‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 4)Chapitre 5 sur 30 · MON F ISA NC PAIS LE R · texte numérisé non relu

MON F ISA NC PAIS LE R

nique! Ouvre toutes grandes tes deux portes, celle d’amont et celle d’aval, et que, par mille jets diamantés, avec un joyeux fracas de torrent, le flot de la jeunesse nous inonde et nous purifie !

25 mai 1893

EN REVENANT DE QUIMPER

J arrive de Quimper, où je suis allé baptiser une petite cousine. Ce rôle de parrain, qui comporte certains devoirs, est un de ceux que les vieux garçons n ont pas, à mon avis, le droit de refuser. Affranchis des soucis de la paternité, c’est bien le moins qu ils payent les dragées, glissent une pièce d or dans la boite de M. le vicaire et envoient des fleurs à la marraine. Cette fois-ci, la cérémonie se compliquait pour moi de trente heures de chemin de 1er, aller et retour, ce qui est assez dur. N’importe, je reviens enchanté; car j’ai pu revoir un coin pittoresque et charmant de ce pays cornouaillais qui est tout à fait selon mon cœur.

Parlons donc de la Bretagne. Elle sera, tout à l’heure, d’actualité, puisque M. le Président de la

République doit faire officiellement, dans le courant de juin, le tour de la presqu’île. En général, il amène le mauvais temps avec lui, et des irrespectueux l’ont môme surnommé la Pluie-quimarche, ce qui lui donne un faux air, assez inattendu, de chasseur de chevelures, de guerrier apache ou mohican. Je souhaiterais de bon cœur au chef de l’État, pour son prochain voyage, des journées aussi pures que celles dont je viens de jouir. Mais non. Dans son propre intérêt, il est préférable qu’il pleuve. Si le passage de M. Carnot est accompagné de quelques orages, les populations de l’Ouest le béniront. Car l'agriculture souffre de la sécheresse, et tous les discours des députés et des préfets, dont l’éloquence va hà-bas pleuvoir à verse, ne valent pas, pour la République, quelques bonnes ondées qui feraient verdoyer les herbages et monter le prix des bestiaux.

Ne vous y trompez pas. Je parle sans ironie et j’approuve fort l’indifférence des cultivateurs en matière politique. Je ne saurais dire à quel point ces braves paysans, qui gagnent péniblement et chichement leur vie en assurant la nourriture de la France, me semblent plus dignes d’estime que tous les microbes du bouillon de culture parle-

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mentaire, ni combien la récolte du sarrasin ou des pommes à cidre est plus essentielle à mes yeux Que la concentration républicaine, le groupement des partis et autres viandes à gens soûls. Voyons, la main sur la conscience, n’est-il pas plus utile d engraisser un porc que de renverser un ministère ?

C’est la quatrième fois, depuis une douzaine d’années, que je vais à Quimper. Toujours, je retrouve la jolie, ville telle que je l’ai laissée. Rien 11e change, à l’ombre des deux flèches de Saint- Corentin. Ici, c’est décidément un pays de tradition, de fidélité, de respect du passé. Les hommes conservent leur cos tume bleu aux broderies jaunes, et les femmes n’abandonnent pas leur gentil bonnet, qui semble la réduction d’un hennin du moyen âge. J’ai même constaté que les mottes de beurre — - de ce délicieux beurre demi-sel comme il n’y en a qu’en Basse-Bretagne — étaient encore marquées d’une fleur de lys!.,.

Qu’ai-je dit? Quelle imprudence! Les feuilles radicales vont tonner d’indignation, dénoncer la grande conspiration royaliste et nous jurer que l’on est tout prêt, dans le Finistère, à décrocher du clou les canardières de la Chouannerie! Une

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fleur de lys, juste ciel ! là où il faudrait un bonnet phrygien ! C’est un scandale intolérable !

Rassurez-vous, radicaux de mon cœur. Nos institutions ne courent aucun danger. L'Ouest est tranquille. Les fils de Jean Cottereau et de Jambe-d’Argent ne songent nullement à recoudre un Sacré-Cœur de drap rouge sur leurs limousines; et cette fleur de lys est insignifiante. Tolérez-la, de grâce, ne fût-ce que dans l’intérêt de la gastronomie. Car, lorsque les admirables conquêtes de la science auront pénétré jusqu’au fond de la Cornouaille, il n’y aura plus d’emblème séditieux sur les mottes de beurre, mais, hélas ! il y aura dedans de la margarine.

D’ailleurs, je vais faire plaisir aux amis du progrès en leur annonçant qu’il triomphe déjà, dans ces régions lointaines, sous la forme du sport à la mode. Quimper et ses environs sont empoisonnés de bicyclettes. De ma fenêtre, à YHotel de l’Épée, j’ai vu, sur le quai de l’Odet, non seulement les jeunes bourgeois de la ville, mais aussi des campagnards en chapeau rond et en veste brodée , glisser sur leur monture d’acier et de caoutchouc. Dieu me garde de parler légèrement du bicycle ! Je n’ai pas envie de m’attirer une af-

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faire ; et, comprenant son importance dans la so- , ciété moderne, j’ai déjà proposé de nommer Terront « Grand- Français », le poste étant devenu vacant. Pourtant, — je vous le dis tout bas, entre nous, — l’attitude du vélocipédiste n’est point gracieuse. Le dos rond, le ventre rentré, il me fait toujours un peu l’effet d’un infortuné atteint d’une colique violente et subite, et qui se hâte vers l’asile du soulagement. Il n’y a pas à dire, comme pose équestre j’aime mieux celle du Louis XIV de la place des Victoires.

Me trouvant à Quimper, si près de l’Océan, j’ai

tenu à lui présenter mes hommages, et, dimanche

dernier, j’ai loué une carriole et suivi la route de

Pont-l’Abbé, Penmarc’h et Saint-Guénolé. Mais le

temps était trop beau. C’est par la tempête, c’est

sous un ciel où le « noroit » chasse et bouleverse

les nuées, qu’il faut voir ce pays, le plus farouche

de toute la Bretagne. Néanmoins, même par le

calme, on sent bien qu’ici le vent marin est le

maître et seigneur. C’est lui qui a incliné, de l’ouest

à l’est, les haies d’ajoncs fleuris. C’est lui qui a

tordu, dans la même direction, les rares arbres

de la lande. C’est lui qui a rongé et vermiculé les

murailles des maisons, les vieilles croix de pierre

PROSE

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des chemins. C’est sous son effort de tant de siècles que les monstrueux rochers de l’anse de la Torche ont été usés et blanchis comme des ossements par les lames furieuses.

L’autre jour, le paysage n’avait point son aspect tragique. Le ciel bleu. Pas un souffle. Devant le « Saut du Moine », où, par les gros temps, la mer déferle avec un bruit tel qu’il s’entend jusqu’à Quimper, j’écoutais le chant des alouettes. Bien que la maree montât, à peine une mince frange d’écume argentée entourait les récifs. Et la mer était d’un azur clair, transparent, avec de longues traînées d’un violet sombre, çà et là. Presque la Méditerranée.

C’est pourtant ici la fameuse côte des naufrageurs, des pilleurs d’épaves, qui fixaient une torche allumée entre les cornes d’une vache et la faisaient courir sur la grève, afin que les navires en détresse, trompés par ce signal, se perdissent sur les ecueils. Aujourdhui, — hâtons-nous de le dire, — leurs descendants sont devenus les intrépides canotiers du bateau de sauvetage. Le progrès existe quelquefois, j’en conviens.

Amateuis de mer sauvage et dé vent héroïque, n’allez pas à Penmarc’h par le temps calme. J’y

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ai pensé a la baie de Naples et à la rade d’Ajaccio.

Ma promenade eût donc été à peu près manquée, si je n avais pas traversé par deux fois, à 1 aller et au retour, le village de Plomeur, où c’était jour de pardon. J’ai eu la chance de voir ainsi une nombreuse assemblée en habits de fête. Les hommes, tout en noir, le ruban de velours autour du chapeau, avec le double gilet plastronné d’or, sont de beaux et robustes gars. Mais les femmes, laides pour la plupart, sont extraordinaires. Très fortes, voûtées, la taille épaisse, elles portent trois jupes de drap superposées, d’inégale longueur et de couleurs différentes, et elles sont coûtées de l’étrange bigouden , espèce de serre-tête bariolé qui leur cache les oreilles et laisse voir, par derrière, les cheveux relevés. Rien de plus barbare. On rêve d’Islande et de Laponie.

A mon premier passage, tout ce monde était agenouillé dans le cimetière, devant l’église trop petite pour la foule accourue au pardon. Trois ou quatre femmes semblaient en extase au pied d’un calvaire de pierre sculptée, où étaient représentés, sur leurs trois croix, Jésus et les deux larrons. Quel recueillement! Quel silence! Jamais, je crois, je n’ai vu des fidèles priant d’une telle ardeur.

MG

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Deux cloches, apparentes dans une sorte de portique, au-dessus de l’église, vibraient dans l’air pur. Et j’ai envié la loi de ces simples de cœur.

Mais, à mon retour, la fête était dans toute son animation, et, je dois le dire, on devinait qu’elle allait tourner à l’orgie. Beaucoup étaient ivres déjà, même des femmes. C’est, malheureusement, le vice des Bretons. Et, chez eux, l’ivresse devient souvent furieuse, les pousse aux tueries. J’eus un mouvement de répulsion. Étaient-ce bien là les mêmes gens que j’avais vus, quelques heures auparavant, le chapelet aux doigts, absorbés dans leur naïve prière comme des personnages de vitraux? A quoi leur sert la religion? Fi, les brutes !

Ilélas! je songe, à présent, que nous avons, dans nos villes, d’autres malheureux qui demandent aussi des heures d’oubli au vin et à l’alcool et qui, le lendemain de la débauche, se réveillent sans regret ni honte, mais plus désespérés devant leur misère et plus haineux contre la société, qu’ils rendent responsable de leur ignominie.

Sonnez, sonnez, cloches de Bretagne! C’est vous qui avez raison. Sonnez pour appeler les pauvres gens, malgré leurs faiblesses et leurs vices, et pour leur parler de repentir et d’espérance! Dites- leur

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qu’il est une miséricorde supérieure à la justice et toujours prête à leur pardonner leurs fautes. Sonnez dans vos clochers à jour, vieux asiles des hirondelles; sonnez, cloches chrétiennes, et continuez de répandre sur ceux qui souffrent un peu d’illusion et de rêve!

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