‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 5)Chapitre 9 sur 20 · LE NAUFRAGE DE L’ « INFLEXIBLE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE DE L’ « INFLEXIBLE

sa pipe, auprès de son attirail de peintre, le dos dans la mousse; puis, au dernier moment, il avait couvert sa toile sans regarder même le paysage, bâclant les éternels bouleaux, qui lui avaient valu son surnom, par un procédé de lui bien connu, avec le torchon et le couteau à palette. Car Clodion avait réalisé ce problème : peindre de « chic » d’après nature.

Elle ne pouvait pas savoir cela, la tante Modeste, ni comprendre quel formidable raté était son neveu ; mais je n’oublierai jamais son air de stupéfaction épouvantée, les soirs où tout le personnel de la brasserie Bauer déboulait dans l’atelier. Quelles soirées ! A la lueur de quelques bougies plantées dans des goulots de bouteille, on s’installait, quatre sur le vieux canapé, six sur le lit en se tassant, les autres où ils pouvaient, etla demi-obscurité donnait un aspect féroce à tous ces visages creusés d’ombre, aces chevelures fougueuses, aces calvities debilles de billard, même à la tête ineffablement bête de l’ouvrier-poète, à barbe d’apôtre, qui nous chantait des couplets de sa façon, genre Béranger, sur le Christ républicain et la fraternité des peuples. Et les discussions commençaient bruyantes, interminables. Lemétreur, le philosophe, développait sa

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théorie du cc zutisme ». Avril déclamait ses vers. Plock, le dessinateur, prétendait n’avoir plus que trois caricatures à faire pour renverser l’Empire. Garnisel, le farceur, jouait surleclavecin enruines la marche funèbre du général nègre, en s’asseyant lourdement, de temps à autre, sur le clavier; et c’était une fureur de confusion et de tapage dans un nuage de tabac.

Souvent, alors, je regardais la tante Modeste. Personne ne pensait à elle; on l’avait oubliée dans son coin, les pieds sur sa chaufferette, les mains jointes sur son ventre, abandonnant dans le creux de son tablier son œuf de buis et un bas de laine à moitié tricoté. Elle n entendait rien, elle rêvait, les } eux fixés sur 1 Inflexible , dont on apercevait dans l’ombre, sur une commode, la coque élégante et la svelte mâture.

Sans doute, la petite frégate ne rappelait à la bonne femme — avec quel regret, mon Dieu ! — que 1 heureux temps où elle tenait la maison de son hèie, a Sainte-Adresse, pendant ses voyages, et que les jours de calme où son Jules était encore un petit garçon très doux et très obéissant. Mais, moi, je voulais croire qu’il s’établissait alors, dans la pensée obscure de la paysanne, on ne sait quelle

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douloureuse comparaison entre les esquisses mal torchées de Clodion-des-Bouleaux, qui couvraient les murailles, et cet objet précis et délicat, produit et témoignage d’un travail consciencieux, d une patiente industrie.

Je perdis de vue le paysagiste; mais, comme c’était un bon enfant, après tout, je m’informais de lui de temps en temps et j’apprenais avec peine que rien n’était changé dans son existence de paresse, de blague et de désordre.

— Et la tante Modeste vit toujours avec lui? — demandai-je un jour à un camarade commun.

Toujours, la pauvre vieille, et elle lutte de

son mieux contre le coulage de la maison. Ah ! elle est héroïque ! Quand elle a réussi à ramasseï quelque argent, elle prend une des reconnaissances du Mont-de-Piété... Clodion les fourre toujours dans la tête de mort, comme autrefois... et elle lui dégage une chose indispensable, un paletot d hiver, du linge... Ce qui est stupide, c’est que cet animallà continue à lui amener tous les soirs un tas de

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flâneurs et de noctambules... et il faut que la tante invente une pièce de quarante sous pour le cognac et le sucre des grogs... Gela fait pitié, quand on va chez Clodion le matin et qu’on trouve la pauvre femme en train de balayer la crotte et les bouts de cigares de la veille.

— Et Y Inflexible?

— La petite frégate? Elle est encore chez eux... Mais c’est le plus navrant de l’histoire... Tu comprends bien qu’avec la vie qu’il mène, Clodiondes-Bouleaux est souvent en délicatesse avec ses propriétaires... A chaque terme, nouvel orage, et le congé par huissier, et l’expulsion, et la saisie... Voilà trois fois que le mobilier est vendu et qu’on le descend sur le trottoir, tu sais, à côté des brocanteurs juifs qui étalent leurs douzaines de petites cuilleis et leurs paires de flambeaux en métal anglais... Parbleu! la tante Modeste sauve bien quelques épaves, mais, à la longue, presque tout y a passé; la lunette d’approche, le bahut normand, les cartes marines... Seulement, jusqu’à présent, elle a toujours pu racheter la frégate... Elle y tient comme a un fétiche, la brave femme; et Clodion lui-même est devenu superstitieux, et. s’imagine que tant que Y Inflexible sera, comme il dit, sur ses

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