecture. Les livres sont de sûrs amis. Ils sont toujours là, nous retiennent près du foyer, nous font contracter les douces et calmes habitudes de l’intimité et de la famille. Instruisonsnous, mais, au nom du ciel! ne devenons pas orgueilleux de notre savoir. Car nous risquerions d’y perdre le véritable esprit de fraternité; car nous pourrions oublier alors que tous, instruits ou ignorants, nous sommes égaux devant les inévitables