LE NAUFRAGE DE 1/ « INFLEXIBLE
ancres, il se tirera d’affaire quand même. Et figuretoi que le hasard lui donne raison et que, si gêné qu’il soit, il a plus de chance encore qu’il ne mérite. Oui, quand il est tout à fait au bout de son rouleau, il trouve toujours quelque aubaine, quelquebricole: une affaire de « bondieuserie » ou de papiers peints. Tiens, en janvier dernier... Oh ! une misère noire... Il était forcé de sortir en chapeau de paille et en veste d’alpaga par dix degrés de froid... Eh bien, il a vendu un petit tableau — son éternelle Mare aux fées — à un marchand américain... Il attribue cela à la frégate... Après tout, ce n’est pas un mauvais sentiment.
Tout ceci était bien loin, bien oublié; mais hier, sur le boulevard Montparnasse, m’arrêtant par hasard devant un de ces misérables bric-à-brac, — où l’on vend des vieux lits de fer, d’affreux édredons rouges et ces anciennes aquatintes napoléoniennes dans lesquelles l’Empereur monte la faction du soldat endormi ou tend la main aux
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pestiférés d’Égypte, — hier, parmi ces hideux débris, j’ai reconnu Y Inflexible.
Ah! le petit navire avait subi bien des avaries. La moitié de ses sabords tout au plus avaient conservé leurs mignons canons de cuivre; le clin-foc manquait et plusieurs vergues étaient brisées.
Alors je me suis rappelé qu’il y avait bien longtemps que je n’apercevais plus, aux vitrines de la rue Laffitte, les croûtes de CIodion-des-Bouleaux; j’ai revu par le souvenir le pauvre raté qui, en somme, avait eu vingt ans en même temps que moi, et la tante Modeste, cette courageuse campagnarde si tristement tombée dans la bohème, — et je suis encore tout affligé en pensant qu’ils ont dû tous deux périr corps et biens dans le naufrage de Y Inflexible.
LE PARRAIN
Un homme ennuyé — j’adoucis l’expression — ce fut l’ancien quincaillier, M. Matoussaint, le soir où, après lui avoir servi le dessert, sa servante Caroline, les yeux pudiquement baissés et pliant le bas de son tablier comme pour y faire un ourlet, annonça au célibataire quelle allait se marier avec le petit serrurier en boutique de la rue du Pas-dela-Mule.
Rien n’est désagréable comme un changement de domestique, surtout pour un homme à habitudes, pour un vieux garçon de cinquante-cinq ans. Retiré de la quincaillerie avec quinze mille livres de rentes, M. Matoussaint était satisfait de la façon dont il avait arrangé sa vie — depuis dix-huit ans, déjà! — dans son petit logement, si gai et si clair,
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du boulevard Beaumarchais. Caroline était entrée chez lui le jour même de son installation et l’avait toujours servi avec zèle et fidélité. De plus, fine cuisinière — M. Matoussaint était un peu sur sa bouche — et ne craignant personne dans l’art de confectionner le soufflé au fromage. Enfin, une ferle !
— Eh bien, ma fille, vous faites une bêtise, — s’écria brutalement M. Matoussaint en jetant sa serviette. — Je le connais de vue, votre serrurier... Un homme plus jeune que vous. . . Un ivrogne, peutêtre, qui vous battra... Les femmes sont toutes folles... Et puis, qu’est-ce qu’il peut faire dans ce quartier-ci? Des poses de sonnettes, des ouvertures de portes pour des gens qui ont oublié leur clef?... La misère, quoi!.,. Mais mademoiselle veut devenir bourgeoise, faire la femme établie... Si vous etiez restee ici, Caroline, je vous aurais couchée sur mon testament... Enfin, ça vous regarde, ma pauvre enfant... Mais, je vous le répète, vous faites une bêtise.
Et, ce soir-là, au petit café d’habitués où il avait sa pipe au râtelier, M. Matoussaint fut d’une humeur massacrante, et à propos d’un coup douteux au billard — M. Revillod, l’emballeur de la
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rue Amelot, avait « queuté », il faut être juste, — l’ancien quincaillier entra en fureur et déclara à son adversaire — un homme marié et père de famille, doux comme un agneau, — que dans sa jeunesse, oui, lui, Matoussaint, quand il voyageait pour son article, il avait eu une querelle, à Sens, avec un sous-officier de dragons, et qu’on s’était rafraîchi d’un coup de sabre, et qu’il ne fallait pas lui échauffer les oreilles, ah ! mais !...
Pourtant, M. Matoussaint ne pouvait pas empêcher sa bonne de se marier, et, comme il était bonhomme au fond, bien qu’un peu égoïste, le vieux garçon! il paya la robe de noce et se fendit même de trois couverts d’argent.
Dix mois après, un matin que M. Matoussaint, en robe de chambre, était en train de tapoter son baromètre pour savoir s’il pleuvrait, Euphrasie, sa nouvelle bonne, dont il était enchanté, entre parenthèses (ma foi! s’il avait su qu’il pourrait si facilement remplacer Caroline, il ne se serait pas fait tant de mauvais sang), Euphrasie donc entra et lui
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dit que son ancienne cuisinière était là, avec son nouveau-né sur les bras, et demandait à lui parler.
M. Matoussaint était de bonne humeur — le baromètre avait monté — et il accueillit gaiement Caroline.
— Le voilà donc, ce bébé !... J’espère que vous n’avez pas perdu de temps.
Caroline a mis sa robe des dimanches, sa belle robe bleue. Il y a de quoi gagner une ophtalmie à regarder ce bleu-là. Avec le geste délicat et prudent des mères et des nourrices, elle écarte le voile et la capeline qui cachent son enfant et, toute fière, le montre à M. Matoussaint.
— Il s’appelle Vincent, — dit-elle. — N’est-ce pas qu’il est beau?
Vincent est affreux, rouge comme cuivre; sa bouche édentée se ferme dans une moue de vieillard et son bonnet lui descend jusque sur les yeux. A peine sa mère a-t-elle exposé son visage à la lumière, que ses paupières dépourvues de cils s’entr’ouvrent; et le nouveau-né fixe sur le vieux garçon le regard vaguement sévère de ses yeux faïence.
— Monsieur, — reprend Caroline, — si vous vouliez bien nous faire un grand honneur, à Cons-
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tant et a moi. .. Constant, c’est mon mari... eh bien, ce serait... ce serait d’être le parrain de notre petit garçon.
Franchement, M. Matoussaint s’attendait un peu a cette requête; il s’était même dit d’avance : « Je ne peux pas refuser cela... Ce sera l’affaire d’une centaine de francs. » Mais, pour le moment, il ne pense pas au baptême; il considère, avec un étonnement mêlé d épouvante, le nouveau-né qui vient de faire une grimace horrible et de baver sur sa oolleiette, et il se demande comment on peut aimer un monstre pareil.
— Très volontiers, Caroline. Et quel jour, la cérémonie?
— Dimanche prochain, monsieur, à une heure, entre messe et vêpres, à Saint-Paul.
— Et ma commère ?
— ■ C’est la mère de mon mari... Dame, faudra 1 excuser, monsieur... Vous savez... une femme de la campagne.
M. Matoussaint a bien fait les choses. D a repassé son Credo et Ta récité fort convenablement, tandis
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que le prêtre versait l’eau baptismale sur la tête de Vincent, ronde et chauve comme une pomme d’escalier. Ensuite il a offert une belle boîte bleue au curé, donné son bras à la maman en bonnet de paysanne, jeté tout pêle-mêle des dragées, des sous et des haricots aux gamins groupés au seuil de l’église, qui le saluaient du cri traditionnel : « A la crasse! à la crasse! » Puis il a ramené les gens du baptême manger un morceau chez lui.
C’est un « lunch »; il y a des gâteaux, des sandwichs et, Dieu me pardonne, une bouteille de vin de Champagne. Le serrurier leboitàpetites gorgées,, en clignant de l’œil d’un air de connaisseur; mais, au fond, il se demande si l’ancien patron de sa femme le croit malade, pour lui donner de la tisane. Quant à la vieille maman, ayant pris dans sa main, avec respect, sa serviette à thé, elle l’examine curieusement, comme un objet singulier et d’un usage inconnu dans le monde civilisé.
Mais M. Matoussaint regarde son filleul, que Caroline tient sur ses genoux, tout démailloté, et qui lève en l’air ses petites jambes arquées, en frottant ses pieds avec force. C’est étrange ! M. Matoussaint ne le trouve pas si laid que l’autre fois. Comme c’est mignon tout de même, ce corps si