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tout entier, les yeux fermés, comme un dogme.
Je sais bien, hélas! que c’est la tendance moderne, et que jamais on n’a jugé les hommes et les choses avec plus d’intolérance et d’exclusivisme. Écoutez les conversations. Un Tel seul a du talent; tous les autres sont des imbéciles. Mme Une Telle seule est jolie ; toutes les autres sont laides comme la vertu. Enthousiasmes de décadents, engouements de névrosés, qui durent peu et se dissipent comme l’ivresse d’un verre d’absinthe ou d’une piqûre de morphine. Et si l’idole choisie par notre caprice éphémère, si le joujou à la mode, sont exotiques, ils nous plaisent alors bien davantage, car nous avons de nous-mêmes le triste dégoût des vaincus.
Naguère, c’était Tolstoï, qui, à lui tout seul, avait inventé la pitié; et devant le Raskolnikolf, de Dostoïewski, embrassant Sonia la prostituée, nous ne nous sommes pas même souvenus du baiser de Jean Yaljean à Fantine morte, Victor Hugo ayant le tort de n’être pas Russe. Hier, nous étions de feu pour les drames d’Ibsen, où je sens bien de la puissance, mais qui, de bonne foi, sont tout de même informes et obscurs. Aujourd’hui, les rêveries vaguement atroces de
PROSE
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Nietzche nous passionnent, et nous avons, grâce à lui, quelques anarchistes de salon. Depuis de longues années déjà, nous suivons avec peine, chez quelques poètes, les ravages d’une sorte de maladie de nos rhythmes et de notre langue, et, là encore, nous reconnaissons une influence étrangère. Car rien de tout cela n’est latin, n’est français, ne jaillit de notre sol, de notre inspiration nationale. Une brume germanique nous envahit et nous conquiert, et j’en suis désolé. Que voulezvous? je n’aime pas ce vent d’Est qui nous apporte, cette année, la sécheresse et la famine, et qui, si les choses se gâtaient par trop, là-bas, en Allemagne, pourrait nous amener quelque chose de pire encore.
Excusez ma mauvaise humeur. Mais l’incroyable oubli de nos récentes hontes, le triomphe à peu près assuré, aux prochaines élections, de nos Jacobins véreux, ce retour du général Dodds, coupable de victoire et accueilli presque comme un suspect, et cette admiration sans mesure, cette préférence morbide pour tout ce qui n’est pas de chez nous, voilà de fâcheux symptômes. Et ne croyez pas me faire plaisir en me disant que nos voisins sont encore plus malades, et que l’Italie
court à la faillite, et que les socialistes allemands vont tout chambarder. Cela ne me console pas le moins du monde. Si j’attrape un rhume, en quoi peut-il m’être agréable d’apprendre que le locataire d’au-dessus a une bronchite?
Pour eu revenir à la Walkyrie, ne croyez pas que je cabale contre elle et que je me dispose à revêtir la veste et le bonnet blanc des pâtissiers d’émeute, encore que, dans l’affaire de Lohengrin, j’aie trouvé assez excusables les pâtissiers et leurs compagnons. Wagner, en insultant grossièrement des vaincus, par rancune d’amour-propre, a témoigné d’une âme bien basse. Mais, n’importe, l’art et la beauté avant tout. Si la Walkyrie — encore une fois, je ne suis pas juge — est la merveille que l’on prétend, qu’elle s’installe au répertoire de l’Opéra, dans notre France oublieuse des injures, hospitalière aux chefs-d’œuvre.
Laissez-moi rire un peu seulement de ce mot d’ordre, de cette consigne mondaine, acceptée par tous, qui ordonne de s’extasier devant un ouvrage qu’une infime minorité est, évidemment, seule en état d’apprécier et de comprendre. Voyezvous, depuis quelques jours trop de jobards qui, au fond du cœur, regrettent l’opéra bouffe, trop
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de péronnelles, capables tout au plus de chanter Plaisir d’amour et de jouer au piano le Menuet de Boccherini, ont levé devant moi des yeux de cataleptiques, ont pris des airs de dévots et d’initiés aux mystères. J’ai trop pouffé en dedans. Je demande la permission d’éclater.
L’autre jour, notamment, pendant un grand dîner.
Il y avait là plusieurs belles dames, qui avaient assisté à la « première » et qui — je les connais — n’avaient eu d’autre plaisir que de mettre leurs diamants et de faire de la toilette. Ce fut terrible. Depuis le relevé de potage jusqu’aux fruits glacés, il ne fut question que de mythologie Scandinave, de Niebelungen, de « leit-motive » et de tout le tremblement. On versait le champagne, quand la maîtresse de la maison, s’adressant à un vieux monsieur qui n’avait encore rien dit, lui demanda ce qu’il pensait de la musique de Wagner.
Il fut assez drôle, le vieux monsieur.
« Oh ! moi, madame, fit-il en se récusant, je trouve qu’il y a des obscurités dans les Noces de Jeannette. »
18 mai 1893.
LA JEUNESSE
On s’inquiète beaucoup, en ce moment, des tendances et des aspirations de la jeunesse. Rien de plus naturel. Le présent n’est pas beau. Nous avons encore dans la bouche l’arrière-goût de nos hontes d’hier, que nous n’avons pas vomies comme nous l’aurions dû, que nous avons, au contraire, avalées, digérées. Nous éprouvons une grande fatigue. Nous sentons que les hommes de la génération actuelle sont usés, finis, vidés. Nous ne pouvons nous résigner à croire que nous soyons condamnés à vivre encore longtemps dans cette atmosphère fétide d’ennui et de médiocrité. Et nous interrogeons l’avenir.
Qu’il est obscur et mystérieux !
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Somnambule, endors-toi ! Et, de grâce ! annonce-nous du nouveau, autre chose que l’intarissable bavardage des robinets parlementaires, l’écrasant et stupide triomphe de l’argent ! Cartomancienne, mêle tes tarots! Promets-nous l’arrivée du roi de cœur, oh ! sans sceptre ni couronne, — on n’en veut plus, - — mais enfin d’un homme, d’un chef, ayant une pensée, une volonté; et faisnous le grand jeu, étale devant nos regards, sur ton vieux tapis, la réussite et la victoire !
Hélas! la France a besoin d’espérance. Elle en est avide, comme la pauvre femme du peuple, écrasée de misère, qui court chez la tireuse de cartes, en serrant sa dernière pièce de quarante sous dans la poche de son tablier, et qui a raison; car l’illusion est aussi nécessaire que le pain.
Donc, nous nous tournons vers la jeunesse, et nous cherchons à deviner ses rêves.
Voici d’abord les jeunes Jacobins. Ils retardent, en vérité. N’ont-ils donc pas vu et jugé les résultats que nous a donnés la mesquine parodie des grands ancêtres? Ceux-ci furent sanglants et terribles; mais ils risquaient leur tête et ils ont sauvé la patrie. Leurs descendants sont pour la paix à
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tout prix, veulent toucher tranquillement leurs pots-de-vin. Pas d’autre danger qu’une ordonnance de non-lieu ou, tout au plus, un acquittement en police correctionnelle. Comment? Est-ce possible, mes enfants? Vous n’êles pas encore dégoûtés de l’esprit de secte, des haines de partis, de l’oppression d’une moitié de la France par l’autre, des flatteries à plat ventre devant le suffrage universel? Vous souhaiteriez de devenir tous de petits politicards? Fi donc! Je me refuse à le croire.
Votre doctrine n’a que cent ans; celle de vos ennemis, les catholiques, en a près de deux mille. Elle est moins vieille.
Ceux-ci furent élevés dans la religion de leurs aïeux et l’ont gardée. Je les respecte, que dis-je? je les envie. Car je ne suis pas de l’avis de Montaigne. L’oreiller du doute est bien dur, du moins pour quiconque a des rêves de justice. Un soir, ces jeunes gens m’ont appelé au milieu d eux. Sincère avant tout, je leur ai dit que mon esprit répugnait aux dogmes et aux mystères, mais que mon cœur était pénétré de cette morale du Christ, qui a déjà transformé le monde et qui, retrempée à sa source première, suffirait — je le crois 1er-
mement' — à détruire les derniers esclavages qui subsistent dans la société des hommes. Mes auditeurs du cc Bock idéal » ont été, pour moi, pleins de bienveillance et de courtoisie. Je les en remercie. Mais qu’ils pardonnent à ma franchise. Je les ai trouvés bien sages, trop sages. Leurs divertissements — c’était une soirée musicale et littéraire — m’ont transporté, par le souvenir, dans une distribution de prix, chez les bons pères. Rien de vivant, [ni de moderne. Ces jeunes gens resteront des hommes de foi; mais se lèvera-t-il parmi eux, l’homme d’action et de propagande, capable de rappeler à l’égoïsme contemporain la loi d’amour dujprimitif Évangile ?
A l’Association des étudiants, c’est le juste milieu, le centre gauche. Ici encore, le calme me surprend. Personne n’a donc plus vingt ans, que diable ! Trop oflicielle au début, — pour mon goût, du moins, — 1 Association a prouvé, depuis lors, son éclectisme. Elle a fait asseoir au fauteuil, dans ses réunions solennelles, de hauts penseurs, de nobles artistes. Tout récemment Émile Zola, avec la plus robuste éloquence, exaltait la science et le travail devant ce jeune auditoire. J’aimerais qu’on lui parlât, aussi, de
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généreuses folies et d’enthousiasmes téméraires.
Quel est le mot de ralliement, le « dernier cri y> , chez les nouveaux poètes? Vainement je cherche une réponse dans tous les journaux, leurs revues d’avant-garde. Ici, j’ai la sensation que nul ne veut plus de rien ni de personne, sinon de soi-même. Voici, signés du même nom, des vers inintelligibles et des « éreintements » fort clairs. Chacun de ces bardes est critique, critique cruel, et fait, du reste, preuve, sous ce rapport, d’esprit et de style. Qu’ils massacrent leurs anciens, je me l’explique. Ilélas! il y a chez beaucoup de gens de lettres quelque chose de l’instinct du sauvage qui achève les aïeux encombrants. Mais voici qui est plus grave. Ces jeunes gens ne s’aiment pas entre eux, à ce qu’il parait. Dès que l’un d’eux a du succès, sort du rang, il est tout de suite fusillé dans le dos par les camarades. Autre symptôme inquiétant : peu ou point de vers d’amour. Vous pouvez lire le volume entier de tel poète d’hier sans savoir la couleur des cheveux de sa maîtresse.
Quant aux idées générales, elles sont bien confuses. Cela va du mysticisme le plus nébuleux aux pires fureurs de la révolte. Cris de rage et d’or-
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gueil. Musiques vagues. C’est proprement un tumulte. D’ailleurs, je les plains tous sincèrement. Ils souffrent. Car la carrière littéraire devient chaque jour, pour ceux qui ne se résignent pas au métier, plus difficile et plus dure. Tous les chemins sont encombrés. Devant les rivalités féroces de ces jeunes gens, on songe à cet horrible incendie de TOpéra-Comique, où des affolés se sont fait un passage à travers la foule, à coups de couteau !... Et je me reproche, à présent, d’avoir été sévère. Ils souffrent et ils travaillent. Et tous, ou presque tous, ont du savoir et du talent ! Et ils sont des milliers ! C’est à faire frémir !
En résumé, la jeunesse contemporaine, — sans oublier l’anarchiste en bottines vernies (il y en a) et le gentilhomme désœuvré, tout fier d’avoir rétabli le jeu de polo, — la jeunesse reste une énigme. Nous la savons laborieuse. Mais fi des ambitions égoïstes! Et, il faut bien le dire, son indifférence nous a surpris et attristé, dans ces derniers temps. Devant les plaies du pays, brusquement mises à nu, nous n’avons pas entendu son cri de douleur et d’indignation ; et, hier encore, elle ne trouvait pas une fleur pour accueillir un de nos soldats, enfin victorieux.
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Cependant, nous ne voulons pas douter d’elle; car elle est la Jeunesse, la seule ressource, tout notre espoir, et, par cela seul, elle nous est chère et sacrée. Demain, peut-être, elle nous donnera le tribun de qui l’éloquence réconciliera tous les citoyens dans un seul parti, celui de l’honneur et de la probité! Demain, peut-être, elle nous donnera le chef glorieux qui reviendra — pas du Dahomey — suivi des débris de son armée, avec les fleurs du triomphe dans le canon des fusils! Demain, peut-être, elle nous donnera le poète qui chantera, sur une lyre neuve, la nature et les sentiments éternels! Demain, peut-être, elle nous donnera l’apôtre qui, par la parole et par l’exemple, suscitera, dans tous les cœurs, un élan de sacrifice et de charité et fera reculer la misère! Jeunes gens, jeunes gens, nous vous attendons ! La décadence nous menace. Donnez-nous des hommes de génie et des hommes de bien, des hommes de courage, de désintéressement et de justice !
Je fais ce rêve dans une heure très morne, où le courant de la vie nationale semble suspendu. On pourrait la comparer à l’eau croupie et stagnante d’un canal... Ohé! là-haut, l’éclusier, père l’Avenir! Aux leviers, aux aiguilles! Tourne ta méca-